TRANSFORMATION DU DOGME
LE PÉCHÉ ORIOmBL.
ghâhdevël^ michaud^ le duc, ANDRieUX/
CHAfeDEVÈL.
Prenez la parole, Monsieur Michaud. La pbilôsd-*^ pbie n'a pas d'observatoire à- son usage dans les questions du commencedieilt et de la Ûû, elle n'en éonnait pas. Le péché originel est une hypothèse dont nous nous bornons à apprécier les résultats/ à ëîpli>^ quer la formation ; selon vous, au contraire, C'est utl fait qui affecte gravement le genre humain; c'est à TOUS à eo faire la preuve.
MICHAUD
Gela est nroins difficile que vous ne peAsez, Moii« sieur te philosophe. Sans doute la faute de nos premiers parents ne nous est certifiée que par un hotnme ; mais cet homme a nairré la eréatton t^aaéAe ifû
en avait été le témoin oculaire, parce que, par privilège, il écrivait sous la dictée du Créateur luî-mème ; si je vous oblige à confesser la véracité de Moïse en ce qui touche Torigine de l'univers, n'aurai-je pas suflSsamment prouvé la faute?
LE DUC
Voilà le débat agrandi.
MICHAUD
Messieurs, la philosophie nie Tinspiration surnaturelle de Moïse, la science le venge, la science est avec nous. Tout limité que soit mon savoir, j'établirai que les décou'^ertes du génie moderne sont énoncées dans les versets écrits il y a plus de trois mille ans, que toutes les grandes lignes de la Genèse sont confirmées. Il me suffira d'un petit nombre de remarques sur les six journées de la création ; disons tout de suite sur ces six périodes dont je ne détermine pas la durée, et qu'avec Bossuet je nomme les six progrès.
CHARDEVEL.
Moïse distingue les six jours en disant à la fin dé chacun d'eux, « Et il y eut un soir et un matin ; » mais je ne veux pas gêner votre liberté d'interprétation; passons.
Il est un autre point sur lequel je vous prie d'accepter mon interprétation les yeux fermés. La Genèse, après une description de la terre primitive, dit : « L'esprit de Dieu était porté sur les eaux, > et per-^ sonne nMgnore aujourdUiui que la matière cosmi-tttte «xistdt à Titat de ras ( ïià bien t à force du
scruter le sens des mots, quelques doctes hébraïsauts et moi, nous sommes parvenus à y trouver la signincation d'un élément divisé, ténu^ impalpable, invisible ; désormais nous traduirons : « L'esprit de Dieu était porté sur la matière gazeuse, p
CHARDEVEL.
Comme vous voudrez; vous savez l'hébreu, je ne
le sais point; passons.
MICHAUD
Voici donc l'espace empli de la matière cosmique qui n'a encore pris aucune forme ; c'est l'heure du chaos, de la nuit, des ténèbres, et Dieu dit, que la lumière soit! Longtemps les incrédules raillèrent la création de la lumière avant le soleil, de l'effet avant la cause, de la fille avant le père ; quelle ne fut pas leur confusion lorsque la science se prononça contre l'hypothèse des émanations lumineuses en faveur de l'hypothèse des ondulations éthérées, lorsque la théo- Y\e de Descaries justifia le verset insulté ! L'éther» qui est le principe de la lumière, a été nécessairement créé avant les astres ; la raison n'a plus qu'à s'humilier devant l'incomparable sublimité de cette parole : « Que la lumière soit... et la lumière fut. »
« Et la lumière ne fut pas, » je dis qu'il n'y eut pas plus de jour qu'à minuit, vous allez le comprendre. La création de l'éther n'équivaut pas à la production de la lumière, phénomène impossible sans la préexistence de corps pondérables dont les vibrations se propagent à travers l'éther, comme les vibrations des corps sonoresse propagent à travers l'air. Le débuLde
Qptre écrivain inspiré n'est pas bçureux ; il me senw ble un pliy^iciep cielamême force qu'Hésiode^le vieux, rivQl clu vieil Homère, qui lui aus^i a fait uE^e cospiogonie et qui dit en uo vers que je citerais au besoin : « De la nuit naquirent la lumière et le jour. » Excusez rinlerruption,mQU cher Monsieur, et poursuivez.
Poursuivez vous-même ; je me réserve d''interrompre, de réfuter, de rétorquer... poursuivez.
CHAI^DEVEL.
Donc, Moïse a manque Descartes, Il pouvait prendre l'avance. sur Newton en révélant la loi de la gravitation universelle, en vertu de laquelle la matière ^'organisa en globes et en systèmes ; il la passe sons silence faute delà connaître, puisqu'il nous entretient d« la création du firmament, cette ressource des as-tronomes tant qu'ils ignorèrent le secret de l'équilibre 4es astres ; du firmament que saint Augustin nommait lé premlisr.corpa du monde, que salut Thomas di* visait en trois deux : le ciel lumineux ou Tempirée »— le. ciel diaphane, aqueux, et cristallin — le ciel sidéraU ingénieuse distribution de ce plafond que ndus avions naturellement supposé à la limite de nos regards dans rimmenshé. Mais au delà de ces voûtes «pifi les investigations de la science et l'invention du télescope ont disupées, de flamboyantes profondeurs se révèlent; au mépris da la fixité imposée à ces 42ieux étages les uns sur les autres, la vie se découvre dans des milliers de tourbillons plus yastes que notre •tourbillon solaipe; au mépris de la position assignée à notre terre au centre de l'univers, cette base inif
mobile de réchafaudage de rantique Cosmos nage dans Tespaçe, tourne autour de son axe, tourne autour du soleil qui lui-même se dirigç avec son cortège de planèles vers la cpnstellation d'Hercule,., Avouez que Moïse est pareillement convaincu d'avoir man* que Copernic, et d'en avoir moins su que Técole de Pytliagore, qui enseignait les révolutions des planètes sans être favorisée de comnaunicatipus spéçialest
En conséquence, sur vos sU périodes, retranchons les deux preipières, employées à la création du flrmament qui n'existe pas et de l'éther qui n'a pas encore d'usage ; passons à la troisième : le sec et le liquide se séparent sur la terre, les mx» s'écpulont ^ans leurs bassins, la partie solide se montre et se couvre de v^étation, Moïse e§t encore en faute. La terre primitivç çst une masse ça^euse, incandescente, énormément dilatée, contenant à l'état de vapeur toutes les substances solides et liquides dont fjlç se compose aujourd'hui; Moïse le savait, si je m'en rapporte à votre traduction perfectionnée ; il ne devait ^nc pas se bornçr à signaler la séparation du fluide et de l'aride, chose qiai nous crève les yeux et qu'il ^tpit aisé 4' écrire sous la forme de l'im-. pijwitif; dans un récit dç la création, il couvient de parler de la création de ce qui n'existe p^- hq solide ne se produisit qu'à la suite de condgosaimns gra.dMçlles accompagnées du développement, formir dable ^e toutça les combinaisons chimiques ; c'est ainsi que so formèrent le noyau et Técorce de notre globe, i^çr^queles bouillonnements de la fournaise eurent cte cçrnés par une p^Toi encore fragile, alor§
un premier refroidissement atteignit notre atmosphère brûlanle,bouleversée par de fougueux ouragans et toujours avare d'eau, et la provoqua à se résoudre en torrents de pluie. Enfin quand la croûte rugueuse de la planète eut été inondée, il y eut, à la faveur de SCS soulèvements, une émersion des régions diverses. Cetlè période comprend trois âges dont la succession égale plusieurs centaines de millions d'années : Tâge du feu — l'âge de l'océan — l'âge des continents; on ne parle que du dernier, on se tait des deux premiers. On ne se tait pas moins de ce foyer central dont le sol que nous foulons n'est séparé que par une cinquantaine de kilomètres, qui à l'heure qu'il est témoigne de notre ignition antique et perpétue souterrainement l'exercice delà vitalité minérale. 11 y a lacune. Nous apprenons de l'écrivain inspiré ce que nous savions sans lui, il n'a pas su ce que nous avons appris par nous-mêmes, il a écrit comme s'il n'avait aucune notion de la matière cosmique; le Saint-Esprit a-t-il voulu se faire prendre en flagrant délit d'ignorance? Quant à votre quatrième période, c'est un véritable scandale astronomique. La création du soleil, de ce centre d'attraction de tout un système, a nécessairement précédé la création de la terre, qui, comme les autres planètes, appartenait à la zone immense de matière cosmique où notre étoile s'est ellemême formée ; mais Moïse faisait de la terre le centre de l'univers, il devait ne faire créer le grand luminaire que le quatrième jour; avant d'éclairer notre inonde, il fallait le bâtir. Je ne m'étendrai point à ce sujet ; je me bornerai à regretter que la produc-
lion des végétaux, œuvre de la troisième époque, précède le soleil, et que la création des animaux, œuvre de la cinquième époque, soit séparée de la naissance des plantes par celte quatrième époque dont je n'ose calculer la durée, puisqu'il ne s'agit pas de notre système solaire seulement, mais encore de tout le système stellaire circonvoîsin. Maintenant, tournez et retournez vos versets, je vous défie d'en extraire le moindre indice des révolutions géologiques qui firent surgir en chaînes de montagnes des amas de débris de coquilles, des amas de cadavres de ces animalcules dont les sécrétions solidifièrent notre enveloppe, ou qui enfouirent d'énormes couches de fougères arborescentes et de forêts gigantesques dans les profondeurs de la croûte terrestre. Vient enfin, avec la sixième période, la création des mammifères et de l'homme, sans aucune trace des épisodes qui amenèrent l'ensevelissement des types monstrueux des espèces vivantes, retrouvés de nos jours...
MICHAUD
C'est ici que je vous arrête pour renverser toutes vos négations. Répondez; est-il une intelligence élevée qui n'admire, comme un témoignage de la sagesse divine, cette loi de la production des êtres d'après une gradation déterminée par leurs rangs dans l'échelle de la vie ; de telle sorte que les organisations rudimentaires précèdent les organisations compliquées, les animaux sans vertèbres les animaux vertébrés, le sang froid le sang chaud, et que le chef-d'œuvre de la création, l'homme, apparaît le
dernier? La conquête de celte loi fait l'orgueil de la science, Moïse la connaissait avant nous, dites oii il Tavait apprise ou confessez qu'il la tenait de Dieu.
CHARDEYEL.
Le sentiment de la dignité humaine fut assez exalté par l'invention des premiers arts pour que tous les auteurs de genèses tirassent l'homme de pair. Ovide chante l'homme créé le dernier comme le plus parfait des êtres animés; ce qui est plus sérieux, un livre cosmogonique de la Perse, le Boun-Dehesch, dit : « La première chose que fit Ormuzd fut le ciel; € la seconde, l'eau; la troisième, la terre; la qua- « trième, les arbres; la cinquième, les animaux; la « sixième, l'homme. » Voilà cette loi de gradation qui fut connue des Perses, et sans doute des Egyptiens dont Moïse n'était que le disciple.
Concluons, s'il vous plaît. Astronomiquement , géologiqueroent. Moïse ne dit rien d'exact qui ne se rencontre ailleurs, et les erreurs, les omissions, les absurdités abondent dans son texte. Je n'ai garde de traiter ce grand homme irrévérencieusement pour n'avoir pas su ce qu'il ne pouvait savoir ; cependant j'ai le droit de récuser son témoignage, lorsqu'il s'agit de condamner le genre humain tout entier comme vicié par la faute du premier couple, comme destitué du pouvoir de marcher et âes espérances de la félicité terrestre, comme voué à l'éternité du mal. Il est trop peu renseigné sur l'origine de l'univers pour l'être davantage sur l'origine de l'homme. Que faites-vous alors? Vous vous évertuer à corroborer l'autorité de ses dépositions, et, avec la tranquille
impudeur de gens qui font uu piauvais coup pour un bon motif, vous glissez subtilement au milieu de ses ignorances sacrées un à peu près des affirmations du savoir profane, vous le parez de la gloire des génies scientifiques de notre temps, vous relevez à la hauteur d*un confident de Dieu, c'est de la sorte que vous tâchez de nous surprendre la condamnation capitale de la race humaine. Malheureux ! vous n'avez qu'un témoin à produire, et c'est un fau|: témoin 1
MICHAUD
Qu'est-ce ? qu'est-ce ? vous prenez la chose tragiquement.
LE DUO
Oui, il a la haine du péché originel, faute d'avoir l'amour de la rédemption. Quoiqu'il en soit, Chardevel, permettez-moi de glorifier l'Eglise d'avoir donné pourpréface à l'Évangile ces feuillets de l'Ancieu-Tesr tament qui présentaient sur l'univers, sur l'humaqité, sur leurs origines, un corps de doctrine où les peurples trouvèrent une garantie de la bonté du Gréa* teur. Vous oubliez trop qu'à défaut de panthéistes le christianisme naissant eut pour ennemis les gnostiques dont vous connaissez les systèmes ; l'Eglise ne voulut pas laisser croire que Dieu s'était désintéressé de la création avec mépris, et en avait abandonné la responsabilité à je ne sais quelle puissance subalterue. Elle opposa k toutes ces théories la cosmogonie de Moïse, elle enseigna que Dieu lui-même avait agi en s'applaudissant de son ouvrage, elle compta avec saiat Augustin que sept fois Dieu avait jugé bon ce
quMI avait fait, c'est la ce qui importait alors. Avant (Fêlre scientifique, la question est religieuse, et, pour avoir proclamé que le monde procède d'un Dieu qui nous aime, la Genèse a été divinement inspirée.
MICHAUD
Monsieur le duc, ce n'est pas assez dire. Si nos Écritures ne contiennent pas la vérité tout entière, la religion ne repose plus sur le rôc, mais sur le sable, tout est en péril. Je ne reparlerai pas de la création de l'univers, non pas que je me tienne pour battu; selon moi, Técrivain sacré voilà des clartés au-dessus de rintelligencc du temps; d'ailleurs le Saint-Esprit se proposait autre chose que de nous indiquer les linéaments des sciences. Ce qu'il avait à nous découvrir, c'était ce que nous avions besoin de savoir de notre origine et ce que nous ne pouvions apprendre sans une révélation surnaturelle. Tout est vrai à partir de la création de rbororae.... Vous souriez, Monsieur Chardevel. Je vous entends; vous voulez, vous, que l'homme ait été le contemporain des mastodontes, qu'il ait assisté à l'effroyable spectacle des révolutions du globe; c'est un jeu pour vous que de grever notre chronologie d'environ cent mille années , et Toccasion est belle pour pousser le système de la génération spontanée, des évolutions qui font passer nos premiers parents de l'état de brute à l'état d'homme. Ah! ce n'est plus à titre de chrétien, c'est à titre d'homme, jaloux de la dignité de mon espèce, que je m'attache au verset de la Bible. Si j'en crois la Bible, a C homme est un dieu
tombé qui se souvient des cietuc; i> si j'en crois les philosophes, l*bomme est un sapajou parvenu. Messieurs, l*boiDme est un être tout à fait à part, d'une nature radicalement autre que celles qui précédèrent.Un jour, lorsque noire planète fut arrivée à l'âge de l'équilibre, du calme, de la sécurité, — un jour, dis-je, — et nous ne sommes pas si loin de ce jour fortuné que je ne recule pas à plus de cinq mille ans, c'était hier, — un jour enfin Dieu descendit sur un point de notre globe, et là, personnellement, d'uu mot et de rien, il créa l'homme, je vois cela d'ici*. •• il le créa libre, intelligent, doué de parole et d'amour, beau, heureux, parfait. Si j'en doutais, je ferais injure à la bonté de Dieu qui se manifesta de toute nécessité par l'excellence de sa créature.
CHARDEVEL.
Deux mots d'abord sur le peu de souci de la dignité humaine qui m'est imputé. Il me serait facile d'établir les relations de notre race avec les espèces subalternes, de vous rappeler que la science dévoile les humilités de notre généalogie, en constatant dans les phases de notre existence fœtale la succession des degrés de l'animalité ; mais s'ensuit-il que l'homme soit ravalé? Aucun être n'est accru ni diminué par ses ancêtres, sa valeur ne réside qu'en lui, et, comme le supérieur ne déroge pas en élevant ses inférieurs jusqu'à lui, nous ne nous compromettons pas davantage en considérant le singe comme un candidat à l'humanité dont il a éié Tavant-coureur et dont il n'est encore que la caricature. Cependant ce n'est pas une raison d'afllrmer que l'homme a clé créé
— itt —
boh^ hrareux, parfait Tant qa*oii aéaiU TeiisteBce d*uik seul être pensant dont la terre était le Hidi dont le ciëi était la cage, on put supposer que Dieu, auteur d*un ouvrage unique, avait dû en faire un cbefd'cÊuvre; à l'heure qu'il est, à moins d'une insolence . bouffonne, Tbomme ne peut plus dire, Dieu et moi; la terre ne peut plus dire, le ciel et moi ; le ciel nous a déroulé son immensité, la terre n'est qu'un point; notre globe voyage eu compagnie d'autres planètes qui le valent, le soleil est forcé d'avouer que des myriades de systèmes solaires lui font concurrence, et nous, les habitants de ce globule, nous oserions encore intéresser la gloire de Dieu à l'épuisement de ses munificences sur nous I
MICHAUD
Je n'ai pas à m'occuper des habitants des autres mondes, s'il y en a.... chacun pou'r soi, Dieu pour tous.
CHARDEVEL.
Egoïste l et de quoi d'ailleurs nous ont servi les dons de Dieu? le premier né de notre espèce est un enfant uuique, uti enfant gâté, un enfant prodige, et l'enfant a mal tourné ; un sauvage n'est pas mieux dupé par son jongleur que ce frère des anges ne le fut par le Diable. Bref, l'homme a succombé, est-ce une preuve de sa perfection? Dieu a livré sa fragile ..créature au démon, est*ce une preuve de sa bonté? Dieu a puni les fils de la prévarication des pères, estce une preuve de sa justice? Dieu a été vaincu par le génie du mal, est-ce une preuve de son omnipotence?
MICHAUD
Accumulez toutes les objectioos, je réponds efi uâ mot : nous ne savons, mais nous adorons.
CHARDEVEL.
Puisque vous ne pouvez savoir, résistez donc à la tentation de connaître.
Serpent que vous êtes.... Il y a la tentation d'ignorer. tlevenoDS. Premièrement, j'ai le patriotisme de notre planète ; je ne méprise pas Jupiter qui est quatorze cent fois aussi volumineux que la terre^ le soleil qui est qiiia torze cent uiillc fois aussi volumineux, mais je me porte fort que la terre est le centre réel de la création. Deuxièmement, il me parait à moi d'une convenance suprême qu'Adam et Eve aient été créés heureux, parfaits, unis à Dieu; or, il faut bien une raison pour que leur sort ait changé; ils furent sou mis à une épreuve, Satan les perdît.... oui, j'ai dit Satan.... je suis de ces chrétiens qui ne rougissent pas d'avouer qu'ils croient au Diable. Doue, Adam et Eve prirent parti contre Dieu, nous avons péché en eux, nous avons été punis avec eux. La trace du péché originel se retrouve dans toutes les ftBies comme la trace du déluge sur les plus hautes montagnes. Hélas ! le mal réside en nous, c'est un fait naturel évident aux yeux de quiconque s'observe avec sincérité; il y a des moments où je m'épouvante de moi-même en voyant le mal en moi comme un monstre caché au fond d'une eau Iknpide. Regardez en vous. Monsieur le philosophe, vous verrez peut*être ce que je vois. C'est pourquoi notre mis-
sioii sur la lerre se borne à expier notre chute et à mériter le retour au ciel.
OTARDEVEL.
Voulez- vous me permettre d'expliquer commeut le dogme du péché originel s'est formé? vous comprendrez alors ce que vous devez en croire.
LE DUC
Vous expliquez adrtiîrablement les choses, mais vous détruisez tout ce que vous expliquez.
CHARDEVEL.
II n'en restera rien qu'on puisse transformer.
Faites votre tâche, mon cher maître; nous ferons la nôtre.
CHARDEVEL.
Messieurs, la docUlne de la déchéance est le produit nécessaire d'une époviue déterminée de l'âge anli(|ue; le fond en est commun à presque tous les peuples dont l'Iiisloire nous est connue. Ce n'est pas à leurs commcnceniontsque les hommes se déclarent tombés, c'est au sortir de leurs effroyables épreuves primitives; ils se déclarent mauvais parce qu'ils ont conçu l'idée du bien, misérables parce qu'ils ont conçu l'idée du bonheur, et, comme ils ont déjà acquis la notion de l'équité, ils se reconnaissent justement punis du crime de leurs pères envers la divinité. Ainsi, loin d'être le résultat et l'aveu d'une décadence, la théorie de la chute est la marque certaine d'un premier essor; on ne se croit bas que parce qu'on rapporte sa situation à un point culmi-
naût d*où od se dit tombé, oii on veut remonter. On n'a jamais inventé la déchéance (fiie pour cautionner des espérances ambitieuses. Il va de soi que chaque peuple se fait sa thèse selon son tour d'imagination. Soyons indulgents à l'antiquité, c'est-à-dire à l'humanité adolescente ; c'est l'âge qui ne doute de rien, qui se promet tout des tâtonnements de sa curiosité; c'est l'âge des Sphynx et des OEdipe. L'antiquité eut l'orgueil de deviner toutes les énigmes ; elle exerça jusqu'à l'abus nos facultés intuitives qui s'exaltent par l'ignorance comme le sens de la vue devient plus perçant au milieu des ténèbres; il lui plut de chercher pourquoi l'épine est jointe à la fleur, le poison au parfum, la douleur à la volupté, le vice à la vertu, la mort à la vie, et elle se paya de fictions dont nous devons excuser la témérité, admirer la grandeur ou la grâce, constater l'utilité temporaire.
Cela dit, examinons la tradition biblique, sans nous inquiéter si elle est issue d'Israël , si elle est empruntée soit à l'Egypte soit à Babylone. Puisque tout est symbole dans la scène du paradis terrestre, arbre de la science du bien et du mal, serpent, arbre de vie, il y a lieu de distinguer et le sens littéral et le sens caché qui se rapporte à l'une des deux conceptions capitales de l'antiquité sur le bien et le mal. D'une part, l'homme supposa que sa destinée lui était faite par la lutte d'un principe du bien et d'un principe du mal, symbolisés par la lumière et les ténèbres; il se proclame créé par le premier, persécuté par le second, maî^ appelé à vaincre le mal et à faire triompher le bleu sur la terre en même
temps qu'Ormazd terrasserait Ahriman dans TuDi* vers. D'une autre part, rbomtne plaça le mal daus la matière, dans la multiplicité, dans le fini ; le bien dans Tesprit^ dans T unité, dans Finfini; il considéra tottte créature finie, relativement à Tinfini^ comme une dégradation dont le dernier degré est la chute de Tesprit dans la matière, et il crut que Tesprit avait à s* en dégager par une longue suite de pitrifications afin de retourner à Tinfini d*où tout procède, où tout s'absorbe. Cette théosophie faisait les saints comme le dualisme persan faisait les héros, et il n'est pas difiicile de la retrouver à travers le sens apparent du verset biblique.
L'Adam mâle et femelle, c'est l'Adam primitif à l'état immatériel ; habitant la pure sphère de l'esprit; émanation lointaine de l'unité divine; reflet passif du bien absolu; il a l'innocence, la quiétude, l'immortalité. Mais, en raison même de son infériorité, ce tout tend à se diviser. Eve sort d'Adam, du même coup Adam sort du recueillement apathique oii sa volonté sommeillait^ 11 dit moi en disant toi. L'unité a péri, et les conséquences de ce dédoublement de l'être humain sont la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire la décadence des deux moitiés séparées au-dessous de la contemplation du bien absolu — l'expulsion du paradis, ou leur passage de la région éthérée à la région terrestre, — la mort, loi de. tout ce qui est corruptible, — la génération, seul moyen de perpétuité pour ce qui est mortel — et la soumission de la femme à l'homme, ou la recomposition de l'unité. La promesse faite à leur pos-
térité d'écraser la tète du serpent est Tàbiionce dû retour de F Adam primitif au sein de Tinfini, après sti victoire sur le mal ou sur la matière.
MÏCHÀUD.
Je ne suis pas un ennemi de l*exégèse, tant s'en faut ; mais je repousse une métliode d'interprétation qui fait saillir du texte, comme d'une embuscade, un sens traîtreusement raffiné pour déconcerter Tbonbête lecteur attaché au sens terre à terre !
CHARDEVEL.
L*Eglise fit comme vous, elle prit tout au pied de la lettre. Selon le sens caché, la matérialisation de la vie est une infériorité de laquelle T homme doit se rachetet par Texpiation ; c'est la condition même de Fexistence du fini ; mais TÉglise comprenait trop bien le rapport de la chute avec la mission de Jésus pour ne pas voir le prologue réel de F histoire dans ce drame du Paradis terrestre, où le nœud est un ordre de Dieu, la péripétie une désobéissance, le dénouement un arrêt qui exile nos premiers parents d' un lieu de délices, les condamne à la mort, et châtie la faute des pères jusque dans leur postérité. Plus l'homme serait convaincu d'être constitutionnellement un grand malade, plus la foi au grand médecin devait se fortifier. Un docteur illustre, ancien adepte du manichéisme, avait qualité pour fixer cette tradition du péché originel dans le dogme. Tradition légère aux Juifs, chez lesquels elle avait établi l'unité de l'espèce humaine et son origine divine sans avoir d'autre portée ; lourde pour les chrétiens, dès que cette vieille pierre d'attente eut été scellée dans leur
croyance par saint Augustin qui écrasa du coup Pelage et la généreuse philosophie de la Grèce.. • Oui^ c'est le saint de prédilection de notre noble ami qui fit prévaloir cette sombre doctrine d'une humanité radicalement mauvaise et née pour la damnation, dont à l'heure qu'il est nous ne sommes pas aCTranchis.
Résumons-nous. Lorsqu'au sortir de sa laborieuse enfance l'homme échappa au joug de la réalité et atteignit à la notion de l'idéal, il se conçut un point de départ au niveau du sentiment de sa grandeur, en considérant sa condition présente comme une perturbation accidentelle de sa destinée primitive. Il se crut né pour être parfait, heureux; il plaça un Eden ou un âge d'or à son berceau, afin de contempler dans le passé ce (ju'il ne pouvait encore entrevoir dans les incertitudes de l'avenir, sa figure radieuse de félicité et de gloire. Heureuse illusion ! Par là il cessa de se réputer le fils du limon et le frère de la brute ; à se croire tombé de haut, il en eut plus de ressort pour s'élever, et le christianisme stimula son élan. Mais nous ne sommes plus réduits à tirer notre force ascensive de notre crédulité soit à une brillante élévation préliminaire, soit à une déchéance subséquente ; notre vocation même est de marcher, de monter, de grandir. L'observation des faits nous autorise à substituera la fiction d'une perfection anticipée et d'une brusque catastrophe la loi positive d'un progrès continu. L'humanité n'est pas déchue, elle est née progressive; c'est à cette loi vainement contestée qu'elle obéissait sans la connaître en niar-
quant son origine et sa fin dans le ciel. Si donc l'avenir nous présente une perspective de splendeurs au lieu d'une nuit épaisse, une vision lumineuse en arrière est un elTet d'optique que nous ne saurions nous rendre; la nuit épaisse se replace au commencement des choses, la vision lumineuse en avant, ou, si vous l'aimez mieux, notre divin idéal se transporte du début au terme de notre carrière terrestre. La vertu des temps anciens fut de le mettre à un extrême, la vertu des temps modernes est de l'avoir mis à l'autre. Je veux bien vous accorder, Monsieur Michaud, que la théorie de la chute nous a heureusement excités à remonter vers notre élévation antérieure ; mais je la repousse de toutes mes forces parce qu'aujourd'hui vous ne nous parlez tant de notre élévation que pour nous infliger les conséquences de la chute. Tout ce que nous nous promettons rencontre un obstacle dans l'anathème jeté autrefois à notre nature; le péché originel, voilà donc ce qu'il faut détruire pour que le genre humain se sente maître de sa destinée; l'expliquer, c'est le détruire, et ma tâche est remplie.
MICHAUD
11 me faut à moi une explication de mes aspirations divines, de mes déviations sataniques ; je la trouve dans notre perfection primitive et dans notre chute.
CUARDEVEL.
Vous la trouveriez aussi bien dans Ormuzd et Âhriman... Ah I vous vous étonnez de ressembler tout à la fois à l'Adam chassé du paradis, c'est-à-dire à l'homme tel qu'il est, et à l'Adam en possession
de TEden, c'est-à-dire à Thomme tel qu'il voudrait être ; mais votre ancêtre a été peint d* après votre original sous ses deux aspects, vous ressemblez à votre portrait, voilà le prodige. •
MICHAUD
Le récit de Moïse ne serait donc plus qu'un mythe... un mythe... c'est ainsi que nos sophistes ébranlent les croyances publiques en s'attaquant aux textes. Les sophistes, voilà la plaie de notre temps, Platon les connaissait bien.
CHARDEVEL.
Mon cher Monsieur, je n'ai garde de me blesser de la qualification de sophiste, j'y suis fait ; mais souffrez que j'éprouve quelque humeur de ce que vous prétendez régler la destinée, l'espérance et la pensée du genre humain d'après certains versets; comme si, depuis le jour où ils furent rédigés, le genre humain avait cessé de penser. Permettez-moi d'être ému en vous voyant fortifier ce joug vénérable par votre application à doubler le savoir antique de la science moderne. Excusez-moi si j'admire vos grands livres pour ce qu'ils contiennent, si je les dédaigne pour ce qu'on y fait entrer, si j'honore dans vos Ecritures des monuments impérissables dupasse, si je les repousse comme les arbitres du présent. Laissez-moi applaudir à tous ceux qui jugent que les deux livres toujours nouveaux, toujours vivants, qu'il faut étudier, sont l'homme et la nature; laissez enfin ma colère éclater contre le despotisme de la lettre morte, et ne vous offensez pas si à cette milice poudreuse de théologiens en robe longue ou courte
qui travaillent, façonnent, étendent, distendent, mutilent, tronquent, torturent les textes pour en faire la loi de mon intelligence et la tyrannie de mes aspirations, je lance cette apostrophe qui soulage mes fureurs tragiques et assouvit ma vengeance : Bouquinistes!'
MICHAUD
Bouquinistes,.. Hé bien! oui, j'en suis un, et je suis fier de Tétre.. Et nous verrons qui l'emportera du sophisme ou du bouquinisme.«. Le salut est dans le respect des textes; et s'il fallait une dernière preuve de la culpabilité d'Adam, elle existe dans la mission de Jésus. Puisque le réparateur de la faute est venu, il y a eu faute.
Puisque la déchéance est une fiction , la rédemption est une chimère. Le christianisme périt dans sa base et périt justement; malgré la mission d'un Sauveur, sa doctrine a consacré l'éternité du mal. Vienne, vienne enfin ce troisième âge du monde où l'homme, libre de toutes les superstitions, marchera dans sa force.
ANDRIËUX, LE DUC, MICHAUD, CHARDEVEL.
LE DUC
Qu'est-ce, Chardevel ? Voici donc venir un troisième âge du monde, précédé d'un cataclysme qui
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engloutira la religion comme indigne d'exister dans la pure atmosphère de riuimanité affranchie... et pourquoi cette condamnation? Le christianisme n'a pas inventé la question du mal, il a concouru à la résoudre. Remettez-vous sons les yeux le cinquième siècle de notre ère, je vous prie. La doctrine de Mânes, qui tenait Thomme pour vicié par le mauvais principe, enlaçait l'empire dans un prosélytisme cauteleux, et vous supposez que le génie de l'Orient aurait été vaincu par le génie de la Grèce ? Pelage n'y pouvait rien, tout cher qu'il vous soit, ce Celte nourri d'hellénisme. 11 niait la transmission du péché d'Adam ; il proclamait Thomme innocent par nature, libre, capable de s'élever à la vertu suprême par la seule énergie de sa volonté, sans le secours de la grâce ; une telle doctrine était la contre-partie du manichéisme, précieuse à ce titre; mais évidemment elle ne s'était point formée d'après^ une observation exacte de la masse du genre humain, et n'était faite que pour un petit nombre de ûères individualités ; née de l'origénisme qui florissait en secret dans les monastères de l'Egypte, elle répondait aux superbes aspirations du stoïcisme monacal, et, en effet, tandis que Manès incorporait le mauvais principe à notre substance, votre Pelage nous imposait le mal dans la matière, il nous proposait la perfection pour prix de l'ascétisme. Tel était l'état des opinions : le vulgaire s'abandonnait à l'explication du mal par la croyance à deux principes, c'était diviser Dieu ; les âmes d'élite l'expliquaient par l'antagonisme de l'esprit et de la matière, c'était diviser l'homme ; heureusement,
une troisième explication partit de TËglise, qui plus d'une fois a été l'organe de Tesprit humain par la mesure, la tempérance, la sagacité de ses décisions. Le représentant de FÊglise était un transfuge du manichéisme, saint Augustin, que ses égarements passagers avaient forcé de méditer sur les deux faces de ce problème du mal dont toutes les intelligences étaient tourmentées ; il y avait appliqué sa grande âme aimante où ses vieilles erreurs s'étaietit tournées en une passion de la bonté de Dieu. C'est lui qui terrassa Âhriman, en fixant dans notre dogme la tradition du péché originel qui n'en était pas l'équivalent, qui en était le correctif. Adam ne pèche pas par suite de l'ascendant du serpent, dont le rôle est subalterne dans cette tragédie, qui est puni en même temps que les deux coupables; Dieu est le mattre suprême, et la grandeur de la responsabilité d'Adam se mesure à la grandeur de sa peine. Le premier homme est la victime, mais il est le héros du drame ; il a agi librement, il n'a pas subi sa destinée, il se l'est faite, et mieux vaut nous expliquer notre condition par notre propre faute que par l'influence du mauvais principe. D'une autre part, ainsi que cela a été exposé, saint Augustin avait innocenté la chair, dans laquelle il ne voulait pas laisser un refuge à Satan. Dès lors, le mal ne réside ni dans une cause ontologique ni dans une causç physiologique, ni dans Satan ni dans la matière, il résulte de la défaillance de la volonté humaine. Le mal n'a d'existence absolue sous aucune forme, le mal est la négation du bien comme l'ombre est Tabla
sence de la lumière. La philosophie airelle mieux aujourd'hui? Une telle parole est un joyau de pfix que nous avons eu le tort de ne pas mettre en valeur; mais ne prétendez plus que le christianisme est la religion de Téternité du mal, et qu'à ce titre il doive être aboli.
CHARDEVEL.
Quand bien même Tadoption de la légende du péché originel aurait été un progrès, Thomme denjeure écrasé sous le châtiment qu'il s'est attiré. La doctrine de cette infirmité héréditaire est adéquate à là doctrine du principe du mal, et le remède est dans l'abus dé la grâce, autre infirmité.
LE DUC
Oui, afin de sauver la nature humaine des écarts orgtieilleux du libre arbitre et dé l'excès de la soumission au génie du mal, saint Augustin la lia dans toutes ses fibres au péché d'Adam, à ce point qu'il loi fit de ses as()ir2(tions au bien un mérite inutile sans fa g^âcc dite au sang du Rédempteur. Il voulut l'homme coupable, condamne, condamné, hélas! jusque dans les enfants, « cette verdure de C humanité^ » qui devait être irréparablement flétrie si elle étdit fauchée sans avoir été régénérée par la rosée du baptême. Oui, 11 nous fit une nécessité d'une comniunion perpétuelle entre notre volonté passive et là volonté divine omnipotente, et il institua le despotisme de li grâce. Remède violent, je l'avoue, mais non sans bénéfices. 11 nous restait à nous délivrer dé la doctrine de la déchéance, celte transfotmation de la doctrine des deux principes*
MICHAUD
Yotis ne droyez donc pas au pécbé originel ? Que devient alors notre foî à la rédemption, dont notre foi à ce péché est là base 1
LE DUC
NoQS parlerions mieux si nous disions que la rédemption nous délivra de notre fdi à la chute. L'homme avait le sentiment de toutes ses misères; il se sentait disposé à s'abandonner à ses instincts inférieurs, à se complaire dans les satisfactions brutales de l'égoïsme, et il se croyait condamné, par une faute antique, à une inclination native vers le mal ; le Rédempteur vînt alors pour faire prévaloir en nous le goût des aspirations supérieures. Ce triomphe strt* nous-mêmes, nous ne l'avons obtenu qu'en nous soumettant au despotisme de la grâce, qui n'est autre chose que le régime de la rédemption dans toute sti rigueur. C'est par cette sainte servitude que notre liberté s'est purifiée ; c'est au prix de nos efforts pour nous approprier la vie divine que nous avons pris confiance dans l'énergie de notre amour pour le bien, et nous nous sentons soulagés de la fatalité du péché originel. Béni soit Dieu de la condition qu'il lui a plu de nous faire ! Nos premiers parents n'ont pas été privilégiés ; mais ils ont été pourvus de l'attribut de la perfectibilité qu'ils nous ont transmis, avec lequel nous acquerrons, à force de labeurs, ce qu'on veut qu'ils aient possédé sans mérite. Et, en effet, le genre humain n'a point erré de décadence en décadence; dès que l'histoire éclaire ses pas, nous le voyons se développer comme un
homme immortel qui a uDe suite dans ses desseins ; enCn, après de longues épreuves, Dieu daigna établir une communion intime avec nous par l'incarnation du Verbe éternel sous les traits de Jésus. Cest alors que nous avons accompli ce progrès décisif en vertu duquel nous sommes affranchis de notre reste de croyance à Tantique dualisme oriental. Nous nous sentons désormais autorisés à ne plus considérer le mal comme un legs fatal de nos auteurs, mais comme le résultat de notre égoîsme et de notre ignorance ; nous pouvons déclarer que nous sommes appelés par le Créateur à tendre incessamment au bien ; la mission du Rédempteur se révèle à nous sous un jour nouveau. Oui, le Verbe s'est fait chair pour développer en nous Tamour du bien^ de la lumière, de Dieu, plus que la haine du mal, de Tombre, de Salau.
MIÇHAUD.
Monsieur le duc, vous ne croyez plus à Satan?
CHARDEVEL.
Notre noble ami a perdu la moitié de sa religion, il a l'athéisme du diable.
MICHAUD
Certes, je ne suis pas de ceux qui disent : c Si le diable n'existait pas, il faudrait l'inventer ; » il est devenu si ridicule qu'il ne fait plus peur qu'aux enfants ; mais il fait partie de la tradition, et j'y laisse cette laide grimace sous le poids de mon mépris. .. et de mon incrédulité. Entre nous, est-ce que je crois Satan?
LEDUC
• Le diable est une maladie dont Tamour de Dieu nous guérit. • Voilà ce que me dit en 1832, après une causerie sur le diable qui avait occupé une de nos soirées au château, un vieil ami qui mourut quelques jours après, que j'entendais pour la dernière fois ; cœur tendre, héroïque et simple dont on se souvient toujours. Je parle de votre père, Ândrieux; la parole est de lui, j'y réQéchis, et le diable perdit son procès. Ce personnage, qui fait éternellement métier du mal, dont les pièges sont au fond de toute chose et de toute idée, obscurcit Tunité radieuse de la vie divine; plus nous aimerons Dieu, plus nous serons disposés à exorciser la nature et l'homme, en reléguant dans le passé ce dogme des deux principes qui alors sanctionna la division de Thumanité en deux espèces, les maîtres et les esclaves, les purs et les impurs, les bons et les méchants. Il n'y a qu'une seule espèce d'hommes, tous destinés à s'a* méliorer; l'unité de l'homme, l'unité de Dieu, au fond, c'est la même chose.
CHARDEVEL.
Ce sont de bons sentiments qui vous mèneront plus loin que vous ne pensez, prenez*y garde.
MICHAUD
Vous voilà déjà plus près de Pelage que de sain Augustin.
LE DUC
Je ne m'en effraye pas. L'hérésie est quelquefois un aspect de la vérité, dont le tort est d'offenser un
autre aspect plus important avec lequel la conciliatiop est encore impossible ; nous pouvons nous rapprocher de Pelage à la condition d'avoir passé par saint Augustin.
MICHAUD
Je Uje sais pas ce que vous laisserez à dire à M. àndrieux, tant vous allez de l'avant I
ANDRIEUX
Ainsi qu'on l'a expliqué, l'hypothèse antique sur nos commencements et notre destinée est le produit d'une situation historique; à ce sujçt nous n'ajouteroQS que peu de mots. 11 y a deux impossibilités à la fiction de l'homme créé parfait et déchu. L'être humain, une fois en pleine communion avec la vie divine par l'élévation de son intelligence et l'exaltation de son amour, ne tombe pas de cette haute situation; mais ce n'est pas de prime-saut qu'il y atteint. La jGenèse ne fait d'Adam un prodige que pour en faire ensuite un monstre. Demeurons fidèles à la loi de gradation. Aujourd'hui nous soupçonnons ce qu'il fallut de temps à la terre pour arriver de l'état de nébuleuse à l'état de planète, à travers des métamorphoses qu'on a heureusement nommées ses époques organiques et ses époques critiques ; or, qu'il s'agisse d'un monde ou de l'homme, le procédé de création est le même ; c'est l'évolution de la vie, où la science ne voit que le jeu des forces cosmiques, oîi la religion glorifie la puissance, la sagesse, la bonté de Dieu. Ce n'est qu'après l'épuisement d'une longue série de transformations que la terre fut digne d'être habitée par l'homme; pareillement, rorganisation digne de
rdomiae fat élaborée d'ébauches m ébauches; ii ett traverse en neuf mois dans le ventre béni de sa inèrs les types qui se produisirent durant des cycles sécu* laires dans le sein de la nature. Pourtant s'il appartient par sa structure à Tordre de ranimalité, il en est le sommet et l'éclair, il a le verbe et Tamour. Dieu voulut tout à la fois résumei* en lui les créations inrérieures et le placer au rang suprême; une mystérieuse énergie le redressa au milieu de toutes les prostrations bestiales et tourna vers le ciel son front qui méditera Tlnfini; il .est né debout, il est né pour marcher, il marche... mais il part de bas.
N'hésitons plus à remplacer l'antique hypothèse par une doctrine conforme à l'état actuel de nos connaissances et de nos sentiments. Selon Thypothèse biblique, l'homme créé parfait est précipité du monde de l'esprit dans le monde de la matière d'oii il doit se relever ; selon les données de la science, l'homme arrive du monde de la matière au monde de l'esprit pour continuer à s'élever. Et les termes de Tancienne théorie sont renversés. Selon l'hypothèse biblique, la chute est une suite de liniliation à la science du bien et du mal que l'homme ne peut acquérir sans descendre du rang d'essence supérieure ; selon les données scientifiques, l'homme ne s'élève au-dessus de l'innocence de la brute que par le discernement du bien et du mal, que par la conscience de sa responsabilité ; ce qu'on nomme sa faute est la fin de sa confusion avec les êtres inférieurs. Et les termes de l'ancienne théorie sont une secondp fois renversés.
EnfiD, selon rbypotbèse biblique, rbomme, après avoir reçu le souffle divin, entre en communication avec le serpent, symbole des instincts terrestres ; selon les données scientifiques, Tbomme commence par un long engagement avec le serpent avant de recevoir Tempreinte de son caractère. Et les termes de raucicnne théorie sont renversés une troisième fois. Nous étonnerons-Dous de ce que la vérité se soit préscntée à nos pères dans un sens inverse de celui que nous adoptons? Nos pères plaçaient à rentrée Tidéal que nous plaçons au terme de la carrière, parce qu'ils ignoraient la vertu progressive de notre espèce, démentie par le témoignage de leurs yeux que le spectacle de tant de maux affligeait. La science de Thomme, comme celle de F univers, a commencé par se fonder sur les phénomènes apparents : la terre était immobile, c^est le soleil qui tournait; T homme descendait, et ne pouvait remonter que par uns sorte de ravissement au ciel. Nous redressou 3 Terreur de nos pères en rectifiant Thistoire.
Voulons-nous à présent traduire en langage chrétien ce qui vient d'être exposé? Nous maintenons le péché originel^ en entendant par ces mois la solidarité de l'être humain avec les organisations inférieures dont nous avons en nous les appétits sanguinaires et les débordements immondes ; mais nous proclamons la grâce originelle, c'est-à-dire le don de la vie su* périeure et perfectible. Les deux périodes de notre légende sont réunies dans cette transformation qui ne diminue pas la force moralisante de l'ancien dogme, qui Taugmente. Nous ne sommes plus sou-
mis à la doctrine de réternité da mal et de la dépravation fondamentale de la nature humaine ; nos aspirations au vrai, au juste, au bon ne sont pas des réminiscences d'une perrection antérieure, elles sont le sceau même de notre espèce et la fin de notre être ; le devoir de nous perfectionner est impérieusement tracé dans notre origine même.
Et le Christ demeure nécessaire comme autrefois. N'avons-nous pas toujours à nous dégager de notre solidarité avec la vie infime et grossière par noire communion avec la vie achevée et sublime ? Plus nous considérerons nos affinités avec la région inférieure, plus nous voudrons que notre vie, puisée aux entrailles de la terre et consanguine de la brute, resplendisse dans un Homme-Dieu qui atteste la grandeur de notre destinée, qui soit le couronnement de la hiérarchie planétaire. Qu'y a-t-il donc de changé, si, au lieu de dire qu'il est venu relever la nature humaine, nous disons qu'il est venu la provoquer à dominer ses instincts grossie • rement charnels, en sollicitant ce qu'il y a de divin en nous à un essor incomparable? Son œuvre n'est pas terminée. Un jour peut-être nous saurons le secret de nos prodigieuses inégalités ; nous saurons pourquoi les uns naissent avec la pente au bien et le dégoût du mal, les autres avec l'aversion du bien et l'inclination au mal ; pourquoi plusieurs naissent dans un milieu qui fait fleurir les heureuses dispositions et neutralise les mauvaises, tandis que plusieurs sont excités par toutes les influences extérieures au déchaînement du vice; pourquoi cette
distance qui sépare le paria de brahme, le papou de Teuropéen, et, sous les enseignes dMwie civilisation commuiie, les chrétiens incultes des chrétiens cultivés; jusqu'à présent le mystère nous échappe; mais ce que nous savons, c'est que ces inégalités doivent s'effacer ; Thumanité n'aura rempli sa tâche que lorsque tout ce qui porte le cachet lamentable de l'inrériorité sera élevé au rang occupé aujourd'hui par ses élus. Qu'est-ce à dire, sinon que la création de notre espèce se continue, et ne sera achevée qu'à Theure oii tous les hommes seront consommes dans l'unité. Yoilà ce qui nous a été montré dans la Genèse, voilà ce qui doit se réaliser. Nul, plus que le Christ, ne nous a fait faire de pas vers le type supérieur; le Christ continue l'œuvre qu'il a commencée avec nous ; depuis que nous avons mangé du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, c'est lui qui nous communique les fruits de l'arbre de vie.
De quoi vous effrayez^vous donc, Monsieur Michaud? Oui, le christianisme tout entier est en tra* vail de transformation. Nous avons vu comment le principe moral du Nouveau -Testament se développe conformément à la science sociale ; nous venons de voir comment la préface empruntée à l'Ancien-Tes* tament par l'Eglise est transmuée par les investigations des sciences d'observation sur l'origine de la terre et de l'humanité. Ces travaux divers ont lieu en même temps, ils concourent tous au même but, le renouvellement de la société et de la religion. Cependant le renouvellemenl du christianisme
ne nous dispense point de remercier Dieu de nous avoir dotés d'un initiateur qui ajoute à notre force ascensive par sa perpétuelle influence; compagnon, guide, promoteur éternel de noire éternel essor ; anneau suprême vers lequel nous nous soulevons et qui nous attire ; il est la grâce qui complète notre grâce originelle.
CHARDEVEL.
Tout cela est à revoir entre nous , s'il vous platt.
MICHAUD
Moi, je n'ai qu'un mot à dire. Si la loi du développement continu est une loi divine, cette terre sera le théâtre d'une suite régulière d'améliorations qui nous conduiront à une sorte d'Éden, de paradis, d'âge d'or...
CHARDEVEL.
Voilà la calamité.
MICHAUD
Hé! si cela est possible, je ne demande pas mieux ; le plus grand bien-être du plus grand nombre de créatures humaines, tel est mon vœu sincère ; mais ce qui m'inquiète, c'est qu'avec cette amélioration morale de tous les hommes, la damnation est supprimée, l'enfer s'évanouit. . •
CHARDEVEL.
Voilà le désastre.
MICHAUD
Hé! je n'y tiens pas à l'enfer; mais ce système d'évolutions avant la naissance, durant la vie, après la mort , nous mène à la métempsy chose qui ne fera point retomber l'homme dans l'unimalité; qu'ini-
porte? Toute réconomie du dogme est bouleversée. Monsieur le duc, il y a un parti héroïque à preadre . J'avais cberché à prouver que la science est la trèshumble servante de la religion ; il n*est que trop aisé de la tourner contre nous ; séparons la science et la religion à tout jamais, si nous voulons sauver la foi de nos pères !
LE DUC
Non, mon cher Monsieur, il vaut mieux ^ avec nos théologiens, chercher l'accord de la science et de la religion, en renonçant toutefois à faire entrer les découvertes modernes dans la vieille lettre, expédient indigne de la majesté du but. Voyez donc à quoi vous réduisez la religion, si vous ne lui donnez pour appui que des textes dont le sens littéral n'est pas acceptable, dont le sens raffiné aiguise la subtilité de tous les chercheurs d'énigmes et met toutes les imaginations folles en campagne. La religion n'est plus qu'un mysticisme nuageux se com* plaisant au langage équivoque et au jour louche, si elle se met en dehors de ce que l'esprit humain sait sur l'homme, sur la nature, et, comme chacune de nos facultés s'abêtit dès qu'elle cesse de conspirer avec les autres, l'amour de Dieu devient une maladie en prétendant se suffire à lui-même ; il n'est plus qu'une dévotion incapable de féconder la pensée, de déterminer un acte ; il devrait tout vivifier comme le soleil, et il jette dans la solitude des lueurs sépulcrales. Certes, la science n'est pas moins triste, lorsque lès savants ne voient dans ses découvertes qu'une satisfaction égoïste de l'intelligence, lorsque
— sosies philosophes ne s*en emparent que pour com« battre nos croyances ; mais prenons la science sans les philosophes, sans les savants ; n^avouerez-voiis pas qu*elle nous livre de bien autres révélations que notre vieille théorie de Tunivers? Ces ouvrages qui nous entretiennent de la formation du ciel et de la terre nous ouvrent la source d* émotions religieuses qui suinte à peine dans les versets de Moïse. S*il est vrai que les cieux racontent la gloire de Dieu, où en trouverons-nous le récit le plus magnifique? est-ce dans le ciel étroit que nos pères connurent ou dans Tlmmensité que d'audacieuses explorations nous dévoilent?
Et, en effet, que faisions-nous de Dieu, lorsque nous voulions qu'il se fût longtemps complu dans risolement au milieu des vides infinis, qu'il ne se fût arraché à la torpeur et à Tinaction que pour créer la terre, en signe de sa toute-puissance, et en faire le centre de l'univers ? Notre terre, qui n'a pas plus de trois mille lieues de diamètre et dont un fil électrique fait faire en un clin d'œil le tour à notre pensée ; — notre terre que tous les vieux empereurs ont voulu porter dans une de leurs mains comme le jouet de leur puissance et qui ne suffit pas à l'ambition du dernier de nos moines ; — notre terre, disions-nous et disons-nous eucore, a empli les médilations de Dieu jusqu'à il y a six mille ans environ, et nous avons tenu pendant une éternité Dieu en contemplation devant un grain de poussière 1 Et comme si ce n'était pas assez, depuis le jour où l'homme a été mis en possession de son domicile,
Dlêâ se tëpose, sa fëctftfdité est êpvAsée m §om^ meiWe^ eti âfteàdaiit que la terre et te voûte étoilée Soient replongées dans le néant pour laisser face à face r homme et Dieu !
0 enfants que nous sommes ! nous avons tout rapporte à nous avec un imbécile égoïsme ; nous avons rapetissé jusqu'à nos proportions l'édifice dont nous ndus jugions les seuls habitants. Mais voici que Tarchitecture des cicux se montre à nous dans des dimensions que nous n'avions pas soupçonnées, avec une splendeur dont nous sommfes éblouis; là dh nous ne pensions voir que des gerbes d'étincelles^ nous découvrons des globes plus vastes que ftôtre terre; là oîi nous nous contentions d'admirer une poussière d'or, nous découvrons une longue traînée de soleils plus puissants que le nôtre; là où nous supposions l'immobilité, nous découvrons un enchevêtrement de systèmes qui sont emportés dans l'espace par nu souiQe divin ; là oii nous nous plaisions à voir tine clarté blanchâtre sur l'azur, iious découvrons des germes de nouveau! mondes et Tallaitement de nébuleuses innombrables, et la vie partout, Dieu partout, et voici qu'en baissant les yeux devant ces magnificences ou qu'en osant les suivre de nos regards effarés, nous sentons je ne sais quelles hymnes sans parole s'agiter dans notre pensée et mourir sur nos lèvres; oh! alors que pouvonsnous faire? que tomber à genoux et nous écrier : Seigneur, Seigneur, nous ne vous avons point (îonnu !
N'est-il pas temps que nous rendions au Seigneur,
au Créateur, au Père un hommage vîrîl? Nôii, je ne veux plus qu'on fasse entrer Dieu dans une chronologie bornée, dans une géométrie limitée ; c'est un dieu fait à mon image, c'est une idole, ce n'est pas Dieu ; vous me le cachez, vous me le dérobez, rendezmoi Je vrai Dieu ! Faites circuler devant ma pensée des milliards de mondes, d'étoiles, de planètes, de satellites dans les champs de respafce sans bornes ; entassez des milliards d'années sur des milliards de siècles dans l'abîme sans fond du temps; l'infini du temps et l'infini de l'espace sont les signes sensibles de Tinfini divin, et c*esl seulement aujourd'hui que je respire à Taise, sans m'épouvanter de la petitesse de notre terre qui semble n'entrer dans le ciel que pour s'y perdre comme un atome ; je n'en sens que davantage la bonté de Dieu qui daigne nous aimer ^ la grandeur dé mon âme qui est faite pour le comprendre et rimiter. Voilà mon Dieu, le Dieu de la science, le Dieu des chrétiens; oui, des chrétiens eux-mêmes! N'est-ce pas la longue familiarilé de l'esprit humain avec les abstractions divines qui le disposa à la recherche des lois générales dans l'étude des phénomènes? N'est-ce pas la contemplation habituelle de l'infini qui l'incita à en poursuivre la perspective dans toutes les directions de l'univers? Ah! ne regrettons plus d'avoir tenu nos regards si longtemps attachés aux voûtes du ciel comme aux frontières de notre patrie ; au delà de ces voûtes que nous avons brisées, c'était Dieu que nous cherchions dans celte sphère aux millions de sphères, dans ce ciel où vît tout ce qui se meut, tout ce qui respire.
Oui, c'était Dieu que nous y chercliioDS, et Tiiomme. Nous avons cru que Tliabitant de la terre était la créature unique du Seigneur, excès d'orgueil; mais nous ne l'avions cru digne que d'un douloureux séjour, excès d'humilité; l'homme est innombrable et il habite les cieux. Nous nous étions nommés le peuple de Dieu , les Gentils sont en masse dans les astres qui nous entourent. De même qu'au quinzième siècle nous fûmes saisis d'étonnement en apprenant qu'il y avait d'autres races dans un autre continent, aujourd'hui nous regardons à travers cet océan d'éther qui nous enveloppe, et:nous y devinous avec ravissement de nouvelles populations ; que dis-je? d'autres familles du genre humain qui emplit l'espace, afin que partout Dieu soit connu, servi, glorifié. La science n'élargit nos horizons que pour nous permettre de découvrir des frères là oii elle ne découvre que des mondes.
Hélas I que de débats,que de déchirements avant que la science et la religion aient conclu leur alliance ! Nos savants nous font connaître le temple, mais ils méconnaissent le Dieu ; nos théologiens aiment le Dieu, mais ils s'obstinent à mesurer le temple d'après leurs versets, tant ils ont peur que nous adorions le temple et cessions d'adorer Dieu. Épreuve douloureuse dont je ne m'alarme pas! Si la religion est le nœud de tous les amours, craindrons-nous de la faire passer par la science, c'est-à-dire par la connaissance des lois de Dieu dans l'univers et dans l'homme? est-ce la religion qui deviendra athée, n'est-ce pas la science qui prononcera enfin ce nom
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de Dieu dont elle ue fait encore qifépeler les lettres? Oui, leur alliance se conclura ; œuvre immense réservée à une légion d'esprits supérieurs qui ne sont pas encore nés peut-être; que sais-je? à des conciles vraiment œcuméniques où siégeront les représen* tants de tous les sacerdoces et de toutes les académies , aGn de refaire la Genèse , de refaire ensuite le catéchisme I
MICHAUD
Grâce, grâce au moins pour notre catéchisme, Monsieur le duc! Vous avez de ces audaces qui me font frémir, et je recule pour aller m'adosser aux textes antiques qui fout notre sécurité. Ne nous le dis* simulons pas; tout cela mène insensiblement au panthéisme. .. Certes, je ne suis pas un métaphysicien, je Tavoue; mais il n'est pas de doctrine siem* brouillée qui ne tombe sous Tappréciation du bon sens vulgaire, et, au risque de m'attirer vos terribles représailles, Monsieur le philosophe , je suis prêt à guerroyer contre vous.
CHARDEVEL.
Vous n'aurez pas cette joie. C'est dans notre entretien final sur la philosophie et la religion que je me réserve d'exposer mes idées; pour le moment je suis tout entier au plaisir de voir comment Andrieux s'y prendra pour panthéiser le christia* nisme ou christianiser le panthéisme.
LE DUC
Hé bien ! Andrieux, le débat sera entre nous.
MICHAUD
Et entre vous deux seulement. Courage, Monsieur
le duc; pourrentîez leur dieu Pau, ce dieu stupide, le seul dont tant de gens d*esprit veuillent s'accommoder aujourd'hui.