LE SPIRITUEL ET LA CHARITÉ
ANDttîEUX, LE DUC, MICMAUD, rJIARDKVKl.
ANDPJKUX.
La charité est le fond même de l'homme^ le développement de ce fond est sa destination eBsenilellc. En conséquence, la race la plus apte h s'humaniser, la race blanche, fut appelée à créer sa civilisation propi'e sur une partie réservée de notre globe, nou* veau mondé de l'anliqulié, et Rome y forme une ngglomératioù pacifique de peuples* chose inotiie sur la terre. Cependant les deux sont renouvelés par
ranéanlissement des dieux visibles devant la majesté du Dieu unique, esprit abstrait de la matière, éternel abstrait du périssable, infini abstrait du fini; en même temps notre faculté sympathique s'abstrait des égoïsmes de la famille, de la cité, de la patrie pour s'élever à la notion de la fraternité universelle. Alors Jésus-Christ se communique à la race élue et revêt le sacerdoce de la charité.
11 tourne Tamour vers le Père commun en qui des frères ennemis doivent apprendre à s'entr'aimer; il leur propose le ciel parce qu'ils ne peuvent encore posséder la terre fraternellement ; il les sollicite aux joies de l'esprit parce qu'ils ne savent pas encore jouir des plaisirs du corps sans souillure ; pourtant le jour viendra oii les hommes sentiront qu'il y a de chacun d'eux à tous et de tous à chacun une obligation, une sympathie, l'échange d'une même vie, et c'est dans leurs semblables qu'ils aimeront à aimer Dieu ; le jour viendra oii ils s'attacheront à la terre comme à un magnifique héritage qu'ils s'appropriront selon l'équité et la concorde ; le jour viendra où ils se seront assez purifiés pour goûler dans les joies des sens la grâce qui perfectionne les sentiments les plus élevés.
Le Maître dispense les choses selon les temps, sans qu'il y ait lieu à l'accuser de n'avoir pas prévu ce qui était prématuré. Depuis dix-huit siècles que Jésus a fait son Évangile, l'humanité a fait le sien ; ces deux évangiles se complètent comme le grain de sénevé et la plante qui en sort ; nous ne les séparons pas^ et puisque depuis dix-huit siècles la
charité a passé par une série d'évolutions qui en ont graduellement produit les conséquences et Tout gra* duellcment élargie, le nouvel ordre social est contenu dans le chrisUanisme.
Le Christ dit :
« AiMEz-vous LES UNS LES AUTRES, » c'csl la parolc diviue qui doit s'accomplir de plus en plus ;
c Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ^ » c'est le décret instrumental de la parole divine ;
Tout est dans ces deux paroles, le deuxième âge de r humanité commence. Voici le monde divisé en deux sociétés, la société de Dieu et la société de César. Cette division originaire est un progrès sur Tunité brutale de Tordre antique ; mais le règne de la charité ne sera établi que lorsque la société spirituelle et la société temporelle se seront réconciliées dans Funité morale d'un ordre nouveau. Or, telle est la conclusion des procédés alternatifs de chacune de ces deux sociétés, vous n'en douterez pas si vous observez avec nous les quatre époques dont l'âge chrétien se compose.
Le spirituel se sépare del état social antique et s'institue ; c'est l'époque de formation du christianisme; Le spirituel se combine avec le temporel, c'est l'époque organique du moyen âge, durant laquelle le principe moral, implanté dans la société sacrée, agit sur la société profane par voie d'antagonisme, selon ce décret : c Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César; »
Ensuite le temporel destitue le spirituel et s'in-
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slilue ; le princiiic moral s'implante dans la société profane pour agir sur la société sacrée par vdîe d'antagonisme, le décret est retourné contre l'Église par le monde, c'est Tépoque de la réforme ;
Enfin le temporel et le spirituel s'associent sous l'inspiration de la parole divine, « aim£z-vous les UNS les autres, Ti quî prédomine après dix-huit sîèdes; c'est l'époque organique définitive, le Chrisiiànisiue se constitue.
LE DUC
Cdiiràge ! Montrez que les trois premières époques feôndiiiscnt ft la quatrième, et tout sera bien.
MICHAUt);
Sui* VOë quatre époques je tous ett passé tiDis, pas dàvâiitâgé.
ANDRIEUX
Il n'y en a pas une de trop; les quatre époques s'enchaînent^ et vous jugeres mieux de leur liaison sur une seconde énumération plus brève :
L'Eglise se sépare du mbnde et se pose ; L'Église se réunit et se superpose au monde ; Le monde se sépare de l'Église et la dépose ; L'Église et le monde composent et la charité triomphe.
MICËAUD.
Le quatrdi» est joli, il il'y manque que des Mrhes. . . RéJ)étlPÉ-un pièu Votre quâlfàiri.
ANbttifeûx.
Puisque ce Quatrain Voiià aniuse, hibri cher Moii- %\%x\\\ te Voici en d'àutbès teriiifes \
La thèse est dans i'Ëglis3, l'antithèse dans le monde ; De la soumission du monde jl l'Église résulte une prëiiiiëré synthèse } L'analyse intervient, une seconde fois l'antithèse et la thèse se disjoignent.
Mais pour se réimîr dans une synthèse définitive.
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MIÇHAUP.
Laissons le badio^g^. Toutes vojS classificalioqft sont fort bien inteatioanées, inais il est écrit que le spirituel et le temporal seront séparés, je ne sors pas du te^te.
LE DUC
Pourquoi vous attacher à la parole qui divise plutôt qu'à la parole qui relie, n'est-ce pas la parole souveraine?
ANDRIEUX
Au fond, le spirituel et le temporel, ce sont la théorie chrétienne et la pratique païenne, qui commencent par se distinguer. — Ensuite la théorie maîtrise la pratique et la modifie, c'est le catholicisme; mais la pratique, en raison même de ses modifications, critique la théorie régnante et se fait ses théories à soi-même, c'est la réforme. Nous n'en resterons pas là : ou la pratique s'arrangera de ses théories et laissera dépérir la théorie chrétienne...
CHARDEVEL.
Yoilà ma quatrième époque à moi.
ANDRIEUX
Ou la théorie cléricale et la pratique laïque avec ses théories propres se combineront gràcç à un développement de la chai'ité qui embrassera tous les modes de l'énergie humaine, et voilà la quatrième époque, fin, but et dénouement des trois éj)oques antérieures.
MICHAUD
C'est de l'histoire systématique... il vous faudra
(le volumiueux discours pour passer en revue les évolutions de votre principe moral.
ANDRIEUX
Ces évolutions s'accomplissent à chaque époque par deux personnages — deux et pas moins, parce que les deux sociétés concourent — qui font véritablement suite aux apôlres; nous nous bornerons à étudier la série des quatre couples qui correspond à la série dos quatre époques.
MICHAUD
Quatre couples ? vous les avez donc inventés tout exprès ?
ANDRIEUX
Chaque couple se compose d'un empereur qui rej)résente le temporel et d'un réformateur qui représente le spirituel; leur collaboration amplifie le développement social qui serait incomplet sans le progrès simultané de la théorie et de la pratique ; c'est par ces quatre couples que, depuis Tère de la fond-» lion, la volonté du Christ se révèle et s'exécute.
MICHAUD
Nommez les donc tout de suite vos quatre couples... à moins que vous ne préfériez nous ménager d'agréables surprises... Et Monsieur Chardevel ne dit rien de tout cela ?
CHARDEVEL.
AndrieuX; je briserai votre système en vous faisant toucher au doigt et à l'œil la solution de continuité des évolutions de votre principe; marchez, je sais où vous arrêter.
ANDRIEUX
Messieurs, on Ta très-bien dit, la charité eut la vertu de détruire la cité fondée sur les privilèges de la force, et ne se proposa d'abord aucune réorganisation ; le monde ancien finit , ou ne sait si un monde nouveau commencera, tant il y a dans les âmes d'impétuosité vers le royaume des cieuxl Cependant les fidèles se multiplient au milieu des persécutions ; une société, qui a les martyrs pour ancêtres et les églises pour gouvernement, se forme dans la société païenne; au bout de trois siècles elle remplit Tempire; alors Constantin et Atbanase...
MICHAUD
Ab ! voilà votre premier couple... J en tiens un... Hé bien ! votre système n'ira pas loin. Est-ce que la cbarité cbrétienne s'est développée par un Constantin qui n'eut les vertus privées ni d'un Trajan ni d'un Antonin ni d'un Marc-Aurèle, qui mourut chargé de crimes, et qui ne fut canonisé par l'Église que pour l'avoir servie par la violence, corrompue par la puissance et la richesse !
CHARDEVEL.
Vrai bronze que T Église a coulé dans le moule de ses légendes.
ANDRIEUX
Je ne fais point de panégyrique, Monsieur Michaud; je prends les serviteurs du Christ dans leur grandeur mêlée. Constantin n'est ni un sage cherchant la vérité pour elle-même ni un naïf enthousiaste des vertus évangéliques; il est de la race de ces génies
politiques qui reconuaisseot la vérité à ce signe qu'elle devient une force, qui <is3oeieQt une fortune encore incertaine à une puissance ayaq( encore bçsQin de secours, qui donnent des cher:» à des partis m^c% vigoureux pour tes soutenir, et qui partagent \q ^qccès avec eux, Il est de ces hauts Césars, et non dç ceux qui ne savent poiqt discerner ce qui tombe de CQ qui se lève* Av^nt et après lui, Dioctétien et JiuUen tentèrent de sauver l'empire, celui-là p?ir l'extermination des chrétiens, c'est-à-dire de Téléinent vivace, celui-ci par une restauration du paga^ nisme, c'est-à-dire de la religion morte; lui, il vit ce qu'il y avait à faire ; il fit pour les chrétiens ce que les Césars héréditaires avaient fait pour les plébéiens , les Césars électifs pour les peuples vaincus, (^e fut à radoptioQ de cette société rajeunie par wm croyance épurée qu'il lia ^9 plans d@ eonservatioii de la chose roQiaine et ses d^^sseins personnels ; il crut à ce qui donnait la vietQire. ]Me le louons pas d'avoir spolié le cuite ancien de sa liberté, de ses temples, de ses biens, qnoique ces règles de tolérance soient encore bien récentes; niais pardonnons à rÉglise d'avoir accepté de lui pue liberté qu'elle ne pouvait alors devoir qu'à iin maître. Certes, la pureté de l'idéal chrétien fut altérée, du jour oU cette foi qui, du fond des sanctuaires et des thébaïdes,
avait lep ye«:^ tournés vers la pité céleste, s'assit en çQDi|uérante snr le sol et triompha dans une Bonie Qouvelle marqnée de la croix ; mais cet idéal ne ponvait être exclusiveotent nn objet de cpntemplation mystique, il avait à se réaliser au risqua 4e déçboir,
et ConstaatiQ a moins mérité du genre bumain poup avoir fondé un empire qui dur^ mille ws que pouF avoir mi3 la société chrétienne en possei^siou de la terre et en avoir fait pénétrer les principes dans lu législation. Cependant il gardait le titre de Pontifex maximus et se mêlait de théologie ; éternelle ambition des Césars qui jalousent toute autorité quMls sentent supérieure h la leur, qui veulent que Dieu ne soit qu'avec eux. Mais la foi nouvelle avait une autre destinée que de remplacer le paganisme dans rofiice de religion publique ; chargée de régénérer le monde, elle demeurait à la merci du despotisme impérial, si elle ne trouvait en elle-même la force de vaincre César, le dernier des dieux païens. Constantin avait fait une partie de Tœuvre du quatrième siècle^ Atbanase fit le reste.
MICHAUD
Atbanase...
CHAKDEYKL.
Qu'est-ce? Aurie2;-vous aussi des griefe contre cette autre moitié du couple ?
ANDRIEUX
A Theure oh ConstantiUi fidèle à la tradition ro« roaine, voulait un christianisme selon Çé^ar, Arius, fidèle à la tradition hellénique, voulait un cbris-^ tianisme selon Platon, D'après sa doctrine, Tinfini ne pouvait communiquer avec le fini sans se dégrader ; le Christ était le médiateur obligé, il ne participait doac pas de la divinité, il n'était qu'une créature qui reliait insuffisamment Tbomme et Dieu, I4 religipu o'e)^i§t9it pas encore. Mais, grâce k la prédicatioq de
rÉvangile^ Tamour pour Dieu et la foi à Tamour de Dieu pour nous n'avaient cessé de s*exalter, l'enthousiasme était surexcité par la victoire de la croix; la chrétienté crut avoir été visitée de Dieu même, et le dogme du verbe éternel fait chair, controversé depuis longtemps, fut décrété par le concile de Nicée sous l'inspiration d'Athanase. Arius ne fut pas ému de ce vif désir de l'homme d'entrer en familiarité avec le Divin ; il repoussa le dogme de l'incarnation comme une dérogation à la théorie de l'école sur l'incommunicabilité de l'essence suprême; il se défendit de cet élan sympathique qui humanisait le spi* ritualisme. Quoiqu'on l'ait pris quelquefois pour un novateur, il était le représentant arriéré du chris^ tianisme philosophique; le novateur véritable, le réformateur, c'était Athanase, qui christianisa la philosophie et consomma la transformation du platonisme : le Logos se faisant chair pour notre salut par un miracle de charité. Une nouvelle alliance de Dieu et de l'homme était consacrée, puisque la divinité descendait jusqu'à la nature humaine et que l'humanité montait jusqu'à l'Esprit divin ; l'excès de la métaphysique contemporaine était corrigé, puisque le ciel s'abaissait jusqu'à la terre et que la terre s'élevait jusqu'au ciel; l'infini s'était manifesté sous la forme du fini, la religion était faite. Le symbole de Nicée est le labarum qui décida la victoire de la foi nouvelle sur les deux dernières expressions de la société antique. César et Platon. Constantin avait pensé que ce symbole lui servirait à discipliner les dissidences des chrétiens et serait
entre ses mains un instrument d'unité ; il n*en avait pas deviné les hautes conséquences. Selon le christianisme arien, FËglise devait se renrermer dans la sphère spirituelle , à l'exemple du Dieu qui ne communiquait point avec les choses périssables, au proGt des puissances temporelles ; mais la foi à Dieu Tait homme autorisait d'autres ambitions, imposait d'autres devoirs ; l'Église avait mission de Taire une application sociale de la charité et qualité pour se subordonner tous les pouvoirs. 11 y parut bien à l'attitude d'Athanase. C'est dans Athanase que commence la lignée de ces pon lires qui tiennent tête aux empereurs; il lutta quarante ans contre la complicité du césarisme et de l'arianisme, organisant sans rel&che le parti de l'orthodoxie, tantôt poussant en avant ses légions de moines de l'Egypte ou se réfugiant avec eux au désert, tantôt passant en Occident et négociant avec les évoques de Rome ; politique autant que docteur, et véritablement alors le chef de l'Eglise qu'il avait trouvée protégée, qu'il éleva au-dessus de ses protecteurs.
En résumé, il y a dans le quatrième siècle une évolution de la charité ; Constantin assimile le christianisme à la société antique, Athanase fait décréter le dogme du Yerbe s'assimilant l'humanité : une foi s'incarnant dans le monde , Dieu se faisant chair dans Khomme, c'est le même fait sous deux aspects. Le progrès théorique du christianisme est l'expression de son progrès pratique; heureuse coïncidence qui érige l'autorité morale en face de la force brutale. EnGn, en même
ej4ps quç le dagoie de riqcarAatiQn, oo proclame le
dogma de Ig Trinité divipe, k laquelle çorrespaad la rinité bumaioe, base eqcore inaperçue de rorgapisatioD SQciale future.
MICHAU0
Moi, je n'admets pas que la religion ne date que du concile de Nicée, je ne l'admets pas.
Que voulez-vous dire, s'il vous plaît?
CHARDEVEL.
Ce qu'il veut dire? Attendez... Il n'est pas moins l'ennemi d'Athanase que l'ennemi de Constantin... Monsieur, vous ne croyez pas à la divinité de Jésus ! Voilà votre secret. Avouez, avouez que vous dissimulez sous votre faste d'orthodoxie une hérésie qui a failli empêcher le christianisme de naître, qui a concouru à le ruiner... Vous êtes arien.
MICHAUD
Pour Arien, je ne le suis pas.
CHARDEVEL.
Réponse ambiguë ! Arien vous ne l'êtes pas, mais vous êtes socinien, toujours hérétique. L'arianisme est le dernier mot du platonisme de l'église grecque; le socinianisme, expression théologlquo de I9 renaissance, est le premier mot du platonisme de l'Italie n)oderne; le Christ n'atteint à son apogée qu'entre ces deux doctrines qui, à douze siècles d'intervalle, en sont comme le levant et le couchant, et vous avez à choisir d'être un hérétique de l'aurore ou un hérétique du déclin.
MICHAUD
Je né (connais ni Sociii ni Ârius, mais je sais que le dogme de rincarnation est l'œuvre de l'Église.
LK DUC
De grâcej est-ce que l'Église n'avait pas le devoir de fort4fier la révélation ? Si ce dogme n'a prévalu qu'au quatrième siècle, c'est que l'homme avait besoin d^avoir appris à aimer pour croire à c^t autour tfui nous introduisait dans la famille divine I
Et c'est ainsi qu'on a gflté la simplicité de notre christianisme primilir.
LEDUC
Vos simplifications me font frémir^ vdus détruisez ce que vous voulez conserver*
MICHAUD
Il ine serait agréable d'être un conservateur de toiltes pièces, Monsicmr le Duc ; mais ce dogme n'é* tàitqu'unti recrudescence de l'anthropomorphisme, et la pure lumière du mottothéisme fut voilée par le mystère des trois personnes^ Je veux bien qu'il y ait eti Dieu et dans l'homme créé à son image trois facultés^ rintelligence, la puissance, l'amour — le savoir, le pouvoir, le vouloir -^ dont les trois personnes sont les symboles; mais quant aux trois hypdstases. . <
LE DUC
Nous reprendrons ce sujets mon cher Monsieur, je ne vetiÉ pas désespérer de vouS;.
chârdevêl.
Quoi qtril en soit^ vous ne croyez pins (i k divinité
du Christ, je ne crois qu'à son humanité ; heureuse connivence entre un libre penseur et un rigide satellite de la foi de ses pères I
MICHAUD
Allez, je me sens chrétien des pieds à la tête par mon horreur du panthéisme. Mais veuillez poursuivre, Monsieur Andrieux, et puisque, selon vous, ce dogme donnait une portée sociale à la charité, dites-nous pourquoi T Église ne put l'appliquer dans le monde romain.
ANDRIEUX
Ce monde résista, tant il était pénétré du paganisme, et il s'y fit deux parts. A Constantinople, r Église fut réduite à s'incliner devant le droit d^ainesse de César ; vous savez la destinée de cet empire d'Orient où le despotisme énerva la religion et la société. Quant à l'Occident, il fut abandonné à deux cohéritiers, les Barbares et l'Église. Les Barbares, à l'exception des hordes d'Attila, appartiennent à la famille indo-européenne dont ils complètent l'élection pour l'établissement du christianisme ; événement immense. Messieurs, que ce contingent de l'humanité supérieure qui se précipite au-devant du l>aptéme de l'esprit et apporte le baptême de la chair; ils infusent un sang nouveau dans les populations tout en ruinant la civilisation païenne, et sont la force active. L'Église est la pensée, et, comme tout ce qui tombe est antique et que tout ce qui s'élève est nouveau, elle est l'atnée dans ce monde qui surgit des débris de l'empire et des établissements de a barbarie. Elle est l'image de Rome, en même temps
que la personnification de Tautorité religieuse; par elle, la fonction civilisatrice est irrévocablement dévolue aux éléments divers de la race blanche, amalgamés entre eux, et elle institue la société chrétienne en vertu d'un pacte des vaincus et des vainqueurs, des initiateurs et des initiés, des races latines et des races germaniques, dont le pacte du Pape et de TEmpereur fut Fexpressiou suprême. Telle est la première forme de l'association des peuples modernes; cette organisation, commencée par Gharlemagne, s'achève par Grégoire VII.
MIOHAUD.
Voyons; qu'y a-t-il de sérieux dans vos arrangements? Vous faites à votre gré un couple de Constantin et d'Athanase qui sont contemporains; un couple de Gharlemagne et de Grégoire VII qui sont à trois siècles de distance, est-ce raisonnable?
LE DUC
L'un asseoit la base de la cité de Dieu au moyen âge, l'autre en pose le faite; il y a un intervalle nécessaire entre le réformateur et l'empereur.
MIOHAUD.
Je regorge d'objections contre cette époque synthétique. Gommençons par l'empereur. A considérer le profit que la cause de l'ordre tire aujourd'hui de l'Église catholique, nous sommes forcés d'applaudir aux libéralités territoriales de Gharlemagne; mais sa donation ne fut-elle pas un encouragement funeste aux prétentions du Saint-Siège? Mais le sacrifice des Lombards à la sécurité de Rome ne fit-il pas périr l'unité de l'Italie avec la puissance qui se disposait à l'établir?
ANDRIEtX.
Regardotis de plus haut. La itiission dé Châfleiua^ gue êSt de tecoustîtiier raggloinération de Teflipife roiHàin sous la croix, en la propageant d'une part dans la Saxe, la Bohême, la Pannônîe, la Hongrie, la région slave comprise entre l'Elbe, la Baltique et la Vistule, d'autre part, au-delà des Pyrénées, dans le bassin de l'Ebre dont un jour les populations se ligueront avec les Castillans pour chasser les Maures. La France est l'instrument de sies desseins ; rt)rgflhi= sation Hfançaîse^ telle qu'elle existait alors, se trafts^* porte partout où il portait ses armes, et fut le point de départ commun du développement de ces nations diverses. Mais il sentit qu'il leur fallait un lien, uii oracle, un tribunal, et que, sans la prééminence d'un pouvoir religieux, le système qu*il fondait n'aurait pas de durée ; en conséquence^ il attribua le premier rang à l'autorité tnorale cl ne revendiqua pour la force que le seconde C'est un ordre de dioses nouveau qui commence en s'établissaut sur le renversement des termes de Tordre antérieur. Veuillez donfc considérer, je vous prie, que la pierre attgulaire de son édifice, c'est Rome, et s'il est vrai qu'à celte heure l'Italie ait à ètt souffrir dans sa lé^ gitime ambition de l'unité, sa division a été pour elle roccaslou du seul développement des temps mo-^ dcrnes qui soit comparable à l'efflorescence des anciennes républiques de la Grèce. Ce que ConstantîU, le dernier des césars païens, avait fait pour le chris* tianishié, Charles, le premier des césars barbares, le fait pour l'Église dont il assùi'e l'indépen^
(lance et à laquelle il s'appuie. Mais Constantin avait entendu que rOccident ne fût plus qu'un appendice de rOrient, que l'Église obéît à César; pour lui, il assigne à l'Occident une destinée propre, il lui rend la double initiative d'un pouvoir spirituel libre et d'un pouvoir temporel dont la majesté n'admet pas de prééminence. Dès ce moment, l'antiquité païenne finit, la chnHienté orientale n'a plus que le rôle inférieur d'un bas-empire, d'une basse-église ; c'est dans la chrétienté occidentale que la civilisation du passé se transformera en civilisation de l'avenir. C'est pourquoi Charlemagne a sa physionomie à part entre tous les empereurs ; la fin providentielle de riuvasion des Barbares se manifeste par lui; il s'incline devant ce qu'il protège ; grand homme de guerre, grand politique, c'est un empereur-pape par sa magnanimité. Ainsi se retrouve tantôt dans l'empereur, tantôt dans le réformateur, l'unité d'inspiration qui manquait à une société divisée.
MICHAUD
Je ne lui pardonne pas d'avoir placé si haut une église qui avait déjà trop bien réussi à asservir les autres églises, ses sœurs et ses égales. Voulez vous donc justifier l'usurpation de tous les pouvoirs et l'accaparement des biens terrestres? Glorifiez-voMS l'éveque de Rome qui commence par se nommer le successeur des apôtres, qui finit par se proclamer le vicaire de Dieu? Jésus-Christ vécut humblement pour expirer sur une croix; trouvez-vous bon que le serviteur écrase les princes de son orgueil? Y at-ilen tout cela l'ombre de charité? Rome a livré
les corps à uu empereur afin de se faire livrer les âmes; il lui Tallait un glaive temporel pour fortifier son glaive spirituel, sauf à tenter de s'emparer des deux. Dans ce long duol du moyen âge, mes vœux sont pour l'empire vaincu par l'Église*
CHARDEVEL.
Et vous aussi vous pleurez sur ce pauvre Holopherne si méchamment mis à mon par Judith.
MICHAUD
El j'ajoute qu'on ne peut nommer organique une époque dans laquelle il y a tant de hauts et de bas. Au dixième siècle, l'Eglise tombe dans la féodalité et devient un fief de la maison de Tusculum et la proie des courtisanes; elle ne sort de ce cloaque que pour passer sous le joug de l'empire dont elle s'affranchit pour retomber dans les nationalités au quatorzième siècle, et, après ses soixante-dix ans de la captivité d'Avignon, il lui faut subir la sourde rébellion des conciles, ces parlements de la cour pontificale, et les troubles de ce long schisme qui déjà annonce la réforme ; elle est punie par toutes ces résistances de s'être mise en contradiction avec l'Évangile. Ses services ne sont que des accidents dans une situation générale qu'il faut déplorer. Qu'on loue tant qu'on voudra le génie et l'intrépidité de Grégoire VII, je lui dis avec Pierre Damien, son pieux contemporain : « Sancte Satanasl » Pardon, Monsieur le duc, je vous offense dans votre vénération pour le grand-prêtre des grands-prêtres I
Ce n'est pas moi que vous offensez, c'est l'équité.
Le Christ nous avaît-îl donné une loi pour qu'elle demeurât sans effet, et que serait-il advenu sans la solide organisation et la politique militante de TEglise? Grand Dieu I où en serions-nous si le spirituel n'avait hardiment entrepris sur le temporel ? Là où le temporel est le maître, la civilisation s'abaisse ; elle ne s'élève que là où la théocratie remporte une victoire dont vous aimez les fruits tout en détestant la compétition. La supériorité de l'Europe occidentale provient uniquement de ce que le grand combat de la société de Dieu contre la société de César s'est livré dans son sein. Eh I quoi I les empereurs d'Allemagne rêvaient de reconstituer le vieil empire romain, de bâtir une monarchie universelle où Tindépendance des nations aurait été ensevelie , d'avilir l'Eglise, l'épouse du Christ, jusqu'à en faire leur servante, de courber le monde sous leur pouvoir sans contrôle, et vous supposez que le monde y eût gagné? Heureusement l'ambition de l'empire romain était aussi dans la Papauté. Trois siècles après Charlemagne, un moine, le fils d'un charpentier, sort du couvent avec le ferme dessein de constituer la suzeraineté de l'esprit et le vasselage de toutes les royautés, de réaliser l'Evangile sur la terre; il résume tous les efforts de ses devanciers et demeure l'inspirateur de ses successeurs, et il n'y a de véritable empire romain que l'empire spirituel de Rome. Hildebrand a la patience de régner sous le nom de quatre papes avant de régner sous son nom ; il oppose sa démocratie de moines aux évêques des races féodales; il régénère l'Eglise corrompue par le con-
tacl avec un inonde sensuel^ sanguinaire, spoliateur ; il lutte secrètement ou à ciel ouvert contre les rois de France et les empereurs d'Allemagne en s'attribuant le droit d'ôter et de donner les couronnes ; ô l'effroyable scandale ! Faites-lui ^donc un crime d'avoir recours à la force pour dompter la force qui se riait de la douceur comme d'une impuissance ! Personne, personne ne bénit plus que moi la main de Dieu qui conduisit la colombe évangélique dans l'aire sanglante de l'aigle romaine; mais elle aussi, il fallait bien qu'elle eût quelquefois les serres et le bec de l'aigle à faire pâlir les oppresseurs d'épouvante, à moins que les tyrans ne soient innocents quand ils ont un pape pour adversaire! Et qu'était-ce donc qu'un pape alors, si ce n'est le père commun, le pasteur des peuples, et vous auriez voulu qu'Hildebrand, voyant le troupeau sous la dent des loups, ne leur eût pas lancé ses chiens fidèles, qu'il n'eût pas prononcé leur extermination ? Hélas ! comme il le dit lui-même, il se fit un bras de fer contre un siècle de fer; l'âme restait tendre et douce; elle eut la charité qui se dévoue jusqu'à se contenir dans la justice, qui frappe pour sauver le monde, qui terrasse devant les tables de la loi, mais qui gémit de l'immolation des coupables et s'immole soi-même en silence. Ne meurt-il pas à la peine, en exil, dans la solitude? Cei)endant ses grands desseins s'exécutent après sa mort. Les empereurs mettent pied à terre pour tenir l'étrier et la bride de la monture pacifique du pontife ; les foudres du Vatican tiennent les princes dans !c respect, et les combattants de
'Europe courent en Asie pour reconquérir le Sainl- Sépulcre, pour arrêter les progrès de l'islamisme, pour attester la fraternité des nations chrétiennes en communiant sous tous les drapeaux et dans toutes les langues devant le tombeau délivré du Christ! Allez, mon cher Monsieur, si vous admettez que Charlcmagne ait été un empereur- pape, pcrmcUcz à Grégoire VII d'avoir élé un pape-empereur. Hildebrand est le premier parmi les Césars du spirituel, comme Charles est le premier parmi les évoques du dehors; à eux deux, par la puissance de leur charité, ils ont fondé et érigé l'Europe moderne qui ne périra plus. Grâce à eux, l'Eglise a accompli la parole du Sauveur; elle n*a dominé les peuples que pour préparer leur aflranchissement ; et le monde, voyant au-dessus des trônes un vieillard qui ne porte ni glaive ni sceptre, qui règne par la parole, gouverne au nom de Dieu et appelle les hommes à s'entr'aimer, le monde s'est habitué à placer au-dessus de tous les pouvoirs le pouvoir moral; voilà l'héritage immortel que la cité du moyen âge a légué aux peuples !
MICHAUD
Combien je remercie Dieu de n'être pas né dans ce fameux onzième siècle !
LE DUC
Siècle lamentable, mais à jamais fameux par Thérojsme de l'amour, de l'enthousiasme, de la foi! Le Christ était remonté aux cieux,nous voulûmes le ramener parmi nous ; c'est alors que s'établit définitivement le dogme de la présence réelle. Ce n'est
point assez que le sacrifice du Sauveur nous soit rappelé par des symboles; nous voulons qu'à la voix du prêtre il redescende sur chaque autel, comme sur un autre Golgotha , qu'il soit tout entier dans le vin et dans le pain qui changent de nature en gardant leurs apparences; c'est de son propre sang, c'est de sa propre chair que nous nous repaissons afin de nous approprier sa vie ; nous voulons nous identifler avec lui, nous voulons qu'il s'identifie avec nous. La théorie du Verbe incarné passe heureusement à l'état de pratique, tandis que le principe de la charité reçoit une première application sociale. En même lemps le culte de la Vierge-Mère fait des progrès qui sont un signe de l'élévation de la condilion des femmes, de radoucissement de la brutalité mâle; Marie trône au ciel, comme la femme revêtue du soleil et couronnée cC étoiles^ afin d'épancher sur les douleurs de la terre une miséricorde maternelle. Enfin la formule de la Trinité se perfectionne. Selon le symbole de Nicée, le Père, c'est l'être en lui-même, le Fils, c'est Têlre se manifestant par le Verbe, le Saint-Esprit qui procède à la fois du Père et du Fils, c'est l'être communiquant la vie ; c'est alors quelles fonctions longtemps indéterminées de la troisième personne apparaissent comme celles d'uu lien, de la charité, de l'amour. Cette doctrine a prévalu, quoiqu'elle se soit produite au milieu d'hérésies qui annonçaient le détrônement du Fils, l'avènement du Saint-Esprit, un évangile éternel, le règne de l'ajnour; pressentiments désordonnés d'une transformation du christianisme. L'amour à sa personnifica-
tion dans la Trinité entre la puissance et Tintelligence ; le précepte de la charité est écrit dans la déPinition de Dieu, il ne périra plus.
CIÏARDEVEL.
Les ariens ne comprennent pias cette poésie; nous qui ne croyons à rien, nous coittpi*ettons tout.
MICHAUD
Faut-il donc que nous retournions au moyen ûge ?
Il y a un malentendu entre nous. Je glorifie h rôle de l'Église, je ne place pas l'idéal de là société dans cette époque pleine de misères, de sang, de rapines, chargée de toutes les souillures de l'antiquité et dé la barbarie ; l'Église elle-même ne parvient pas toujours à s'en distinguer, elle eu est le cœur, et elle en partage souvent les duretés et l'arrogance. Son zèle pour le bien se témoigne surtout par son agression du mal ; sa charité s'arme du glaive et du feu dans celte vie et dans l'autre ; son despotisme spirituel se tend à l'excès pour rivaliser avec le despotisme temporel ; elle se constitue en monarchie absolue eu Tace des royautés absolues ; le pape usurpe sur le Christ en se faisant adorer comme l'Homme-Dieu visible, et le moment arrive où, après avoir contraint le monde à se modifier, l'Église semble se replier sur elle-même. Sa science est fixée par saint Thomas d'Â.quin, et je ne sais quelle défaillance l'atteint sous la pourpre ; après avoir tourné si longtemps ses propres aspirations et celles des peuples vers le ciel, afin de vaincre les puissances de là terre, elle est comme empêchée de trouver un langage pour l'humanité qui
se cherche une voie sur celte terre baignée de tant de larmes; el!e no sait plus que pratiquer la petite charité, cile met la grande sous le boisseau. Que se passe-t-il donc alors? Là où il n'y avait qu'une multitude de clans, il se forme des nations ; les corps rassemblent leurs membres épars; les morcellements du territoire cèdent à une force secrète qui organise les grands royaumes ; et Rome, après avoir péniblement régné sur la division, a plus de peine à régner sur des peuples forls, sur des princes puissants. Oiii. ce passage de T Europe de l'état féodal à l'état do nationalité exigeait de la part de l'Église un effort nouveau ; après avoir formé, maintenu, moralisé une vaste agglomération de peuplades chrétiennes, il lui fallait former la sociale des nations, et elle est comme épuisée de sa vertu surnaturelle ; l'heure d'une crise approche. Mais qu'ai-je fait? Je me suis laissé entraîner... Audi ieux , je vous prie de m'excuser d'avoir retenu si longtemps la parole; voyons, parleznous de Grégoire VII.
CHAKDEVEL.
Ce cher duc s'imagine avoir laissé quelque chose à dire sur un sujet oii son âme déborde jusqu'il l'indulgence, et s'arrête au moment de la justice !
AN'DKIEUX.
Tout a été dit, passons à hi Iroisicme époque.