‹ Le Christ; drame sacré en cinq tableaux, avec une mélodie originale de Clément LippacherChapitre 3 sur 30 · LES MÊMES, NATHANIEL, ZACHARIE LES NAZARÉENS · texte numérisé non relu

LES MÊMES, NATHANIEL, ZACHARIE LES NAZARÉENS

NATHANIEL Oui, le voilà ! C'est lui, c'est Jésus !

ZACHARIE

C'est Marie !

Vraiment, je les croyais très loin de la patrie Et pour toujours !

NATHANIEL C'est vrai, que veulent-ils ?

ZACHARIE

Ma foi !

Ce sont tout simplement des étrangers pour moi !

NATHANIEL

Quitter ainsi sans honte une terre féconde Pour chercher de la gloire et leurrer tout le monde. N'est-ce pas se moquer de nous et du devoir? Moi, je vais leur parler sans gêne, tu vas voir !

LA VIERGE Des gens viennent ;'i nous.

LE CHRIST Des amis !

LA VIERGE

Quelle joie!

NATHANIEL {au Christ)

Te voici donc avec ta mère? Qui t'envoie Vers nous ?

Je viens revoir mon pays bien-aimé, Je viens...

ZACHARIE

Cela sulfit ! ton pays t'est fermé !

LA VIERGE

Que veux-tu dire ?

NATHANIEL

Etonnement factice !

Nazareth te connaît et te rendra justice Vagabond !

Es-tu fou ? je suis le Christ, je suis Le serviteur de Dieu lui-même et je conduis Les pécheurs égarés vers la sainte lumière !

Mon Dieu !

ZACHARIE

Vraiment !

NATHANIEL

Nous te savons une âme un peu trop fière Mais nul ne croit en toi dans notre ville !

LA VIERGE

Hélas !

ZACHARIE

Oui, chacun parmi nous a bien vite été las De tes exploits douteux et de ta renommée !

LA VIERGE O mon fils !

Calmez-vous, ma mère bien-aimée; C'est devenir plus fort, c'est se montrer plus grand Que d'écouter en paix le cri de l'ignorant.

ZACHARIE

Ignorant ! A présent voilà qu'il nous outrage !

(A Nathaniel) Qu'en dis-tu ?

LA VIERGE Je me sens défaillir !

NATHANIEL

Moi, j'enrage!

{Aux Nazaréens) Holà ! les vieux amis, venez ici, venez! Et tournez comme nous vos regards étonnés Vers le magicien et vers le faux prophète ! Qu'espérait-il ici ? Sans doute quelque fête En son honneur ?

ZACHARIE (au Christ)

Ami, tu t'es trompé vraiment Si ton orgueil comptait sur notre aveuglement !

LA VIERGE Vous êtes des méchants !

ZACHARIE Quant à vous, bonne femme, Taisez-vous, car chacun vous jette ici le blâme Excepté quelque fou qui parfois vous défend ; Non ! vous n'avez pas su diriger votre enfant !

NATHANIEL

Les petits tournent mal quand on les laisse faire; Joseph, chacun le sait, était un pauvre hère, Mais il se connaissait, du moins, à son métier Et Jésus était né pour être charpentier !

ZACHARIE Un sage doit toujours succéder à son père.

NATHANIEL

Jésus n'en a rien fait! on prétend qu'il opère Des guérisons ; le fourbe en impose aux naïfs, Les miracles parfois deviennent lucratifs !

LA VIERGE

Partons 1

NATHANIEL

La vérité vous blesse? C'est dommage De rencontrer l'affront quand on attend l'hommage ;

{Au Christ) Tu connais, paraît-il, d'excellents tours ; fais voir? Le moment est venu d'exhiber ton pouvoir Et d'être le dompteur de la souffrance humaine.

ZACHARIE

Tu rends l'ouïe aux sourds; veux-tu qu'on t'en amène ? Nous en avons de vieux et de jeunes aussi ! Des aveugles, on peut en trouver par ici !

LA \IERGE O mon si doux Jésus , je suis bien malheureuse !

Ecumez sans relâche, âmes sombres que creuse

L'envie, esprits bornés par vos ressentiments !

Vos rires de démons trahissent vos tourments!

Je ne suis pas venu pour éblouir la ville

Mais pour revoir ici, dans un rêve tranquille,

Les jours évanouis et les bonheurs perdus.

Hommes ! Qu'ai-je trouvé? Des cœurs lâches, mordus

Par la haine sans nom que ma puissance inspire.

J'ai dû, pour un moment, conserver mon empire

Sur la rébellion qui grondait dans mon cœur,

Mais la justice en moi jette un appel vainqueur,

Ue votre aveuglement s'indigne ma lumière,

Et mon autorité sainte vous crie : Arrière !

Ainsi qu'aux chiens perdus rencontrés dans les bois.

LA FOULE Des miracles ! Fais-nous des miracles !

Vos voix Ne peuvent commander à votre divin maître ! Vous pensiez m'effrayer en croyant me connaître. Mais devant vous surgit la révolte d'un roi Outragé dans sa mère et meurtri dans sa toi !

LA FOULI-

Des miracles !

Assez! Tourbe en proie au vertige!

Quand ma main secourablc accomplit un prodige C'est toujours pour guérir et non pour étonner.

LA FOULE A mort !

LA VIERGE

Mon lils !

La mort ! Osez me la donner!

Ah ! vous me demandez un miracle, âmes viles. Ignorants tout gonflés de fiel, fange des villes ! Eh bien, puisque vos yeux de brutes veulent voir. Mon indignation s'arme de son pouvoir . Et le miracle, en cette odieuse journée, Sera votre fureur par mon geste enchaînée ! Oui, je vais remonter sans peur vers les remparts, Ma triomphante voix vous maudit, et je pars Emportant la victoire et vous laissant la honte ! Je le sais, une force invisible vous dompte, Vos pieds cloués au sol ne feront plus un pas !

LA FOULE

C'est vrai '.... Mon Dieu !.... Pitié !....

Vos mains ne peuvent pas Me frapper, mon vouloir divin vous environne. Et plus fort que César sans avoir sa couronne, Enfin je vous contemple, impuissants et penchés, Reculant comme un flot qui se brise aux rochers ! J'ai dit. Ne tremblez plus pour moi, ma pauvre mère L'heure que je rêvais si douce est bien amère. Mais un être qui veille au fond du firmament A créé cette épreuve et voulu ce tourment. Je vous aime encor plus en vous aimant bannie ; Laissons dans leurs remords et leur ignominie Les méchants et les fous que ma voix a soumis. Mes frères d'autrefois, changés en ennemis !

Adieu, pays natal et maison paternelle,

Terre où l'ingratitude humaine est éternelle,

Où bave l'impuissant, où se tord le jaloux !

Adieu, vous que la peur va clouer à genoux,

Mon mépris est divin, votre vie éphémère ;

Adieu, vous qui pouviez m'aimer! — Venez, ma mère

{Le Christ sort lentement et passe devant la foule prosternée.)

(Rideau.)

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