Joan. Nr4, ro
qu'il a voulu y attacher en les vivant avant nous, pour nous.
C’est ce que nous dit le grand S. Léon en parlant de la Transfiguration : « Le récit de l'Évangile, que nous venons d'entendre des oreilles du corps, et qui a touché notre esprit, nous invite à chercher le sens de ce grand mystère »'. C’est une précieuse grâce de pouvoir pénétrer la signification des mystères de Jésus, parce que là « est la vie éternelle » : Haec est vita aeterna*. Notre- Seigneur disait lui-même à ses disciples qu’ « il ne donnait qu'à ceux qui s’attachaient à lui cette grâce d’intelligence spirituelle » : Vobis datum est nosse mysterium regni Dei, caeteris in parabolis *.
Cette grâce est si importante pour nos âmes que l'Église, guidée en ceci par l’Esprit-Saint, en fait l’objet même de sa demande à la postcommunion de la fête : « Écoutez notre prière, Ô Dieu tout-puissant, faites que: nos âmes purifiées aient une intelligence féconde des très saints mystères de la transfiguration de votre Fils que nous venons de célébrer par un office solennel... Ut sacrosancta Filii tui transfigurationis mysteria quae solemni celebramus officio, purificatae mentis intelligentia consequamur *.
Voyons donc la signification de ce mystère.
D'abord pour les apôtres, puisque c’est devant trois d’entre eux que le mystère s’est produit.
Pourquoi le Christ s'est-il transfiguré à leurs yeux ? — S. Léon nous le dit encore très clairement : « Le but
1. Evangelica lectio, dilectissimi, quae per aures corporis interiorem, mentium nostrarum pulsavit auditum, ad magni sacramenti nos intellà gentiam vocat. Sermo LI Sabbato ante secundam dominicam Quadrages. Une section de ce beau sermon constitue les leçons du second nocturne des matines. de la fête: — 2, Joan. XVII, 3. — 3. Luc. VIII, ro ; cf. Matth. XIII, 11 ; Marc. IV, 11. — 4. Pour le dire en passant, il est à remarquer que cette demande forme aussi l’objet de la postcommunion de l’Épiphanie, cette autre « manifestation » de la divinité de Jésus ; la même idée est soulignée dans la postcommunion de la messe de l'Ascension.
principal de cette transfiguration était d'enlever du cœur des disciples le scandale de la croix ; les humiliations d'une passion volontairement acceptée ne troubleraient plus leur foi, après que la transcendance de la dignité cachée de Fils de Dieu aurait été révélée » ”.
Les apôtres, qui vivaient dans le commerce intime du divin Maître et qui d’ailleurs demeuraient imbus des préjugés de leur race touchant les destinées d’un messie glorieux, ne pouvaient admettre que le Christ pût souffrir. Voyez S. Pierre, le prince du collège apostolique. Peu de 1emps auparavant, il avait proclamé, en présence et au nom de tous, la divinité de Jésus.: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant »°. L'amour qu’il portait à Notre- Seigneur et les conceptions encore terrestres qu’il conservait de son règne lui faisaient repousser l’idée de la mort de son Maître. Aussi, quand le Christ Jésus, quelques jours avant la Transfiguration, avait parlé ouvertement à ses disciples de sa passion prochaine, Pierre s'était ému ; prenant Jésus à part, il avait protesté : « À Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne vous arrivera pas » ! Mais notre divin Sauveur réprimande aussitôt son apôtre, « Retire-toi de moi, Satan, c’est-à-dire adversaire, qui veux mettre des obstacles à la volonté de celui qui m’envoie ; tu n’as pas le sens des choses de Dieu, mais des pensées humaines »*. -
Notre-Seigneur prévoyait donc que ses apôtres ne supporteraient pas ses abaissements, que sa croix serait pour eux une occasion de chute. Ces trois apôtres qu’il choisissait pour assister à sa transfiguration, il devait les prendre encore, de préférence aux autres, pour être dans quelque temps les témoins de sa faiblesse, de ses angoisses et de son immense tristesse, dans son agonie au jardin des Oliviers. Il veut les prémunir contre le scandale que causera alors à ieur foi son état d’humiliation ; il
1. In qua transfiguratione illud quidem principaliter agebatur, ut de cordibus discipulorum crucis scandalum tolleretur ; nec conturbaret eorum
fidem voluntariae humilitas passionis, quibus revelata esset absconditae excellentia dignitatis. Ibid. — 2. Matth. XVI, 16. — 3. Ibid. XVI,
veut affermir ceite foi par sa Transfiguration. Comment cela ?
D'abord par le mystère lui-même.
Durant sa vie mortelle, le Christ Jésus « avait l’apparence d’un homme comme tous les autres » : Habitu inventus ut homo, dit S. Paul’. Cela est tellement vrai que beaucoup de ceux qui le voient le prenñent pour un homme ordinaire ; même ses proches, Sui, c’est-à-dire ceux que l'écrivain sacré, selon l'expression du temps, appelle les fratres Domini*, ses cousins, en entendant sa doctrine si extraordinaire, l’accusent de folie*; ceux qui l'avaient connu à Nazareth, dans l'atelier de Joseph, s’étonnent et se demandent d’où lui vient cette sagesse : Nonne hic est fabri filius * ?
Sans doute, il y avait en Jésus une vertu divine tout intérieure qui se manitestait par des prodiges ; Virtus de illo exibat et sanabat omnes°: il y avait comme un parfum de la divinité qui s’échappait de lui et attirait les foules ; nous lisons dans l'Évangile qu’il arrivait parfois que les Juifs, quoique grossiers et charnels, demeuraient frois jours sans manger afin de pouvoir le suivre É
Mais, en lui, extérieurement, la divinité était voilée sous l’infirmité d’une chair mortelle; Jésus était soumis aux conditions variées et ordinaires de la vie humaine, faible et passible : soumis à la faim, à la soif, à la fatigue, au sommeil, à la lutte, à la fuite. C'était là le Christ de tous les jours, c'était là l’humble existence dont les apôtres étaient quotidiennement témoins.
Et voici que, sur la montagne, ils le voient transfiguré:. la divinité rayonne, toute puissante, à travers le voile de l'humanité ; la face de Jésus resplendit comme le soleil, « ses vêtements éclatent d’une blancheur telle, dit S. Marc, qu'aucun foulon n'aurait pu en produire de semblable »'. Les apôtres comprennent par cette merveille que ce Jésus est vraiment Dieu ; la majesté de la divinité
1. Philipp. II, 7. — 2. Cf. Joan. VII, 3. — 3. Marc. III, 21. — 4. Matth. XIII, 55. — 5. Luc. VI, 19. — 6. Matth. XV, 32 — 7. Marc. EX 2e
les remplit ; la gloire éternelle de leur Maître leur est révélée tout entière.
Voici encore que Moïse et Élie apparaissent aux côtés de Jésus pour converser avec lui et l’adorer.
Vous le savez : pour les apôtres comme pour les Juifs fidèles, Moïse et les Prophètes résumaient tout ; Moïse était leur législateur, les prophètes sont ici représentés par Élie, l’un des plus grands d’entre eux. La Loi et les prophètes venaient, en ces personnages, attester que le Christ est bien le Messie figuré et prédit. Les Pharisiens peuvent désormais s'attaquer à Jésus, des disciples peuvent le quitter ; la présence de Moïse et d'Élie prouve à Pierre et à ses compagnons que Jésus respecte la Loi et est d'accord avec les prophètes ; il est bien l’'Envoyé de Dieu, celui qui doit venir. à
Enfin pour mettre le comble à tous ses témoignages, pour achever de manifester avec évidence la divinité de Jésus, la voix du Père éternel se fait entendre. Dieu le Père proclame que Jésus est son Fils, est Dieu comme lui. Tout se réunit ainsi pour consolider la foi des apôtres en celui que Pierre avait reconnu comme le Christ, le Fils du Dieu vivant. ?
Les disciples de Jésus n’ont peut-être pas pénétré à ce moment toute la grandeur de cette scène ni toute la profondeur du mystère dont ils étaient les témoins privilégiés. Il suffisait qu’ils fussent prémunis contre le scandale de la croix ; c’est pourquoi le Christ « leur défendit de parler alors de cette vision »*.
Plus tard, après la Résurection, quand le Saint-Esprit au. jour de Pentecôte les eut confirmés dans leur dignité d'apôtres, alors, ils découvrirent, par la voix de Pierre, les splendeurs qu’ils avaient contemplées. Pierre, le chef de l’Église, celui qui avait reçu du Verbe incarné la mis-