L.A VIERGE
Mon fils !... Notre maison, — hélas! qui n'est plus nôtre Je l'aperçois d'ici, tout là-bas ; c'est un autre Qui bêche notre champ et récolte nos fruits ! Nous serons malheureux si je vous y conduis.
LE CHRIST Restons.
LA VIERGE
Nous avons tout quitté pour votre gloire.
Pour la mienne ? Qu'avez-vous dit ? vous devez croire
Que j'ai tout entrepris pour celle de mon Dieu !
Mais je ne me plains pas, et si j'ai dit adieu
A mon pays natal, à mes rêves de joie.
C'est qu'un devoir plus haut a fait de moi sa i)roic
Et qu'à l'ordre divin mon âme a répondu.
Oui ma mère, c'est vrai, nous avons tout perdu,
La petite maison, des sages désirée.
Et les douceurs sans nom d'une vie ignorée ;
Qu'importe ! Il faut saigner aux pierres du chemin.
Préférer au passé les douleurs de demain,
Et, demeurant debout quand même on désespère,
Marcher droit vers le but sous les regards du Père !
LA VIERGE
Mon enfant !
Si je rêve un moment, laissez-moi ; Cet instant d'abandon n'ébranle pas ma foi ; Ce retour fugitif aux choses délaissées Rafraîchit doucement l'ardeur de mes pensées; C'est comme l'oasis ombreuse où va s'asseoir Le voyageur poudreux et surpris par le soir.
LA VIERGE
Soyez heureux ! Pour moi, lorsque je vous écoute Je sens finir la peine et se fondre le doute ; Rêvez ; votre bonheur sera toujours le mien ; Et si mon ignorance est un faible soutien. Mon amour, acceptant l'heure paisible ou sombre Suivra docilement vos pas, comme votre ombre !
LE CHRIST (rêvant)
O jours évanouis ! ô souvenirs lointains !
Travaux d'enfant, joyeux atelier, doux matins
Quand, parmi les grands lys où pleurait la rosée,
J'allais par les sentiers déserts, l'âme apaisée
Adorant en secret mon Dieu, l'esprit pareil
A la sérénité des champs pleins de soleil !
O crépuscules doux sur la terrasse aimée
Quand la fraîcheur des nuits descendait, embaumée.
Et que montaient de l'ombre, au ciel splendide à voir,
Les propos de famille et les hymnes du soir !
{Entrée de Nathaniel et de Zacharie.)