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le charme de la parole humaine ; il dédaigne tout cela : Non in Sublimitate sermonis aut sapientiae.. non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis... non in sapientia hominum.
Qu’apporte-t-il donc ? — Rien que le Christ, et le Christ crucitié : Non enim judicavi me scire aliquid inter vos nisi Jesum Christum, et hunc crucifixum *? I ramène toute sa prédication à cette science, il renferme toute sa doctrine dans ce mystère.
Il en est si pénétré qu’il en fait l’objet même de sa prière pour ses disciples : « Voici que je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin qu’il vous donne en abondance la force de son Esprit pour former en vous l’homme intérieur ; de sorte que vous deveniez capables de comprendre, comme le font les saints, la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur [du mystère de son Fils] ; je lui demande même que vous arriviez à connaître la charité du Christ, qui suürpasse toute science, en sorte que vous soyez remplis [par le Christ] de la plénitude même de Dieu »*.
Quelle prière ! Comme l’on sent à travers ces lignes lintime conviction de l’Apôtre et l’ardeur de son âme à la faire partager !
Aussi bien cette prière est-elle incessante. « Nous ne cessons de prier pour vous, de demander à Dieu que vous ayez la pleine connaissance de sa volonté, en toute sagesse et intelligence spirituelle » : In omni sapientia et intellectu spirituali *.
Pourquoi donc S. Paul revient-il constamment sur ce Sujet au point d’en faire l’unique thème doctrinal de sa prédication ? Pourquoi oîfre-t-il à Dieu, pour ses chrétiens, de si instantes et continuelles supplications ? Pourquoi brûle-t-il du désir de voir le mystère du Christ non seulement connu, mais expérimenté par tous les chrétiens? Car remarquez qu’il adresse ses lettres, non à quelques rares initiés, mais à tous les fidèles des Églises qu’il a
Cor MEL Fret 4e Rand IT 20e 3. Eph. III, 14, 16 et 18-19. — 4. Col. I, 0.
fondées : ses lignes sont destinées à être lues publiquement dans les assemblées chrétiennes. Quel est donc le motif profond de toute cette manière de faire ?
L’Apôtre nous le livre lui-même dans sa lettre aux Colossiens : « Je veux que vous sachiez combien est étendue. la sollicitude que j'ai pour vous, combien je désire que vos cœurs... soient enrichis d’une pleine conviction en ce qui regarde la connaissance de Dieu le Père et du Christ Jésus, parce qu’en lui [dans le Christ] sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science >».
Cette dernière phrase nous révèle la raison de toute la conduite de saint Paul. Il est convaincu que « dans le Christ nous trouvons tout » : Quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit?°; qu’en lui « rien ne nous manque »: lta ut nihil vobis desit in ulla gratia*; « et ce Christ, qui était hier, vit aujourd’hui, et demeure dans les siècles ».
Pour renouveler la société païenne, pour relever le monde déchu, S. Paul ne iui apporte qu'un moyen: le Christ, et le Christ crucifié. Il est vrai que ce mystère est « un scandale pour les Juifs et une folie pour les sages de la Grèce »°; mais il contient « la vertu de l'Esprit divin »°, qui peut seul « renouveler la face de la terre »°.
Dans le Christ seul se trouve « toute la sagesse, toute la justice, toute la sanctification, toute la rédemption »° dont les âmes de tous les temps ont besoin. Et c’est pourquoi S. Paul ramène toute la formation de l’homme intérieur à la connaissance pratique du mystère de Jésus”.
1 Col IL, 1-3. — 2. Rom.VIIl, 32:13 1 Cor. .l, 7.4 pHiebr: IIS EMI CoEND 316 Ibid) TL Net rez V7 NES METITSS0: — 8. I Cor. I, 30. — 0. Cf. Ephes. III, 16-18 et Col. I, 27-28. « Que de fois nous perdons notre temps en spéculations stériles, en laborieux détours, tandis que nous avons à notre portée dans le Christ un moyen si simple d’aller droit à Dieu et de vivre en union habituelle avec Lui !… Et quand les porte-parole attitrés du Verbe éternel, au lieu de donner aux âmes le Christ, « la résurrection et la vie », les dégoûtent de Dieu, en leur donnant à manger et à boire les fades dilutions d’une pensée humaine ou d'une littérature sans consistance, on ne peut s'empêcher de se demander avec, l’apôtre S. Paul: « Où sont les dispensateurs de l'Évangile ? » Hic jam quaeritur inter dispensatores ut fidelis quis inventatur. Cardinal D. J. Mercier, La dévotion au Christ et à sa sainte Mère.
LES MYSTÈRES DU CHRIST SONT LES NOTRES 7 ' Il
En ceci d’ailleurs, l’Apôtre, instruit durant assez longtemps” par le Christ lui-même, n’est que l’écho fidèle de son Maître divin.
Dans cette ineffable prière après la Cène’, dans laquelle notre béni Sauveur laisse déborder, devant ses disciples ravis les sentiments intimes de sa sainte âme, au moment suprême de son existence terrestre, nous entendons cette parole : « O Père, la vie éternelle consiste à reconnaître que vous êtes le seul vrai Dieu et que Jésus- Christ est votre envoyé » : Haec est autem vita aeterna : ut cognoscant te solum Deum verum, et quem misisti Jesum Christum *. d
Nous apprenons ainsi, des lèvres de Jésus lui-même, de la Vérité infaillible, que toute la vie chrétienne — dont la vie éternelle n’est que l'épanouissement régulier et le terme naturel — se ramène à la connaissance pratique de Dieu et de son Fils.
Vous me direz tout de suite que nous ne voyons pas Dieu : Deum nemo vidit unquam “. Cela est vrai. Nous ne connaîtrons Dieu parfaitement que quand nous le verrons face à face dans l’éternelle béatitude.
Mais, ici-bas, Dieu se manifeste à notre foi par son Fils Jésus. Le Christ, Verbe incarné, est la grande révélation de Dieu au monde : Ipse illuxit in cordibus nos- {ris in facie Christi Jesu‘. Le Christ, c’est Dieu apparu parmi les hommes, conversant avec eux, sous le ciel de Judée, et leur montrant par sa vie humaine comment un. Dieu vit parmi les hommes, afin que les hommes sachent comment ils doivent vivre pour être agréables à Dieu.
C’est donc sur le Christ que tous nos regards doivent se concentrer. Ouvrez en effet l'Évangile : vous y verrez que la voix du Père éternel ne s’est fait entendre au monde que trois fois *. Et que nous dit cette voix divine ? Chaque fois, le Père céleste nous dit de contempler son
1. Gal. I, 16-18. — 2. Joan. XVII, 1-26. — 3» 1bid 3, 4 Ibid, ITS, — 5: II Cor. IV, 6. — 6. Matth. III, 17 et XVII, 5&. Joan. XII, 28.
Fils, de l'écouter, pour qu’il soit glorifié. « Voici mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances infinies : écoutez-le » : Hic est Filius meus dilectus.. ipsum audite. — Tout ce que le Père demande de nous se ramène à ce point : contempler Jésus, son Fils, l’écouter, pour l'aimer et limiter, parce que Jésus, étant son Fils, est également Dieu.
Et nous devons le contempler dans sa personne, dans tous les actes de sa vie et de sa mort, dans les états de sa gloire. Notre-Seigneur étant Dieu, les moindres circonstances de sa vie, les moindres traits de ses mystères sont dignes d’attention. Rien n’est petit dans la vie de Jésus. Le Père éternel regarde la moindre action du Christ avec plus de complaisance qu’il ne regarde l'univers entier. Avant la venue du Christ, Dieu fait tout converger vers lui; après son ascension, il ramène tout à lui. Du Christ tout a été prévu et prédit ; toutes les particularités importantes de son existence, tous les détails de sa mort ont été marqués par la Sagesse éternelle et annoncés par les prophètes bien longtemps avant leur réalisation.
Pourquoi donc Dieu a-t-il pris soin de préparer si longtemps à l’avance la venue de son Fils ? Pourquoi le Christ nous a-t-il laissé tant d’enseignements divins ? Pourquoi l'Esprit-Saint a-t-il inspiré aux écrivains sacrés de relever tant de détails en apparence parfois insignifiants ? Pourquoi les apôtres ont-ils écrit à leurs chrétientés des épîtres si longues et si pressantes ?
Pour que tous ces enseignements restassent enfouis, comme une lettre morte, au fond des livres saints ? — Nullement; mais pour que nous scrutions, comme le désire saint Paul, le mystère du Christ ; que nous contemplions sa personne, que nous étudiions ses actes ; ses actes nous révèlent ses vertus et ses volontés. Nous devons le contempler, non par une étude purement intellectuelle, une telle étude est souvent sèche et stérile, mais in omni sapientia et intellectu spirituali, « dans un esprit plein de sagesse céleste » qui nous fait chercher dans le don divin la vérité qui éclaire notre vie ; nous devons le contempler
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pour conformer notre existence à ce modèle qui nous rend Dieu accessible, pour puiser en lui, afin d’en être pleinement abreuvé, la vie divine : Haec est autem vita aeterna.
Cette connaissance acquise par la foi, dans la prière, sous l'inspiration de l’'Esprit-Saint, est vrairhent la source d’eau vive qui jaillit jusqu’à la vie éternelle : Fons aquae salientis in vitam aeternam'. Car — c’est là une vérité capitale qui s’éclaircira au cours de ces entretiens — le Père éternel a déposé pour nous dans le Christ Jésus, toutes les grâces, tous les dons de sanctification qu’il destine aux âmes. « Nous ne pouvons aller au Père que par le Christ »: Nemo venit ad Patrem, nisi per me* sans le Christ, nous n’avons rien, mais avec lui nous avons tout, nous « pouvons tout »* parce qu’en lui habite la plénitude de la divinité *. Celui qui a compris, pour en vivre, le mystère du Christ, a trouvé cette perle de grand prix dont parle l'Évangile‘, et qui vaut à elle seule tous les trésors : car avec elle on acquiert la vie éternelle *.
Plus nous connaîtrons le Christ, plus nous approïondirons les mystères de sa personne et de sa vie, plus nous étudierons, dans la prière, les circonstances et les détails que la Révélation nous en a livrés, — plus aussi notre piété sera vraie et notre sainteté solide.
Notre piété doit être basée sur la foi et sur la connaissance que Dieu nous a donnée des choses surnaturelles et divines. Une piété qui n’est fondée que sur le sentiment est aussi fragile et aussi éphémère que le sentiment qui lui sert de base : c’est une maison bâtie sur le sable et qui s'écroule à la première secousse. Au contraire, quand notre piété est basée sur la foi, sur des convictions qui
1. Joan. IV, 14 — 2. Ibid. XIV, 6. — 3. Philipp. IV, 13. — 4 Col. II, 0. — 5. Matth. XIII, 46. — 6. Vitam Domini Jesu die ac nocte tamqduam pretiosissimam margaritam in arca pectoris tui reconditam habe. Hanc mubique tecum circumfer, hanc internis oculis progrediens quiescensque amanter inspice, secundum Dei donum quod sese cordi tuo ïinsi-
. nuaverit, Brosius, Canon vitae spiritualis, ©. 19.
résultent elles-mêmes d’une connaissance profonde des mystères de Jésus, seul vrai Dieu avec son Père et leur commun Esprit, elle est comme un édifice bâti sur le roc, c’est-à-dire inébranlable ; Fundata enim erat super petram *.
De plus cette connaissance est pour nous une source intarissable de joie.
La joie est le sentiment qui naît dans une âme, consciente du bien possédé. Le bien de notre intelligence est la vérité; plus cette vérité est abondante et lumineuse, plus la joie de l'esprit est profonde.
Le Christ nous apporte la vérité, il est la vérité même”, vérité pleine de douceur qui nous montre la munificence de notre Père des cieux ; « du sein du Père où il vit toujours, le Christ nous révèle les secrets divins »° que nous possédons par la foi. Quel festin, quel rassasiement, quelle joie pour l’âme fidèle de contempler Dieu, l’Être infini et ineffable, dans la personne du Christ Jésus ; d'écouter Dieu dans les paroles de Jésus ; de découvrir les sentiments de Dieu, si je puis ainsi parler, dans les sentiments du cœur de Jésus ; de regarder les gestes divins, de pénétrer dans leur mystère pour y boire, comme à la source, la vie même de Dieu : Ut impleamini in omnem plenitudinem Dei !
O Christ Jésus, notre Dieu et notre Rédempteur, révélation du Père, notre frère aîné et notre ami, faites que nous vous connaissions ! Purifiez les yeux de notre cœur pour que nous puissions vous contempler avec joie; faites taire le bruit des créatures pour que nous puissions vous suivre sans obstacle. Révélez-vous vous-même à nos âmes comme vous le faisiez aux disciples d'Emmaïüs, en leur expliquant les pages sacrées qui parlaient de vos mystères, et nous sentirons « nos cœurs remplis d’ardeur »‘ pour vous aimer et s'attacher à vous !
1. Matth. VII, 25. — 2. Joan. XIV, 6. — 3. Ibid. I; 18. — 4. Luc. XXIV, 32.
Nous aurons la joie, dans les entretiens qui suivront, de nous arrêter à chacun des principaux mystères de Jésus, de contempler ses actes, de recueillir ses paroles. Nous verrons ce qu’il y a d’inexprimablement divin et de profondément humain dans tous les gestes du Verbe incarné ; nous verrons que chacun de ses mystères contient son enseignement propre, apporte sa lumière spéciale, est pour nos âmes la source d’une grâce particulière, dont la fin est de « former Jésus en nous ».
Ce que je voudrais vous montrer dans cette première conférence, c’est que les mystères de Jésus ont ceci de caractéristique qu’ils sont, autant que les siens, les nôtres. C’est là une vérité fondamentale que nous ne saurions trop méditer au début de nos entretiens, que nous ne devrons jamais perdre de vue dans la suite, car elle est singulièrement féconde pour notre vie surnaturelle.
En effet, de se savoir intimement unie par Jésus luimême à chacun de ses mystères est pour l’âme pieuse une source inépuisable de confiance. Cette vérité fait naître dans l’âme des actes de reconnaissance et d'amour qui la livrent tout entière à celui qui a voulu si généreusement se donner et s'unir à elle.
Mais cette vérité n’est-elle pas un rêve, une chimère ? Est-ce bien une réalité ? Oui, c’est une réalité, une réalité divine ; mais la foi seule la reçoit comme l’amour seul nous l’a donnée : Et nos... credidimus caritati*.
__ Pourquoi les mystères du Christ sont-ils nos mystères? — Pour une triple raison.
D’abord parce que le Christ les a vécus pour nous.
Sans doute l'amour de son Père a été le mobile profond de tous les actes de la vie du Verbe incarné. Au moment d'achever son œuvre, le Christ déclare à ses apôtres que « c’est par amour pour son Père qu’il va se
HA EMToan. IV; T6:
livrer » : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem”. Dans cette prière admirable qu’il adresse alors à son Père, Jésus dit qu’il a accompli sa mission, qui était de le glorifier sur la terre : Ego te clarificavi super terram ; opus consummavi quod dedisti mihi ut faciam”. À chaque instant de sa vie, en effet, il a pu dire en toute vérité qu’il n’a recherché que le bon plaisir de son Père : Quae placita sunt ei facio semper*.
Mais l'amour du Père n’est pas le seul amour qui fasse battre le cœur du Christ, il nous aime aussi, et d’une manière infinie. — C’est véritablement pour nous qu’il est descendu du ciel, pour nous racheter, pour nous sauver de la mort: Propter nos et propter nostram salutem ; c’est pour nous donner la vie : Ego veni ut vitam habeant, et abundantius habeant*. Pour lui-même, il n'avait pas besoin de satisfaire et de mériter, car il est le propre Fils de Dieu, égal à son Père, à la droite de qui il est assis au plus haut des cieux ; mais c’est pour nous qu’il a tout supporté. S'il s’est incarné, s’il est né à Bethléem, s’il a vécu dans l’obscurité d’une vie de travail, s’il a prêché et fait des miracles, s’il est mort, s’il est ressuscité, s’il est monté aux cieux, s’il a envoyé l’Esprit-Saint, s’il demeure dans l’Eucharistie, c’est pour nous, par amour pour nous. « Le Christ, dit saint Paul, a aimé l’Église, c’est-à-dire le Royaume qui doit être formé par les élus, et il s’est livré pour elle, afin de la purifier, de la sanctifier, de faire d'elle une conquête immaculée »‘.
Ainsi donc, tous les mystères sont vécus par Jésus pour nous, pour nous donner d’être un jour avec lui là où il est de droit, dans la gloire de son Père. Oui, chacun de nous peut dire avec saint Paul: Dilexit me, et tradidit semetipsum PRO ME‘, « le Christ Jésus m'a aimé et s’est livré pour moi ». Et son immolation n’est que le couronnement des mystères de sa vie terrestre ; c’est pour moi, parce qu'il m'a aimé, qu’il a tout accompli.
Grâces vous soient rendues, Ô mon Dieu, de cet inénar-
1. Joan. XIV, 31, — 2. Ibid. XVII, 4. — 3. Ibid. VIII, 29. — 4. Ibid. X$0 10, = 5. Eph. V, 37. —\6. Gal. If 20.
rable don que vous nous avez fait dans la personne de votre Fils, notre salut et notre rédemption : Gratias Deo super inenarrabili dono ejus'!
Une autre raison pour laquelle les mystères de Jésus nous appartiennent, c'est qu’en eux tous le Christ se montre notre exemplaire.
Il est venu pour être notre modèle. Ce n’est pas seulement pour nous annoncer le salut et réaliser en principe notre rédemption que le Verbe s’est incarné ; c’est encore pour être l'idéal de nos âmes. Le Christ Jésus, c’est Dieu vivant au milieu de nous; c'est Dieu apparu, rendu visible, tangible, mis à notre portée, et nous montrant par sa vie autant que par ses paroles le chemin de la sainteté. : Nous n’avons pas à chercher ailleurs qu’en lui le modèle de notre perfection. Chacun de ses mystères est une révélation de ses vertus. L’humilité de la crèche, le travail et l'effacement de la vie cachée, le zèle de la vie publique, l’anéantissement de son immolation, la gloire de son triomphe sont des vertus que nous devons imiter, des sentiments que nous devons partager ou des états auxquels nous devons participer. À la dernière Cène, Notre- Seigneur disait à ses apôtres, après leur avoir lavé les pieds et leur avoir donné ainsi, lui, Maître et Seigneur, un exemple d’humilité : « Je vous ai donné l’exemple, afin que vous fassiez comme vous m'avez vu faire »*. Il aurait pu dire cela de tout ce qu’il a fait.
11 la dit d’ailleurs : « Je suis la voie » : Ego sum via* mais il n’est la voie que pour nous précéder : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais arrive à la vie éternelle »“. Jésus, par ses mystères, a pour ainsi dire marqué toutes les étapes que nous devons, dans notre vie surnaturelle, refaire après lui, avec lui; ou plutôt, luimême entraîne l’âme fidèle « dans la course qu’il parcourt comme un géant » : Exsultavit ut gigas ad currendam viam”. « Je vous ai créés à mon image et à ma res-
2. II Cor. IX, 15. — 2. Joan. XIII, 15. — 3. Ibid, XIV, 6. — 4. Ibid. VIII, 12. — 5. Ps. XVIII, 6.
semblance, disait Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne” ; bien plus, en prenant votre nature, je me suis fait semblable à vous. En conséquence, je ne cesse plus de travailler à vous rendre semblables à moi, autant que vous en êtes capables, et je m’efforce de renouveler en vos âmes, alors qu’elles marchent vers le ciel, tout ce qui s’est passé dans mon corps ».
C'est pourquoi la contemplation des mystères du Christ est si féconde pour l’âme. La vie, la mort, la gloire de Jésus sont l’exemplaire de notre vie, de notre mort, de notre gloire. N'oubliez jamais cette vérité : le Père éternel ne nous agrée que pour autant que nous imitions son Fils, que pour autant qu’il voie en nous la ressemblance de son Fils. Pourquoi cela ? Parce que « c’est à cette ressemblance même que, de toute éternité, il nous a prédestinés »”. Il n’y a pas pour nous d’autre forme de sainteté que celle que nous a montrée le Christ; la mesure de notre perfection est fixée par le degré de notre imitation de Jésus.
Il y a, enfin, une troisième raison, plus intime et plus profonde, qui rend nôtres les mystères du Christ. Non seulement Jésus les a vécus pour nous, non seulement ils sont pour nous des modèles, mais encore dans ses mystères le Christ ne fait qu'un avec nous. I n’y a pas de vérité sur laquelle saint Paul ait plus insisté que celle-là, et mon plus vif désir est que vous en compreniez toute la profondeur.
Nous faisons un avec le Christ dans la pensée divine.
1. Wie, par le B. Raymond de Capoue, P. I, ch. 11 (Traduction P. Hugueny, p. 110.) — C'est à la même sainte que le Père éternel daignait dire : « Sache-le bien, ma fille, tous les mystères, toutes lec actions accomplies en ce monde par ma Vérité, avec les disciples, ou en dehors des disciples, étaient représentatifs de ce qui se passe dans l’intime de l’âme de mes serviteurs et de tous les hommes. Vous pouvez retirer de tous ces faits un enseignement et une règle de vie. Qu’on les médite à la lumière de la raison, et les esprits les plus grossiers comme les plus subtils, les intelligences vulgaires comme aussi les plus hautes peuvent en tirer profit, chacun peut en prendre sa part, s’il le veut. » Dialogue. Traduction P. Hurtaud, II, 213-214. — 2. Rom. VIII, 20.
LES MYSTÈRES DU CHRIST SONT LES NOTRES 15 C’est en lui que Dieu le Père nous a choisis : Elegit nos in ipso”, non en dehors de lui ; Dieu ne nous sépare pas de son Fils Jésus ; s’il nous prédestine à être con- . formes à son Fils, c’est pour que son Fils soit le premierné d’une multitude de frères : Praedestinavit nos conformes fieri imaginis Filii sui, UT sit ipse MR PERS in muitis fratribus *.
Cette union que Dieu veut réaliser entré son Fils Jésus et les élus est si intime que saint Paul la compare à celle - qui existe entre les membres et la tête d’un seul et même corps. L'Église, dit ie grand apôtre, est le corps du Christ et le Christ en est la tête’; unis, ils forment ce que saint Augustin appelle le « Christ total » : Totus Christus, caput et corpus est ; caput unigenitus Dei Filius et corpus ejus Ecclesia*. C’est bien là le plan divin: Deus omnia subjecit sub pedibus ejus ; et ipsum dedit caput supra omnem Ecclesiam”. Le Christ est la tête de ce corps mystique qu’il constitue avec l’Église, parce qu’il en est le chef et qu’il est pour tous ses membres la source de la vie. L'Église et le Christ, c’est un seul et même être pour ainsi dire : Membra sumus corporis ejus, de carne ejus et de ossibus ejus'. Dieu le Père unit tellement les élus à son divin Fils que tous les mystères vécus par le Christ, l'ont été par le Christ en qualité de chef de l'Église. Voyez comment saint Paul est explicite sur ce point : « Dieu, dit-il, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour avec lequel il nous a aimés, alors que par nos offenses nous étions morts à la vie éternelle, nous a rendus vivants avec le Christ ; il nous a ressuscités en lui, il nous a fait asseoir ensemble dans les cieux avec Jésus-Christ, afin de montrer dans les siècles à venir, par la bonté qu’il nous manifeste en Jésus-Christ, les infinies richesses de sa grâce »”. Cette pensée revient plus d’une fois sous la plume de l’Apôtre : « Dieu nous a ensevelis avec le Christ » : CONsepulti enim sumus CUM ILLO‘ ; il
POPDD ed RON VITE 20,213, It Cor. XIL 12 89. : Eph..V: 23. — 4. De Unifate Eccles, 4 — 5. Eph, I, 22, — 6. Ibid. M 30, 7. Jbid. IT, 4-7. — 8. Rom. VI, 4.
veut que nous soyons un avec le Christ dans sa résurrection, dans son ascension : CONresuscitavit nos, coNsedere fecit nos IN ILLO.
Rien de plus assuré que cette union du Christ avec ses élus dans la pensée divine ; ce qui fait que les mystères de Jésus sont nôtres, c’est surtout que le Père éternel nous a vus avec son Fils dans chacun des mystères vécus par Jésus et que le Christ les a accomplis comme ,chef de l'Église. Je dirai même, à cause de cela, que les mystères du Christ Jésus sont plus nos mystères que les siens. Le Christ, en tant que Fils de Dieu, n’aurait pas subi les abaissements de l’Incarnation, les souffrances et les douleurs de la passion ; il n'aurait pas eu besoin du triomphe de la résurrection, qui succédait à l’ignominie de sa mort. 11 a passé par tout cela comme chef de l’Église ; il a pris sur lui nos misères et nos infirmités : Vere languores NOSTROS ipse tulit’; il a voulu passer par où nous devions passer nous-mêmes, et il nous a mérité, comme chef, la grâce de marcher à sa suite dans chacun de ses mystères *.
Car le Christ Jésus, non plus, ne nous sépare de lui dans tout ce qu’il fait. — Il déclare qu’ « il est la vigne et que nous sommes les branches »°. Quelle union plus grande que celle-là, puisque c’est la même sève; la même vie qui circule dans la racine et dans les sarments ? Le Christ nous unit tellement à lui que tout ce qu’on fait à n'importe quelle âme qui croit en lui, c’est à lui-même qu’on le fait: Quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis ‘. 1 veut que l’union qui l’attache à ses disciples, par la grâce, soit la même que celle qui, par nature, l’identifie avec son Père : Ut unum sint, sicut
1. Isa. LIII, 4 — 2. Pour le développement de ces idées, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à la conférence L'Église, corps mystique du Christ, de notre précédent ouvrage Le Christ vie de l’âme. — Habeant licet singuli quique vocatorum ordinem suum, et omnes Ecclesiae. filiü temporum sint successione distincti, universa tamen summa fidelium, fonte orta baptismatis, sicut cum Christo in passione crucifixi, in resurrectione resuscitati, in ascensione ad dexteram Patris collocati, ita cum ipso sunt in hac nativitate congeniti. S. Leo. Sermo XXVI, in natiuit. Domini VI, 2. — 3. Joan. XV, 5. — 4. Matth. XXV, 40.
tu, Pater, in me, et ego in te”. C'est là le but sublime auquel il veut nous conduire par ses mystères.
Aussi bien toutes les grâces qu’il a méritées par chacun de ses mystères, il les a méritées pour nous les distribuer. Il a recu de son Père la grâce en plénitude : Vidimus eum plenum gratiae ; mais il ne la pas reçue.pour lui seul ; car S. Jean ajoute aussitôt que c’est à cette plénitude même que tous nous avons puisé : Et”de plenitudine ejus nos omnes accepimus * ; c’est de lui que nous la recevons, parce qu'il est notre chef et que son Père lui a tout soumis : Omnia subjecit sub pedibus ejus ; et ipsum dedit caput supra omnem Ecclesiam.
En sorte que sa sagesse, sa justice, sa sainteté, sa force sont devenues notre sagesse, notre justice, notre force : [Christüs] factus est NOBIS sapientia a Deo et justitia, et sanctificatio et redemptio*. Tout ce qui est à lui est à nous, est nôtre; nous sommes riches de ses richesses, saints de sa sainteté. « O homme, dit le Vénérable Louis de Blois, si tu désires véritablement aimer Dieu, te voilà riche dans le Christ, si pauvre et si dépourvu que tu sois par toi-même. Car tu peux humblement tapproprier ce que le Christ a fait et souffert pour toi »‘.
Le Christ est vraiment à nous, Car nous sommes son corps mystique. Ses satisfactions, ses mérites, ses joies, ses gloires sont nôtres... O condition ineffable du chrétien, associé si intimement à Jésus et à ses états! O grandeur étonnante de l’âme à laquelle il ne manque rien de la grâce méritée par le Christ dans ses mystères ! Ita ut nihil vobis desit in ulla gratia!
I1 est vrai que dans leur durée historique, matérielle, les mystères de la vie terrestre du Christ sont maintenant passés ; mais leur vertu demeure, et la grâce qui nous y fait participer agit toujours.
Le Christ, dans son état glorieux, ne mérite plus ; il
T0. NN I 22; PTE NT IN Cor 30 En 4e Canon vitae spiritualis, c. 37.
n’a pu mériter que durant sa vie mortelle, jusqu’à l’heure où il a rendu le dernier soupir sur la croix. Mais les mérites qu’il a acquis, il ne cesse de les rendre nôtres. Le Christ était hier, il demeure aujourd’hui, il vit dans les siècles : Christus heri, et hodie, ipse et in saecula*. N'oublions pas que le Christ Jésus veut la sainteté de son corps mystique : tous ses mystères se ramènent à établir cette sainteté : Dilexit Ecclesiam et seipsum tradidit pro ea, UT illam sanctificaret*. Mais quelle est cette Église ? La minime portion d'êtres qui ont eu le privilège de voir vivre l’'Homme-Dieu sur la terre ? Assurément non. Notre- Seigneur n’est pas venu pour les seuls habitants de la Palestine qui vivaient de son temps, mais pour tous les hommes de tous les siècles : Pro omnibus mortuus est Christus*. Le regard de Jésus, étant divin, portait sur toutes les âmes ; son amour s’étendait à chacune d'elles ; sa volonté sanctificatrice demeure en elle-même aussi souveraine, aussi efficace qu’au jour où il répandait son sang pour le salut du monde.
Si le temps de mériter a cessé pour lui, le temps de communiquer le fruit de ses mérites dure et se continuera jusqu’au salut du dernier des élus ; le Christ est toujours vivant : Semper vivens ad interpellandum pro nobis“.
Élevons notre pensée jusqu’au ciel, jusqu’au sanctuaire où le Christ est monté quarante jours après sa résurrection ; et là, voyons Notre-Seigneur se tenant toujours devant la face de son Père : Introivit in caelum, ut appareat NUNC vultui Dei pro nobis°. Pourquoi le Christ se tient-il constamment devant la face de son Père ?
Parce qu’il est son Fils, le Fils unique de Dieu. « Pour lui, il n'y a point de prétention injuste à se proclamer légal de Dieu »°, puisqu'il est le vrai Fils de Dieu. Le Père éternel le regarde et lui dit : Filius meus es tu, ego hodie genui te'. En ce moment où je vous parle, le Christ est là devant son Père, et il lui dit : Pater meus es tu° :
1. Hebr, XIII, 8°— 2, Ephes. V, 25. — ‘3. II Cor. N,Err. 4 ET ebr.
VIT; 25. — 5. Ibid. IX, 24 — 6. Philipp. IT IE APS IL 7. 8. Ibid, LXXXVIII, 27.
« Vous êtes mon Père », je suis vraiment votre Fils. Et en tant que Fils de Dieu, il a le droit de regarder son Père en face, de traiter avec lui d’égal à égal, comme de régner avec lui dans les siècles.
Mais S. Paul ajoute que c’est pour nous qu’il use de ce droit ; c’est pour nous qu’il se tient devant son Père. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que le Christ se tient devant la face de son Père, non seulement-à titre de Fils unique, objet des complaisances divines, mais encore en qualité de médiateur? Il s'appelle Jésus, c’est-à-dire Sauveur ; ce nom est divin, parce qu’il vient de Dieu, qu’il a été imposé par Dieu. Le Christ Jésus est au ciel, à la droite de son Père, comme notre représentant, comme notre pontife, comme notre médiateur. C’est en cette qualité qu’il a .exécuté, ici-bas, jusqu’au dernier iota et dans tous ses détails, la volonté de son Père; qu’il a voulu vivre tous ses mystères ; c’est en cette qualité aussi qu’il vit maintenant à la droite de Dieu pour lui présenter ses mérites et communiquer sans cesse à nos âmes, aïn de les sanctifier, le fruit de ses mystères : Semper vivens ad interpellandum pro nobis.
Oh ! quel puissant motif de confiance de savoir que le Christ dont nous lisons la vie dans l'Évangile, dont nous
célébrons les mystères, est toujours vivant, toujours inter-
cédant pour nous ; que la vertu de sa divinité est toujours agissante ; que le pouvoir que possédait sa sainte humanité (comme instrument uni au Verbe) de guérir les malades, de consoler les affligés, de vivifier les âmes, est toujours le même. Comme jadis, le Christ est encore la voie infaillible qui mène à Dieu, la vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde, la vie qui sauve de la mort : Christus heri, et HODIE, ipse et in saecula.
Je le crois, Seigneur Jésus, mais augmentez ma foi ! J'ai pleine confiance dans la réalité et la plénitude de vos mérites, mais affermissez cette confiance ! Je vous
aime, Ô vous qui nous avez manifesté votre amour dans
tous vos mystères, in finem, mais accroissez mon amour!.…. r. Matth. VE, 21.