LES MÊMES, JUDAS
JUDAS Lui, mourir ! Non 1 La chose est horrible !
NATHANIEL
Judas I
Que viens-tu faire ici ?
JUDAS
Non ! Je ne savais pas Que la mort l'attendait après mon infamie! Ah ! Délivre Jésus, multitude ennemie, En sauvant la victime ôte moi le remords !
NATHANIEL
D'aussi grands condamnés sont d'avance des morts. Toi, tu fis œuvre utile en livrant le prophète. Tu peux aller en paix puisque la chose est faite.
JUDAS
Non ! La paix m'a quitté ! Le sommeil s'est enfui,
Je fus un misérable en trahissant celui
Qui fut le dévouement et la douceur vivante !
Ah ! Mon crime infernal me ronge et m'épouvante I
Pitié pour moi ! Pitié pour lui ! Pitié pour vous !
fA la Vierge) O pauvre mère en pleurs, je tombe à vos genoux ! Pardonnez à Judas qui s'accuse à voix haute. A Judas repentant qu'exaspère sa faute,
Que son passé d'hier rend hagard aujourd'hui,
Et qui traîne à vos pieds l'horreur qu'il porte en lui !
LA VIERGE Sois maudit pour jamais !
JUDAS
Et vous, ô Madeleine Voulez-vous m'écraser aussi de votre haine ? Puisque le repentir vous est venu des cieux Mon remords dévorant n'est-il rien à vos yeux ?
MADELEINE Sois maudit à jamais !
JUDAS [mi Christ)
Mais, vous, ô divin maitre, Qui pouvez être doux en pouvant tout connaître M'abandonnerez-vous dans mon angoisse? hélas ! Je suis plus haïssable encor que Barabbas ! La folie est en moi. le désespoir me dompte, Mon âme se soulève et je vomis ma honte ! O maître ! Plus mon crime est effroyable et bas Plus vous serez sublime en absolvant Judas.
Je te pardonne.
JUDAS
O Christ admirable, je pleure, Je ne puis plus parler ! Je vous bénis !
LA FOULE
C'est l'heure !
,\ mort ! A mort !
JUDAS
Jésus m'a parlé : son pardon, Chose étrange ! redouble encor mon abandon, Sa céleste douceur m'accable ! Je devine Que son être émanait de la splendeur divine ! Mon crime m'apparait ainsi plus odieux; Je subis la tristesse immense de ses yeux, Plus il me semble pur, plus je me trouve infâme. Oh ! Ce pardon trop beau m'est un poignard dans l'âme! Tu vas mourir, ô Christ, et moi je ne dois pas. Indigne de ton cœur, accompagner tes pas. Brisé par la grandeur de ton âme infinie Je veux agoniser avant ton agonie, Et, de mes propres mains étouffant mon remord, M 'offrir à la souffrance, et savourer la mort !
{Rideau.)