‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 119 sur 134 · Joan, XIV, 6. — 2, I Cor. III, 11. — 3. Joan. XIV · texte numérisé non relu

Joan, XIV, 6. — 2, I Cor. III, 11. — 3. Joan. XIV

LE CHRIST COURONNE DE TOUS LES SAINTS 441 créature et le Créateur ; entre celui qui n’a l’être qu’en participation et celui qui est l’Être subsistant par luimême. Prenez l'ange le plus élevé dans les ‘hiérarchies célestes : entre lui et Dieu il y a un abîme qu'aucune force créée ne peut franchir.

Mais Dieu a jeté un pont sur cet abîme. Le Christ Homme-Dieu, relie l’homme à Dieu. ,Le Verbe se fait chair : en lui, une nature humaine est unie à la divinité : les deux natures, divine et humaine, sont unies dans une étreinte si intime, si indissoluble qu’il n’y a qu’une seule personne, celle du Verbe, en qui la nature humaine subsiste. L’abîme de séparation est comblé.

Le Christ étant Dieu, étant un avec son Père, est la voie qui nous mène à Dieu. Si donc nous voulons aller à Dieu, efforçons-nous d’avoir une foi illimitée en la puissance qu'a Jésus de nous unir à son Père. Que dit, en effet, Notre-Seigneur ? « Père, je veux que là où je suis, mes disciples soient également » : Pater, volo ut ubi sum ego, et illi sint mecum’. Et où est le Christ ? « Dans le sein du Père ».

Quand notre foi est vive, et que nous nous donnons tout entiers à Jésus, il nous entraîne avec lui, il nous fait pénétrer in sinu Patris’. Car Jésus est en même temps la voie et le terme : il est la voie par son humanité, via qua imus ; il est le terme par sa divinité, pafria quo imus *. C’est ce qui fait la grande sûreté de cette voie : elle est parfaite, et contient en elle le terme lui-même.

C’est une chose excellente dans l’oraison de faire des actes de foi en la vertu toute-puissante qu'a Jésus de nous mener à son Père.

« O Christ Jésus, je crois que vous êtes vrai Dieu et vrai homme, que vous êtes une voie divine, d’une efficacité infinie pour me faire franchir l’abîme qui me sépare de Dieu ; je crois que votre sainte humanité est parfaite, si puissante qu’elle peut, malgré mes misères, mes lacunes, mes faiblesses, m'attirer là où vous êtes, dans Île

1. Joan. XVII, 24 — 2. Ibid. I, 18. — 3. S. August. Sermo XCIT, C3: SermolCXXEIT, CA 3.

sein du Père. Faites que j'écoute vos paroles, que je suive vos exemples et que je ne me sépare point de vous » !

C'est une grâce précieuse d’avoir trouvé la voie qui mène au but; mais il faut encore y marcher dans la lumière. Ce but est surnaturel, au-dessus de nos puissances créées ; c’est pourquoi la lumière qui doit baigner notre route de sa clarté doit également nous venir d’en haut.

Dieu est si magnifique qu'il sera lui-même notre lu-' mière : au ciel, notre sainteté sera de contempler la: lumière infinie, et de puiser dans sa splendeur la source de toute vie et de toute joie : In lumine tuo videbimus lumen *.

Ici-bas, cette lumière nous est inaccessible à cause de sa clarté ; nos regards sont trop faibles pour ia supporter. Et pourtant, elle nous est nécessaire pour atteindre le but, Qui sera notre lumière ? Le Christ Jésus. Ego sum veritas : « Je suis la vérité ». Lui seul peut nous révéler les clartés infinies. « Il est Dieu sorti de Dieu, lumière jaillissant de la lumière » : Deus de Deo, lumen de lumine”, Étant vrai Dieu, « il est la lumière même, sans ombres ni ténèbres » : Deus lux est, et tenebrae in eo non sunt ullae*; cette lumière est descendue dans nos vallées, tempérant sous le voile de l'humanité l'éclat infini de ses rayons. Nos yeux si faibles pourront contempler cette lumière divine qui se cache et se révèle tout ensemble sous l’infirmité d’une chair passible : Juxit in cordibus nostris.. in facie Christi Jesu * ; « elle éclairera tout homme venant en ce monde » : Lux vera quae illuminat omnem hominem ‘.

Le Christ Jésus, Verbe éternel, nous apprend à regarder Dieu, il nous le révèle. Il nous dit : Je suis la vérité ; si vous croyez en moi, non seulement vous apprenez à connaître la vérité sur toutes choses, mais vous êtes dans la

1. Ps. XXXV, 104 — 2 Credo de la messe. — 3. Léjoan. NE sr 4, TI NCor. IV, 6:15. dToan.… 00.

vérité : « celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il parviendra à la lumière de la vie » À

Dès lors, qu'avons-nous à faire pour marcher dans la

lumière ? Nous guider d’après les paroles de Jésus,

… d'après les maximes de son Évangile, considérer toutes choses à la clarté des paroles du Verbe incarné. Jésus nous dit, par exemple, que « les bienheureux qui possèdent son royaume sont les pauvres d’ésprit, les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les pacitiques, ceux qui souffrent persécution pour la justice »‘. Nous devons le croire, nous unir à lui par un acte de foi, déposer à ses pieds, comme un hommage, l’assentiment de notre intelligence à sa parole ; nous efforcer de vivre dans l'humilité, . la douceur, là miséricorde, la pureté, de garder la paix avec tous, de supporter les contradictions avec patience et confiance.

Si nous vivons ainsi, dans la foi, l’esprit du Christ envahira peu à peu notre âme pour la guider en toutes choses, pour diriger son activité dans le sens de l’'Évangile ; l'âme, écartant les lumières purement naturelles de son jugement propre, voit toutes choses par les yeux du Verbe : Erit tibi Dominus in lucem*. Vivant dans la vérité, elle avance sans cesse dans la voie ; .unie à la vérité, elle vit de son Esprit: les pensées, les sentiments, les désirs de Jésus deviennent ses pensées, ses sentiments, ses désirs ; elle ne fait rien qui ne soit pleinement d’accord avec la volonté du Christ. N'est-ce pas là le fond même de toute sainteté ?

Ii ne nous suffit pas d’avoir trouvé la voie, d'y marcher dans la lumière, il faut encore l’aliment qui nous soutient dans notre pèlerinage. Cet aliment de vie surnaturelle, c’est encore le Christ qui nous le donne : Et vifa.

En Dieu se trouve la vie infinie: Apud te est fons vitae“ Le torrent de cette vie ineffable et subsistante a

1. Joan. VIII, 12. — 2. Matth. V, 3-11. — 3. Isa, LX, 19. — 4 Ps. XXXV, 10.

rempli de la plénitude de sa vertu l’âme du Christ : Sicut Pater habet vitam in semetipso, sic dedit et Filio habere vitam in semetipso :.

Et le Fils, que fait-il ? « Il vient nous donner part à cette vie divine » : Ego veni ut vitam habeant, et abundantius habeant”. I nous dit : « De même que je vis par la vie que le Père me communique, ainsi celui qui me. mange vivra par moi »: Et qui manducat me, et ipse vivet propter me.

Vivre de cette vie divine, c’est la sainteté. En effet, écarter de cette vie tout ce qui peut la détruire ou la diminuer — le péché, les infidélités, les attaches à la créature, les vues purement naturelles ; — l’épanouir par les vertus de foi, d'espérance et d'amour qui nous unissent à Dieu, c’est pour nous, comme je vous l’ai dit‘, le double élément de notre sainteté.

En étant lui-même la Vie, le Christ Jésus devient notre sainteté, parce qu'il en est la source même :. Christus Jesus factus est nobis.. sanctificatio’. En se donnant à nous dans la communion, il nous donne son humanité, sa divinité ; il active l'amour ; il nous transforme peu à peu en lui, en sorte que nous ne vivons plus par nous, mais par lui et pour lui. Il établit entre nos désirs et les siens, entre nos volontés et les siennes une telle similitude, un tel accord que « ce n’est plus nous qui vivons, mais lui qui vit en nous » : Vivo autem, jam non ego: vivit vero in me Christus. Aucune formule n'est plus expressive que ces paroles de lApôtre pour résumer toute l’œuvre de la sainteté.

De cette doctrine naissent les sentiments qui doivent nous animer dans notre recherche de la sainteté: une profonde humilité à cause de notre faiblesse, une confiance absolue dans le Christ Jésus. Notre vie surnatu-

r. Joan. V,,26.— 2; Ibid. X,: 10, — 3. Ibid. VI, 58. — 4. Cf. p. 320 et: suivs — 15. Cf. IT Cor: I: 30, -— 6, Gal, IT 220;

relle oscille entre deux pôles : d’une part, nous devons avoir la conviction intime de notre impuissance à atteindre la perfection sans l’aide de Dieu; d'autre part, nous devons être remplis d’une inébranlable espérance de

tout trouver dans la grâce du Christ Jésus.

Parce qu’elle est surnaturelle, que Dieu — souverainement maître de ses desseins et de ses dons, — l’a placée au-dessus des exigences et des droits de toute nature créée, la sainteté à laquelle nous sommes appelés est inaccessible sans la grâce divine. Notre-Seigreur nous l'a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire », Sine me NIHIL potestis facere’. S. Augustin‘ remarque que le Christ Jésus ne dit pas : « Sans moi vous ne pouvez faire grand’chose », mais: « sans moi vous ne pouvez rien faire qui vous conduise à la vie éternelle ». S. Paul a expliqué en détail cette doctrine de notre divin Maître : « Nous sommes incapables, dit-il, d’avoir par nousmêmes, quasi ex nobis, une seule pensée qui vaille pour le ciel; en ce domaine « tout notre pouvoir vient de Dieu »: Sufficientia nostra ex Deo est°; « c’est lui qui nous donne la puissance de vouloir et de mener toutes choses à leur fin surnaturelle » : Deus est qui operatur in vobis et velle et perficere, pro bona voluntate*. — Ainsi donc nous ne pouvons rien, pour notre sainteté, sans la grâce divine.

Devrons-nous dès lors nous laisser abattre ? Bien au contraire ! L’intime conviction de cette impuissance ne doit ni nous pousser au découragement ni servir d'excuse à notre paresse. Si nous ne pouvons rien sans le Christ, « avec lui nous pouvons tout ». Omnia possum in eo qui me confortat®: « Je puis toutes choses, c’est encore S. Paul qui nous le dit, non pas par moi-même, mais en celui qui me fortifie ». Quelles que soient nos épreuves, nos difficultés, nos faiblesses, nous pouvons, par le Christ, arriver à la plus haute sainteté.

Pourquoi cela ? Parce qu’en lui sont « amassés tous

1. Joan. XV, 5.— 2. Tract. in Joan. LXXXL, )3.:— 3. IL. Cor. III, 5. 4 Phitipp., Il, 13 2 5e"1bid IVS) 13.

les trésors de science et de sagesse »’, parce qu’ « en lui habite la plénitude de la divinité »° et qu’étant notre chef, il a le pouvoir de nous en rendre participants. C’est « à cette plénitude de vie et de sainteté que nous puisons »°, en sorte qu’ « en fait de grâces rien ne nous manque » : lfa ut nihil vobis desit in ulla gratia “1!

Quelle assurance n’engendre pas la foi en ces vérités ! Le Christ Jésus est à nous, et en lui nous trouvons tout : Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit‘? Qu'est-ce donc qui peut nous empêcher de devenir des saints ? Si, au jour du jugement dernier, Dieu nous demande : Pourquoi n’êtes-vous point arrivés à la hauteur de votre vocation ? Pourquoi n’êtes-vous point parvenus à la sainteté à laquelle je vous appelais ? nous ne pourrons pas répondre : « Seigneur, ma faiblesse a été trop grande, les difficultés insurmontables, les épreuves audessus de mes forces ». Dieu nous répliquera : « De vous-mêmes, il n’est que trop vrai que vous ne pouviez rien, mais je vous ai donné mon Fils ; en lui rien ne vous a manqué de ce qui vous était nécessaire ; sa grâce est toute-puissante, et par lui vous pouviez vous unir à la source même de la vie ».

Cela est si vrai! Un grand génie, le plus grand peutêtre que le monde ait connu, un homme qui a passé sa jeunesse dans les dérèglements, qui a vidé la coupe des plaisirs, dont l'esprit s’est épris de toutes les erreurs de son temps, Augustin, vaincu par la grâce s’est converti et est parvenu à une sainteté sublime. Un jour — c’est lui-même qui le raconte — sollicité par la grâce, et retenu par ses mauvais penchants, il voyait des enfants, | des jeunes filles, des vierges briller par leur pureté, des veuves rendues vénérables par leur vertu ; et il lui semblait entendre la douce invitation qui lui disait : Tu non poteris quod isti, quos istae° ? « Ce que font ces enfants, ces vierges, tü ne pourrais l’accomplir ? ce qu’ils sont, tu ne pourrais le devenir » ? Et malgré l’ardeur du sang qui

1.1Col1 IT, 13401 2. Tbid” 9 3. Joan. I 16. — 4.1], Cor.sf,17.— 5. Rom. VIII, 32. — 6. Confess. lib. NTIC ex EE

bouillonnait dans ses veines, malgré l’orage de ses passions, ses longues habitudes du.vice, Augustin s’est livré à la grâce, et la grâce a fait de lui, pour toute l'éternité, un de ses plus magnifiques trophées.

Quand nous célébrons la solennité des saints, nous devons nous redire les paroles qu’entendait S. Augustin : Cur non poteris quod isti, quod istae? Quels motifs avonsnous de ne pas tendre à la sainteté ? Olr! je le sais bien ; chacun est tenté de dire : « J'ai telle difficulté, j’éprouve telle contradiction, je ne pourrais pas devenir un saint » ; mais soyez assurés que tous les saints ont « rencontré aussi telle difficulté, ont éprouvé telle contradiction », et de bien plus grandes encore que les vôtres.

Ainsi donc personne ne peut dire: la sainteté n’est pas pour moi. Qu'est-ce qui peut la rendre impossible ? Dieu la désire pour nous : il nous veut saints pour sa gloire et pour notre joie : Haec est voluntas Dei, sanctificatio vestra”. Dieu ne se rit pas de nous. Quand Notre- Seigneur nous dit: « Soyez parfaits »*, il sait tout ce qu’il réclame de nous, et qu’il n’exige rien qui soit audessus de notre pouvoir lorsque nous nous appuyons sur sa grâce.

Celui qui prétendrait arriver là par ses propres forces, commettrait le péché de Lucifer, qui disait : « Je m’élèverai, je placerai mon trône dans les cieux, je serai semblable au Très-Haut »°. Satan a été terrassé et précipité dans l’abîme.

Nous, que dirons-nous ? que ferons-nous ? Nous nourrirons la même ambition. que cet orgueilleux ; nous désirerons parvenir au but visé par ce superbe. Mais alors qu’il prétendait l’atteindre de lui-même, nous proclamerons que sans le Christ Jésus nous ne pouvons rien. Nous dirons que c’est avec lui et par lui que nous pouvons pénétrer dans les cieux. « O Christ Jésus, j'ai une telle foi en vous que je vous crois assez puissant pour faire cette merveille .d’élever une infime créature comme moi, non seulement jusqu'aux hiérarchies des anges, mais

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