Matth. IV, 5-6; Luc. IV, 9-11. — 2. Matth. IV ALU IV T
Ce n’était qu’une ruse de plus de l'esprit mauvais pour connaître enfin qui était celui qui lui résistait si puissamment. « Tout cela est à moi ; pourtant je vous le donnerai, si, vous prosternant, vous m'adorez ». — Vous connaissez la réponse de Jésus, et avec quelle vigueur il repousse les suggestions sacrilèges du malin : « Arrière, Satan ! Il est écrit : tu n’adoreras que Dieu seul et ne serviras que lui »:.
Maintenant le prince des ténèbres se sent entièrement démasqué; il n'a plus qu'à se retirer. Cependant, dit l'Évangile, « il ne se retira que pour un temps » : Usque ad tempus”. L'écrivain sacré indique par là que, durant la vie publique, le diable reviendra à la charge ; par ses suppôts, sinon en personne, il poursuivra Notre-Seigneur sans relâche ; durant la passion surtout, il s’acharnera, par les mains des pharisiens, à perdre Jésus : Haec est hora vestra, et potestas tenebrarum*. Il les poussera, et eux pousseront la foule à demander que Jésus soit crucifié : Tolle, tolle, crucifige eum*. Mais vous savez que la mort du Sauveur sur la croix sera précisément le coup décisif qui ruinera pour toujours l'empire du diable. Tant la sagesse divine éclate partout dans ses œuvres ! Qui salutem humani generis in ligno crucis constituisti... ut qui in ligno vincebat in ligno quoque vinceretur*.
L'Évangile ajoute que « le tentateur s'étant retiré, les anges descendirent du ciel pour servir le Christ »°. C'était la manifestation sensible de l’exaltation donnée par le Père à son Fils, pour s'être abaissé jusqu’à subir en notre nom les attaques du démon. Les anges fidèles apparurent, et servirent à Jésus ce pain qu’il attendait à l'heure marquée par la providence de son Père.
Tel est le récit évangélique de la tentation de Jésus. Si le Christ, Verbe incarné, Fils de Dieu, a voulu entrer en lutte avec l'esprit malin, nous étonnerons-nous
1. Matth. IV, 8-10 ; Luc. IV, 5-8, — 2 Luc. IV, 13..— 3. Ibid. XXII,
53. — 4. Joan: XIX, 15. — 5. Préface de la Croix, — 6. Matth. IV, 11; Marc ur:
que les membres de son corps mystique doivent suivre :
la même voie ? Tant de personnes, même pieuses croient que la tentation est un signe de réprobation. Mais, le plus souvent, c’est le contraire ! Devenus disciples de Jésus par le baptême, nous ne pouvons « être au-dessus de notre divin Maître »'. QUIA acceptu$ eras Deo, NE- CESSE FUIT uf tentatio probaret te* : « Parce que tu étais agréable à Dieu, il a fallu que la tentation t'éprouvât ». C'est Dieu lui-même qui nous le dit. |
Oui, le démon peut nous tenter, et nous tenter puissamment, et nous tenter alors que nous nous croyons le
plus à l’abri de ses traits : aux heures d’oraison, après
la sainte communion ; oui, même à ces moments bénis, il peut nous souffler des pensées contre la foi, contre
l'espérance, il peut pousser notre esprit à l'indépendance
à l'égard des droits de Dieu, à la révolte ; il peut soulever en nous toutes les mauvaises passions. Il le peut, — et il ne manquera pas de le faire.
Encore une fois, ne nous en étonnons pas ; n'oublions jamais que le Christ, notre modèle en toutes choses, a été tenté avant nous, et non seulement tenté, mais touché par l'esprit des ténèbres ; il a permis au démon de mettre la main sur sa très sainte humanité.
N'oublions pas surtout que ce n’est pas seulement comme Fils de Dieu que Jésus a vaincu le diable, mais encore comme chef de l’Église ; en lui et par lui, nous avons triomphé et nous triomphons encore des suggestions de l’esprit rebelle *.
C’est, en effet, la grâce que nous a conquise notre divin Sauveur par ce mystère ; là se trouve la source de notre confiance dans les épreuves et les tentations ; et il ne me reste plus qu’à vous montrer combien cette confiance doit être inébranlable, et comment, par la foi dans le Christ, nous trouverons toujours le secret de la victoire.
1. Cf. Matth. X, 24; Luc. VI, 40 ; Joan. XIII, 16 XV 20 = UToN: XII, 13. — 3. Justum quippe erat ut sic tentationes nostras suis tentationibus vinceret, S. Gregor. Homil. XVI in Evangel.
La grâce que nous a méritée le Verbe incarné en subissant la tentation est la force de défaire à notre tour le démon, de sortir victorieux de la lutte que nous devons nécessairement subir, avant d’être admis à jouir de la vie divine dans la béatitude céleste. Le Christ Jésus a mérité
que ceux qui lui sont unis participent, — et participent dans la mesure même de leur union à lui, — à son impeccabilité.
Nous touchons ici au centre du mystère.
Nous voyons dans l'Évangile que le Christ était impeccable, inaccessible au mal du péché, à la moindre imperfection. Mais quelle est la source de cette invulnérable morale ?
‘La raison fondamentale est qu’il est le propre Fils de Dieu ; comme seconde personne de la Trinité, il est la sainteté infinie, et ne peut succomber au mal.
Toutefois, si nous examinons l'humanité de Jésus en elle-même, nous voyons qu’elle est une humanité créée comme la nôtre, semblable à la nôtre; l’union avec la divinité n’a pas enlevé en elle ces faiblesses qui sont compatibles avec la qualité de Fils de Dieu. Le Christ souffre la faim, la soif ; il est accablé par la fatigue ; le sommeil appesantit ses paupières ; la peur, la tristesse, l'ennui envahissent véritablement son âme ; — et pourtant il n'y a pas en lui l'ombre d’une imperfection. Si donc l’humanité de Jésus, comme telle, jouit de l’impeccabilité, c’est qu’elle est affermie dans le bien d’une façon merveilleuse. — Or, quel est le moyen dont Dieu s’est servi pour rendre la sainte âme de Jésus inaccessible au mal moral, au péché, pour l’établir dans l’impeccabilité ?
C’est de la faire « habiter sous la protection du Très- Haut », In adjutorio Altissimi’ ; — ou, selon les termes plus significatifs du texte original, « dans le sanctuaire secret de la divinité » : In sanctuario secreto divinitatis.
DOPS EXC x.
Et quel est cet asile, ce sanctuaire ? — C’est la vision béatifique.
Comme vous le savez, la vision béatifique est la contemplation bienheureuse de Dieu tel qu’il est en lui-même. Celui auquel cette grâce est accordée ne peut plus se détacher de Dieu, parce qu’il voit que Dieu est le Souverain Bien, et qu'aucun bien particulier, si étendu soit-il, ne peut lui être comparé. Dès lors, le péché, — qui consiste à se détourner de la loi de Dieu, de sa volonté, ou, ce qui, au fond, revient au même, à se détourner de Dieu, pour s'attacher à un bien qu’on rencontre en soi ou dans la créature, — est radicalement rendu impossible. Dans ce bienheureux état où l'intelligence contemple la Vérité même, il n’y a place pour aucune ignorance, aucune illusion, aucune erreur ; et la volonté, attachée au Bien ab-: soluü qui renferme en lui la plénitude de tout bien, ne connaît ni hésitation, ni défaillance, ni défection d’aucune: sorte. L’âme qui a atteint ce sommet se trouve, selon le langage théologique, parfaitement « confirmée en grâce ».
Cette confirmation en grâce est une conséquence de l& prédestination ; elle comporte différents degrés qui se mesurent à la perfection et à l'étendue de cette prédestination. |
L’humanité de Jésus a été prédestinée à être unie au Verbe éternel ; aussi, dès le premier instant de son existence, l’âme du Christ possède-t-elle, comme privilège résultant de cette union, comme attribut « connaturel », la vision béatifique ; elle est confirmée en grâce au degré le plus élevé, c’est-à-dire dans l’impeccabilité essentiellé et absolue. C’est pourquoi nous entendons Notre-Seigneur, chef de tous les prédestinés, porter ce défi aux Juifs : « Qui d’entre vous me convaincra de péché »:? Nous l’entendrons également dire à ses apôtres dans la dernière cène : « Je ne vous dirai plus beaucoup de choses désormais, car le prince de ce monde (le démon) se lève contre moi, mais rien de lui n’est en moi »°. — Même