Joan. VIII, 3-11. — 2, Luc. V
qu’il veut « sainte, immaculée, sans tache, pour la sanctification de laquelle il vient donner tout son précieux sang »'? Qui a-t-il choisi ? Jean-Baptiste, sanctifié dès le sein de sa mère, confirmé en grâce, et d’une perfection si éminente qu’on le prenait pour le Christ lui-même ? Non. Jean l’Évangéliste, le disciple vierge, celui qu’il aimait d’un amour tout particulier, qui seul lui demeura fidèle jusqu’au pied de la croix ? Non encore. Qui donc a-t-il choisi? Sciemment, délibérément, Notre-Seigneur a choisi un homme qui devait l’abandonner. N'est-ce pas remarquable ?
Dans sa prescience divine, le Christ connaissait fout d'avance : et quand il promettait à Pierre de bâtir sur lui son Église, il savait que Pierre, tout admirable qu'était la spontanéité de sa foi, le renierait. Malgré tous les miracles opérés sous ses yeux par le Sauveur, malgré toutes les grâces qu’il en avait reçues, malgré la gloire dont il avait vu l'humanité du Christ resplendir sur le Thabor ; le jour même de sa première communion et de son ordination, Pierre « jure qu’il ne connaît pas cet homme »°’!.. Et c’est lui que Jésus a élu, de préférence à tous les autres. Pourquoi cela ?
Parce que son Église serait composée de pécheurs. Sauf la très pure Vierge Marie, nous sommes tous pécheurs ; tous nous avons besoin des miséricordes divines ; et c’est pourquoi le Christ a voulu que le chef de son Royaume fût un pécheur, dont la faute serait consignée dans les saintes. Écritures avec tous les détails qui en montrent la lâcheté et l’ingratitude.
Voyez encore Marie-Madeleine. Nous lisons dans l'Évangile que des femmes suivaient Jésus dans ses courses apostoliques pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses disciples. Parmi toutes ces femmes, dont le dévouement était infatigable, qui le Christ a-t-il le plus signalée ? Madeleine, Il a dit d’elle : « Partout où l’Évangile sera prêché, il faut qu’il soit parlé d'elle »*°. Il a
1. Cf. Ephes. V, 25-27. — 2. Matth. XXVI, 72, 74 — 3. Ibid. 13; Marc. XIV, 0.
voulu que l’écrivain sacré ne cachât rien des dérèglements de la pécheresse ; mais il a voulu aussi que nous lussions qu'il avait accepté la présence de Madeleine au pied de la croix, à côté de sa mère, la Vierge des vierges’; que c’est à elle, avant toute autre, qu’il avait réservé sa première apparition de ressuscité *.
Encore une fois, pourquoi tant de condescendance ? In laudem gloriae gratiae sSuae*: « pour exalter aux yeux de tous la gloire triomphale de sa grâce ». Telle est, en effet, la grandeur du pardon divin qu’il a élevé à une sainteté des plus hautes une pécheresse tombée dans l'abîme : Abyssus abyssum invocat *. « Il a rencontré une femme perdue de mœurs, dit un auteur des premiers siècles, il la rendue, par la profondeur de sa pénitence, plus pure qu’une vierge » : Invenit meretricem, et virgine castiorem reddidit
Dieu veut que « nul ne se glorifie en sa propre justice »°, mais que tous magnifient la puissance de sa grâce et l'étendue de ses miséricordes : Quoniam in aeternum misericordia ejus”.
Nos misères, nos fautes, nos péchés, nous les connaïis-
sons assez ; mais Ce que nous ne savons pas, — âmes de peu de foi! — c’est le prix du sang de Jésus et la vertu de sa grâce. 4
Notre confiance puise sa source dans la miséricorde infinie de Dieu à notre égard ; elle trouve un de ses plus puissants accroissements dans la pénitence.
La condescendance extrême de Jésus à l'égard des pécheurs ne peut servir de motif pour rester dans le péché ou y retomber après en avoir été délivré. « Demeurerons-nous dans le péché, dit S. Paul, afin que la grâce abonde ? Qu’à Dieu ne plaise ! Rachetés du péché par la mort du Christ, nous ne devons plus y retourner » *.
r, Joan. XIX, 25. — 2. Marc. .XVE, o:1-= 3: ÆEphes: 1,6. — .4::Ps, XLI, 8 — 5. Le texte figure parmi les sermons attribués à S, Jean Chrysostome. P. G. tome LII, çol, 803. — 6.::Ephes. II, 9 — 7. Ps.
CXXXV, x et sq — 8. Rom. VI, 1-2.
244 a LE CHRIST DANS SES MYSTÈRES
: Vous aurez remarqué qu’en pardonnant à la femme adultère, Jésus lui donne un grave avertissement : « Désormais ne pèche plus ». Il dit la même chose au paralytique, en ajoutant la raison: « Te voilà guéri; ne pèche plus, de peur qu'il ne tarrive quelque chose de pire »'. C’est qu’en effet, disait Jésus lui-même, « lorsque l’esprit mauvais a été chassé d'une âme, il revient l’assiéger avec d’autres esprits plus méchants que lui, et s’il s’en rend maître, le dernier état de cette âme devient pire que le premier »°. k
La pénitence est la condition requise pour recevoir et sauvegarder en nous le pardon divin. — Voyez Pierres: il a péché, gravement péché ; mais il est raconté dans l'Évangile qu’il a aussi « versé des larmes amères » sur sa faute : Flevit amare* ; plus tard il a dû effacer ses reniements par une triple protestation d'amour : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime »‘! — Voyez encore Madeleine, car elle est, en même temps qu’un des plus magnifiques trophées de la grâce du Christ, le splendide symbole de l’amour pénitent. Que fait-elle ? Elle immole au Christ ce qu’elle a de plus précieux. Quoi donc ? Cette chevelure, qui est son ornement, sa gloire, (car, dit S. Paul, « c’est une gloire pour la femme de porter une longue chevelure »°), mais dont elle s’est servie pour attirer les âmes, leur tendre des pièges et les perdre, — elle l’'emploie, à quoi faire ? à essuyer les pieds du Sauveur, Comme une esclave, elle avilit, publiquement, aux yeux de convives qui la connaissaient ce qui a fait jusque-là sa fierté. C’est l’amour pénitent qui s’immole, mais qui en s’immolant, attire et retient les trésors de la miséricorde : Remittuntur ei peccata multa quoniam dilexit multum.
Quelles que soient cependant les rechutes d’une âme, nous ne devons jamais désespérer d’elle. « Combien de fois, disait Pierre à Notre-Seigneur, combien de fois dois-je pardonner à mon prochain » ? — « Septante fois
1. Joan. V, 14 — 2. Matth. XII, 45 ; Luc. XI, 26. — 3. Ibid. XXII, 62. — 4. Joan. XXI, 15-17. — 5. I Cor. XI, 15.
sept fois », répondit Jésus, marquant par là un nombre infini de fois’.
Ici-bas, cette mesure inépuisable à l'égard du repentir est celle de Dieu même. 3
Pour: rendre complet l'exposé que je viens de vous faire de la bonté et de la condescendance du Christ Jésus envers nous, je veux y ajouter un trait qui achève de l « humaniser » et de nous découvrir un des aspects les plus touchants de sa tendresse : son affection pour Lazare et ses deux sœurs de Béthanie.
Dans toute la vie publique du Verbe incarné, il ne se rencontre peut-être rien qui nous rapproche de lui et le rapproche de nous autant que le tableau intime de ses rapports avec ses amis de la petite bourgade. Si notre foi nous dit qu’il est le Fils de Dieu, Dieu même, les condescendances de son amitié nous révèlent, me semblet-il, mieux que toute autre manifestation, sa qualité de « Fils de l'Homme ».
C’est à peine si les écrivains sacrés ont esquissé le tableau de cette saïnte affection ; mais ce qu’ils nous en ont laissé est suffisant pour nous faire entrevoir ce qu'il y avait en elle d’infiniment délicieux. S. Jean nous dit donc que « Jésus aimait Marthe, sa sœur Marie et Lazare »: Diligebat autem Jesus Martham, et sororem ejus Mariam, et Lazarum”. Ts étaient ses amis et les amis de ses apôtres, parlant à ceux-ci de Lazare, il l'appelle « notre ami »: Lazarus amicus noster’. L'Évangile ajoute que « Marie était celle-là même qui avait oint Jésus d’un parfum précieux et lui avait essuyé les pieds avec les cheveux » *.
Leur maison de Béthanie était ce home que le Christ, Verbe incarné, avait choisi ici-bas comme lieu de repos, et scène de cette sainte amitié dont lui-même, Fils de Dieu, a daigné nous donner l’exemple. Rien de plus doux pour nos cœurs humains que la vue de cet intérieur que
1. Matth. XVIIT, 21-22: — 2, Joan. XI, 3. 2 3. Ibid. tr. — 4. Ibid.
VEsprit-Saint nous découvre au chapitre dixième de l'Évangile de S. Luc. Jésus est bien l'hôte honoré, mais très intime, de ce foyer. Il a fallu qu'il fût un ami bien habitué de la maison pour qu’un jour Marthe, qui le servait, affairée, osât l’interpeller dans la petite querelle domestique avec sa sœur Marie, assise tranquillement aux pieds de Jésus pour jouir des paroles du Sauveur. « Seigneur, n'avez-vous aucun souci de ce que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dites-lui donc de m'aider »: Dormine, non est tibi curae quod Ssoror mea reliquit me solam ministrare ? Dic ergo illi ut me adjuvet. Et, loin de se formaliser d’une telle familiarité, qui l’englobait pour ainsi dire dans le reproche fait par Marthe à sa sœur, le Christ Jésus intervient, et tranche la question en faveur de celle qui symbolise loraison et l'union divine : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses. Or, une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée »*.
Quand nous assistons en esprit de foi à cette ‘scène délicieuse, nous sentons dans nos cœurs que Jésus est véritablement l’un de nous : Debuit per omnia fratribus similari* : nous sentons qu’en sa personne se vérifie admirablement cette révélation que fait au monde la Sagesse éternelle, quand elle proclame que « ses délices sont d'être avec les enfants des hommes »°; nous éprouvons du même coup « qu'aucune nation n’a de dieu qui s’approche d’elle comme notre Dieu le fait de nous »‘.
Le Christ Jésus est vraiment « l’'Emmanuel »', Dieu vivant parmi nous, chez nous, avec nous.
La vie de Jésus est une manifestation des perfections de Dieu, des prodigalités de sa bonté suprême et de ses miséricordes insondables. C’est dans le Verbe incarné que
x. Luc. X, 40-42.:=— 2. Hebr. II, 17. —- 3. Prov. VIII, 31. —"4.Deut: AVS 07-26 Matth nn 28
Dieu nous découvre son « caractère » intime : J{luxit in cordibus nostris... in facie Christi Jesu*. Le Christ est « l'image visible du Dieu invisible »*; ses paroles et ses actes sont la révélation authentique de l’Être infini.
Or, notre contemplation de la physionomie du Christ et notre idée de Dieu seraient incomplètes, si en méditant l'attitude de condescendance infatigable de Jésus à l'égard de toute forme de misère y compris le péché, nous négligions d'examiner aussi sa conduite envers cette forme de malice humaine, qui est la plus opposée à la noblesse et à la bonté divines, et qui se résume en un mot : le pharisaïsme.
Vous savez ce qu’étaient les pharisiens. Après le retour de l’exil de Babylone, des Juifs zélés avaient mis tout en œuvre pour neutraliser l'influence étrangère, périlleuse pour l’orthodoxie d'Israël ; surtout, ils s'étaient efforcés de remettre en honneur les prescriptions de la Loi de Moïse et d’en conserver la pureté.
Ce zèle digne de toute louange et qui trahissait un idéal élevé, dégénéra malheureusement peu à peu en un fanatisme farouche et en un culte outrancier du texte de la Loi. Une classe de Juifs se forma, qu'on appela les « Pharisiens » c’est-à-dire, les « Séparés », séparés de tout contact étranger et de tout commerce avec ceux qui n’observaient pas leurs « traditions »*.
Interprétant la Loi, en effet, avec un raïfinement rare de casuistique, les pharisiens y ajoutèrent un nombre infini de prescriptions orales qui la rendaient le plus souvent impraticable, et, en bien des articles, puérile et ridicule. Deux points, dont le détail faisait l’objet de leurs discussions sans fin, attiraient surtout leur attention : l'observation du repos au jour du sabbat, et les purifica-
1. IL Cor. IV, 6. — 2. Col. I, 15. — 3. Aux Pharisiens il faut assimiler les Scribes, affiliés à la secte ; ils se préoccupaient surtout du texte de la Loi, de son interprétation et de son observance, Partageant les erreurs des Pharisiens, ils leur sont associés dans les malédictions dont les accable le Sauveur.
tions rituelles et légales. Plus d’une fois, dans l'Évangile, nous les voyons s’en prendre au Sauveur sur ces points.
Ils étaient tombés dans un formalisme d’une grande étroitesse ; sans se soucier de la pureté intérieure de l’âme, ils s’attachaient à l’observance extérieure, matérielle et mesquine de la lettre de la Loi. C'était là toute leur religion et leur perfection. Il en était résulté une profonde oblitération morale : ces « purs » négligeaient de graves préceptes de la loi naturelle, pour ne s'arrêter qu’à des détails absurdes, fondés sur leurs interprétations personnelles. Ainsi, sous prétexte de ne pas violer le repos du sabbat, ils endeignaient qu'on ne pouvait ce jour-là ni soigner les malades ni faire l’aumône aux malheureux; et nous les voyons reprocher aux disciples de Jésus de n'avoir pas observé le sabbat parce qu’ils avaient froissé des épis dans leurs mains pour les manger!
Ce formalisme outré les conduisait nécessairement à l'orgueil. Auteurs eux-mêmes de bien des prescriptions, ils se croyaient également les propres artisans de leur sainteté. Ils étaient les « Séparés », les purs, que rien de souillé n’atteignait. Dès lors qu’avait-on à leur reprocher ? N’étaient-ils pas d’une « correction » parfaite sur toute la ligne ? Aussi avaient-ils d'eux-mêmes une estime extrêmement déréglée ; un incommensurable orgueil les poussait à « rechercher avidement le premier rang dans les synagogues, les premières places dans les festins auxquels ils étaient invités, les salutations et les applaudissements de la foule sur les places publiques » *.
Cet orgueil s’étalait jusque dans le sanctuaire. Vous connaissez la parabole dans laquelle le. Christ a dépeint à merveille cette odieuse ostentation*. Notre divin Sauveur met en regard de l’humilité du publicain qui n’ose lever les yeux au ciel à cause de ses péchés, la suffisance du pharisien, qui, debout, rend grâce à Dieu de ce qu’il ‘est placé au-dessus de tous les hommes à cause de son exacte observation des détails de la Loi, et qui, pour ainsi
1 Matth eXIT T2 MSro IT, 023-2205 oe ML 2 UC PROS 46. — 3. Ibid. XVIII, 9-14.