‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 26 sur 134 · Matth. XI, 27 ; Luc. X · texte numérisé non relu

Matth. XI, 27 ; Luc. X

notre coopération, dans une mesure plus ou moins grande; à Jésus, elle a été conférée dans sa plénitude, tant à cause de sa qualité personnelle de Fils de Dieu qu’à cause de son titre de chef du corps mystique auquel il doit la distribuer: Secundum mensuram donationis Christi*. fi

Enfin l’humanité de Jésus est sainte parce qu’elle possède dans un degré incomparable les vertus, celles du moins qui sont compatibles avec sa dignité de Fils unique de Dieu ; — parce qu’elle est ornée, dans une mesure unique”, des dons de l’Esprit-Saint.

Rien ne manque donc à l'humanité de Jésus pour qu’elle soit digne du Verbe auquel elle est unie : c’est bien la plénitude de toute grâce qui est en elle : Et vidimus eum plenum gratiae; c’est sans mesure que sont amassés en Jésus « les trésors de la sagesse et de la science »°; il est « en tout le premier, car il a plu à Dieu que toute sa plénitude habitât en lui »‘ et y demeurât à jamais. En sorte, dit S. Paul, qui est en ceci l’écho de S. Jean, « dans le Christ nous avons tout pleinement, parce qu’il est notre chef », In ipso inhabitat OMNIS PLENITUDO divinitatis corporaliter : et estis in illo REPLE- TI, qui est CAPUT omnis principatus et potestatis ‘.

HI

Quelle doit être l’attitude de notre âme en présence de ce mystère fondamental de l’'Homme-Dieu ?

La première attitude que nous devons avoir est celle de la foi. — Je vous l’ai déjà dit, mais cette vérité est capitale, c’est pourquoi je ne crains pas d’y revenir.

Au début de son Évangile, après avoir chanté la gloire du Verbe divin, S. Jean fait remarquer que le Verbe est venu en ce monde, et que ce monde, qu’il avait créé, qui était son domaine, qui était « sien », ne l'a pas reçu. Mais, ajoute-t-il, tous ceux-là le reçoivent qui croient en

1 Eph. IV, 7. — 2. Joan. III, 34. — 3. Col. II, 3. — 4. Ibid. I, 18-10. — 5. Ibid. IT, 9-10.

son nom : Quotquot autem receperunt eum.…. qui credunt

in nomine ejus… Nous recevons le Verbe incarné, par la foi ; par elle, nous acceptons la divinité de Jésus : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant »:.

C'est l'attitude que réclame de nous le Père éternel. « Le commandement de Dieu, dit le même S. Jean, est que nous croyions en son Fils Jésus-Christ » : Et hoc est MANDATUM ejus: ut credamus in nomine Filii ejus Jesu

= Christi?. Il nous l’a dit lui-même : « Voici mon Fils bien-

aimé. écoutez-le »*. Cette parole qui s’est fait entendre au Thabor, quand la splendeur de la divinité remplissait de ses rayons la sainte humanité de Jésus, n’est que l'écho, dans le monde créé, de la parole que le Père éternel prononce dans le sanctuaire des cieux, én splendoribus sanctorum*, « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui ».

Aussi sommes-nous très agréables à notre Père céleste quand, acceptant son témoignage, nous professons que Jésus est son propre Fils, qu’il lui est coéternel et qu’il partage avec lui la gloire divine : Tu solus altissimus Jesu Christe.. in gloria Dei Patris.

C’est la parole de S. Paul. Le mystère des abaissements du Verbe fait chair plonge l’Apôtre dans une telle admiration qu’il n’a pas assez de termes pour proclamer la gloire qui doit, selon les pensées mêmes de Dieu, en revenir à Jésus. Écoutez ce qu’il dit : « Le Christ était Dieu ; et pourtant il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; il s’est anéanti lui-même en se mettant dans la condition d’une nature créée, en se rendant semblable aux hommes: montrant en toutes choses qu’il était homme, il s’est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, jusqu’à la mort de la croix. C’est pourquoi aussi, propter quod, Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre, dans les enfers, et que toute langue confesse

r. Matth. XVI, 16; Joan. XI, 27. — 2. I Joan. III, 23. — 3. Matth. XVII, 8; Marc. IX, 6; Luc. IX, 35. — 4. Ps. CIX, 3.

led

que ‘Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père ». Et omnis lingua confiteatur quia Dominus Jesus Christus in gloria est Dei Patris*.

Nous devons souvent nous unir d'esprit et de cœur à cette volonté qu’a le Père-éternel de glorifier son Fils : Clarificavi et iterum clarificabo *. Nous ne devrions jamais ouvrir l'Évangile ou nous disposer à célébrer les mystères de Jésus, sans entrer tout d’abord dans les vues de Dieu même en proclamant, par un acte de foi intense, que ce Christ que nous allons contempler, prier, auquel nous allons nous unir, est Dieu comme le Père et le Saint- Esprit.

Cette attitude d'âme est extrêmement féconde parce qu’elle nous hausse au niveau divin et qu’elle nous rend agréables au Père: Pater amat vos... quia credidistis quia ego a Deo exivi*. La foi, dit si bien S. Léon, la foi qui justifie les impies aux yeux de Dieu et qui rend saints les hommes, de pécheurs qu'ils étaient, est celle qui accepte que dans le même et unique Seigneur Jésus- Christ se trouvent véritablement la divinité et l'humanité. La divinité en vertu de laquelle avant tous les siècles il est égal à son Père, ayant avec lui la même nature éternelle ; l'humanité par laquelle, en ces derniers temps, il s’est uni à nous en se revêtant de notre condition de créature >“.

Cet acte de foi en la divinité de Jésus doit être la source de notre adoration. — Souvent, dans l'Évangile, nous voyons un mouvement d’adoration accompagner Pacte de foi. C’est le geste des Mages”, de Pierre après le prodige de la pêche miraculeuse”, des disciples qui virent Jésus marcher sur les eaux’, de l’aveugle-né après

10Philipp:MIL, 16-17. 12,12, Joar.e XII, L28,) —+3. Ibid XVI, 27. :— 4. Hoc enim est quod justificat mpios, hoc quod ex peccatoribus: facit sanctos, si in uno eodemque Domino nostro Jesu Christo, et vera Deitas et vera credatur humanitas : Deitas quâ ante ommnia saecula in forma Dei sequalis est Patri: humanitas quâ novissimis diebus in forma servi unitus est homini S. Leo. Sermo 4 de Epiphan. — 5. Matth. II, 11. — 6. Luc. NES 7. Matth XIV 033.

sa guérison: Credo, Domine. Et procidens, adoravit eum.

Par cet acte d’adoration, l'âme se livre tout entière au Verbe divin ; quand Notre-Seigneur réside dans notre cœur, surtout après la sainte communion, nous devons, selon le conseil de S. François de Sales”, amener toutes nos facultés à ses pieds pour qu’elles l'écoutent, épousent ses intérêts, partagent ses sentiments, obéissent à ses commandements et travaillent à sa gloire.

C'est là imiter la sainte humanité de Jésus ; elle appartenait si étroitement au Verbe, elle lui était livrée si absolument qu’elle n'avait pas de personnalité propre : c’est là un des aspects essentiels du mystère de l’Incarnation.

Proportion gardée, il doit en être ainsi de nous, car le Christ Jésus est notre modèle en toutes choses. Son humanité n’agissait jamais que soumise au Verbe dans lequel elle subsistait et qui lui donnait l’existence ; — qu'il n’y ait point en nous de mouvement qui ne vienne de Dieu, de désir qui ne soit selon le bon plaisir divin, d'action qui ne tende à servir d’instrument à sa gloire. Une âme qui est dans une telle dépendance d'amour, de volonté et d'action à l’égard de Dieu, peut dire en toute vérité, comme la sainte humanité le disait : « C’est le Seigneur qui me dirige ». Dominus regit me.

Et l'écrivain sacré ajoute : Et nihil mihi deerit* « dès lors rien ne me manquera. » En effet, parce que cette âme est tout entière livrée au Verbe, le Verbe dit à son Père : « Cette âme est à moi, elle est donc aussi à vous, Ô Père » : Mea omnia tua sunt. Le Verbe donne cette âme au Père, pour que le Père fasse descendre en elle, comme en son Fils Jésus, avec ses complaisances, ses dons les plus parfaits.

1. Joan. IX, 38 — 2. « Le jour de vostre communion, tenez-vous la plus dévote que vous pourrez souspirant à celuy qui sera en vous et le regardez perpétuellement de l'œil intérieur, gisant ou assis dans vostre propre cœur comme dans son throsne, et luy faites venir l’un après l’autre vos,sens, vos puissances pour ouyr ses commandements et luy promettre fidélité ». Advis et résolutions pour la sainte communion. Œuvres, t. 3, pri 702 04, PRE XEN TI T,

Le Christ est Dieu et homme. L'âme fidèle ne se contente pas de proclamer la divinité de Jésus, mais elle veut également honorer sa sainte humanité ; notre piété ne serait point parfaite, intégrale, si, confessant la divinité du Christ, nous perdions de vue son humanité.

Il y a des âmes qui croient mieux faire dans leur vie spirituelle, de ne pas s’occuper de l'humanité du Christ, de ne contempler que sa divinité. Ce fut là pendant un certain temps l’erreur de sainte Thérèse. La grande contemplative a reconnu plus tard cette erreur. En quels termes amers elle l’a déplorée ! Avec quelle vivacité elle a mis ses filles, et par elles toutes les âmes, en garde contre cette opinion, qu’elle déclare « erronée », dont elle ne se souvient jamais « sans qu’elle soit saisie de douleur » ; car «elle s’engageait dans une route détestable », et « il lui semble s'être rendue coupable envers le Seigneur d’une très noire trahison ». À vrai dire, c'était « ignorance ».

D’après la sainte, une telle illusion a pour cause « un petit manque d’humilité, si couvert et si caché qu’on ne l’aperçoit pas... » Car nous devons nous estimer « très riches » de pouvoir demeurer auprès de l'humanité de Jésus dans ses mystères. « C’est un léger manque d’humilité... de ne pas se contenter d’un objet si excellent que l'humanité de Jésus-Christ. ce petit manque d’humilité.… qui ne paraît rien, nuit cependant beaucoup au progrès dans la contemplation ».

Un autre inconvénient de l'erreur que relève la sainte est de laisser l’Âme sans appui. « Nous ne sommes pas des anges, dit-elle ; nous avons un corps... Au milieu des affaires, des persécutions, des épreuves, dans les temps de sécheresse, c’est un excellent ami que Jésus- Christ. Nous le voyons homme comme nous, nous le contemplons dans linfirmité, dans la souffrance... Étant hommes, il nous est très avantageux, tant que nous sommes en cette vie, de considérer Dieu fait homme ».

N'est-ce pas, en effet, la loi même de notre nature d'aller à l’invisible par les choses visibles ? Or l’Incarnation est la plus divine application de cette loi psychologique.

L'Épouse du Cantique des cantiques disait : « Je me suis assise à l’ombre de celui qui était l’objet de mes désirs »: Sub umbra illius quem desideraveram sedi. Cette umbra, c'est la sainte humanité qui permet à nos regards de contempler la divinité se révélant à nous sous des dehors sensibles.

Aussi, conclut la sainte, « Dieu se plaît extrêmement à voir une âme placer avec humilité son divin Fils comme intermédiaire entre elle et lui ».

Et quelle en est la raison intime ?

C'est que l’Incarnation est un mystère divin; c’est le chef-d'œuvre de la sagesse éternelle et de l’amour infini. Pourquoi ne pas entrer dans les vues et les desseins de Dieu ? Pourquoi nous refuser à soumettre notre sagesse, si limitée, si bornée, à la Sagesse infinie ? Les ressources divines sont-elles donc si inefficaces que nous croyions devoir les corriger par nos calculs humains ? Si Dieu a voulu réaliser notre salut et notre sainteté par le moyen d’une humanité unie à son Verbe, à son Fils, pourquoi ne prendrions-nous pas ce moyen ? La sagesse s’y fait autant admirer que la condescendance.

Ne craignons donc pas en lisant l'Évangile, en célébrant les mystères de Jésus, de contempler l’homme dans le Christ ; cette humanité est l'humanité d’un Dieu. Cet homme que nous voyons agir et vivre au milieu des hommes pour les attirer par les marques sensibles de son amour, c’est Dieu, notre Dieu.

Ne craignons pas surtout de rendre à cette humanité elle-même tous les hommages qu’elle mérite.

Notre adoration d’abord. — Il est vrai que cette huma- ‘ nité est créée comme la nôtre. Nous ne l’adorons pas à cause d'elle-même ; nous devons pourtant l’adorer en elle-même, à cause de son union avec le Fils de Dieu.

1. Wie par elle-même, ch. XXII. Tout cet admirable chapitre est. à lire.

Notre adoration va à l'humanité, mais se termine à la personne divine à laquelle elle est substantiellement unie.

Ensuite, une confiance absolue. — Dieu a voulu faire de l’humanité du Christ l'instrument de la grâce ; c’est

par son entremise que la grâce découle en nous. Ce n’est

pas du Verbe dans le sein du Père, mais bien du Verbe incarné que S. Jean a dit qu’ « il était plein de grâce et que de cette plénitude nous devions tous recevoir ». Durant sa vie terrestre, Notre-Seigneur, étant Dieu, aurait pu opérer tous ses miracles et donner la grâce aux hommes rien que par un acte de sa volonté divine. Chaque fois qu’on présentait à Jésus des malades à guérir, des morts à ressusciter, il aurait pu, par un seul acte

. intérieur de sa volonté éternelle, opérer le miracle de-

mandé. Mais il ne l’a pas fait. Lisez l'Évangile ; vous verrez qu'il a voulu toucher de sa main les yeux des aveugles, les oreilles des sourds, mettre de la salive sur la langue des muets, toucher le cercueil. du fils de la veuve de Naïm, prendre la fille de Jaïre par la main, donner le Saint-Esprit à ses apôtres en soufflant sur eux. C'était donc par le contact de sa sainte humanité que le Christ faisait.des miracles et donnait la grâce : l’humanité servait d’instrument uni au Verbe. Et cette loi admirable et touchante se vérifie dans tous les mystères de Jésus.

Or, cet ordre, voulu par Dieu lui-même, subsiste tou-

- jours parce que l’union des natures dans le Christ de-

meure indissoluble. Lors donc que nous parcourons les pages de l'Évangile ou que nous suivons l’Église dans sa liturgie, lorsque nous nous unissons à la sainte humanité de Jésus par un acte de foi ; quand surtout nous recevons son corps dans l’Eucharistie, la sainte humanité du Christ, inséparable du Verbe divin, sert d’instrument de grâce pour nos âmes.

« La chose est pour moi de toute évidence, écrit sainte Térèse : pour plaire à Dieu, pour recevoir de lui de grandes grâces, il faut, et telle est sa volonté, qu’elles passent par les mains de cette humanité sacrée en laquelle il a déclaré prendre lui-même ses complaisances. J'en ai

fait l'expérience un nombre infini de fois et Notre-Seigneur lui-même me l’a dit. J'ai reconnu manifestement que c’est là la porte où nous devons entrer si nous voulons que la souveraine majesté nous découvre de hauts secrets. on marche avec assurance par cette route-là »”.

Et si vous y réfléchissez bien, vous constaterez que toute l’économie elle-même de la vie surnaturelle est basée sur cette vérité. L'Église, les sacrements, le saint sacrifice, la prédication : autant de moyens sensibles par lesquels Dieu nous amène à lui. C’est comme une extension de l’Incarnation *.

Vous voyez combien il est important et utile de demeurér unis à la sainte humanité de Jésus : en elle, dit S. Paul, habite la plénitude même de la divinité, et c’est du Verbe par l’entremise de l'humanité que nous recevons toute grâce : Verbum caro factum est... et vidimus eum plenum gratiae et de plenitudine ejus non omnes accepimus. L’humanité de Jésus est le moyen divinement établi pour transmettre la grâce aux âmes.

C'est aussi le moyen pour les âmes de parvenir à ïa divinité. — C’est une vérité non moins importante et que

nous ne devons pas oublier. Nous ne devons pas nous.

arrêter à la sainte humanité de Jésus comme au terme final. Vous pourriez me dire, en effet : « Pour moi, toute ma dévotion consiste à me donner au Christ Jésus, à me livrer à lui ». C’est bon, c’est excellent, rien n’est meilleur que de se donner au Christ. Mais qu'est-ce que se donner à Notre-Seigneur ? C’est unir notre volonté à la sienne. Or, la volonté de Jésus est de nous mener à son Père. C’est là toute son œuvre ; le Père est le terme. « Je suis la voie », disait le Christ lui-même, en parlant de son humanité. Il est l’unique voie, c’est vrai; mais ce n’est qu'une voie ; le but suprême auquel cette voie nous mène est le Père éternel : Nemo venit AD PATREM nisi per me*.

L'humanité nous livre au Verbe, le Verbe à son Père.

1. L. € — 2: Voir le développement de cette idée dans la conférence L'Église corps mystique du Christ, & II, dans notre précédent ouvrage Le Christ vie de l’âme. — 3. Joan. XIV, 6.

C'est ce que S. Päul disait aux chrétiens de son temps : Omnia vestra sunt, vos autem Christi, Christus autem Dei”. Le grand apôtre marquait par ces simples paroles les degrés de l’œuvre divine sur la terre : « Tout est pour vous ; vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ».

Par l'humanité de Jésus nous appartenoñs au Verbe, au Fils ; par le Fils, nous allons au Père. Le Christ nous ramène ainsi én sinu Patris *. C’est là, contemplée de notre côté, l’intime raison d’être de l'ineffable mystère de

. l'Homme-Dieu.

S. Jean nous rapporte qu’au début de sa vie publique, notre divin Sauveur passant par la Samarie, arriva à une ville nommée Sichar, près du puits de Jacob. Parmi les détails de la scène notés avec soin par l’Évangéliste, il en est un qui émeut tout particulièrement nos cœurs. Jesus ergo fatigatus ex itinere, sedebat sic supra fontem : « Jésus étant donc fatigué du voyage s’assit tout simplement sur la margelle du puits ». Quelle touchante révélation de la réalité de l'humanité de Jésus !

Il faut lire le commentaire admirable que S. Augustin a donné de ces détails, avec cette opposition d'idées et de termes dont il a le secret, surtout quand il veut mettre en relief l’union et le contraste du divin et de l’humain en Jésus. « Ii cède à la fatigue, dit-il, celui-là même qui répare les forces de ceux qui sont épuisés, celui dont l'absence nous accable et dont la présence nous fortifie » : Fatigatur per quem fatigati recreantur ; quo deserente fatigamur, quo praesente firmamur. « C'est pour vous que Jésus est fatigué de la route. Nous trouvons Jésus plein de force et de faiblesse. Pourquoi plein de force ? Parce qu’il est le Verbe éternel et que toutes choses ont été créées par sa sagesse et sa puissance. Pourquoi plein de faiblesse ? Parce que ce Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. La force divine de Jésus-Christ vous a créés, sa venue dans la faiblesse de notre humanité

mL Cot. III, 22-23. — 12 Joan. 1.58, — 3. Ibid. IV, , 6, — "4, Tract. in Joan. XV.

vous a rachetés ». Fortitudo Christi te creavit ; infirmitas Christi te recreavit.

Et le saint conclut : « Jésus est faible dans son humanité ; mais vous, gardez-vous de demeurer dans votre faiblesse ; venez plutôt puiser la force divine en celui qui, étant par nature la Toute-puissance, a voulu se rendre faible pour votre amour » : Infirmus in carne Jesus ; sed noli tu infirmari, in infirmitate illius tu fortis esto !

SOMMAIRE. — Nécessité de contempler l’œuvre et la mission du Verbe fait chair pour mieux comprendre sa personne ; les noms du Verbe incarné déclarent sa mission et caractérisent son œuvre : « Jésus-Christ » est le Fils de Dieu, pontife suprême qui par son sacrifice sauve l'humanité, — I. Le Christ est établi pontife dans son Incarnation. — II. Comment dès son entrée en ce monde le Christ inaugure également son sacrifice. — IIL Diversité des actes de l’offrande que fait le Christ Jésus. — IV. Perpétuité du sacerdoce et de l’oblation du Christ dans ie ciel. — V. Comment sur la terre se renouvelle le sacrifice de la croix ; l’Église ne célèbre aucun mystère du Christ sans offrir le sacrifice eucharistique.

Le Christ Jésus est le Verbe incarné apparu au milieu de nous, à la fois Dieu et homme, vrai Dieu et vrai homme, Dieu parfait et homme parfait. En lui, deux natures sont inséparablement unies dans l’étreinte d’une seule personne, la personne du Verbe.

Ces traits constituent l’être même de Jésus. Notre foi et notre piété l’adorent comme leur Dieu, tout en proclamant la touchante réalité de son humanité.

Si nous voulons pénétrer plus avant dans la connaissance de la personne de Jésus, nous devons contempler dès maintenant, pendant quelques instants, sa mission et son œuvre. La personne de Jésus donne à sa mission et à son œuvre leur valeur ; la mission et l’œuvre de Jésus achèvent de nous révéler sa personne.

Et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les noms qui désignent la personne même du Verbe incarné déclarent en même temps sa mission et caractérisent son œuvre. Ces noms, en effet, ne sont pas, comme trop sou-

vent les nôtres, dépourvus de signification. Ils viennent du ciel et sont riches de sens. Quels sont ces noms ? Ils sont nombreux, mais l’Église, héritière en ceci de S. Paul, en a surtout retenu deux : celui de Jésus et celui de Christ.

Comme vous le savez, Christ signifie celui qui est oint, sacré, consacré. — Jadis, dans l'Ancienne Alliance, en sacrait assez fréquemment les rois, plus rarement les prophètes, et toujours le grand-prêtre. Le nom de Christ, “comme la mission de roi, de prophète et de pontife qu’il désigne, a été donné à plusieurs autres personnages de VAncien Testament avant de l’être au Verbe incarné. Mais nul n’en devait comme lui réaliser la signification dans toute sa plénitude. Il est Le Christ, car seul il est le Roi des siècles, le Prophète par excellence, l’unique Pon-

tife suprême et universel.

J1 est roi. — Il l’est par sa divinité : Rex Regum et Dominus dominantium * ; il domine sur toutes les créatures, que par sa toute puissance il a tirées du néant : Venite adoremus, et procidamus ante Deum*... Ipse fecit nos et non ipsi nos‘.

Il le sera encore comme Verbe incarné. Le sceptre du monde avait été prédit à Jésus par son Père. « C’est moi, dit le Messie, qu'il a établi roi sur Sion, sa montagne sainte... C’est pourquoi je ferai connaître ce décret ; le Seigneur m'a dit: Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd’hui. Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et pour domaine les extrémités de la terre »‘. Le Verbe s’incarne pour établir le « Royaume de Dieu ». Cette expression revient fréquemment dans la prédication de Jésus; en lisant l'Évangile vous aurez remarqué que tout un groupe de paraboles, — la perle précieuse, le trésor caché, le semeur, le grain de sénevé, les vignerons meurtriers, les invités aux noces, l'ivraie, les serviteurs attendant leur maître, les talents, etc, —

1. Apoc. XIX, 16. — 2. Ps. XCIV, 6. — 3. Ibid. XCIX, 2. — 4. Ibid. II, 6-8.

SAUVEUR ET PONTIFE 81 est destiné à montrer la grandeur de ce royaume, son origine, son développement, son extension aux nations païennes après la réprobation des Juifs, ses lois, ses luttes, ses triomphes. Le Christ organise ce royaume par l'élection des apôtres et la fondation de l’Église, à laquelle il confie sa doctrine, son autorité, ses sacrements. Royaume tout spirituel, qui n’a rien de temporel ou de politique comme le rêvait l’esprit grossier de la plupart des Juifs ; royaume où entre toute âme de bonne volonté : royaume merveilleux, dont la splendeur finale est toute céleste et la béatitude éternelle.

S. Jean célèbre la magnificence de ce royaume ; il nous montre les élus prosternés devant leur chef divin, le Christ Jésus, et proclamant qu’ « il les a rachetés par son sang, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, de toute nation pour former de leur société le royaume dans lequel doit éclater la gloire de son Père » : Et fecisti nos Deo nostro regnum.

Le Christ doit être prophète. — I1 n’est pas un prophète, mais le prophète par excellence, parce qu’il est la Parole, le Verbe en personne, la « lumière du monde », qui seule peut véritablement « éclairer tout homme » ici-bas. « Jadis, disait S. Paul aux Hébreux, Dieu vous parlait par ses prophètes » ; ils n'étaient que de simples envoyés; mais « voici que dans ces tout derniers temps, il vous a enseignés par son propre Fils »°. Il n’est pas un prophète qui annonce de loin, à une minime portion de l’humanité et sous des symboles parfois obscurs les desseins encore cachés de Dieu. Il est celui qui vivant toujours dans le sein du Père, connaît seul tous les secrets divins et en apporte au genre humain tout entier l’étonnante révélation : 1pse enarravit*.

Vous savez que, dès le début de sa vie publique, Notre- Seigneur s’appliquait à lui-même la prophétie d’Isaïe proclamant que « l'Esprit du Seigneur est sur lui. C’est pourquoi il l’a consacré par son onction pour porter la bonne

Page 1