ET S’EST LIVRÉ LUI-MÊME POUR ELLE AFIN DE LA SANCTIFIER
(Temps de la Passion).
SOMMAIRE. — L L'amour est le mobile qui a poussé le Christ Jésus à subir les souffrances de la Passion. — II. Le Christ s’est livré lui-même tout entier aux douleurs et à la mort. — II. Comment, par son immolation, le Christ sanCtifie l’Église. — IV. Nécessité pour nous de communier aux souffrances de Jésus ; manières diverses de réaliser cette participation : contempler avec foi le Christ dans sa passion ; assister au saint sacrifice de la messe qui reproduit l’oblation du Calvaire ; unir nos souffrances aux siennes. Force que nous a méritée le Christ de porter notre croix avec lui. — V. La Passion ne termine pas le cycle des mystères de Jésus ; par ses souffrances, le Christ mérite d’entrer dans la gloire éternelle. Cette loi est également la nôtre : si nous partageons les douleurs de Jésus en croix, nous participerons aussi à sa vie glorieuse : Ego dispono vobis regnum.
En nous faisant le récit de la Transfiguration, S. Luc relève ce détail que « Moïse et Élie s’entretenaient avec Jésus de sa mort »*.
Ainsi donc, au moment où pour ses disciples préférés, le Christ lève un coin du voile qui cache aux yeux de la foule les splendeurs de sa divinité, il parle de sa passion et de sa mort. Cela peut sembler étrange, n'est-ce pas ? Et pourtant, il n’y a rien là pour le Christ qui ne se puisse expliquer.
La Passion marque le point culminant de l’œuvre qu’il
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vient réaliser ici-bas; pour Jésus, c'est l'heure où il consomme le sacrifice qui doit donner une gloire infinie à son Père, racheter lhumanité, et rouvrir aux hommes les sources de la vie éternelle. Aussi Notre-Seigneur qui s’est livré tout entier au bon plaisir de son Père, depuis le premier moment de son Incarnation, désire-t-il ardemment voir arriver ce qu’il appelle « son » heure : l’heure par excellence. Baptismo habeo baptizari, et quomodo coarctor usquedum perficiatur* ! « Je dois être baptisé d'un baptême — le baptême de sang, — et quelle angoisse me presse jusqu'à ce qu'il soit accompli »! Il tarde à Jésus de voir sonner l’heure où il pourra se plonger dans la souffrance et subir la mort pour nous donner la vie.
Certes, il ne veut pas la devancer, cette heure ; Jésus est pleinement soumis à la volonté de son Père. S. Jean note plus d’une fois que les Juifs ont tâché de surprendre le Christ et de le faire mourir ; toujours Notre-Seigneur s'est échappé, même par miracle, « parce que son heure m'était pas venue » : Nondum venerat hora ejus*.
Mais quand elle sonne, le Christ se livre avec la plus grande ardeur, bien qu’il connaisse d'avance toutes les souffrances qui doivent atteindre son corps et son âme : Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum antequam patiar “ : « J'ai désiré d’un vif désir de manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir ma passion ». Elle est enfin venue, l'heure attendue depuis si longtemps.
Contemplons Jésus à cette heure. Ce mystère de la Passion est ineffable, et tout y est grand, jusqu'aux moindres détails, comme d’ailleurs toutes choses dans la vie de l'Homme-Dieu. Ici surtout nous sommes aux portes d'un sanctuaire où nous ne pouvons entrer qu'avec une foi vive et une profonde révérence.
Un texte de la lettre de S. Paul aux Éphésiens résume les points essentiels que nous devons considérer dans ce mystère, « Le Christ, dit-il, a aimé l’Église, — et s’est
1 Joan XIE" 20 Luce XIT, os Mon VIT Se 0 NII Poe 4 Luc. XXII, 55.
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livré lui-même pour elle, — afin de faire apparaître devant lui une société glorieuse, n’ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais qui soit sainte et immaculée » :.
Dans ces paroles est indiqué le mystère même de la Passion : « Jésus s’est livré en personne » : Seipsum
tradidit. — Et qu'est-ce qui la poussé à se livrer ? L'amour est la raison profonde du mystère : Dilexit Ecclesiam. — Et le fruit de cette oblation de tout lui-même,
par amour, c’est la sanctification de l’Église : Ut illam sanctificaret.. ut sit sancta et immaculata.
Chacune de ces vérités révélées par l’Apôtre renferme pour nos âmes des trésors de lumière et des fruits de vie. Contemplons-les durant quelques instants ; nous verrons, ensuite comment nous devons participer à la Passion de Jésus pour puiser à ces trésors et recueillir ces fruits.
- S. Paul nous dit que « le Christ a aimé l’Église ».
L'Église signifie ici le royaume de ceux qui doivent, comme le dit également l’Apôtre *, former le corps mystique de Jésus. Le Christ a aimé cette Église, et c’est parce qu’il l’a aimée qu’il s’est livré pour elle. C'est l'amour qui a commandé la Passion.
Sans doute, d’abord et avant tout, c’est par amour pour son Père que Jésus a voulu subir la mort de la croix. Il le dit lui-même explicitement : Uf cognoscat mundus quia diligo Patrem, sic facio*, « Afin que le monde sache que j'aime mon Père, j’accomplis sa volonté, qui est que je me livre à la mort ».
Voyez le Christ Jésus durant son agonie. Trois heures durant, l'ennui, la tristesse, la crainte, les angoisses fondent sur son âme comme un torrent, et l’envahissent au point que le sang s'échappe de ses veines sacrées. Quel
1. Christus dilexit Ecclesiam, et seipsum tradidit pro ea, ut illam sanctificaret, ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecclesiam, non habentem macutam, aut rugam, aut aliquid hujusmodi, sed ut sit sancta et immaculata: EDHAV 25-27 22 1 Con RTE, 27 NEDhes.MI,N23:. 1V; 12 V3 — 3. Joan. XIV, 31.
abîme de douleurs dans cette agonie ! Et que dit Jésus à son Père? « Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ». Est-ce que le Christ n’acceptait donc plus la volonté de son Père? Oh! certainement. Mais cette prière est le cri de la sensibilité de la pauvre nature humaine broyée par le dégoût et la souffrance: à ce moment, il est surtout Vir sciens infirmitatem”: « un homme que touche la douleur ». Notre-Seigneur sent le poids effroyable de l’agonie peser sur ses épaules ; il veut que nous le sachions, et voilà pourquoi il a fait cette prière.
Mais écoutez ce qu'il ajoute aussitôt : « Néanmoins, Ô Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne ». C’est ici le triomphe de l’amour. Parce qu’il aime son Père, il met la volonté de son Père au-dessus de tout, et il accepte de tout souffrir. Remarquez que le Père aurait pu, s’il l'avait voulu dans ses desseins éternels, atténuer les souffrances de Notre-Seigneur, changer les circonstances de sa mort ; il ne l’a pas voulu. Dans sa justice, il a exigé que pour sauver le monde, le Christ se livrât à toutes les douleurs. Cette volonté a-t-elle diminué l'amour de Jésus? Certainement non, il ne dit pas: « Mon Père aurait pu arranger les choses autrement » ; non, il accepte pleinement tout ce que veut son Père : Non mea voluntas, sed tua fiat”.
I ira désormais jusqu’au bout du sacrifice. Quelques instants après son agonie, au moment de son arrestation, quand S. Pierre veut le défendre et frappe de son épée un de ceux qui venaient pour saisir son Maître, que lui dit aussitôt le Sauveur ? « Remets l’épée dans le fourreau ; ne boirai-je donc pas le calice que mon Père m'a R »? Calicem quem dedit mihi Pater, non bibam illum * ?
Ainsi donc, c’est avant tout, l'amour pour son Père qui pousse le Christ à accepter les souffrances de la passion. Mais c’est aussi l’amour qu’il nous porte.
RC AISA MIT EE MEURT ue 3. Joan. XVIII, 1x.
A la dernière cène, quand va sonner l'heure d'achever son oblation, que dit-il à ses apôtres réunis autour de lui ? « Il n’est pas d'amour plus grand que celui de donner sa vie pour ses amis », Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis Suis. Et cet amour qui Surpasse tout amour, Jésus va nous le montrer, car, dit S. Paul, « c’est pour nous tous qu’il s’est livré »°. Il est mort pour nous, « alors que nous étions ses ennemis »‘. Quelle marque plus grande d'amour pouvait-il nous donner ? Aucune.
Aussi l’Apôtre ne cesse-t-il de proclamer que « c’est parce qu’il nous a aimés que le Christ s’est livré » ‘: « à cause de l'amour qu'il m'a porté, il s’est donné pour moi »°. Et « livré », « donné » dans quelle mesure ? Jusqu'à la mort : Semetipsum tradidit.
Ce qui rehausse infiniment cet amour, c’est la liberté souveraine avec laquelle le Christ Jésus s’est offert : Oblatus est quia ipse voluit*. Ces deux mots nous disent combien spontanément Jésus a accepté sa passion. N’avait-il pas dit un jour, en parlant du bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis : « Mon Père m’aime parce que je donne ma vie, pour la reprendre le jour de ma résurrection. Personne ne me la ravit de force, mais je la donne de moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre »*.
Et voyez comment ses paroles se sont réalisées. Au moment de son arrestation, il demande à ceux qui veulent mettre la main sur lui: « Qui cherchez-vous » ? — « Jésus de Nazareth ». — « C’est moi ». — Et cette paroles les renverse par terre”. S'il le demandait à son Père, « le Père enverrait des légions d’anges pour le délivrer »°. « Chaque jour, ajoute-t-il, j'étais assis parmi vous, enseignant dans le Temple, et vous ne m’avez pas saisi »". Il eût pu faire qu’il en fût encore de même
T. Joan. XV, 13. 22, LIU Cor, Vire —"3. Rom, (V, 10. — "4. Gal. II, 20 50 Ephes..V, 2.56. Ibid 6. Isa. LIII, 7. — 7, Joan. X;117-18. — 8-ÆTbid.. XVEII 4-62 9 Matth. XXVI M s3. = 10. Ibid, XXVI, 55 ; BMarc. XIV,. 40 ; Luc XXII, 534.
s 282 LE CHRIST DANS SES MYSTÈRES
aujourd’hui ; mais il ne veut pas, parce que c'est « son heure ». Voyez-le devant Pilate ; il reconnaît que « le pouvoir qu'a le gouverneur romain de le condamner à mort ne vient que de son Père » : Non haberes potestatem adversum me ullam, nisi tibi datum esset desuper”. S’il voulait, il se délivrerait de ses maîns, mais parce que c'est la volonté de son Père, il s’abandonne à un juge inique : Tradebat judicanti se injuste *.
Cette liberté avec laquelle Jésus donne sa vie est entière. Et c'est là une des plus admirables perfections de son sacrifice, un des aspects qui touchent le plus profondément notre cœur humain. « Dieu a aimé le monde à ce point qu’il lui a donné son Fils unique »°; le Christ a aimé à ce point ses frères qu’il s’est spontanément livré tout lui-même pour les sauver.
Tout est parfait dans le sacrifice de Jésus : et amour qui l’inspire, et la liberté avec laquelle il laccomplit. Parfait aussi dans le don offert : le Christ s’offre lui-. même : Semetipsum tradidit. e
Le Christ s'offre tout lui-même ; son âme et son corps sont brisés, broyés par les douleurs : il n’en est pas que Jésus n’ait connues. Si vous lisez attentivement l’Évangile, vous verrez que les souffrances de Jésus ont été disposées de telle sorte que tous les membres de son corps sacré fussent atteints, que toutes les fibres de son cœur fussent déchirées par l’ingratitude de la foule, l'abandon des siens, les douleurs de sa mère ; que sa sainte âme dût subir toutes les avanies et toutes les humiliations dont un homme puisse être accablé. Il a réalisé à la lettre la prophétie d’Isaïe : « Beaucoup ont été dans la stupeur en le voyant, tant il était défiguré... il n’a plus ni forme ni beauté pour attirer nos regards... il nous est apparu comme un lépreux entièrement méconnaissable » “...
1. Joan: XIX,111. — 2. I Petr. Il, 23. — 3. Joan. III, 16: — "4. sa. CII, :4 ; LIII, 2-4
Je vous parlais tantôt de l’agonie au jardin des Oliviers. Le Christ, qui n'exagère rien, découvre à ses apôtres que « son âme innocente est oppressée alors d’une tristesse si poignante et si amère qu’elle est capable de le faire mourir »: Tristis est anima mea usque ad mortem'. Quel abîme ! Un Dieu, la Puissance et la Béatitude infinies, « se trouve accablé par la tristesse, la peur et l'ennui » : Coepit pavere, et taedere* et maestus esse*! Le Verbe incarné connaissait toutes les souf-
frances qui allaient fondre sur lui pendant les longues
heures de sa passion ; cette vision soulevait en sa nature sensible toute Ia répulsion qu'une simple créature en aurait éprouvée; dans la divinité à laquelle elle était unie, son âme voyait clairement tous les péchés des hommes, tous les outrages faits à la sainteté et à l’amour infini de Dieu.
Il avait pris sur lui toutes ces iniquités, il s’en était comme revêtu, il sentait peser sur lui toute la colère de. la justice divine : Ego sum vermis, et non homo : opprobrium hominum, et abjectio plebis *. Il prévoyait que pour beaucoup d'hommes son sang serait inutilement versé, et cette vue portait à son comble l’amertume de sa sainte âme. Mais, nous l’avons vu, le Christ a tout accepté. Il se lève maintenant, sort du jardin et s’avance au devant de ses ennemis.
C’est ici que commence pour Notre-Seigneur cette série dhumiliations et de souffrances, que nous pouvons à peine essayer de décrire.
Trahi par le baiser d’un de ses apôtres, garrotté par la soldatesque comme un malfaiteur, il est mené chez le grand-prêtre. Là, « il garde le silence » au milieu des fausses accusations proférées contre lui : lle autem tacebat”.
Il ne parle que pour proclamer qu’il est le Fils de Dieu: Tu dixisti, ego sum‘. Cette confession est la plus solen-