‹ Le Christ dans ses mystèresChapitre 63 sur 134 · Préface de la Nativité · texte numérisé non relu

Préface de la Nativité

faire entrevoir l’amour infini, bien plus profond, mais qui surpasse toute connaissance. Rien, en effet, ne séduit tant notre pauvre cœur que de contempler le Christ Jésus, vrai Dieu aussi bien que vrai homme, traduisant en gestes humains l’éternelle bonté. Quand nous le voyons répandre à profusion, autour de lui, des trésors inépuisables de compassion, d’intarissables richesses de miséricorde, nous pouvons concevoir quelque peu l’infinité de cet océan de la bonté divine où va puiser pour nous la sainte humanité.

Arrêtons-nous à quelques traits; nous constaterons avec quelle condescendance, parfois étonnante, notre Sauveur s’abaisse vers la misère humaine sous toutes ses formes, y compris le péché. Et n’oubliez jamais que, même alors, quand il s’incline vers nous, il demeure le propre Fils de Dieu, Dieu même, l’Être Tout-Puissant, la Sagesse infinie qui, fixant toutes choses dans la vérité, n'exécute rien qui ne soit souverainement parfait. Cela donne sans doute aux paroles de bonté qu’il profère, aux actes de miséricorde qu’il accomplit, un prix inestimable qui les rehausse infiniment ; mais cela achève surtout de Ccaptiver nos âmes, en nous manifestant les charmes profonds du cœur de notre Christ, de notre Dieu.

Vous connaissez le premier miracle de la vie publique de Jésus ; l’eau changée en vin aux noces de Cana, à la prière de sa mère’, Pour nos cœurs humains, quelle révélation inattendue des tendresses et des délicatesses divines ! D’austères ascètes se scandalisent de voir demander ou opérer un miracle pour cacher lindigence de parents pauvres à un banquet nuptial. Et cependant, c’est ce que la Vierge n’a point hésité à solliciter, c’est ce que le Christ a daigné accompiir. Jésus se laisse toucher par l'embarras où vont publiquement se trouver de pauvres gens ; pour le leur épargner, il opère un grand prodige. Et ce que son cœur nous découvre ici de bonté humaine et d’humble condescendance n’est que la manifestation extérieure d’une bonté plus élevée, la bonté divine, où

duloan. LIL 1-17

l'autre a sa source. Car tout ce que fait le Fils, le Père l'accomplit également.

Peu de temps après, dans la synagogue de Nazareth, Jésus emprunte à Isaïe, pour se lapproprier, le programme de son œuvre d'amour : « L'esprit du Seigneur est sur moi ; il m'a consacré par son onction pour porter

la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé guérir ceux

qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles le retour à la vue, rendre libres les opprimés, et publier l’année du salut divin ».

« Ce que vous venez d'entendre, ajoutait Jésus, commence aujourd'hui même de s’accomplir ».

Et, en effet, le Sauveur se révélait dès lors à tous comme « un Roi plein de douceur et de bonté »”. Il me faudrait citer toutes les pages de l'Évangile si je voulais vous montrer combien. la misère, la faiblesse, l’infirmité, la souffrance ont le don de le toucher, et d’une façon si irrésistible qu’il ne peut rien leur refuser ; S. Luc relève avec soin qu’il est « ému de compassion » : Misericordia motus*. Les aveugles, les sourds-muets, les paralytiques, les lépreux se présentent devant lui; l'Évangile nous dit qu’ « il les guérissait tous » : Sanabat omnes*. |

Il les accueille tous aussi avec une mansuétude infatigable ; il se laisse presser, assiéger de toutes parts, sans cesse, même après le coucher du soleil*; si bien qu’un jour il ne put prendre ses repas; une autre fois, aux bords du lac de Tibériade, il est obligé de monter dans une barque pour se dégager, et ainsi distribuer la parole divine avec plus de liberté” ; ailleurs, la foule encombre à ce point la maison où il se trouve que pour faire parvenir jusqu'à lui un paralytique couché sur son grabat, on n'a d'autre ressource que de descendre le malade par une ouverture pratiquée dans le toit”.

Les apôtres, eux, étaient souvent impatients ; le divin Maître en prenait occasion pour leur montrer sa douceur.

1. Luc. IV, 18-19, 21 ; cf, Isa. LXI, 1. — 2. Matth. XXI, 5. — 3. Luc.

VII, 13. —-4. Ibid. VI, 19. — 5. Marc. I, 32-33. — 6. Ibid. TITI, 20, — et bid- LVarix-z, — 18, Did. IT, 4.

Ün jour, ils veulent écarter de lui les enfants qu’on lui présente et qu’ils trouvent importuns : « Laissez ces petits enfants, leur dit Jésus, et ne les empêchez pas de venir à moi ; Car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent ». Et il s’arrêtait pour les bénir de la main”. — Dans une autre circonstance, les disciples irrités de ce qu’il n’a pas été reçu dans une ville de Samarie, le « pressent de permettre au feu du ciel de descendre sur les habitants afin de les consumer »: Domine, vis dicimus ut ignis descendat de caelo ? Et Jésus de les reprendre aussitôt : Et conversus increpavit illos : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes ! Le Fils de l’homme est venu non pour perdre des vies d'hommes, mais pour les sauver »*.

C’est si vrai qu’il accomplit même des miracles pour ramener les morts à la vie. Voici qu'à Naïm, il rencontre une pauvre veuve en pleurs qui suit la dépouille mortelle de son fils unique. Jésus la voit, il voit ses larmes ; son cœur profondément touché ne peut supporter cette douleur. « O femme, ne pleure pas » ! Noli flere. Et aussitôt il commande à la mort de rendre sa proie : « Jeune ‘homme, je te le dis, lève-toi » ! Le jeune homme se lève, et Jésus le remet à sa mère*.

Toutes ces manifestations de la miséricorde et de la bonté de Jésus, qui nous découvrent les sentiments de Son Cœur d'homme, touchent les fibres les plus profondes de notre être ; elles nous révèlent, sous une forme saisissable, l’amour infini de notre Dieu. Quand nous voyons le Christ pleurer au tombeau de Lazare, et que nous entendons les Juifs, témoins de ce spectacle, se dire : « Voyez donc à quel point il l'aimait » ‘, nos cœurs comprennent ce langage silencieux des larmes humaines de Jésus, et nous pénétrons dans le Sanctuaire de l’amour éternel qu’elles dévoilent : Qui videt me, videt et Patrem”.

Mais aussi, comme toute cette conduite du Christ con-

10Marc XV MTS -r4 ré ele, Luc, IX;%54-56 "3 Ibid. VIT, rr-rs: 4Toan. XI, 36. — 5. Ibid: XIV, o.

damne nos égoïsmes, nos duretés, nos sécheresses de cœur, nos indiftérences, nos impatiences, nos fancunes, nos mouvements de colère et de vengeance, nos ressentiments à l'égard du prochain !.. Nous oublions trop souvent la parole du Sauveur : « Toutes les fois que vous vous êtes montrés miséricordieux à l'égard de l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi-même que vous l'avez fait »’.

O Jésus, qui avez dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur », rendez nos cœurs semblables au vôtre. Qu’à votre exemple, nous soyons miséricordieux, « aïn d'obtenir nous-mêmes miséricorde », mais surtout pour devenir; en vous imitant, « semblables à notre Père des cieux » !

Une des formes les plus profondes de la misère humaine, le péché, a surtout attiré le cœur du Christ. S'il est un trait qui frappe particulièrement dans la conduite du Verbe incarné durant sa vie publique, c’est cette étrange préférence qu’il manifeste pour son ministère auprès des pécheurs. ,

. Les écrivains sacrés nous disent qu’ « un grand nombre de publicains* et de pécheurs se mettaient à table avec Jésus et ses disciples » : Ecce MULTI publicani et peccatores venientes discumbebant cum Jesu et discipulis ejus*. — Cette conduite lui était tellement habituelle qu’on l’appelait « l’ami des publicains et des pécheurs » : Publicanorum et peccatorum amicus *. Et quand les Pharisiens s’en montraient scandalisés, loin de nier le fait, Jésus le confirmait, en en donnant la raison profonde : « Ce ne sont pas les bien portants mais les malades qui ont be-

1. Matth. XXV, 40. — 2. Péagers à la solde des Romains maîtres de la Judée ; recrutés dans la basse classe, ils étaient regardés comme méprisables à cause de leurs exactions : on les rangeait parmi les voleurs. — 3. Matth. IX, ro ; cf. Marc, II, 15 ; Luc. V, 29. — 4 Matth. XI, ‘19 :

Luc. VIT, 34:

soin de médecin. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs »’.

Dans le plan éternel, Jésus est notre frère aîné : Praedestinavit [nos Deus] conformes fieri imaginis Filii sui, ut sit primogenitus in multis fratribus*. I à pris notre nature, pécheresse dans la race, mais pure dans sa personne. In similitudinem carnis peccati*. I sait que la grande masse des hommes succombe au péché et a besoin de pardon ; que les âmes esclaves du péché, assises loin de Dieu, dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, ne comprendront pas la révélation directe du divin; elles ne pourront être attirées vers le Père que par les condescendances de la sainte humanité. C’est pourquoi une grande partie de son enseignement et de sa doctrine, une foule d'actes de mansuétude et de pardon à l’égard des pécheurs tendent à faire saisir à ces pauvres âmes quelque chose des profondeurs des miséricordes divines.

Dans une de ses plus belles paraboles, que vous connaissez “, celle de l’enfant prodigue, Jésus nous découvre le portrait authentique de son Père céleste.

Elle a cependant pour but immédiat, comme l'indique très clairement l'Évangile, d'expliquer ses propres condescendances à l’égard des pécheurs. S. Luc nous dit, en effet, que « les Pharisiens murmuraient de ce que tous les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l'entendre : Cet homme accueille les pécheurs et mange avec eux ». « Sur quoi Jésus », pour justifier sa façon d’agir, « leur dit cette parabole »°.

I montre d’abord l'extraordinaire bonté du père, qui oublie toute l’ingratitude, toute la bassesse du coupable pour ne penser qu'à une chose : « Son fils était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé :

c’est pourquoi il faut se réjouir et apprêter tout de suite un festin »°.

1. Matth. IX, t2-13 ; Marc. II, 17 ; Luc. V, 31-32 — 2. Rom. VIII, 29. — 3. Ibid. 3. — 4. L'Église nous lit cette parabole le samedi après le 2° dimanche du carême. — 5. Luc. XV, 1-3, 11. — 6. Ibid. 32.

Le Christ Jésus eût pu arrêter ici l'exposé de sa parabole, s’il eût seulement voulu faire éclater à nos yeux la miséricorde du père de famille à l'égard du prodigue. Si étendue est-elle, en effet, que nous n’en pouvons concevoir de plus grande ; nous en sommes si touchés, si émerveillés qu’elle retient toute notre attention, et que le plus souvent nous perdons de vue la leçon que Jésus voulait donner aux murmurateurs, à ceux qui blasphémaient sa conduite envers les pécheurs.

Car il poursuit la parabole en nous représentant l’attitude odieuse du fils aîné qui refuse de participer à la joie commune en s’asseyant au festin préparé pour son frère.

Jésus voulait faire entendre aux Pharisiens non seulement combien dure était leur conduite orgueilleuse et combien méprisable leur scandale, maïs encore leur apprendre que lui, notre frère aîné, loin d'éviter le contact de ses frères repentants, les publicains et les pécheurs, les recherche et prend part à leurs festins. Car « le ciel éprouvera plus de joie de la pénitence d’un pécheur, que de la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir »*.

A elle seule, la parabole de l’enfant prodigue constitue une magnifique révélation des miséricordes divines. Mais il a plu à notre Sauveur d'illustrer cet enseignement et . de souligner cette doctrine par des actes de bonté qui nous ravissent et nous émeuvent profondément.

Vous connaissez l'entretien de Jésus avec la Samaritaine”. — C'était tout au début de la vie publique du Christ. Notre-Seigneur se rendait de Jérusalem en Galilée ; ayant à parcourir une longue distance, il était parti de grand matin ; et vers l’heure de midi, il était arrivé près de Sichar, ville de Samarie. Le saint Évangile nous dit que « Jésus était fatigué » ; il était las, comme nous leussions été nous-mêmes après avoir fourni une étape considérable : Fatigatus ex itinere. Et « il s’assied tout

1. Luc. XV, 7. — 2. Joan. IV, 5-29. Cet épisode se lit le vendredi après le 3° dimanche du carême.

simplement sur la margelle du puits » de Jacob situé en cet endroit : Sedebat sic supra fontem.

Toutes les actions du Verbe incarné revêtent quelque chose de si beau dans leur simplicité ; c’est une absence complète de toute pose, de toute affectation ; tout Dieu qu’il est, Jésus est également, si je puis m’exprimer de la sorte, très humain, au sens plein et noble du mot : Perfectus Deus, perfectus homo’. Nous reconnaissons bien en lui l’un des nôtres.

Il s’assied donc au bord du puits, pendant que ses disciples iront quérir des vivres dans la ville toute proche. Mais lui, que venait-il donc faire là ? prendre seulernent un peu de repos ? attendre le retour de ses apôtres ? Non, il venait encore chercher une brebis égarée, sauver une âme. |

Le Christ Jésus était descendu du ciel pour racheter les âmes : Dedit redemptionem Ssemetipsum pro omnibus”. Pendant trente ans, il avait dû réprimer l’ardeur de ce ‘zèle des âmes qui le brülait. Sans doute, il travaillait, il souffrait, il priait pour elles; mais il n'allait pas audevant d’elles. Maïntenant l'heure était venue où son Père voulait qu’il entreprit, pour les gagner, la prédication de la vérité et la révélation de sa mission. Notre-Seigneur venait à Sichar pour sauver une âme prédestinée de toute éternité.

Et quelle était cette âme ? — Bien certainement, dans cette localité, il s'en rencontrait beaucoup de moins corrompues que la pécheresse qu’il voulait sauver ; et pourtant, c'est elle qu’il attend ; il connaissait tous les dérèglements, toutes les hontes de cette pauvre femme, et c’est à elle, de préférence à toute autre, qu’il va se manifester.

Voici que la pécheresse arrive, portant sa cruche pour puiser de l’eau à la fontaine, Aussitôt le Christ lui adresse la parole. Et que dit-il? Commence-t-il tout de suite à lui reprocher sa mauvaise conduite, à lui parler des châtiments que méritent ses désordres ? Nullement ; un pha-

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