Cf. Matth. XVI
La grâce sanctifiante est la source première de notre vraie grandeur ; c’est elle qui confère à notre vie, si banale et si ordinaire qu’elle paraïisse, sa noblesse véritable et son impérissable splendeur.
Mais ce don est caché.
Le royaume de Dieu s’édifie surtout dans le silence ; il est, avant tout, intérieur, et caché dans les profondeurs de l’âme : Vita vestra est abscondita cum Christo in Deo :. Sans doute la grâce possède une vertu qui se trahit presque toujours au dehors par le rayonnement des œuvres de charité ; mais le principe de sa puissance est tout intime. C’est dans le fond du cœur que gît la véritable intensité de la vie chrétienne, là où Dieu habite, adoré et servi dans la foi, le recueillement, l'humilité, l’obéissance, la simplicité, le travail et l'amour.
Notre activité extérieure n’a de stabilité et de fécondité Surnaturelle qu'autant qu’elle se rattache à cette vie intérieure. Nous ne rayonnerons vraiment avec fruit au dehors que dans la mesure où le foyer surnaturel de notre vie intime sera plus ardent *°.
Que pouvons-nous faire de plus grand ici-bas que de promouvoir le règne du Christ dans les âmes ? Quelle œuvre vaut celle-là ? Quelle œuvre la surpasse ? C’est toute l’œuvre de Jésus et de l’Église.
Nous n’y réussirons pourtant pas par d’autres moyens que ceux employés par notre chef divin. Soyons bien convaincus que nous travaillerons plus pour le bien de l'Église, le salut des âmes, la gloire de notre Père céleste, en cherchant d’abord à demeurer unis à Dieu par une vie toute de foi et d'amour dont lui seul est l'objet, que par une activité dévorante et fiévreuse qui ne nous laisserait ni le temps ni le loisir de retrouver Dieu dans
1. Col. III, 3. — 2. Cette vérité à été remarquablement démontrée et exposée dans un ouvrage récent que nous recommandons vivement à nos lecteurs. Dom J. B. CxaAwrarr, Abbé de Sept-Fons : L’âme de tout. apostolat, Paris, Téqui. L'ouvrage s'adresse avant tout aux ecclésiastiques et aux religieux, mais il ne sera pas moins utile à tous les laïcs qui s’occupent d'œuvres.
la solitude, le recueillement, la prière et le détachement de nous-mêmes. |
Or, rien ne favorise cette union intense de l’âme avec Dieu comme la vie cachée. Et voilà pourquoi les âmes intérieures, éclairées d’un rayon d'en haut, aiment tant à contempler la vie de Jésus à Nazareth : elles y trouvent, avec un charme particulier, d’abondantes grâces de sainteté.
C’est de la Vierge Marie surtout que nous obtiendrons d’avoir part aux grâces que le Christ nous a.méritées par sa vie cachée à Nazareth. Nul mieux que l’humble Vierge n'en connaît la fécondité, parce que nul n’en a été comblé comme elle. Ces années ont dû être pour la mère de Jésus une source sans cesse jaillissante de grâces sans prix. On ne peut y penser sans en être ébloui ; on se sent incapable de rendre les intuitions qu’on peut en avoir.
Réfléchissons un instant à ce qu'ont dû être pour Marie ces trente années, où tant de gestes, tant de paroles, tant d'actions de Jésus étaient pour elle des révélations.
Sans doute, il devait y avoir de l’incompréhensible, même pour la Vierge ; on ne peut vivre en contact continuel, comme elle le faisait, avec l’Infini, sans sentir et toucher parfois le mystère. Mais quelle lumière abondaïit pourtant dans son âme! quel accroissement incessant d'amour ce commerce ineffable avec un Dieu, travaillant sous son regard et lui obéissant, a dû opérer dans son cœur immaculé !
Marie vivait là avec Jésus dans une union qui dépasse tout ce qu’on peut en dire. Ils étaient vraiment un ; l'esprit, le cœur, l’âme, toute l’existence de la Vierge était dans un accord absolu avec l'esprit, le cœur, l’âme et la vie de son Fils. Son existence était, si je puis ainsi m’exprimer, une vibration pure et parfaite, tranquille et toute pleine d’amour, de la vie même de Jésus.
Or, quelle était, en Marie, la source de cette union et de cet amour ? — C'était sa foi. La foi de la Vierge est une de ses vertus les plus caractéristiques.
Quelle foi admirable et pleine d'abandon en la parole de l’ange ! Le messager céleste lui annonce un mystère inouï qui étonne et bouleverse la nature : la conception d'un Dieu dans un sein virginal. Et que dit Marie ? « Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole » : Fiat mihi secundum verbum tuum”. C’est parce qu’elle a donné à la parole de l’ange l’assentiment plénier de son esprit qu’elle a mérité de devenir la mère du Verbe incarné : Prius concepit mente quam corpore*.
La foi de Marie en la divinité n’a jamais vacillé : toujours, elle verra en son Fils Jésus le Dieu infini.
Et pourtant à quelles épreuves n’est pas soumise cette foi ! Son Fils est Dieu ; l'ange lui a dit qu’il occupera le trône de David, qu’il sauvera le monde et que son règne n'aura pas de fin. — Et voici que Siméon lui prédit que Jésus sera un signe de contradiction, qu’il sera une cause de ruine aussi bien que de salut ; voici que Marie doit fuir en Égypte pour soustraire son enfant aux tyranniques fureurs d'Hérode ; voici que pendant trente ans, son Fils qui est Dieu et qui vient racheter le genre humain, vit, dans un pauvre atelier, une vie de travail, de soumission et d’obscurité. Plus tard, elle verra son fils poursuivi par la haine des pharisiens, elle le verra abandonné de ses disciples, aux mains de ses ennemis, suspendu à la croix, accablé de sarcasmes, abîmé dans la souffrance ; elle l’entendra crier son abandon par le Père, — mais sa foi demeurera inébranlable. C’est même alors, au pied de la croix, qu'elle brille dans toute sa splendeur. Marie reconnaîtra toujours son fils comme son Dieu, et c’est pourquoi l’Église la proclame la « Vierge fidèle » par excellence : Virgo fidelis.
Et c’est cette foi qui est la source de tout l'amour de
1. Luc. I, 38. — 2, S. Augustin. De Virgin, c. 3 ; Sermo CCXV, n. 4:
S. Leo. Sermo I de Nativitate Domini, ce. 1: S. Bernard. Sermo I de Vigilia Nativit.
Marie pour son fils; c'est cette foi qui la fait toujours demeurer unie à Jésus, même dans les douleurs de sa passion et de sa mort.
Demandons à la Vierge de nous obtenir cette foi ferme et pratique qui s'achève dans l’amour et l’accomplissement de la volonté divine : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parôle » : ces mots résument toute l'existence de Marie; qu’ils conduisent aussi la nôtre !
Cette foi ardente qui était pour la mère de Dieu une source d'amour était aussi un principe de joie. L'Esprit- Saint lui-même nous l’apprend quand, par la bouche d'Élisabeth, il-proclame la Vierge « bienheureuse à cause de sa foi » : Beata quae credidisti’.
Il en sera de même pour nous. — S. Luc rapporte qu'après un discours de Jésus à la foule, une femme élevant la voix s’écria : « Heureux le sein qui t'a porté et les mamelles que tu as sucées » : Beatus venter qui te portavit, et ubera quae suxisti. Et le Christ de répondre : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent »°! — Jésus ne contredit aucunement Pacclamation de la femme juive ; n'est-ce pas lui qui a inondé le cœur de sa mère de joies incomparables ? Il veut seulement nous montrer où se trouve, pour nous comme pour elle, le principe de la joie. Le privilège de la maternité divine est unique ; Marie est l’insigne créature que, de toute éternité, Dieu lui-même a choisie pour létonnante mission d’être la mère de son Fils : c’est la racine de toutes les grandeurs de Marie.
Maïs Jésus veut nous apprendre que, comme la Vierge a mérité les joies de la maternité divine par sa foi et son amour, nous pouvons partager, non pas sans doute la gloire d’avoir donné le jour au Christ, mais la joie de l’enfanter dans nos âmes. Et comment obtiendrons-nous cette joie? « En écoutant et en gardant la parole de
rtuc "I, "45. 0— 2 Ibid) XI,,27:
Dieu ». Nous l’écoutons par la foi, nous la gardons en accomplissant avec amour ce qu’elle prescrit. |
Telle est pour nous, comme pour Marie, la source de la vraie joie de l’âme ; tel est pour nous le chemin du bonheur. Si après avoir incliné notre cœur aux enseignements de Jésus, nous obéissons à ses volontés et lui demeurons unis, nous lui deviendrons aussi chers — c’est encore lui qui le proclame, — que si nous étions pour lui « une mère, un frère, une sœur »: Quicumque enim fecerit voluntatem Patris mei, qui in caelis est, ipse meus frater, et soror, et mater est’.
Quelle union plus étroite et plus féconde que celle-là pourrait faire l’objet de nos désirs ?