‹ Le ChristChapitre 9 sur 27 · CRITIQUE DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA CHARITÉ

CHARDEVEL, LE DUC, MICHAID, ANDRIEUX.

CfiAkDEVEL.

L'objet de ce dialogue est de reconiiiiander la charité chrétienne aux socialistes comme la génératrice d'un ordre social nouveau, de recommander cet ordre social aux chrétiens comme le produit de leur charité, de proclamer ensuite la durée du christianisme. Ambition touchante et modeste ! Messieurs, il sera prouvé qu'un ordre social nouveau excède votre charité dont je vais préciser les limites et constater l'imperfection.

LE DUC

Quoi ? Vous faites la guerre à notie charité?

CHARDEVEL.

Lorsque j'aurai défini votre charité diaprés les dogmes auxquels elle est subordonnée, vous serez convaincu qu'Andrieux ne peut lui attribuer une portée pratique sans nier votre théologie qui lui assigne impérieusement un but surnaturel, qui en proscrit les évolutions historiques,

MICHAUD

Si c'est là ce que vous nommez une imperfection, c'est la perfection même a pies yeux,

LE DUC

J'entends : les philosophes feront le bonheur du genre humain; nous, nous avons les mains liées par notre théologie, nous ne pouvons rien.

Voyez plutôt! Votre amour du prochain a une règle inviolable dans votre conception de Dieu, le souverain amour; votre Dieu, c'est la vie se recueillant dans la substance abstraite de l'univers, c'est l'esprit séparé de la matière; spiritualisme transcendant qui importait alors à nos progrès, il faut alors que la nature humaine se laisse ravir à un qsprit mystérieux pour accroître sa dignité en se dégageant de son limon, ses sympathies en planant au-dessus de ses inimitiés. La terre souille, que le ciel purifie ; la terre divise, que le ciel pacifie. Là est la patrie commune des oppresseurs et des opprimés, des patriciens et des plébéiens, des maîtres et des esclaves ; c'est par une sorte de sécession au ciel que les chrétiens font IcMir révolution contre Tordre social païen. Mais celte vertu de détruire une

cîté înipie, ils la tirent de leurs aspirations sublimes et de leur renoncement aux fanges de notre globe ; comment en tireraient-ils la vertu de rebâtir ici- bas? Le géant de la fable se ranimait en touchant la poussière ; eux, ils perdent leur force dans le contact avec le sol et ne l'entretiennent que par leurs élans vers la région éthérée. Pour eux, la vie présente n'est que l'ombre, ils vont au devant de la mort et du jour éternel par la morlification ; ils hantent le désert ou les hauts lieux comme la frontière de l'autre monde; ils déracinent leurs affections du fini pour les enraciner dans l'infini; en un mot le royaume de Dieu n'est que dans les cieux, et voussay^^z si Jérusalem se laissa ravir impunément l'honneur d'en être la capitale. La foi d'une église encore à moitié juive aux gloires mondaines du Messie, déconcertée par sa tragique mésaventure, inventa son retour prochain suivi d'un règne de mille ans et des délices d'un nouvel Eden ; mais ce dernier rêve de félicité sublunaire ne tarda pas à être réprouvé, et vous avouerez qu'une charité antipathique à toate fin terrestre, terrible dans ses aversions, au§tère dans ses attachements, charité faite de haine pour moitié, est trop appropriée à une époque pour être durable, trop exclusive pour être universelle, trop spirituelle pour souffrir une application sociale.

LE DUC

Qu'est-ce? Le catholicisme n'a pas existé ? Vous êtes en veine de paradoxes, mon cher maître.

CHARDEYEL.

Frappez, mais écoutez. Le catholicisme n'a existé

que par un cas de force majeure. Les Barbares, qui mettaient si bien à sac le vieux monde anathématîsé par l'Église, Tobligèrent à sanctionner leurs conquêtes et lui donnèrent l'investiture politique ; alors elle envahit tout; rambilion de l'esprit est sans pareille, il inéprise trop la terre pour ne pas Tasservir, à moins qu'il ne s'en isole. Cependant, la pratique dépassa la théorie sans l'élargir. Voyez si l'Église coopère directement à l'affranchissement des communes ou à l'abolition du servage; ce sont les populations qui traduisent sa charte mystique en Taits; pareillement, elle ne favorise la formation des nationalités qu'en contrariant la reconstitution de l'empire romain méditée par les césars germaniques. Ordonne-t-elle les croisades, c'est pour reconquérir un sépulcre, ce n'est pas pour déterminer la renaissance politique, commerciale, industrielle qui suivit ce choc de l'Occident contre l'Orient. C'est au faîte même de la grandeur qu'elle accuse son impuissance ; elle n'a pas le souci de gouverner un monde dont elle pronostique la fin, elle domine le temporel avec une dédaigneuse incompétence de tous les intérêts. Il n'est pasjusqu'aux sciences d'observation qui ne subissent sa défiance des phénomènes physiques à travers lesquels elle signale la personne, la figure,, l'œil, le pied, la trace, l'odeur de Satan; elle ne tolère l'étude de la nature qu'après avoir été avertie par les écoles arabes; elle contemplait les splendeurs invisibles des sept cieux, elle était aveugle aux étoiles. En résumé, l'Église fut une vaillante institution pédagogique qui réfréna les brutalités de

la chair, qui fil prévaloir rarislocralic du mérite sur rarîslocratîe du sang, le droit commun sur le privilège, sans réussir à constituer la société des nations, parce qu'elle ne pouvait tout assujélir à ce qui ne peut tout comprendre. Est-ce la la charité suffisante à bâtir une société nouvelle? Enfin une première phrase de T Évangile : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ^ » sépare le spirituel et le temporel à perpétuité ; la seconde est encore plus significative : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »

LE DUC

Je vous arrête. Votre seconde citation est inexacte. Le Christ n'a pas dit : « Mon royaume n'est pas (te ce monde; » il a dit... écoutez bien... il a dit : « Mon royaume n*est pas de ce monde maintenant. >

MICHAUD

Est-ce possible?

LE DUC^ tirant un volume de sa bibliothèque.

Prenez ce texte latin de l'Évangile selon saint Jean; vous trouverez au chapitre XVIII, verset 36, le mot qui pouvait justifier la prétention de Rome à la suprématie temporelle, et que les Gallicans se sont abstenus de traduire, le terrible nunc

CHARDEVEL.

Nos honnêtes Gallicans expurgeraient si bien les textes? Mais le texte latin n'est qu'une traduction du texte original qui est grec ; si le lalin porte nunc, le grec porte- t-il nun ?

J'oubliais que Chardevel sait du grec autant

qirbomme de France, il Ht Platon et devine Plotin. {Tirant un volume de sa bibliothèque.) Voici une édition grecque des Évangiles.

MICHAUD, lisant.

« NUNG. j> Il y est.

CHARDEVEL, lisant.

« NUN. » El sur la foi de ce monosyllabe, Monsieur le Ducjl vous semble que le royaume de Jésus sera un jour de ce monde? Puisque vous m'avez prèle le ridicule d'être fort eu grec, je ne serai pas pédant à demi ; le NUN,sur lequel vous écbafaudez vos magnifiques espérances, ne signifie pas exclusivement MAiNTBiVANT ; daus Hue foule de cas, ce n'est qu'une particule explétive^ parasite, intraduisible.

MICHAUD

Monsieur l'helléhisle, je vouseûnîbrasseraîs... pour Tamour de l'Évangile dont vous rétablissez le pur enseignement; la terre n'est qu'un lieti d'edletles cieux sont notre patrie.

ANDRIEUX

Si le MAINTENANT u'est pViS dans les textes, nous le verrons dans les faits.

LE DUC

Laissons les textes, et que Ghirclevel explique pourquoi, voulant définir notre charité d'après nos dogmes, il en a omis un sans lequel le christianisme n'existe pas. C'est pour l'avoir négligé que vous imputez à notre principe moral une spiritualité exclusive ; vous avez parlé de Dieu esprit pur, vous n'a- Tez rien dit de Dieu fait homme.

MICHAUD

Messieurs, Messieurs, préservons-nous des subli-

lues; l'Evangile est clair, restons dans l'Evangile.

LE DUC

Nos dogmes ne doivent pas être considérés indépendamment les uns des autres, le sens particulier de chacun d'eux est modiûé par le sens général qui ressort de leur économie, ne les isolez donc pas. Lorsque Dieu se révéla à nous comme un esprit dont l'univers n'était que le voile, ce souffle d'en haut lit frissonner nos âmes dans leurs enveloppes mortelles et les attira irirésistiblemeut à lui, menaçant de tout emporter au ciel ; mais notre faiblesse fui prise eu pitié. Dieu revêtit notre chair. Dieu habita notre globe; nous nous sentîmes raffermis dans notre existence présente, dignifiés d^us tout notre être ; nous sourîmes à la terre dont nous avions le dédain, et des ce temps il nous parut malséant de mépriser notre corps, ce client misérable et impérieux de notre siècle, qui avait été associé à la divinité du Verbe, aux promesses de la résurrection et de l'éternilé. Où donc avez-vous été chercher que l'Eglise n'avait reçu sa mission que de la main des Barbares, comme si d'elle-même elle n'avait pas marché à la conquête de la terre, afin d'introniser sur 1 1 terre le Dieu du ciel qui, en s'humauisant par amour pour nous, avait fondé son royaume ici-bas, et lui avait laissé le soin de Tcdifler? Ce n'est pas que je revendique pour l'Église l'honneur de tout ce qui s'est fait de bon au moyen âge» mais vous ne lui ravirez pas la gloire d'en avoir été rinspiratricei et si elle n'a pas

constitué la société des nations^ Tœuvre ne s'achèvera que pour avoir été commencée par elle. Non, la charité chrétienne n'est pas une contemptrice de la réalité ; elle a des ailes pour aider l'essor de nos âmes, mais elle a des bras ouverts à tous les droits en péril, à tous les intérêts en souffrance; ce n'est pas dans l'holocauste monacal qu'elle est réduite à se complaire; c'est à elle qu'il appartient de renouveler la face du monde et de faire, Messieurs, que le MAINTENANT devienne une vérité !

MICHAUD

La terre n'est qu'un lieu d'exil et Tes cieux sont notre patrie, ne sortons pas de là.

LE DUC

Prenons garde que notre charité soit inutile. Selon l'un des grands penseurs de notre temps, supérieur au goût d'une vaine popularité, il y a aujourd'hui non pas un Christophe Colomb, mais des millions d'hommes qui sont à la recherche d'un monde nouveau; en lisant cette phrase mémorable, je me ressouvins de l'cxclamaiion de saint Augustin lorsqu'il apprit combien de gens illettrés se précipitaient au désert. « Eh! quoi, dit-il, ce sont des ignorants qui se lèvent et ravissent le ciel? » Alors, en effet, le désert, c'était le chemin du ciel, c'était le ciel même; aujourd'hui le ciel, n'est-ce pas ce monde nouveau vers lequel s'élancent des millions d'hommes pour y établir le règne de Dieu : « Indocti surgunt et cœlum rapiunt, » N'ajouterons-nous donc pas avec saint Augustin : a Et nous que faisons-nous, les y laisserous-nous courir sans nous? »

MICHAUn.

Que voulez-vous? Ces esprits éminents, une fois hors des affaires, s'amusent à la rêverie ; dès qu'ils Détiennent plus le gouvernail, eux aussi gagnent la haute mer... Un monde nouveau, cela vaut l'âge d'or qui n'a jamais existé, qui n'existera jamais, à moins qu'on ne change la nature des choses, l'infirmité de mon corps, la débilité de mon âme; la douleur est une condition de la vie universelle, et le bonheur ne me sera donné que dans la Jérusalem céleste, pour prix de ma résignation à la captivité de Babylone. D'ailleurs quel est l'avenir qu'on nous réserve, le connaissez- vous, Monsieur le Duc ? L'humanité ne sera plus qu'un troupeau à l'engrais, dont l'État, despote bien repu, se chargera d'assouvir les besoins matériels ^ une aveugle sollicitude épargnera aux individus la lutte qui double le prix du bien-être par l'accroissement de la dignité personnelle ; on fera un peuple d'heureux, mais de mineurs; une famille de frères, mais la liberté périra dans les embrassements de la fraternité.

CHARDEVEL,

Déclarez donc nettement que la misère est éter- Dellc parce qu'elle est d'institution divine.

MICHAUD

Mettons qu'elle soit d'imperfection humaine, on ne la supprimera jamais; qu'on lui laisse son nom ou qu'on la nomme paupérisme, c'est le fruit incurable de nos vices, aucun remède héroïque n'en viendra à bout. Néanmoins j'entends qu'on ne se relâche point de la préoccupation des souffrances dés

masses; appliquons-y tous nos petits secours, dussions-nous nous taire prendre en pitié par les doc-* teurs du socialisme qui disposent d'une panacée.

LE DUC

Grâce au Christ, noîis avons aboli l'esclavage ; le christ aidant) ne saurions-nous constituer la fraternité?

Jamais ici-bas ; les joies délicieuses de la fraternité ne nous soqt réservées qu'au ciel !

CHARDEVEL.

Il n'y à pas moyen de l'en tirer. M^m cher Monsieur, il est deux antithèses que vous affectionnez trop : premièrement, l'antithèse de la liberté et du socialisme, de la liberté dont vous faites un bien si précieux qu'il peut tenir lieu de tous les autres, du socialisme dont vous faites un tel fléau qu'il doit être exterminé, comme si socialisme et liberté n'étaient pas compris dans l'avènement de la démocratie; deuxièmement, l'antithèse du ciel et de la terre^ du ciel où vous rassasiez les ombres de béatitude, de la terre dont vous faites un lieu si maudit que les vivants n'ont pas à se plaindre d'y souffrir, comme si terre et ciel n'étaient pas dans les rapports de la partie et du tout. Bref, en fait d'astronomie, vous en êtes au système de Ptolémée, en fait de science politique au système du parlementarisme. Ceci soit dit en passant. Vous êtes la bienfaisance même; il ne vous manque que l'habitude de vous élever du particulier au général et de vous révolter contre vos préjugés religieux.

Pour vous, Monsieur le Duc, vous jetez votre surabondance de générosité dans la chante chrëîîenne, et vous ia déclarez propre à nous combler. Les conséquences excessives diî dogme de Dieu abstrait vous semblent corrigées par le dogme de Dieu fait homme, que vous me reprochez d'avoir omis ; mais ce dogme, vous l'avez vous-même considéré indépendamment des dogmes du commencement et de la fin. D'où vient le genre humain? du péché originel. Oii va-t-il? au jugement dernier. Établissons une pondération enlre ces dogmes; il n'en résulte pas que l'intervention du Verbe liicarné légitime nos attaches à la terre, lieu d'expiation compris entre iih Éden perdu, un ciel étroit, un enfer immense ; vallée de larmes où votre libérateur n'a régné que sous la couronne d'épines, et n'a laissé d'autre voie de salut que celle du calvaire, d'autre marque de son passage qu'une croix sanglante qui des quatre bouts de l'horizon dit à l'homme : «: Souviens-toi d'où tu viens, songe où tu]^vas; un Dieu^ne^t'a^sauvé qu'en mourant, imite son sacrifice. »

Et c'est pourquoi la cité spirituelle de l'Église, symbolisée par un sacerdoce célibataire et par des temples où la matière s'exténue sous des formes monuraeîitales, s'est réalisée conformément au modèle de laj^ cité [céleste, à laquelle nous devons aspirer en prenant peu de souci de nos effroyables souffrances, que les vrais chrétiens soulagent | sans s'occuper de créer la prospérité matérielle, d'assurer l'exercice du droit humain; tout cela ne dure qu'un jour, et les deux eux-mêmes se replieront comme une tente.

Pensez-y bien ; vous verrez que ce divorce du ciel et de la terre a amené le divorce de la morale et de la politique. C'est avec uue sécurité imperturbable que les nations chrétiennes font couler des flots de sang depuis quatre siècles, et placent la raison d'état au-dessus de la charité, parce qu'après tout le royaume du Christ n'est pas de ce monde, arène dévolue à la fortune, au sabre de Mahomet, à la plume de Machiavel, au dieu anlique des armées. Et si les nations obéissent à leurs intérêts sans scrupule, ainsi font les individus. Cha* cun rejette le sacrifice de soi-même, d'habiles compromis rendent la théorie de l'abnégation compatible avec régojsme. Cette casuitisque raffinée n'est pas une invention des jésuites qui se sont bornés h la perfectionner ; l'art des accommodements est inhérent au christianisme même, et les protestants en usent sans gaucherie, spirituels à telle heure, temporels à telle autre, faisant la part de Dieu et du diable avec une exactitude de gens pratiques. L'unité de la vie est scindée par le dogme, l'homme moderne est bifrons^ Tartuffe est un personnage de r histoire.

Cependant, au milieu de ces débordements, l'éducation morale continue. Des vertus nouvelles se fout jour à travers les relâchements de la vertu antique, l'âme s'épanouit en se délivrant de la rigidité de son orthodoxie, comme une sève généreuse prend l'essor au printemps en faisant tomber l'écorce qui l'emprisonne; et ce sera l'éternel honneur du dix-huitième

siècle que l'amour du prochain y soit devenu

Tamour de rhumanité, abstraction faite des conditions de classe, de nationalité, de croyance. I/homme est sacré en tant qu'homme. Un mot nouveau se crée pour remplacer celui de charité, c'est le mot de philanthropie, qui admet tout ce que l'autre exclut. La charité professe, en ce qui touche les corps, une impassibilité qui lui permet de souscrire à l'extermination des hérétiques par le fer ou le feu ; à force d'attachement à l'esprit, elle torture la chair vivante sans sourciller; on brûlait à Genève aussi bien qu'à Rome ; la philanthropie embrasse l'homme tout entier dans sa commisération. La charité n'épargne rien pour régénérer l'âme du criminel, mais la peine de mort lui semble une expiation nécessaire; c'est elle qui protège le bourreau, c'est la philanthropie qui le supprime. La charité gémit de l'effusion du sang sur les champs de bataille, mais il lui plaît que, jusqu'à la fin des siècles, notre perversité native soit châtiée par la guerre ; elle fait figurer ce fléau dans l'arsenal des vengeances providentielles, et s'incline devant la loi mystérieuse des sacrifices; la paix perpétuelle est le rêve de la philanthropie. Et n'est-ce pas dans les demeures célestes que la charité ajourne la réalisation de la fraternité, tandis que la philanthropie la poursuit sur la terre? La première proclame réminente dignité des pauvres dont elle lave les pieds une fois par an, mais elle se résigne à l'éternelle misère de la masse de l'humanité, tempérée par l'éternité du régime humiliant de l'aumône ; la seconde veut que la hideuse pauvreté disparaisse, et, en môme temps

que la raison déclare son indépendance, elle conçoit des^ pjans de félicité qui élèveront les multitudes au partage des nobles jouissances de la civilisation. En un mot» la cliaritc chrétienne est épuisée, ses mamelles oui allaité des peuples enfants que sa voix charmait par des cantilènes mélancoliques ; il n'appartient qu'à la robuste philanthropie de nourrir des peuples adultes.

LE DUC

Ingrat ! oîi donc avez -vous appris la philanthropie, si ce n'est dans l'Evangile ?

CHARDEVEL.

Oui, l'Évangile fut un admirable enseignement primaire de l'amour du prochain.

MICHAUD

L'Évangile? Vous êtes né blasphémaleur comme d'autres sont nés poètes. Notre charité n'esl-ellc pas un dop incomparable de Jésus ?

CHARDEVEL.

Le précepte de nous entr'aimer est antérieur à Jésus, il émane de notre propre fond ; l'homme. Messieurs, l'homme est le tabernacle vivant de ces révélations que vous faites descendre delà nue. Mais cette question ne sera débattue que plus tard; souffrez seulement que je vous le dise dès aujourd'hui , le caractère haut, mystérieux et suave de Jésus vous échappe si vous le jugez occupé de fonder un nouvel ordre de choses. Il aime les petits et les pauvres, il instruit à les aimer, pourtant il attache un tel prix à la pureté morale qu'il a le dédain d'une rénovation politique. Ce n'est pas la

sociélé qu'il veut changer, c*est rhomnie; le seul objet digne d'ambition, c'est la perfection par laqufelle on se rapproche du Père céleste; le royaume de Dieu ne se crée que dans le cœur; Grégoire VU n'entra jamais dausses prévisions. Jésus Tut de son temps, soyons du nôtre. Le monde que noug créons, monde réel, palpable, visible, procède tout entier de la révolution et de la philosophie, et n'a rien de commun avec une charité morbide ne semant ici-bas que pour récolter là-haut. L'amour du prochain se dégage du mysticisme théologique; il s'accroît en renonçant à embrasser l'infini pour élreindre le fini, les conséquences du dogme de Dieu abstrait, à peine atténuées par le dogme de Dieu fait homme, ne sont pleinement corrigées que par la doctrine de Thomme fait Dieu. C'est sur cette charite philosophique que Saint-Simon a construit son ordre social; ou n'égalera pas la charité chrétienne

aux dimensions de cette cité terrestre, sans outra-

ger les bornes marquées par vos formules célestes, et vous êles en présence de cette alternative : la charite emprisonnée par vos dogmes ou vos dogmes rujués par la charité en progrès; choisissez. '

MICHAUD

Vous êles un affreux panthéiste, mais il y a du bon dans ce que vous dites. L'Évangile nous apprend que le fils do l'homme n'avait pas une pierre où reposer sa lete ; n'est-ce donc pas dans sa résignation que nous devons imiter le Christ, qui nous apparaît à chaque page comme le type éternel dj3 rhumilité, de la pauvreté, de la souffrance?

LE DUC

Dites, dîles comme le type éternel de l'amoiii* pour les souffrants, les pauvres, les humbles, qui alors étaient à peine des hommes et dont il fit nos frères en se faisant leur semblable ; ah ! gardonsnous de tourner contre ceux qu'il voulut sauver la charité qui lui fit prendre leurs livrées. Après avoir honoré dans leurs haillons la robe du Christ, ne leur imposons pas cette robe de deuil à perpétuité, afin qu'ils demeurent pareils au divin maître; aidons-les à revêtir des robes de fête, afin qu'ils deviennent pareils à nous-mêmes. C'est ainsi que nous imiterons le Sauveur qui ne s'est pas fait misérable pour consacrer l'éternité de la misère, mais pour l'abroger. Voyez donc, monsieur Michaud, que notre philosophe veut faire du christianisme un figuier stérile afin de se donner le droit de l'arracher; nous ferons-nous ses complices ? Je lui accorde que le précepte de l'amour du prochain précéda le Christ, un tel aveu ne me gêne pas; il me suffit que de par le Christ le précepte soit devenu la loi, et qui le nierait? C'est par le Christ que notre faculté sympathique fut mise au premier rang; ce verbe aimer, conjugué selon des modes divers, dans des idiomes différents, par les croyants et les incrédules, ne fut irrésistiblement enseigné que par lui ; je ne vois, sous le nom de charité et de philanthropie, qu'un même principe dont l'ampleur arrive à se manifester par les éfforls successifs de l'Eglise et du monde, et cet ordre social, dont on fait honneur exclusivement à la philosophie et à la révolution, n'aurait pas ses origines dans le

te christianisme ne peut pas potit" rhdtnànité tout ce que la pliiloscpfaié lui prôitaet^ êlt^ iVH à iil pbik^éo^ pliie plutôt que de sacrifier Ses espérairce» ; il (mm que la charité fasse tout ce que la philanthropie fee Vante de faire. O Christ ! vous avez ouvert te ciel aux peuples èl ils ont cru; aujourd'iiui, ite vous demandent un gage nouveau pour croire toujours à vous; iH demandent la terre parce quMIs ont fatm, parée qu'ils ont soif, parce quMls sout nûs \ ft Christ I dorinez-leur donc la terre eonittie Vous leur avc^, donné le ciel I

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