MARIE-MADELEINE, LE CHRIST
Relevez-vous, femme, et demeurez fière ; C'est assez que deux fois déjà, dans la poussière, Vos beaux cheveux épars aient essuyé mes pieds; Vos coupables bonheurs peuvent être expiés Si votre repentir est durable et sincère. Je compatis sans peine à l'humaine misère Qu'enveloppe parfois mon regard indulgent : Dans une chair fragile habite un cœur changeant.
MADELEINE
Le cœur peut se fixer quand même il fut frivole, O Jésus ! Et le mien, que votre voix console, Rêve d'être immobile en ses affections.
Je le sais !
\'os doux yeux sèment de purs rayons ! \'otre sérénité lumineuse et sublime M'envahit chaque jour, me brûle, et je m'abîme Dans l'adoration de vos charmes sacrés.
Les nuits calmes, les lourds midis, les soirs dorés, Tout pour moi se rapporte à vous, et votre absence Me peine, et mon regard soumis à la puissance D'un prestige obstiné que rien ne peut bannir. Peuple les lieux déserts de votre souvenir !
LE CHRIST Il faut aimer mon Dieu beaucoup plus que moi-même !
MADELEINE
C'est un Dieu que dans vous je devàne et que j'aime, Un Dieu plein d'un vivant mystère, un Dieu réel Et dont les seuls regards sont l'azur de mon ciel !
LE CHRIST {sévère) Madeleine !
MADELEINE
Ma vie, hélas ! fut comme un fleuve De fange ; mais je sens vibrer une âme neuve Dans ma poitrine impure où naît un grand amour! Ma conscience en deuil a fait un long retour Sur le passé. Je suis pareille à l'onde claire Qui succède, apaisée, au torrent en colère, Et je veux, à présent, être digne de vous Comme la jeune fille est digne de l'époux !
Que parlez-vous d'hymen à celui qui sur terre N'a que la vérité pour sa compagne austère, Et quel désir muet vous trouble ? Je ne sais, Femme, si je lis bien au fond de vos pensers, Mais je sens en vos yeux, dont la splendeur m'adore. Une flamme invaincue où le mal vit encore !
Le mal, vous l'avez dit, mais est-il bien nommé, Ce sentiment profond et chaud cjui vers l'Aimé M'attirant malgré moi me fait souffrir sans trêve? Est-ce un mal que la chair? Est-ce un mal que le rêve? L'amour illégitime et même criminel.
N'est-il pas toujours pur quand il est éternel ?
Ah ! vos cris d'autrefois ont fait trembler vos lèvres 1 Un démon renaissant vous a soufflé ces fièvres !
MADELEINE Pitié !
Rien ne vous change, ô femme, et le péché Comme un serpent subtil en vous était caché ; Oui, c'est de volupté que rougit votre joue Et le passé remonte en vous comme la boue D'un fleuve, limoneux et sombre, aux flots grondeurs. Qu'un orage a battu jusqu'en ses profondeurs !
MADELEINE
Je n'ai pu me dompter, maître ; est-ce que la source Peut soudain s'arrêter d'elle-même en sa course? Mon amour est le seul que nul n'a consolé. Si je ne vous aimais, vous aurais-je appelé ?
Je pardonne aux erreurs d'une chair trop vivante, Mais ce beau sentiment, dont votre orgueil se vante, Devrait demeurer chaste en étant infini ! Vous avez joint les mains, votre voix m'a béni, Mais puisque votre ardeur frémissante s'oublie Jusqu'à ressusciter une impure folie, Puisque sous la prière éclose un jour en vous, Palpitaient des désirs mystérieux et fous, Je pars, en vous laissant toute seule à vos rêves !
MADELEINE
Grâce !
Vos repentirs plaintifs, heures trop brèves. Ne me toucheront plus, hélas ! par leurs accents Où chante le délire, où triomphent les sens !
MADELEINE
Pardon 1
LE CMRIST
Ma destinée est ailleurs, ma pensée Par vos déportements terrestres est blessée Et je dois m'en aller, dédaigneux, loin du mal, Dans le chemin désert qui monte à l'idéal ! Adieu !
^L\DELE1NE
Ne fuvez pas ! Je suis votre servante 1 \'otre départ cruel me navre et m'épouvante! Oui, je suis une femme odieuse, je suis Le parfum vénéneux et doux, la fleur des nuits ! Mais plutôt que vous perdre à jamais, divin maître, J'aimerais mieux mourir à vos pieds; je veux être Docile, car la femme est parfois un enfant Dont la faiblesse aspire à ce qu'on lui défend ; Eh bien! je deviendrai plus soumise et meilleure. Je laisserai mes pleurs couler, j'attendrai l'heure Où mes honteux désirs en douleurs convertis Quitteront pour jamais mes sens anéantis. je tremble à s'os genoux, suppliante et brisée ; \'otre sainte bonté m'entend, votre pensée Doit habiter en moi pour toujours et je veux, Epurant ma tendresse et dominant mes vœux. Ne connaître de vous qu'un être de lumière Oui me revêtira de ma candeur première !
LK CHRIS r
A votre désespoir puis-je obéir sans peur ?
Ou bien me cachez-vous sous un voile trompeur
Les espoirs innomés qui brûlent une amante ?
^L\I)ELI•;l^•E
Ne croyez pas, Jésus tant aimé, que je mente, Car mon amour charnel doit cire enfin dompté Et mon égarement a soif de vérité !
Femme, vous sentez-vous résolue à me suivre, A tuer le désir qui parfois vous enivre, A marcher avec moi dans le chemin sacré, A servir humblement mon Dieu?
MADELEINE
Je vous suivrai 1
Abandonnerez-vous vos faiblesses de femme, Vos hymens fugitifs et votre luxe infâme? Acceptant d'être chaste avec un cœur navré, Fuirez-vous le bonheur impur ?
^L\DELEI\E
Je le fuirai I
Dédaignant à jamais les voluptés des autres Marcherez-vous sans peur à côté des Apôtres , Fière d'un repentir cuisant, l'esprit muré Dans un recueillement divin?
MADELEINE
Je souffrirai !
Servirez-vous mon rêve et ma tâche sublime? Croirez-vous au tombeau rédempteur, morne abîme D'où s'envole, ébloui, l'esprit régénéré Pour monter librement vers l'azur?
MADELEINE
J'y croirai !
Déjà votre parole où chante la victoire
Dissipe lentement tout mon rêve illusoire 1 Un amour naît en moi, chaste mais exalté, Non moins délicieux que mon impureté 1
Choisissez-moi pour guide, acceptez-moi pour maître La lumière céleste en vous vient d'apparaître ; Prête pour la douleur et pour le repentir, Venez ! Si vous pleurez quand il faudra partir, \'ous verrez que vos pleurs, âme d'abord brisée, Vous deviendront plus doux qu'aux muguets la rosée.
MADELEINE
Ma tendresse se plie à votre douce voix Comme au souffle du vent obéissent les bois ; Oui, je vous suis, l'esprit illuminé, ravie Si je cours à la mort !
Vous courez à la vie !
{Rideau.
'fi