Matth. XII, 50; cf. Luc. VIII, 21; Marc. III
(Carême)
SOMMAIRE. — Î. En se présentant à Jean pour recevoir le baptême de pénitence, le Christ Jésus accomplit un acte de profonde humilité. — II. Le Christ est exalté en sortant des eaux du Jourdain ; comment ce témoignage du Père éternel au début de la vie publique de Jésus caractérise un des aspects de sa mission rédemptrice. — III. Aussitôt après son baptême, Jésus est poussé par l'Esprit au désert pour y être soumis aux assauts du démon : raisons de ce mystère. — IV. Récit évangélique de la tentation. — V. Grâce que nous a méritée le Christ par ce mystère : triompher de la tentation en demeurant unis au Verbe incarné. Les promesses d’invulnérabilité spirituelle exposées dans le Psaume Qui habitat in adjutorio Altissimi. — VI. La foi est, par excellence, l'arme de la résistance.
Dans les différents mystères du Christ Jésus sur la terre, la Sagesse éternelle a disposé les événements de telle sorte que les humiliations du Verbe incarné sont toujours relevées d’une révélation de sa divinité; le Christ nous apparaît ainsi dans la vérité de sa nature divine comme dans la réalité de sa condition humaine.
La raison profonde de cette économie céleste est d’aider et d'exercer tout ensemble notre foi, fondement de toute la vie surnaturelle. Les étonnants abaissements dans lesquels l’amour plonge le Christ donnent à la foi son mérite ; la manifestation de ses prérogatives divines lui livre son appui.
Les mystères de la naïssance et de l’enfance de Jésus sont marqués de ces contrastes d'ombre et de lumière
qui rendent notre foi « raisonnable », tout en la laissant libre ; la vie publique en sera remplie au point que les- Juifs se disputeront âprement au sujet de la personnalité du Christ: aux uns, il n'apparaîtra que comme le fils d'un ouvrier de Nazareth, tandis que, pour les autres, il ne peut être que l’envoyé du Très-Haut, annoncé par tous les prophètes, pour illuminer et sauver le monde.
Nous allons retrouver cette économie surnaturelle dans les événements par lesquels le Christ, après trente ans d'existence cachée, débute dans la vie publique : son baptême par Jean le Précurseur dans les eaux du Jourdain, et sa tentation au désert.
Contemplons Jésus dans ces deux mystères étroitement liés ; nous y verrons combien la Sagesse infinie est admirable dans ses pensées, et jusqu’à quel point le Christ, notre modèle, veut nous précéder dans la voie où nous devons le suivre pour lui être semblables.
Vous savez que Dieu avait établi comme Précurseur chargé d'annoncer aux Juifs la venue du Verbe incarné, Jean, fils de Zacharie et d’Élisabeth.
Après une existence toute d'austérité, poussé par l’insSpiration divine, Jean avait commencé vers sa trentième année, sa prédication sur les bords du Jourdain. Tout son enseignement se résumait en ces paroles : « Faites pénitence, car le royaume de Dieu est proche »', À ses pressantes exhortations, il joignait le baptême dans le fleuve, afin de montrer par là à ses auditeurs la nécessité de purifier leurs âmes pour les rendre moins indignes de la venue du Sauveur ; ce baptême n'était conféré qu’à ceux qui se reconnaissaient pécheurs et confessaient leurs fautes.
Or, un jour que le Précurseur administrait « le baptême pour la rémission des péchés »°, le Christ Jésus, dont l'heure était venue de sortir de l'obscurité de la vie
mMetth elle, 0: Marc. I, 4: Luc. IS.
cachée pour manifester au monde les secrets divins, se mêla à la foule des pécheurs et se présenta avec eux pour recevoir de Jean l’ablution purificatrice.
Quand l’âme pieuse s'arrête à cette pensée que celui qui se proclame ainsi pécheur et qui se présente volontairement pour recevoir un baptême de pénitence, est la seconde personne de la sainte Trinité, celui devant qui les anges se voilent la face et chantent : « Saint, saint, saint >‘, elle demeure confondue d’un si prodigieux abaissement.
L'Apôtre nous dit que le Christ est « saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs »”*, et voici que Jésus lui-même s’avance comme un coupable, demandant le baptême de la rémission des péchés ! — Quel est ce mystère ?
C’est que dans tous ses états, le Verbe incarné remplit un double office, celui de Fils de Dieu, en vertu de sa génération éternelle, et celui de chef d’une race pécheresse dont il a emprunté la nature, et qu’il vient racheter.
Comme Fils de Dieu, il peut prétendre à s'asseoir à la droite de son Père pour y jouir de la gloire qui lui revient dans la splendeur des cieux.
Mais comme chef de l’humanité déchue, ayant emprunté une chair, coupable dans la race, bien que toute pure en lui, 1n similitudinem carnis peccati*, il ne pourra entrer au ciel à la tête de ce corps mystique qu'après avoir passé par les humiliations de sa vie et les souffrances de sa passion: Nonne haec oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam * ?
Possédant, dit S. Paul, la nature divine, le Christ ne croyait pas commettre une injustice en se déclarant l’égal de Dieu en perfection‘ ; mais pour nous, pour notre salut, il est descendu dans des abîmes d’abaissements ; et, à ce titre, son Père l’a exalté en lui donnant ce nom de Jésus qui renferme notre rédemption ; en exaltant son Fils,
1. Isa. VI, 3. — 2. Hebr. VII, 26. — 3. Rom. VIII, 3. —: 4..Luc. XXIV, 226, =" 5." Cf, Philipp. II, 6.
« le Père nous élève avec lui au plus haut des cieux » : Consedere fecit [nos] in caelestibus'. C’est vraiment pour nous précéder que le Christ entre dans le ciel : Ubi praecursor pro nobis introivit Jesus *.
Toutefois il n’y entrera qu'après avoir, par son sang, tout soldé pour nous à la justice divine : Per proprium sanguinem introivit.. in sancta, aeterna redemptione inventa *. |
C'est qu'en effet le Christ vient pour nous délivrer de l'esclavage tyrannique du démon au pouvoir duquel l’humanité est tombée à la suite du péché : Qui facit peccatum, servus est peccati*; il vient pour nous sauver des supplices éternels que Satan avait puissance de nous infliger comme ministre de la justice divine: Ne forte tradat te judici, et judex tradat te ministro *.
Or, le Verbe incarné, Homme-Dieu, ne réalisera cette rédemption qu’en se substituant volontairement à nous, pécheurs, en se rendant solidaire de notre péché, au point, dit S. Paul, que Dieu l’a constitué comme un péché vivant: Eum qui non noverat peccatum, pro nobis peccatum fecit*.
S'il prend sur lui nos iniquités, il prendra sur lui aussi nos châtiments ; il devra subir une somme incommensurable d’abaissements et d'humiliations.
Tel est le décret éternel.
Vous comprenez maintenant pourquoi, dès le début de sa vie publique, au moment d'inaugurer d’une façon manifeste sa mission rédemptrice, Jésus se soumet à un acte de profonde humilité, à un rite qui le rangeait parmi les pécheurs. :
Voyez, en efïet, lorsque Jean, éclairé d’en haut, reconnaît en celui qui se présente le Fils de Dieu, celui dont il avait dit : « Il est avant moi, et je ne suis pas digne de dénouer le cordon de sa chaussure » ", il se refuse avec force à lui conférer le baptême de pénitence : « C’est moi qui devrais être baptisé par vous, et vous, vous