‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 20 sur 134 · Joan. XIV · texte numérisé non relu

Joan. XIV

Père : « Je vous ai fait connaître à mes disciples, Ô Père, et je vous ferai connaître encore, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux »'... O Jésus, par vos mystères, montrez-nous votre Père, ses perfections, ses grandeurs, ses droits, ses volontés ; révélez-nous ce qu’il est pour vous, ce qu’il est pour nous, afin que nous l’'aimions et qu’il nous aime, — et nous ne demanderons plus rien : Ostende nobis Patrem, et sufficit nobis !

La troisième « fonction » du Verbe est de se rapporter par amour à son Père.

Dans la Trinité sainte, l'amour du Fils pour le Père est infini. Si le Verbe proclame qu’il tient tout de son Père, il lui rapporte également tout avec amour, et de ce mouvement de dilection qui rencontre celui du Père, procède cette troisième personne que la révélation appelle d'un nom mystérieux : l’Esprit-Saint, et qui est l’amour substantiel du Père et du Fils.

Ici-bas, l'amour de Jésus pour son Père éclate d’une manière ineffable. Toute la vie du Christ, tous ses mystères se résument en cette parole que nous rapporte S. Jean : Diligo Patrem”, « J'aime mon Père ». Notre- Seigneur a indiqué lui-même à ses apôtres le critère infaillible de l’amour : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ». Et il se donne aussitôt en exemple : « Comme moi-même j'ai gardé les commandements de mon Père, et demeure dans son amour »°, Jésus est demeuré constamment dans l’amour du Père, parce que toujours il a fait sa volonté. Saint Paul nous déclare expressément que le premier mouvement du cœur du Verbe fait chair est un mouvement d'amour : « Me voici, Ô Père, pour faire votre volonté » ‘! Dans ce premier regard de sa vie terrestre, l'âme de Jésus a vu toute la suite de ses mystères, les abaissements, les fatigues, les souffrances dont ils étaient formés ; et par un acte d'amour, elle a accepté de réaliser ce programme.

1. Joan. XVII, 26. — 2, Ibid. XIV, 31. — 3. Ibid. XV, 10. — 4. Hebr. XVe:

Ce mouvement d'amour envers son Père n’a jamais cessé. Notre-Seigneur a pu dire: Quae placita sunt ei facio semper’, « Je fais toujours ce qui est agréable à mon Père »; il accomplit tout jusqu’au dernier iota ; tout ce que son Père lui demande, il l’accepte, jusqu’au calice amer de l’agonie : Non mea voluntas, sed tua fiat ?; jusqu’à la mort ignominieuse de la croix ; Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, sic facio*. Et quand il a tout consommé, le dernier battement de son cœur, sa dernière pensée est pour son Père : « Père, je remets mon âme entre vos mains »*

L'amour de Jésus pour son Père est au fond de tous ses états et explique tous ses mystères.

Ce Verbe divin est notre modèle, la forme même de notre prédestination. Car, même après l’Incarnation, il demeure ce qu’il est : le Verbe coéternel au Père. C’est pourquoi notre imitation du Christ doit s'étendre non seulement à ses vertus humaines, mais aussi à son être divin.

Comme Jésus et avec lui, nous devons d’abord reconnaître et proclamer que tout lui vient du Père.

Quand, à la dernière Cène, Jésus prie son Père pour ses apôtres, quelle raison invoque-t-il pour les lui recommander ? « Père, les hommes que vous m'avez confiés savent à présent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous... Ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de vous et ils ont cru que c’est vous qui m'avez envoyé. C’est pour. eux que je prie... » Le Verbe incarné tient à ce que nous reconnaissions qu’il reçoit tout de son Père ; si souvent, il l’a répété à ses disciples ! C’est donc lui être agréable que de le proclamer avec lui.

C’est également être agréable au Père. À la même Cène,

Jésus disait à ses apôtres : « Le Père vous aime... »

1. Joan. VIII, 20. — 2. Luc. NTI 42-02 OR MN IV, ST 2. Luc. XXIII, 46.

Quelle parole plus douce et qui fasse naître plus de confiance que celle-là ? Ne vient-elle pas de celui qui connaît les secrets du Père ? « Le Père vous aime... » Et quelle raison en donne-t-il ? « Parce que vous m'avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti du Père »'. Croire — d’une foi pratique qui nous livre à lui pour le servir — que Jésus, le Verbe incarné, est sorti du Père, est la meilleure façon de plaire à Dieu.

= Redisons donc souvent, avec une profonde révérence, surtout après la communion, les paroles du Credo : « O Christ Jésus, vous êtes le Verbe, né du Père avant tous les siècles ; vous êtes Dieu sorti de Dieu ; lumière jaillissant de la lumière ; vrai Dieu né du vrai Dieu ; engendré, non créé, ayant la même substance que le Père, par qui toutes choses ont été faites. Je le chante de mes lèvres ; donnez-moi la grâce de le proclamer par mes œuvres » !

Nous devons ensuite reconnaître que, 70uS aussi, nous tenons tout du Père, et cela à un double titre : comme créatures et comme enfants de Dieu.

Comme créatures. — Il est vrai de dire que la création est l’œuvre de la Trinité entière. Mais, vous le savez, elle est attribuée spécialement au Père”. Pourquoi cela ? Parce que dans la vie intime de Dieu, le Père est le principe du Fils et, avec le Fils, le principe de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi les œuvres extérieures où se trahit surtout le caractère d’origine sont attribuées tout particulièrement au Père : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ». Toute la création est sortie des mains du Père, non par une émanation de sa nature, comme le veulent les panthéistes, mais en ce qu’elle à été produite de rien par la vertu de la toutepuissance divine.

1 nous est très utile de reconnaître cette dépendance, de la célébrer. Sans doute, Dieu n’a pas besoin de nos louanges ; mais il est dans l’ordre que nous proclamions

1. Joan. XVI, 27. — 2. Nous avons expliqué plus longuement cette

doctrine de l’appropriation dans la conférence L’Esprit-Saint, de notre volume Le Christ vie de l'âme.

notre qualité de créatures par des actions de grâces envers celui qui nous a donné l'être et la vie : « O mon Dieu, c'est vous qui m'avez créé : Manus tuae fecerunt me totum in circuitu * ; tout ce que j’ai : corps, âme, intelligence, volonté, santé, je le tiens de vous ; vous qui êtes mon principe, je vous adore et je vous remertCie; en retour, je me livre à vous tout entier pour accomplir votre volonté ».

Mais c’est surtout en raison de notre qualité d'enfants de Dieu que nous devons entretenir en nous ces sentiments. — À la filiation divine, nécessaire et éternelle, de son unique Fils, le Père a voulu ajouter, par un acte d'amour infinimént libre, une filiation de grâce : il nous adopte pour ses enfants, au point qu’un jour nous partagerons la béatitude de sa vie intime. C’est un mystère inexplicable ; maïs la foi nous dit que lorsqu'une âme recoit la grâce sanctifiante au baptême, elle participe à la nature divine : Divinae consortes naturae*; elle devient véritablement l'enfant de Dieu : Dü estis et filii excelsi omnes*. Saint Jean parle d’ « une naïssance divine » : Ex Deo NATI sunt*, non pas au sens propre du mot, par nature, comme le Verbe qui est engendré dans le sein du Père, mais par quelque chose d’analogue : Voluntarie GENUIT n0s verbo veritatis *.

En un sens très réel, très véritable, nous sommes engendrés divinement par la grâce. Avec le Verbe, nous pouvons dire : « O Père, je suis votre fils, je suis sorti de vous ». Le Verbe le dit nécessairement, par droit, étant essentiellement le propre Fils de Dieu ; nous, nous ne le disons que par grâce, en qualité de fils adoptifs ; — le Verbe le dit de toute éternité ; nous, nous le disons dans le temps, bien que le décret de cette prédestination

soit éternel ; — pour le Verbe, ces paroles n’indiquent avec le Père qu’un rapport d’origine ; pour nous, il s’y ajoute une relation de dépendance. — Mais pour nous,

comme pour lui, il y a une filiation véritable : nous som-

1. Job. X, 8. — 2, II Petr. I, 4 — 3. Ps. LXXXI, 6 ; Joan. X, 34 — 4. Ibid. I, 13. — 5. Jac. I, 18.

mes, par la grâce, les enfants de Dieu. Le Père veut que malgré notre indignité, nous lui donnions le nom de « Père » : Quoniam estis filii, misit Spiritum Filii sui in corda nostra clamantem : abba, Pater'. I1 « envoie l’'Esprit de son Fils » pour cela. Ce murmure plaît à notre Père céleste. C’est ineffable, mais c’est la vérité. « Voyez, disait S. Jean, quel amour Dieu nous montre en nous permettant de nous dire et d’être ses enfants » : Videte gualem caritatem dedit nobis PATER ut filii Dei nominemur et SIMUS *.

Et pour assurer ce décret d'adoption, pour réaliser cette filiation d'amour, Dieu multiplie sur notre route, avec une profusion magnifique, les faveurs célestes : l’Incarnation, l’Église, les sacrements, surtout l’Eucharistie, les inspirations de son Esprit. En sorte que « tout don qui nous élève jusqu’à lui, toute grâce qui nous perfectionne descend d’en haut du Père des lumières » ; Omne datum optimum et omne donum perfectum desursum est, desScendens a Patre luminum*.

Cette pensée remplit l’âme d’une grande confiance, mais aussi d’une profonde humilité. Si je puis m’exprimer ainsi, nous devons faire partir de Dieu toute notre activité ; déposer à ses pieds toutes nos pensées propres, tous nos jugements propres, toutes nos volontés propres, pour ne plus penser, juger, vouloir ou agir que comme il le veut. N'est-ce pas ainsi que Jésus agissait ? Verbe incarné, « il ne faisait rien, disait-il, qu’il ne vît faire au Père »*. Il doit en être ainsi de nous, proportion gardée. Nous devons immoler à Dieu ce qu’il y a de déréglé dans le besoin que nous éprouvons d’être quelque chose par nous-mêmes, de ne prendre appui qu'en nous-mêmes. Et pour cela, avant tout ce que nous faisons, implorons le secours de notre Père des cieux, comme le faisait Jésus.

C’est là l'hommage pratique par lequel nous reconnaissons notre dépendance à l'égard de notre Père, qui est aussi notre Dieu, et par lequel nous proclamons, comme

1. Gal. IV, 6. — 2. I Joan. III, 1. — 3. Jac. I, 17. — 4. Joan. V, 19.

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- Jésus, que tout ce que nous avons, c’est du Père que nous le tenons : Omnia quae dedisti mihi abs te sunt”.

Nous devons encore imiter le Verbe en tant qu’il est limage du Père. — L’Écriture sainte nous dit que Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance. Nous portons en nous, comme créatures, les vestiges de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines.

Mais c’est surtout par la grâce sanctifiante que nous devenons semblables à Dieu. Ainsi que le dit S. Thomas, cette grâce est une similitude participée de la nature divine : Participata similitudo divinae naturae*. Pour ‘employer un terme théologique, la grâce est déiforme parce qu’elle met en nous une similitude divine. Quand il contemple son Verbe, le Père s’écrie à la vue de la perfection de son Fils qui, naissant de lui, réfléchit si adéquatement la sienne : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j'ai mis toutes mes complaisances ». Il se passe quelque chose d’analogue à l'égard d’une âme ornée de la grâce : le Père prend en elle ses complaisances. « Si quelqu'un m'aime, disait Jésus, mon Père l’aimera, et nous viendrons en lui, et nous ferons en lui notre demeure »*.

La grâce sanctifiante est l’élément premier et fondamental de notre assimilation à Dieu, de la similitude divine en nous. Mais nous devons encore être l’image de notre Père par nos vertus. — Le Christ Jésus nous l’a dit lui-même : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »‘. Imitez sa bonté, sa mansuétude, sa miséricorde : c’est ainsi que vous reproduirez ses traits en vous. « Soyez, répétait S. Paul après Jésus, soyez les imitateurs de Dieu, comme il convient à des enfants bienaimés » ‘.

Sans doute cette ressemblance n’est pas visible aux regards de la chair, encore qu’elle se trahisse au dehors par des œuvres de sainteté; c’est dans l’âme qu’elle se forme et se perfectionne ; ici-bas, son éclat est caché,

roan MIT, 7.2 IL, «q. LXIL Mar. 3 Joan. XIV, 23, — 4 Matth. V, 48 — 5. Eph. V, 1.

sa splendeur est voilée. Mais le jour viendra où elle s’épanouira et se manifestera aux yeux de tous : « Quand nous verrons Dieu tel qu'il est, nous lui serons semblables », parce qu’en ce jour nous serons de purs miroirs où viendra se réfléchir la divinité : Similes ei erimus ; quoniam videbimus eum sicuti est”.

Enfin, comme le Verbe, nous devons nous rapporter tout entiers à notre Père céleste par amour. — Tout en nous doit venir de Dieu par la grâce, tout en nous doit retourner à notre Père par un mouvement d'amour. Il faut que Dieu soit non seulement le principe, mais encore la fin de toutes nos œuvres.

Pour que nos œuvres soient agréables à notre Père des cieux, il faut qu’elles soient animées par l'amour. Nous devons en toutes choses, quoi que nous fassions de grand ou de petit, d’éclatant ou d’obscur, ne rechercher que la gloire de notre Père, n’agir qu’en vue de glorifier son nom, d'étendre son règne et d’accomplir sa volonté : tout le secret de la sainteté se trouve là.

Les merveilles de l’adoption divine sont si grandes que le langage humain ne peut les épuiser. C’est une chose admirable que Dieu nous adopte pour ses enfants : mais le moyen qu’il a choisi pour réaliser et établir en nous cette adoption est plus admirable encore. Et quel est ce moyen ? C’est son propre Fils : In dilecto Filio suo*. J'ai déjà exposé ailleurs* cette vérité, mais elle est si vitale que je ne puis m'empêcher d'y revenir.

Dieu nous crée par son Verbe. — Après avoir dit qu’ « au commencement, le Verbe était Dieu », S. Jean ajoute : « Et toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui »., Que signifient ces paroles ? Dans la sainte Trinité, le Verbe n’est pas seulement l’expres-

1. Ï Joan. III, 2. — 2. Eph. I, 6. — 3. Notre prédestination adoptive en J.-C. S IV, dans le volume Le Christ vie de l’âme.

sion de toutes les perfections du Père, mais encore de toutes les créatures possibles ; celles-ci ont dans l’essence divine leur prototype et leur exemplaire. Quand Dieu crée, il produit des êtres qui réalisent une de ses pensées. Ensuite, il crée par la puissance de sa parole : « Il a parlé, et toutes choses ont été faites » : Ipse dixit, et facta sunt'. C’est pourquoi l’Écriture sainte dit que le Père crée toutes choses par son Verbe.

Vous voyez déjà quelle intime relation avec le Verbe la création établit en nous. Du seul fait de notre création, nous répondons à une idée divine, nous sommes le fruit d’une pensée éternelle contenue dans le Verbe. Dieu connaît son essence parfaitement ; exprimant cette connaissance, il engendre son Verbe; il voit dans son Verbe l'exemplaire de toute créature. Ainsi chacun de nous représente une pensée divine, et notre sainteté individuelle consiste à réaliser cette pensée que Dieu a conçue de nous avant notre création.

En un sens donc, nous procédons de Dieu par le Verbe; et nous devons, comme le Verbe, être l’expression pure, parfaite, de la pensée de Dieu sur nous. Ce qui empêche la réalisation de cette pensée, c’est l’altération que nous apportons à l’œuvre de Dieu : car altérer le divin, telle est bien l’œuvre qui nous appartient en propre dans la création, — en propre, c’est-à-dire à nous seuls, Dieu exclu. Ainsi, tout ce qui vient de nous et est en désaccord avec la volonté divine : le péché, les infidélités, les résistances aux inspirations d'en haut, les vues purement humaines et naturelles : voilà autant de choses par lesquelles nous gâtons l’idée divine en nous.

Mais cette relation avec le Verbe, le Fils, est bien plus profonde encore dans l’œuvre de notre adoption.

L’apôtre saint Jacques nous dit que « tout don, toute grâce descend d’en haut, de notre Père des cieux » ; et il ajoute aussitôt : « De sa propre volonté, le Père nous a engendrés par la parole de la vérité » : Voluntarie genuit nos verbo veritatis. L'adoption divine par la grâce

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