ANDRIEUX, LE DUC, CHARDEVEL, MICHAUD
ANDRIEUX
Nous touchons à la question des questions, le renouvellement de la conception de Dieu. Si Dieu n'est qu'un vieux mot à garder par décence, notre débat est oiseux ; si Dieu est» notre débat contient le nœud de toutes choses.
LE DUC
Andrîcux, le panthéisme de Chardevel me laisse impassible; il nous nie radicalement, cela ne trouble point notre paix ; le vôtre prétend entrer chez nous pour y tout bouleverser, c'est la guerre. Je mesure sans regret les concessions que je vous ai faites, mais je me horne. Hélas! contrairement aux espérances que j'avais rapportées de Rome, j'ai dû reconnaître que rEglijçc n avait pas été jugée digne de sauver le monde, de transformer le christianisme, et je ne m'en attache qu'avec plus de force au Christ dont vous parlez avec émotion, dont pourtant vous
ruinez la divinité. Chose étrange que vous serablicz des nôtres lorsqu'il s'agit du passé, et que dans le présent vous vous refusiez à sentir ce qu'il y a de joie délicieuse à croire que Dieu lui-même est descendu jusqu'à nous pour nous élever jusqu'à lui !
CHARDEVEL.
Le Christ d'Andrieux ne peut être que la conlre- Taçon du Christ de Sociu etd'Arius, insuDisante pour des chrétiens, M. Michaud excepté.
Passe d'être arien, encore faudraît-îl être monothéiste.
LE DUC
Mon cher Monsieur, je ne désespère pas de vous, je le répète ; malheureusement, je n'en puis dire autant de vous, Andrîeux; vous ne viendrez point à nous , nous n'irons pas à vous. Un abîme sépare le monothéisme et le panthéisme. M'explîquerez-vous du moins pourquoi notre théologie ne se régénérerait pas par la philosophie spîritualiste qui est une amie, qui, à ne citer que Platon et Descartes, compte les penseurs du premier ordre..,
MICHAUD
C'est la philosophie des honnêtes gens, celle-là.
LE DUC
Plutôt que par le panthéisme qui est un ennemi déclaré?
ANDRIEUX
Ennemi tant qu'il est dehors, ami s'il est dedans. On revit quelquefois pdr ses ennemis, on meurt
quelquefois de ses amis» Le christianisme est né pâf la pliilosophie spiritualiste, ce D*est point par elle qu'il renaîtra. Depuis que Descartes a retiré Plalon du sanctuaire, il y a divorce du spiritualisme et de voire théologie qu'une transfiguration passionnée avait associés, afiaiblissement de leur vitalité commune, et leur retour à un pacte conjugal serait infécond comme les secondes noces de deux ombres. D'ailleurs où va toute philosophie , spirilualiste ou psychologique? Le spiritualisme juif a pour fin la Kabbale; Platon engendre Plotin, Scott, Bruno; Spinosa et Malebranche sont les disciples de Descartes ; Kant aboutit à SchcUing et à Hegel. Puisque l'esprit humain oscille régulièrement vers le panthéisme, il faut en tenir compte.
LE DUC
Passer du monothéisme au panthéisme, c'est aller d'un pôle à l'autre !
ANDRIEUX
Monsieur le duc, je sens que j'offense ce que votre foi a de plus vif et de plus tendre ; mais vous êtes de la race des croyants magnanimes, et j'oserai vous rappeler que nos vieux chrétiens traversèrent une épreuve plus laborieuse que la nôtre. Eux aussi furent mis en demeure d'unir les extrêmes, le ciel et la terre, Dieu et l'homme, Tinfini et le fini, que les gnostîqucs et les platoniciens déclaraient inconciliables, dont ils condamnaient la réunion comme une dégradation ignominieuse de l'essence divine; à leurs yeux le dogme de rincarnntlon était un dogme monstrueux. Ce qui l'ciuporta, ce fut l'amour qui
{achèvera aujourd'hui ce qu'il commença autrefois, qui alors jeta un pont sur Tabime, qui à cette heure le fernïe,
LE DUC
Ne songez-vous donc pas à ce qu'il y a de léméraîre dans celte tentative de renouveler notre conception de Dieu, consacrée depuis tant de siècles par tant d'hommages? Interrogez-vous bien, vous reconnaîtrez que vous cédez à cette curiosité dévergondée de nos temps modernes, qui remet tout en question sans autre but que de s'assouvir ; déplorable libertinage de l'esprit qui nous atteint tous... hélas ! je n'en suis pas exempt puisque je vous écoute. Que me direz-vous? que Tlnfini n'est pas, si quoi que ce soit existe hors de lui? que Dieu, distinct de la création^ est un être particulier, un individu, une personne? que Dieu, conçu sans le monde, est une puissance inerte, une cause sans effet, un amour sans effusion, et que le panthéisme satisfait à ce besoin impérieux que la raison éprouve de trouver un principe unique d'oîi se déduise nécessairement l'enchaînement des choses? Ces considérations sont spécieuses; mais...
ANDRIEUX
Nous ne dirons rien de pareil ; nous philosopherions à côté. Ce n'est pas une question d'école que cette question du renouvellement de la conception de Dieu ; le destin de l'humanité en dépend. Tout est désordre, ou il faut proclamer que la société est l'expression de la théorie de Dieu, que la théorie de Dieu est la formule même de la société. Les systèmes
thcologiqucs et philosophiques sont jugés en dernier ressort par la science des développements sociaux, par la science de la vie humaine qui ne saurait être en discordance avec la science de la vie divine. C'est pourquoi, veuillez vous eh souvenir, nous avons posé l'ordre social conçu par Saint-Simon, sous Tins* piralion de la charité, comme le type d'après lequel la philosophie et la théologie ont à se transformer pour constituer le dogme nouveau. Ce type est trop bien déterminé pour ne pas exclure toutes les divagations intellectuelles, toutes les fantaisies spéculatives, toutes les élucubrations solitaires, toutes les prétentions doctorales, pour ne pas obliger la pensée à s'y conformer. Donc, lorsque nous disons que la question de Dieu est la question urgente, ce n'est pas par fanatisme d'une question abstraite ; les intérêts de l'humanité vivante et souffrante y sont tout entiers^ et la solution des questions relatives à l'amélioration de son sort moral et physique palpite dans cette solution suprême.
LE DUC
L'ordre social de Saint-Simon, si je ne m'abuse, c'est la constitution de notre trinité : l'amour, l'intelligence, la puissance, qui s'expriment par la morale, la science, l'industrie. Que me demandez-vous de plus? De souscrire à votre formule souveraine de l'égalité de l'esprit et de la matière, de laquelle vous faites découler l'égalité de la science et de l'industrie...
MICHAUD
Et l'égalité de Tbomme et de la femme... Si
— St5 —
VOUS traitez cette question, il me sera impossible d'être un interlocuteur passif.
ANDBIEUX
Non, Monsieur; ce sera dans «n autre dia«
logue.
LE DUC. \ V
Votre formule, J8 la repousse. En avons-nous donc besoin ? Est-ce que nos facultés sont gênées par notre dogme dans le dbniaine de la matière qui n'est point anathémalisée , qui ne saurait l'être, puisque le sang et la chair de rhomaie sont unis au Christ qui en nourrit perpétùelleiaent les fidèles? Arguerez* vous de Satan comme d'un obstacle? Mais Satan ne tient pas au fond du ehristianisme, on vous Tabandonne. Reste, reste Dieu dont la puissance égale r intelligence; c'en est assez |iour admettre l'égalité de l'induslrieet de la scienee, qui ne résulte pas de votre formule de j'égalité de la matière et de l'esprit, incompréhensible pour moi. Lorsque je dis que l'industrie est la manifestation pacifique de TAgir, je m'entends; je ne m'entends plus, si je fois ds l'industrie l'équivalent de la matière, c'est-à-dire des muscles qu'elle meut, de l'outil qu'elle emi^oie, de la chose qu'elle façonne, du milieu où elle opère. Je m'étonne de ce que, voulant réhabiliter notre faculté d'exécution, de réalisation, de transforma* tion, V041S l'ayez fait descendre au niveau de l'ob^ jet, des instruments, des organe de sa fenction. Une telle synonymie est un abus de mots^ et je vous défie de traduire matière par industrie aussi Gowammeat que vous traduisez esprit par sdence ; mais quoi t fot
inàitres avaient rambition de faire nne religion à eux, il leur fallait bien faire une nouTelle trinité. Je me tiens à notre trinité ancienne, je demeure le partisan fidèle de Tordre social de Saint-Simon, et je ne découvre pas un motif de rebâtir notre temple pour l'ajuster à votre cité nouvelle.
: : ANDBIEUX.
Êtes- vous bien sûr que le développement com- , plct des trois modes de la vie, Penser, Agir, Aimer, soit compatible avec votre théologie? La tolérance n'est pas une sanction, et, malgré les mitigations de votre spiritualisme, Texercice du Penser et de TÂgir daus la région des phénomènes physiques demeure entaché d'une infériorité indélébile.
LEDUC
Mais vous nous ramenez au matérialisme si vous faites rentrer l'uni vers et l'homme en Dieu. Je neveux pas prêter aux panthéistes des absurdités pour avoir le facile honneur de les réfuter; lorsqu'ils diseut que tout est Dieu , certes, ils ne disent pas que le caillou est Dieu, que la montagne est Dieu, que je suis Dieu, et qu'il me suffit d'avoir la fièvre pour comprendre que je ne le suis pas ; mais ils veulent la vie immanente dans la nature et dans l'humanité, et nous rétrogradons vers les deux cultes de l'antiquité, le naturalisme et l'anthropomorphisme; cultes du réel, apostasies de l'idéal I Dieu est tout ce qui est et. Dieu est coinme s'il n'était pas; ce qui le manifeste l'absorb^v Dieu est tellement engagé dans le monde que le -monde et lui ne sont qu'une même chose, tellement engagé dans l'homme que l'homme
c'est Dieu. Identité de Tinfini et du fini, tel est 1 mot sacramentel de vos pantbéismes divers qui nient Tathéisme et le systématisent.
ANDRIEUX
L'univers et Thumanité sont les manifestations de Dieu; ils ne sont pas Dieu, qui se distingue de la somme des choses finies par sou infinité et par la conscience qu'il en a ; l'homme et la nature sont produits par une mystérieuse expansion de l'essence divine ; ils en sont l'expression mobile, changeante, sensible; ils ne sont donc pas adéquats à l'essence transformatrice. Voilà notre panthéisme à nous. Cela dit, Monsieur le duc, voyons si votre monothéisme chrétien ne se résout pas en panthéisme. D'une part, vos théologiens veulent la vie divine en dehors de toutes clioses; de l'autre, ils l'y veulent en permanence. S'ils avaient la témérité de prétendre que l'ouvrage se soutient par lui seul, on leur objecterait l'inutilité de l'ouvrier; ils les ont donc liés l'un à l'autre, et rien de plus orthodoxe que celte proposition : c Toutes les créatures sont comme des écorces visibles de Dieu caché sous elles.» Leur procédé est le même en ce qui touche l'humanité. Selon eux y le libre arbitre n'agit que par Dieu qui opère en lui ; tous les mouvements de notre volonté viennent de Dieu comme tout mouvement de quelque ordre que ce soit. Qu'est-ce à dire, sinon qu*après avoir isolé Dieu, on l'incorpore à tout ce qui se meut et respire? En résumé, l'Eglise veut Dieu partout présent, en essence et en substance, dans tous les êtres tant corporels que spirituels;
nous la glorifions de cet article de foi qui ne laisse nulle place à Satan; mais Dieu est engagé dans rtiomme et dans l'univers aussi profondément que par notre doctrine, en dépit de toute la subtilité des distinctions.
LE DUO
Oui, saint Paul a dit : <( Dieu agit en nous. » Il a dit aussi : « Glorifiez Dieu et portez Dieu dans votre corps. » Enfin sa parole inoubliable est celle qu'il a empruntée au poëtc grec Âralus : a C'est en Dieu que nous avons la vie^ le mouvement et l'être. »
ANDRIEUX
Et nos théologiens contemporains déclarent que l'expression de la vérité est dans ce vers emprunté au poète latin Virgile :
« Est Deus in nobis; agitante calescimus illo. »
Si M. le Duc nous pardonne une expression familière, les docteurs catholiques nous paraissent se frotter de panthéisme, tout autant que de science et de liberté, avec l'intention de persuader que l'Église peut tout donner. Cependant il est des libres-penseurs qui se frottent de religiosité, avec l'intention de persuader que tout peut être donné par le rationalisme, et la question de Dieu demeure enveloppée de ce double nuage.
LE DUC
Vous voulez qu'on soit net, soyez-le vous-mèm^. Si la présence de Dieu dans tous les êtres est de fol, pourquoi doutez-vous de son amour égal pour toutes nos facultés?
ANDRIEUX
La présence de Dieu dans tous les êtres n*est pas nécessaire, n*est pas éternelle; c'est un bail fait temporairement avec une création qui n'était pas hier, qui ne sera pas demain, qui rentrera prochainement dans le néant d'ob elle a été récemment tirée; la pure essence divine est indépendante du transitoire , du visible, du palpable. C'est là ce qui différencie le vieux dogme du nouveau. Le vieux dogme sort du spiritualisme le plus ardu, il ne s'est tempéré que peu à peu ; le dogme nouveau salue dans le locataire le légitime possesseur, et, voyez si cela n'est pas opportun. L'Église qui enseigne l'union indissoluble de l'âme et du corps, n'ose pas enseigner l'union indissoluble de Dieu et de l'univers, comme si Tune de ces propositions ne contenait pas l'autre. En conséquence, il y a dérogeance de l'Agir lorsqu'il s'attaque aux faits de Tordre naturel et phy* sique. Nous ne pouvons croire à l'amour égal de Dieu pour la science et l'industrie que si l'univers est éternellement et nécessairement modifié par sa vie. L'homme alors ne s'éloigne plus de Dieu, il imite Dieu lorsqu'il exerce sa faculté de transformation de la nature, lorsqu'il travaille à s'emparer de toutes les forces qui y sont disséminées pour rivaliser avec les merveilles de la création, et qu'il tourne à l'avantage, à la beauté, à la gloire de son corps tous les prodiges de son génie. C'est aussi par cette conception de Dieu que le Penser lui-même est réhabilité dans son assiduité à robservation des phénomènes et à la découverte des lois de la
matière ; il cesse d'être un prorane, il fait une œuvre sainte, le temps viendra où Tenthousiasme lui sera permis.
Nous sommes entrés dans le temple nouveau par deux grandes portes, celles de la science et de Tin*dustric; entrons -y définitivement par la porte du milieu, par la porte de la charité.
Selon Tancienne tliéologie, les hommes sont obligés à s*entr'aîmer parce quMls ont été créés et régénérés par un Dieu unique ; Tobligation est plus impérieuse pour ceux qui croient qu'une même vie nous pénètre tous. « Si vous ne sentez pas en vous Té- « manation divine, écrivait Eugène Rodrigues, êtes- « vous capables d'aimer les hommes comme Dieu « veut qu'on les aime, et les porterez-vous dans « votre cœur si vous ne voyez pas Dieu les portant < dans son sein ? » Certes, il n'est pas de conception théologique plus propre à développer la conscience de la solidarité humaine, le sentiment de la réciprocité des devoirs, et puisqu'il est dit : a Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » où trouverez-vous une sanction plus complète de ce précepte, une condamnation plus nette de l'abnégation et de l'égoîsme, une provocation plus énergique à la conciliation de l'intérêt privé et de l'intérêt général que dans notre croyance à la consubstantialité en Dieu? La doctrine de l'association sous toutes les formes est la conséquence de cette foi, aussi bien que la doctrine du respect de l'individu. Toute idole, toute idolâtrie est une impiété; car la vie divine n*a pas de récep* t^cle particulier. Tyrannie ou servitude, autre im*
piété ; car personne n^est Dieu, personne n^est horâ de Dieu. Si la charilé sociale des rationalistes est plus ardente que celle des croyants, n'est-ce pas que, tout en se refusant à un échange de sympathies entre Dieu et Thomme, ils admettent dans Thumanilé la circulation d'une même vie? Enfin le mal éternel est éliminé. Chacun de nous, si pervers qu'il soit, est un aspect de Dieu; il y a une lueur de sens moral dans Tâme la plus immonde, un ^ germe de tendresse dans le cœur le plus féroce, une tendance à Taspiration dans l'être le plus abruti ; osons, osons regarder sous la boue et le sang, nous y verrons poindre le divin qui éclora à son heure.
LE DUC
Prenez garde! vous allez énoncer l'identité du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du beau et du laid, et comment vous en défendre si Dieu est tout ce qui est ?
ANDRIEUX
Ce qui est divin, c'est le beau, c'est le juste, c*est le vrai, c'est le bien ; mais ce qui est mal, faux, injuste, laid, tend à se diviniser. Aucune négation ne se perpétue, elle se change graduellement en affirmation ; aucune bassesse n'est rivée fatalement à l'infimité, l'essor viendra. La loi de la perfectibilité, du progrès, de la rédemption, n'est sanctionnée que par une théologie qui veut que la vie divine anime tous les anneaux de la chaîne des êtres, le plus bas comme le plus haut^ et que le plus haut ait toujours à monter, le plus bas toujours à s'élever.
Pourquoi donc ne recounaitricz-vous pas la mis*
sloti religieuse des chefs de notre école? Certes, leur raison se refusait à une conception morcelée du grand Tout; mais Tinspiration irrésistible leur vint du type social avec lequel la théologie avait à se mettre d'accord, leurs indécisions furent maîtrisées. Ils écartèrent et le spiritualisme et le matérialisme, qui ne sont que des aspects secondaires de la philosophie ; ils s'emparèrent du vaste système de TÂlIemagne , qui n'était éclos ni fortuitement ni de la veille, qui avait été préparé par tous les travaux intellectuels et par tous les mouvements politiques de l'Europe ; ils s'en emparèrent, disonsnous, pour le sentimentaliserj passez-nous l'expression, et pour lui donner une portée pratique. Saint- Simon avait analysé les développements des facultés humaines, il les avait résumés dans une synthèse qui constitue l'une des époques de l'histoire de noire planète, il avait annoncé la réalisation du royaume de Dieu sur la terre ; eux , ils rédigèrent en quelque sorte le consentement de Dieu à cette réalisation. Peu importe que leur œuvre se soit intitulée religion nouvelle, au lieu de se produire comme un rajeunissement du christianisme; au fond, c'est pour la gloire du Christ qu'ils ont travaillé, que les chrétiens leur pardonnent I Si les prêtres se taisent, les pierres crieront. Ils ont parlé, et tôt ou tard il sera avéré que, depuis les travaux des Pères de l'Église qui transformèrent le platonisme selon la charité, il n'y a pas eu de rénovation plus féconde que celle à laquelle deux noms seront immortellement attachés, les noms d'Enfantin et deBazard;
déjà un de vos théologiens en a rendu témoignage; V Esquisse d'une philosophie est'née du commerce de Tesprît de M. de Lamennais avec l'écrit fervent d'Eugène Rodrîgues.
LE DUC
Maïs comment le panthéisme sort-il du monothéisme? Ce n'est pas par vole d'évolution, c'est révolutîonnairement. Appelez les choses par leur nom, dites que le dogme nouveau détruit et remplace l'ancien.
Rien n'est aboli, tout se transforme, nous ne cessons pas d'être des monothéistes. Nous ne disons pas : la vie universelle; nous disons : la vie universelle et UNE. C'est par deux actes successifs que l'esprit humain s'est initié à la connaissance de Dieu, en proclamant l'unilé d'abord, l'universalité ensuite. L'universalité n'a triomphé que par la critique de l'antique unité abstraite, qui se résolvait nécessairement en un dualisme, Dieu et Satan, l'esprit et la matière ; pour nous, nous réunissons ces deux notions du panthéisme et du monothéisme, c'est ainsi que nous avons la notion complète de Dieu dont l'universalité réalise pleinement l'unité. À supprimer le monothéisme, nous aurions le Tout sans la conscience de la vie; à supprimer le panthéisme, nous aurions la conscience de la vie sans le Tout.
Enfin nous accuseriez-vous d'être des matérialistes, lorsque nous disons que le Cosmos est incessamment transmué par l'essence immuable ? Ne sommes -nous pas spiritualistes autant que vous
Têtes, si nous pensons que Dieu se*sait dans son iuiuiensilé et dans chacun des points de Tespace sans bornes, dans son éternité et dans chacun des moments du temps sans limites ? Nous reprocberezvous d'ôter à Dieu sa volonté lorsque nous adorons dans tout ce qui existe sa sagesse infinie, sa puissance infinie, sa bonté infinie, lorsque nous préconisons la perpétuité de la vie humaine, afin que, chacun de nous et tous ensemble, nousnous efforcions éternellement d'accomplû* Tidéal divin en nous?
LE DUC
Donc, votre Dieu entend, et nous pouvons encore nous écrier du fond de nos âmes et croire que le ciel n'est pas sourd, nous pouvons nous écrier : « 0 Père céleste ! »
ANDRIEUX
Vous direz mieux, vous direz : < 0 Pèhb ! ô Mèee ! j»
Votre Dieu est androgyne? Je comprends. •• Tégallté des deux sexes.
LE Dua
Vous nous laissez le Père, mais vous nous ôtez le Fils 1
ANDRIEUX
Selon vous, le Verbe s*est fait chair dans Jésus, pourquoi refuseriez-vous de dire qu'il s'est fait chair dans chacun de nous et dans tous? Ce fut un progrès de l'amour que de croire à Dieu fait homme, c'est un progrès nouveau que de croire à Dieu fait humanité.
MICHAUD
Comme je me félicite de m'êlre brouillé avec le
concile de Nicée! les raisonnements captieux n'ont pas de prise sur moi.
ANDRIEUX
Au moment même oii le dogme de Tincarnatioi était décrété, voici ce qu*Âtlianase disait : < A « cause de notre liaison avec le corps que le Seic gneur a pris, nous aussi nous sommes devenus c les temples de Dieuy par conséquent nous sommes « Taits fils de Dieu^ de telle sorte que maintenant le c Seigneur est adoré en nous. » Et la portée de ce dogme fut heureusement développée par Teucharistie : « Puissé-je me souvenir à chaque instant, s*écrient les fidèles après avoir reçu Tbostie, que mon cœur est un tabernacle , comme un christopbore ! » Oui, la nature humaine a voulu être nourrie et régénérée par une perpétuelle infusion de la vie divine ; à dire les choses nettement, le régime de la grâce et de la communion est un panthéisme pratique auquel la théorie a manqué. C'est pourquoi le chrétien dit, c Dieu est en moi. » au lieu de dire, c Dieu est en Tfous; 9 ce qu*il n'a pas dit, la charité Toblige à le dire aujourd'hui.
Nous ne faisons donc pas violence au christianisme, lorsque nous déclarons nous sentir unis à Dieu par nature. Selon la parole de saint Paul, Thumanité entière est comprise dans l'Adam céleste, nous sommes tous les membres de Jésus-Christ ; ce qui n'était qu'une figure dans le langage de T Apôtre est une réalité, nous sommes en effet les membres de Dieu qui vit dans chacun de nous et dans tous. Remarques; enfin de quelle vénération notre théologie nouvelle
entoure le dogme de rincainatioa qu'il œ nous est pas permis de considérer comme une fiction vainOi qui nous apparaît comme les prémices mêmes de la véritéi En adorant dans le Christ le Verbe incarné, nous n'avons fait qu'adorer par anticipation Dieu vivant en tous.
Au siècle d' Ar lus et d' Athanase, rhum anité éprouva un désir véhément de communiquer avec Dieu, elle erut avec enthousiame à Dieu fait homme ; nous afilrmons qu'à notre époque Thumanité veut aussi entrer en communication avec Dieu ; elle le chante dans la nature, elle le glorifie en elle-même, elle a des exaltations soudaines qui tombent, des élans qui remportent et ne l'enlèvent pas^ elle aussi cherche Dieu i et il ne lui suffit plus de croire que Dieu s'est fait chair en Jésus^ elle veut croire que Dieu s'est fait chair dans tous^
LE DUO
J'entends ; le Christ est le vase oii la vie divine s'est concentrée pour s'épancher ensuite sur l'univers et sur l'homme, pour tout envahir, tout pénétrer, tout inonder; mais le vase est noyé dans le flot, le Christ submergé dans l'océan divin^ la religion sombre dansl'abtme* N'y avez*vous donc jamais songé? c'est le Christ qui nous répond de Dieu» Les rapports de Dieu et de l'homme n'ont été précisés que par la venue du Médiateur ; dès que vous le supprimes « le monothéisme ou le panthéisme n'est qu'une philosophie.
AKDBISUX.
Notre foi à sa personnalité n'est pas abolie, elle se
renouYielle; la conception de Dieu ne peut s'agrandir que la conception du Médiateur ne s'agrandisse.
CHAEDEVEU
Doucement ; une fois le panthéisme admis, tout s'explique sans le concours d'un homme superlatif; c'est ce que je prouvera) B'il m'est permis d'établir ma théorie, en oubliant que Jésus est le personnage le plus touchant de l'histoire religieuse du monde , le dieu familier dont le commerce nourrit les fidèles d'émotions ineffables. 0 mes bons amis, vous ète§ ici trois chrétiens et chacun de vous a son Christ, comme au temps du premier concile universel, où les chrétiens cherchaient leur Homme- Dieu à tâtons en se querellant ; la chose fut mise en comédie, et la postérité des railleurs antiques se réjouit de Vous voir après quinze siècles rechercher ce Christ qui vous échappe pour la dernière fois.
LE DUC
tl est écrit : cherchez et vous trouverez. Passons à là question de la vie future sur laquelle sans douté nous sommes encore divisés, hélas ! Soit, cherchons, ce siècle est condamné à chercher. .
Passons aux hypothèses de la fin.