‹ Le ChristChapitre 11 sur 27 · LE TEMPOREL ET LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

LE TEMPOREL ET LA CHARITÉ

ANDRIEUX, CHARDEVEL, MICHAIID, LE DUC,

CHARDEVEL.

Andrieux , c'est ici que je vous attendais. Cette troisième époque décompose le christiaDisme , elle frappe les évolutions de son principe de discontinuité, votre système se brise.

MICHAUD

C'est ici que le temporel et le spirituel se séparent, il n'y a rien au-delà.

ANDRIEUX

Monsieur le duc, vou^ avez reconnu la défaillance du pouvoir moral de TEurope; le terme de son œuvre générale est marqué par la victoire du sacerdoce sur l'empire, par les abdications de la féodalité devant la royauté et la bourgeoisie, par le relâchement de la servitude des campagnes, par la formation des grands États, en un mot par tous les avancements de la société laïque. Le despotisme spirituel suscite les protestations des parlements qui opposent les lois nationales à la domination étrangère, des universités qui opposent leur science à la science sacrée , des mooarcbios qui opposent le droit divin des couronnes

au droit divin de la tiare, des conciles qui opposent leur infaillibité à rinfaillibilité papale, des ordres monastiques qui opposent la pauvreté et l'humilité de TÉvangile à l'opuience du Saint-Siège, et dès le quatorzième siècle les hérésiarques opposent le Clirist au pontife comme chef de TÈglise. Supposera-t-on que Rome aurait conjuré cette insurrection en se réformant dans sa tète et ses membres ? ce serait méconnaître la raison de la crise du seizième siècle. L'Église ne fait plus faire de progrès au monde, le monde veut faire son progrès par luiiiiëmê. Il n'eût pas suffi au Saint-Siège de se purger de ses scandales pour se perpétuer dans sa supréniatie; il lui aurait fallu prendre riniliative de toutes les modifications désirées; mais il ne fiit pas assez bien inspiré pour deviner où tendaient tant de pressentiments confus ; ne prévoyant rien, il ne fit rien ; il fui seulement assez avisé pour prendre ses sûretés. L'Église devint un État italien gouverné par un prince italien, elle consei*va les traditions de la cité de t)ieu dans uii petit royaume terrestre qu'elle se créa par des procédés dont Machiavel a rédigé le code. Cependant le temporel s'affranchit, manifeste sa vie propre, feit son expérience; qu'est-ce à dire, sinon que la division dii monde chrétien emporte une division de travail, et que chaque moitié a une fonction à remplir?

LE DUC

Le spirituel a produit son interprétation du christianisme , le temporel doit aussi produh:*e la sienne. Dieu se voile dans la société qu'llVétait choisie, H se témoigne par la société de César qu'il adopte.

ANDRIEUX

L'affrauchisseinent du temporel s'opère par deux mouvements qui tour à tour se distinguent et se confondent, la renaissance et la réforme. La renaissance est un épanouissement de la nature humaine comprimée par les dogmes ou la discipline de l'Eglise ; arts, lettres, philosophie spéculative, sciences de l'univers et de l'homme, soif des jouissances sensuelles, recherche des plaisirs de la libre pensée, tout éclate. L'antiquité gréco-romaine se fait agréer comme l'idéal du vrai et du beau, elle est le culte du génie moderne qui s'émancipe. La Papauté ellemême fait ses délices de Platon, de Phidias, de Virgile. Et comme un esprit nouveau s'agite au sein de la société, il y a une révélation de nouvelles terres, de nouveaux cieux. Le flot d'une humanité inattendue avait précédé l'organisation du catholicisme qui, à l'heure de sa prépotence, avait en quelque sorte retrouvé l'Orient; mais voici la chrétienté jetée tout d'un coup bien au-delà des bornes de l'empire romain ; presque au même jour un continent ignoré se découvre, l'ancien continent achève de se dévoiler, des nations lointaines étonnent les regards des chrétiens si longtemps occupés à se contempler, la surface entière du globe va être connue, ses révolutions autour du soleil sont afiirmées. Cependant ce mouvement de la renaissance, sorte de retour au paganisme, est contenu, tempéré, sanctionné par le mouvement de la réforme qui sollicite les âmes à un retour vers les siècles apostoliques. Les débuts de cette troisième époque semblent caractérisés par une

double restauration du passé , ranlh'iuité grecoromaine et le christianisme primitif; l'esprit liumain en dépassera la portée, de même que Christophe Colomb abordait à un nouveau monde en croyant n'aller qu'à l'ancien.

Comme Grégoire VII, Luther a passé par les austérités du cloître ; pourtant il n'est pas purement un moine, il a un pied dans le siècle à titre de professeur de l'université de Wiltemberg ; il gagne immédiatement la faveur des lettrés, des légistes, des universités, des parlements, des princes, en un mot des forces vives du temporel dont il fait les affaires, et tout d'abord il trouve un appui dans l'Allemagne dont il sert les antipathies contre le joug ecclésiastique de l'Italie. C'est lui qui défait ce que Grégoire VII avait fait. Le pape avait lié le temporel au spirituel, le moine tranche le lien et les dégage de leur pacte. Le pape avait spirilualisé l'Eglise afin d'envahir le monde, le moine spiritualise le monde afin de rompre avec l'Eglise qui s'est faite temporelle. Le pape, conformément à ses vues de domination, avait organisé les moines en milice du Saint-Siège et ramené les prêtres du concubinage au célibat ; le moine, conformément à ses vues d'affranchissement, ouvre les cloîtres dont il licencie les bandes corrompues, il invite les prêtres à purifier leurs mœurs par un mariage régulier dont il leur donne l'exemple. Fait immense que ces noces de Luther; voici confondues en un seul peuple la tribu des clercs et les tribus des laïques. Tout ce qui fait du prêtre plus qu'un homme est aboli jusque dans son

langage, dont la Aimiliarilé allemande critique la latinité emphatique des bulles pontificales. Conression, purgatoire, culte des saints, droit de lier et de délier, sont supprimés pour être trop favorables à la suprématie de Rome ; il va jusqu'à nier le libre arbitre, jusqu'à faire de l'homme le serf de la grâce et l'esclave de la prédestination ; il le livre tout entier à la mystérieuse justice du Christ, de sorte qujB rien ne reste en lui par oii le despotisme pontifical puisse le ressaisir en se vantant de dispenser des indulgences. En outre, l'autorité des Ecritures remplace l'autorité de l'Eglise, et c'est dans la faculté d'interprétation attribuée à chaque individu que réapparaît la liberté dont il semble avoir fait si bon marché. Il refuse en effet au clergé le privilège des inspirations du Saint-- Esprit pour l'attribuer à tous les fidèles. Sans doute, en replaçant la religion dans la société, en la décapitant dans son chef visible, en la ruinant dans sa hiér^archie, il la subordonne au pouvoir de César et la ramène à son point de départ ; mais déjà les nations sont assez fortes pour lutter contre l'oppression temporelle, pour soumettre à leur examen les questions politiques aussi bien que les questions religieuses. Enfin, en simplifiant le dogme et le culte, le réformateur concentre l'attention sur la morale, et par là il remédie à ce qu'il y avait d'excessif dans son mépris des œuvres. Une évolution considérable de la charité s'accomplit, ce principe n'est plus dans l'Eglise exclusivement, il entre dans le monde comme la règle de conduite de tous et de chacun.

LE DUC

Yoilà, voilà le signe de la majorité du teroporeh

ANDRIEUX

Cependant la portée de la réforme nous échapperait si nous refusions de voir qu'elle poussa notre activité dans les voies pratiques, notre intelligence vers les sciences d'observation. Durant l'époque théocratique, nos sympathies n'avaient cru devoir se prendre qu'aux choses spirituelles, et elles mordent aux choses temporelles comme à un fruit défendu et trouvé «innocent. La chrétienté en vient à s'aimer dans la terre qu'elle réputait un lieu d'expiation et qui lui semble plaisante, dans la nature qu'elle méconnaissait et dont elle découvre les merveilles avec enthousiasme, dans sa chair qu'elle a mortifiée et qu'elle pare, dans son intelligence qu'elle tenait enfermée dans un cercle et qui prend l'essor, dans sou droit à la liberté qu'elle avait laissé sommeiller et qui se réveille avec une bravoure que les révolutions ne feront pas reculer. De nouveaux champs sont ouverts aux nations qui ne courent plus aux plages lointaines pour y conquérir un sépulcre, mais pour ramasser dans leurs croisades mercantiles l'or, l'argent, les pierres précieuses, tous les produits d'une terre luxuriante, et de nouveaux horizons sollicitent leur pensée ; la puissance laïque va grandir par l'accroissement de ses intérêts matériels et d'une science ignorée de l'Eglise. En un mot la troisième époque n'aurait pas toute sa fécondité si les deux courants de la renaissance et de la réforme ne s'étaient mêlés.

MICHAUD

Bien ; mais vous ne faites pas assez sentir que Luther rappela le christianisme à sa mission spirituelle en habituant les fidèles à chercher Dieu dans leur conscience ou dans le ciel, au lieu de le chercher dans rimage, en abolissant toute idolâtrie... Dites : serait-ce à dessein que vous vous seriez tu sur la suppression de l'hommage rendu à la Vierge- Mère, dont vous vous êtes engagé à transformer le dogme?

ANDRIEUX

Nous en parlerons dans notre quatrième dialogue ; disons seulement aujourd'hui que la femme, après avoir grandi par le culte de Marie, perd le souci d'être représentée au ciel par une reine subalterne à côté de riIomme-Dieu, elle qui a l'ambition de prendre rang sur la terre au niveau de son maître ; si le monde se prétend l'égal de l'Église, la femme se prétend l'égale de l'homme ; le temporel se spiritualise^ la femme se virilise.

MICHAUD

Soit ; nous nous expliquerons alors sur cette funeste doctrine de l'égalité des deux sexes. Donc, revenons au troisième couple dont j'accepte une moitié de très -bonne grâce; quant à l'autre... Charles -Quint est un mystérieux personnage qui m'est antipathique. En quoi concourt-il à l'œuvre du seizième siècle ? Sa charité se prouve-t-elle par son rêve de monarchie universelle ?

LE DUC

ËxpUquerez-vous Ténigme?

ANDRIEUX

Jl est le contre-poids du réformateur, mais son collaborateur. Tandis que Luther entend se servir du temporel contre le spirituel, le temporel se présente dans les proportions d*un Charles-Quint, le plus puissant des Césars depuis les Césars de la vieille Rome, ftûsant revivre pour lui le titre de Majesté. Il juge au-dessous de lui de se faire le vengeur d'une Église décriée, il croit Toccasion bonne pour élever l'empire au niveau de l'ambiiion de ses prédécesseurs et de la sienne. Il entreprend de reconstituer l'unité religieuse et politique, en en fixant le centre dans le pouvoir impérial dont l'Église sera Tinstrunient, dont les royautés européennes seront les vassales. 11 rêve plus que de Charlemagne, il rêve de recommencer la théocratie en l'établissant dans la prééminence de César, de devenir une sorte de Grégoire VII du temporel, le gardien de la chrétienté qu'il protège avec sollicitude contre les envahissements de l'islamisme, le vicaire du Christ sur cette terre où il a le pied sur deux continents. C'est pour en arriver là qu'il affecte le rôle d'un médiateur entre la réformé et le catholicisme. Il tient Luther entre ses mains à Worms et le laisse s'évader ; il n'a garde de vouloir étouffer la réforme, il en a besoin contre la papauté dont il fait mettre la capitale à sac par ses bandes d'aventuriers ; mais il a besoin de la papauté pour contenir ou frapper en son nom Tindiscipline féodale de la Germanie, pour rallier à ses desseins les vieux Gdèles , et il étale le zèle catholique. Ce qui fait de lui un mys-

tère, c*^t ce rôle équivoque. Il se proposait à la fois de contraindre la réforme à rentrer dans le sein de r unité, Rome à subir des reformations salutaires et à humilier son orgueil devant le sien ; c'est dans un concile quMl voulait résoudre cette question dont il se prétendait l'arbitre suprême , agissant pour l'Europe à titre d'empereur, de même que Henri VIII avait agi pour l'Angleterre à titre de roi. Heureusement les empereurs ne savent jamais bien jusqu'à quel point l'esprit religieux leur échappe; Constantin n'avait pas prévu les conséquences dn symbole de Nicée ; Charlemagne, les conséquences de l'élévation de Rome ; Gbarles-Quint ne devina pas davantage ce qui sortirait de Luther et de l'Église. C'est vainement qu'il a effrayé et caressé la cour pontificale, il n'obtient son concile que tardivement ; c'est vainement qu'il a vaincu les soldats du protestantisme y il risque d'être enlevé par eux aux portes de son concile qui se disperse. Il se retourne alors contre la France pour la troisième fois, et sans succès ; il ne lui restait plus qu'à abdiquer. Ainsi finit à la même heure l'histoire des deux co^ losses du moyen âge, le sacerdoce et l'empire.

Il manqua à Charles-Quint, pour restaurer l'unité politique et religieuse de la chrétienté, ce que Charlemagne avait eu pour la fonder, — la France, — et une Église en progrès ; rien ne lui fut permis que de défaire l'œuvre de son grand devancier, comme Luther avait défait l'œuvre de Grégoire VlI. Cependant, forcé de désespérer de l'impérialisme, il consacra l'irréparable abaissement de la papauté.

La réforme n'y eût pas sufli; ce ne fut pa^ trop peut-être de sou ambition, de son géoie^ de sa puis* sance pour cousomuier la dégradation du Saint- Siège dont il transporta romnipotence dans le temporely en dontiaut à toutes les couronnes Texemple de rindépendance vis-à-vis de Rome, de l'usurpation des prérogatives sacrées dans le gouvernement de leurs États ; c'est en cela qu'il s'associe au mouvement progressif de son époque. Singulière desti-< oée que la sienne! Il échoue dans ce qui le préoccupe, il réussit là où il ne cbecche pas le succès. Le principe de l'équilibre est solennellement inauguré dans ie pacte des luthériens et des catholiques d'Allemagne qu'il i%ne malgré lui ; principe dont la France s'empare pour l'opposer aux tronçons re^ doutables de son empire, TËspagne et l'Âulricbe, pour ruiner tout essai de monarchie universelle laïque, de même que la doctrine de la réforme avait servi à détruire la. monarchie universelle sacrée. Cent ans environ après le concile de • Trente, le congrès de Westphalie, surnommé les premiers états géné-^ roux de ï! Europe^ est une sorte de concile tempo* rel, en dehors du pape, qui reconstitue la société chrétienne, comaiencée par TEglJse et l'empire, sous la forme d'une république pondérée ; état politique provisoire comme l'état religieux. Tout s'achemina aux renouvellements.

MIGHAUD.

Vous «ous avez présenté trois couples ; je n'ac-. cepte pas le promis ; du second, je ne prends que Gharlemagne ; du troisième, je garde mon Luther;

vfltpf SîfSlème œ llpqt pas î pifti» M, ÇlltttrdevQ} {iviûl

propl» fl« 1(1 tarjwr, et il si3 t^it,

p; DUC.

Terrible pliilasQplte, parlez enGn 1

CHARDEYEL.

Messieurs, je V^i dit, mai^ il faiH que je |e ré^r pèt^; le pliFétiQD »(ïpre pieu hor^ de l'iipiv^r?, U s'ginie liars d^ son corps ; il cbercliQ la beauté ^i)?^ delil de la fpripe qiii n'en est que TlBi^ge corrijpUble, la vérité fip-rdelà de la réalisé qui u'est qu'qpQ illusiop, Ticfée aurdel^ du visible qqf n'est que Yir^ dol@, Ia bonbeqr fiq^delà de Texistençe présente q^ii n'e^X qu'upe douloureuse épreuve ; mais uq jour il se sou^i^Qt qu'il est bornme. )1 se lasse de Isi cpu-: traiute imposée à ^es sens, à sa raison, à ses sypip;)n thies ; |1 proteste contre I4 flétrisisure intprim^e ^ l^ cbair, et, scapdalpuseinpi)t qu dlSqepiment, il rwPRl; avec I9 règle sacrép po^r sp faire pqwîu ^m}s sps actes, dans ses plaisirs, dans ses ^x^s, ep |mitai]t Fe^emple de la papauté qu} se prélasse daus tous Ic^ raffinements des voluptés soudaines, qui reirquve en son coeur les adorations ensevelies et fervenjes de Tolympe de la vieille Rome. Le moine de ^itteinberg $ begq s'indigner de cette complicité de rÈJglisp et de la miatière; lui aussi cède aux penchapts 4t| siècle, il n'arrache ses disciples au paganisme que pour les r<amener à la loi charnelle des juifs. Et que font les jésuites? ils s'appliquent à conserver le monde dans la soumission catholique, en lui procurant les bénéfices de la révolte au sein de la fidélité; ils lèvent à petit bruit l'anathème dont la chair et le^

intérêts temporels sont frappés; ils ne tentent plus d'élever la terre jusqu^au ciel, ils abaissent le ciel vers la terre. Cependant la philosophie et la science obéissent aux inspirations de Tépoque. La méthode se change ; elle renonce à se placer au point de vue le plus général, pour en redescendre avec un idéal tout fait que la réalité doive accepter de force; désormais elle part du particulier, du fait, du réel, et ne s*élève que graduellement, par la force de Tlnduction, à la généralité, à la loi, à Tidéal. La vérité cesse d'être une chose trouvée, c'est une chose à découvrir. Chose grave que ce renversement du procédé scientifique; mais ce qu'il y a déplus grave, c'est qu'en même temps la science ne se considère plus comme un arcane à dérober aux regards du vulgaire ; elle se nomme elle-même un outil de ra"* mélioration de la condition humaine ; un mot entre dans son langage, le mot d'utilité. L'invention de toutes les ressources possibles, la découverte de tous les instruments d'action, la prospérité, la puissance deviennent une passion des sociétés qui ambitionnent de s'emparer des forces de la nature , pour les tourner à leur profit et à leur gloire. Dites ; n'y a-t-il pas un abîme entre le mysticisme de votre charité évangélique et les sympathies que la renaissance et la réforme ont déchaînées? Comment la faites-vous passer d'une époque à une autre sans qu'elle sorte du christianisme?

ANDRIEUX

Si le dogme chrétien établissait une hostilité radicale entre l'esprit et la matière^ il ne serait pos-^

sible de procéder à une réorganisation sociale qu'en l'abolissant pour le remplacer; mais sMl présente déjà une transaction entre la matière et l'esprit , nous le développerons, et nous ne cesserons pas d'être chrétiens. Ne vous semble-t-il pas que vous faites confusion entre le christianisme des apôtres et le christianisme des gnostiques, qui considé* rait la matière comme impure, le corps comme une prison de boue? L'Église plaça ces opinions extrêmes au rang des hérésies, elle se défendit de ce spiritualisme à outrance. Ai-je besoin de vous l'apprendre, saint Augustin déclare que la nature d€ la chair tCest point un mal^ que le mal est dans la volonté qui fait un bon ou mauvais emploi de la chair, comme elle fait un bon ou mauvais emploi du feu^ selon qu'elle 3'en sert pour échauffer et purifier ou pour brûler et torturer. Si je ne me trompe, notre Luther ne se borna point à emprunter au prince des docteurs le système de la grâce ; il mit à profit cette forte et saine inspiration. L'Église, chargée de dompter les intempérances de la chair païenne ou barbare, exagéra la part de l'esprit et ne sut pas revenir à la mesure ; la réforme eut à réagir afin de rétablir l'équilibre.

Abordons, abordons l'examen de la formule de votre charité, c aimez Dieu par-dessus toute chose et votre prochain comme vous-même ^ > nous verrons ce que vous en tirerez. Et d'abord l'amour vers lequel toutes les âmes doivent se tourner, c'est l'amour (livin; il fallut les y précipiter pour vaincre l'égoisme

antique; mais si cette méthode curativè eut ses avantages, les inconvénients n'en sbnt-ils pas mani* feStes? L'amour de l'itifidi fait ibti à î^atnouf du fini; on n'àtme pas efflcacëoietit s6â semblable^ lofisqu^ot) aiïlîë Diisu si exclusivement ; cette dévotion paââiotitiéë n'est que tfop souvent de i^égôïâthë éti Ûieit. PàsSei-mol l'expreàsioti, ce n'est pas directement, ci*est par ricochet que le thrétien àitae les hôminefe } de lui à eux, d'eux à liii, il n'y a pas Une circulation vivifiante du fluide sympathique; c'est vers l'Ab* strait que se dirigé, c'est dans l'Âbi^trait que se fijce efe quMl y & d'énergie àATettlvé che* lut, tel est le devoir par excelledécr, eUheigilë paf leà pensètiM les plus profonds. Gonikttent vôUlek-voUS que ces Croyants songent à formel* une société entre eux, lorsqu'ils s'entêteût à former une société avec Dieu? Mais ce n'est pas tout : à l^amour du prochain est subordonné à l'amour de Dieu, à l'amour du pro^ chaiu est Subordonné l^àmour de soi-^tnême. Chi'é^ tiens, qu'ave*^ vous fait du moi ? Vous Tavez immolé à i'àmbur de l'Abstrait et à ramôur du non-mùii voud lui avéJÉ imposé l'abnégatioû, et, foute de con~ èevoir la légitimité de l'égoïsme, vous n'avez jamais eu la perfection de l'amour du prochain. La sainte réciprocité de l'affection est amortie par la passiveté du mêi qu6 vous avez réduit à la servitude ou à la révolte^ Et ô'est pourquoi, après votre époque du moyen âge oU le nwi avait été terrassé» il se re« dresse, il se justifie, il se couronne ; il raille l'amour do prochain en disant : chanté bien ordonnée ctm^ mencB pkr soi^méme^ et de sa railieHe il fait Mb

théorie philosophique ; Tamour de soi est pris pour base de la morale. De tels excès démontrent le vice de votre formule ; vous n'en ferez jamais sortir un ordre social nouveau, parce qu'il n'y a point d'organisation régulière sans la conciliation de l'intérêt individuel et de l'intérêt collectif, du motel du nonmoi. Votre mot de charité a vieilli; il n'y a qu'un mot qui dise et puisse tout, c'est le mot de solidarité.

andrieux.

Notre querelle est toujours la même ; s'agit-il de l'esprit et de la matière, vous dénoncez la guerre là où il y a un heureux essai de conciliation ; s'agit-il du moi et du non-moi, vous voyez le sacrifice de l'un des termes dans la préséance de l'autre. Cependant tout se compense. Lorsque le catholicisme eut prêché : «c aime ton prochain comme toi-même, » la réforme prêche : « aime toi toi-même comme ton prochain. » En effet, cette troisième époque est celle de la réaction des sentiments particuliers contre l'excès des seiiliments généraux; elle a lé Moi pour pivot en morale et en politique. C'est le motif déterminant de la rupture du monde avec l'E* glise, qui représente des sentiments généraux abstraits des conditions spéciales de chaque existence, et qui, avec son organisation immuable, demeure inhabile à satisfaire les nations jalouses de constituer leur individualité, l'individu jaloux de constituer sa personnalité. Que voulez-vous? le progrès jusqu'à présent s'opère par des mouvements alternatifs qui semblent contradictoires et qui consentent l'un à

Tautre; la réforme ne les a pas liés, mais elle les a équilibrés. La formule de la cbarîté, déjà précisée par deux interprétations successives, se prêtera à Tharmouie du moi et du non-moi; elle contient tous les termes à associer, elle est donc susceptible de s'organiser, et cette parole de saint Paul : « Nous sommes le corps du Christ, nous sommes tous mem-bres les uns des autres, » nous a donné peut-être un avaiit-goilt salutaire de la solidarité philoso^ phîque.

CHARDEVEL.

Très-cher et très-didactique Andrieux, vous rapetissez les questions. Tout se réduit-il à une sorte de ménage avec querelles et raccommodements entre le moi et le non-moi, entre la matière et Fesprit ? Ouvrez les yeux. L'univers se révèle avec toutes ses forces et toutes ses formes, avec la diversité de ses phénomènes et la majesté de ses lois, comme un être immense, sans commencement ni fin, vivant de sa vie propre, se suffisant à lui-même, s'expliquant par lui-même, et il reprend son nom antique, Nature. Cependant Thomme cesse de se dire tombé à la suite d'un premier jugement sur les auteurs de sa race, réservé à un effroyable jugement dernier avec sa postérité, si misérable quMl a besoin d'être relevé par le sacrifice d'un Dieu; il écarte toutes ces hypothèses comme les spectres de l'enfance, et ne veut plus croire qu'à la lumière ; il respire librement, il foule d'un pied léger sa terre qui fait partie du ciel dont il explore les champs illimités ; il se révèle lui-même l'histoire de son habitation ; c'est en lui et

par lui qu'il découvre la raison de ses idées, de son bistoire, la source de sa destinée, la justification de ses devoirs, la sanction de la solidarité de tous les êtres de son espèce, et il se nomme Humanité. Humanité et Nature, voilà le vaste dualisme dont la philosophie fait une harmonie; alors, je vous le demande, que nous importe le pur et doux rêveur dont vous avez fait un Dieu? Vos chrétiens avaient besoin de rencontrer dans les subtiles communications de leur esprit avec l'esprit suprême [une figure visible, un corps palpable, un homme enfin à quoi se prendre pour ne pas s'exténuer dans Tina* nité ; ce leur fut une récréation divine de retrouver un peu de concret sur ce fond désolant de TÂbstrait; mais THomme-Dieu n'est plus qu'un pâle fantôme au milieu des splendeurs de la nature et des gloires de l'humanité. Si la réforme avait dit : « tout homme est son prêtre, » la philosophie dit à son tour : le genre humain est son rédempteur. La négation du pape au profit du Christ atteint le Christ lui-même au profit de l'humanité qui proteste contre Tauto-* matisme infligé par la doctrine de la grâce, qui revendique son autonomie. La divinité du Sauveur est niée par une foule de chrétiens. — Ne faites pas la sourde oreille, Monsieur Michaud, c'est à vous que je parle ; — il n'est plus pour eux que l'homme parfait, demain il ne sera qu'un homme, et vous vous flattez de le rehausser ? La tradition religieuse est brisée.

MiefiÀùb.

Je VOUS àvaîs prié de brlseï» le système de M. Aûdrteut, pas dâvatitdge.

LE DUC

Chardevel ^-eut bieû d'une quatrième époque philosophique ; mais il nous condamne, nous, à ne pas aller au delà de la troisième.

ÀNDËIEUX. ,

Nous redirons de l'Homrae-Dieu ce que nous avons dît à propos de la chair et de l'esprit, du moi et du noD-moi ; dans cette unité complexe, le Dieu fut surtout considéré par le catholicisme qui sollicitait la nature humaine aut aspirations célestes; l'Homme Tut surtout considéré par la réforme qui associait la conscience de la dignité humaine à la confiance dans une destinée terrestre. Jésus s'était dit notre frère, il est pris au mol, proclamé Tidéal de notre espèce ; il cesse d'être cru Dieu, il ne cesse pas d'être cru divin. La révolution brise ses autels et bénit son évangile. Est-ce que cette proclamation de l'unité du genre humain, de la fraternité univer^ selle^ de l'affranchissement de tous les esclaves, de la régénération de tous les peuples, est-ce que cette glorification de Thomme dans l'humanité et de l'hu-* manité dans l'homme n'est pas une explosion du christianisme^ et vous voudriez l'ensevelir dans son triomphe? Quiconque souhaitera la perpétuité de ht religion se rattachera au Christ, qui a bftti sur le fondement même de la charité. Sans doute il faut que toutes ces aspirations finales de la troisième époque se résument dans un mouvement décisif qui record

dite les sentiments particuliers et les setîtitiieAts gértéwittx, la chàîr et Tésprît, la terré et le cîel, la créature et Dieu, là fëttîUie et rhobime, lèS pMétaîres et les privilégiés ; mais après que le moude eût atteint le terme de son expérimentation théorique et pratique, le dix-neuvième siècle s'ouvre par une évolution nouvelle de la charité. L'humanité va se transfigurer; le Christ sera pareillement transfiguré d'après les deux aspects sous lesquels il a été envisagé par le catholicisme et la réforme. Non, ce n'est pas vainement que le Christ a été adoré comme le-symbole de l'anion du del et de la terre ; c'est sur lui que ce dogme de la réconciliation a été établi, et nous ne saurions pas ne pas nous inquiéter du rang de ce médiateur à qui il fut donné d'assimiler Tunë à l'autre la vie divine et hiiuiêiine. C^est dans un autre dialogue que nous traiterons ce sujet à fbnd ; mais, quelle que puisse être alors notre transformation de la théologie chrétienne^ il sau^ Yegardera la tradition religieuse que vous voulei abolir parce que vous la trouves imparfaite, que nous nous bornons à déclarer mûre pour un perfec* tionnement. Nous pensons en cela témoigner plus de respect pour les travaux des générations fanté^ rieures, mièuK marquer la solidarité entre elles et nous. Ce ti*est pas tout que de faire consister la scieutMî de l'homme dans i& suecessioii régulière des développements de sa vie ;' il faut s'en servir pour contrôler toutes les audaces d'une pensée libre^ et le Christ sortira victorieux de ce coetrôle nécessaii^; il s'est témoigné d'époque en époque par ÛA gtmnds

ouvriers, ces grands ouvriers ne lui ont pas manqué à Tbeure voulue. •» Messieurs, ne vous hâtez pas de vous récrier, ce sont Napoléon l^^ et Saint-Simon.

Page 1