MONTEMAYOR, CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD, ANDRIEUX
LE DUC
Les choses sont conveDues. M. Michaud fermera l'entretien par la lecture de son travail. .,
mCHAUD.
Protestation solennelle au nom de la conservation...
CHARDEVEL.
Qui estexigente, à en juger d'après Topaisscur de votre manuscrit.
LE DUC
Nous entendrons auparavant Chardevel et Andrieux, et c'est vous-même, Monsieur de Monlemayor, qui allez ouvrir la séance. Nous n'avions
gnère prévu, lors de nos adieux à Rome, que nous nous reverrions en France pour une controverse religieuse.
MONTEMAYOR
Si je parle, c*est pour vous obéir.
CHARDEYEL.
Nous désirons tous écouler la voix antique dlsraël et son mot nouveau. Je vous avais trouvé un air de famille avec vos prophètes, je savais que vous fréquentiez la terre de vos ancêtres ;^ j'étais sûr que vous aussi vous transformiez votre croyance. Vous ne pouviez revenir plus à propos pour faire repasser par la critique du judaïsme l'Homme-Dieu que j'ai fait passer par la critique de la philosophie.
MICHAUD
M. de Montemayor fera autrement, mais jamais
pis que vous.
MONTEMAYOR
Soyez indulgents, Messieurs. J'ai l'habitude du silence; l'œil qui pratique l'ombre n'affronte pas le jour sans un clignement des paupières, la langue ne rompt avec la taciturnité qu'en balbutiant. Je me sens maître de ma parole seulement lorsque mon âme se verse dans le désert; jusqu'à présent c'est devant Dieu que j'ai parlé, que j'ai pensé sur l'avenir religieux de ma race et du monde; les idées ont leur pudeur, et les miennes se produisent devant des témoins pour la première fois.
LE DUC
Nous cherchons Dieu dans la méditation solitaire
^ 4oa —
plus Yolott tiers que da&s la eonversation des hommes ; Dieu se trouve chez des amis autant qu'eu Arable.
MONTEMAYOR
Puisqu'il Taut Wexpliquer, Jésus a été Tobsession de ma vie, Jésus tient une place daos tous mes deuils. Je Fai lia! comme la cause des persécutious de tous les miens, me disant que, si les juifs avaient crucifié un homme, les chrétiens pendant près de dix-huit siècles avaient crucifié un peuple. Puis un jour vint où, déjà veuf depuis quinze ans d'une femme aimée, je perdis une fille adorée,, ma fille unique; lorsque je lui eus donné le baiser suprême et qu'elle-même eût porté ma main à ses lèvres, son dernier soupir s'échappa avec un dernier mot, c'était le nom de Jésus. Ma fille mourait chrétienne. Cet ennemi de m^ race m'avait dérobé mon enfant; hélas l c'était mou image, ma voix, mon âme, et, quand la mort nous séparait, son nom nous séparait davantage. Cependant un père ne maudit point sa fille, je lui gardai ma tendresse, bientôt je cessai de haïr ce qu'elle avait aimé ; je cherchai ce que Jésus avait été dans les desseins éternels, en priant Dieu de ne pas permettre à mes douleurs d'égarer ma justice.
Non, il ne fut point le Christ prédit par qui le trône de David devait être relevé, et Israël délivré du joug des Romains comme jadis il l'avait été de la captivité de Babylone, de la servitude de rÉgypte. Qu'on mette nos textes en regard de sa vie, on ne pourra les lui appliquer... Pardon, Monsieur iy(fbhaud; la question a été tellement éclaircie
qiiMl me paraît superflu d'insister. Non, il ne fut pas le Messie attendu de nos pères; quel fut -il donc? Messieurs, Israël avait reçu la révélation des vérites fondamentales de Tordre moral et théologique pour les transmettre aux autres races, et vous savez quelle fut la généreuse ambition de FÉlu. Rome n'avait qu'une rivale, c'était Jérusalem, Rome voulait enchaîner tous les peuples à son Capitole; Jérusalem voulait amener tous les peuples à sacrifier fraternellement sur l'autel de Jéhovah. Rome était la capitale de l'empire du monde, Jérusalem voulait être la capitale du royaume de Dieu. Mais nos saintes espérances devançaient le progrès de la terre, la force dominait, la Judée fut abattue. Dieu ne permit pas que le trésor dont nous étions les dépositaires fût perdu pour les nations; un homme alors fut suscité pour l'œuvre que le peuple ne pouvait faire, ce fut Jésus de Nazareth.
Plut au ciel que la paix eût régné entre le peuple et l'homme ! La guerre ne vint pas de nous. Israël était le vrai fils de Jéhovah, Jésus était le fils d'Israël ; fils modeste d'abord et n'enseignant qu'au nom de Moïse, bientôt il parla en son nom ; il se vanta d'une mission particulière de Dieu, il se dit le Messie dont il ne remplissait pas les fonctions et n'avait point le signe ; il fut condamné sans pitié, mais non sans justice, à mourir. Toutefois, telle était la force de l'idée juive que son entreprise, continuée par des mains juives, triompha. Jésus soit donc béni, quoiqu'il ait amassé un long opprobre sur nos têtes; par lui, Israël est entré dans le monde,
et raulel, renversé dans Jérusalem par les oppresseurs de notre indépendance, a élé relevé par ses apôtres dans Rome. Lui ôter sa gloire, ce serait offenser Dieu qui se servit de lui pour un temps ; mais, souffrez que je le dise, la religion ne peut ni durer ni se renouveler en se fondant sur lui, parce qu'il a bâti sur le fondement d'autrui et non sur son propre fondement.
CHARDEVEL.
Allez! faites hardiment concurrence au nouveau christianisme.
LE DUC
11 n'y a point identité entre le Messie des prophètes et Jésus, nous sommes d'accord ; tant s'en faut pourtant qu'il soit humilié par Féclaircissement de ce quiproquo I Certes, l'attente d'un envoyé de Dieu futplus fervente chez vous qu'ailleurs; mais elle vous fut commune avec d'autres races, et vous n'eûtes pas le privilège de vous promettre un Sauveur, une rénovation de la terre, un triomphe du bien sur le mal. Or, si le fils du charpentier ne répond pas à votre signalement, il ne fut pas plus conforme aux autres types; il accomplit tous les oracles dans le sens général, il n'en accomplit aucun dans le sens particulier parce qu'il n'était l'homme d'aucune nation, étant l'homme de toutes ; et c'est pour avoir ce caractère de l'universalité qu'il est le vrai Messie. Lui reprocherez-vous d'avoir usurpé en se disant le Messie de vos voyants? Leur véracité n'est justifiée que par lui. Tous ne l'avez point reçu, mais celui que vous attendiez à sa place n'est point venu»
Aujourd'hui, pour contester la mission providentielle du Christ, il vous faudrait placer la Judée à la droite et à la gauche de vos yeux en vous interdisant de voir le reste du monde. Quant à nous, si nous fondons le Christ sur la prophétie juive exclusivement, nous forçons ridenti té, nous sommes battus par les juifs parce que nous restons juifs; nous fonderons le Christ universel sur toutes les prophéties. Et par là votre jugement sur lui a son excuse ; vous ne saviez pas ce que vous faisiez. Pour lui, il savait que, duraut Tâge antique, les initiateurs périssent de la main des initiés; il vint au-devant du sort commun, le subit , et ne se vengea point. Cependant Tesprit qui vous dicta sa condamnation est Tesprit même qui vous poussa à votre perle. Son crime capital à vos yeux était d'être un Messie pacifique, au lieu d'être le Messie guerroyant propre à réaliser tos fières espérances ; pleins de Torgneil de votre devinée, vous deviez tenter d'obliger Jéliovah à tenir ses promesses ; vous fîtes de Jérusalem te centre d^une conspiration de tout l'Orient contre vos maîtres; témérité héroïque qui amena votre ruine et wive dispersion. Non, vous n'avez point expié le sang du Christ^ vous voas êtes l^it votre sort comme vous lui aviez fait le sien. Il vous a manqué, ainsi qu*à d'autres peuples, de comprendre que les desseins de Dten sont plus grands que lu pensée d'u^e natioB, que ta Provideace n*est pas enchaînée par le verbe de coax qui ont parlé en son nom. Enfin il vous manquait ainsi qu^à vos contemporains la cbarilé fraternelle, vos mains ainvaient encore le sasg, et ce
Messie que vous n'avez pas reconnu dans Jésus, vous avez comniencé par Tespérer dans Juda le Gaulonite, vous avez fini par yous le donner dans Barkochcbas !
MONTOIAYOR.
Monsieur le Duc, vous voulez que par Jésus la Providence se soil acquittée des promesses faites en son nom à des peuples divers ; j'ai beau y regarder, il me parait que Jésus est un juif, instrument de la Judée qui lui fournit ses apôtres dont le plus grand, saint Paul, était même un pharisien ; il est Técho de noire voix, il n'est pas la voix d'en haut. Ce fut pour tes Gentils une révélation que celle de l'unité de Dieu, de l'unité du genre humain, de la fraternité, de la loi morale sanctionnée par la perpétuité de la vie au delà du tombeau ; mais ce qui était nouveau pour eux était ancien chez nous, et Jésus n'a fait que porter la lumière de notre maison dans les ténèbres extérieures, que partager à des indigents le pain dont nous nous nourrissions. S'il a été un pro* phète pour les étrangers, il ne pouvait l'être en Israël à qui il n*annonçait rien qui re fût connu et n'apportait pas les bénédictions divines; notre alliance avec Jébovah remontait à nos patriarches, Abraham, Isaac, Jacob, et le Seigneur ne refait pas le pacte quMl a solennellement scellé. Enfin, à part sa déification, transaction sacrilège entre notre doctrine et l'anthropomorphisme des païens, qu'est-ce que le christianisme, si ce n'est le judaïsme fait à tous?
MICHAUD
Monsieur Chardevel, vous avez un digne second.
CHARDEVEL.
Apprenez à honorer rimpartialité philosophique. Jésus est un juif qui a sa légende; mais le peuple de Dieu a aussi la sienne, Monsieur de Montemayor, et je fais profession de détruire toutes les légendes.
MICHAUD. • '
Détruire Israël pour mieux détruire le Christ, porter la hache au tronc par haine de la branche, voilà rimpartialité.
CHARDEVEL,
Vous dites que la vraie religion est descendue du Sinaï sur votre race pour se communiquer par elle aux nations. Mais d'où sorliez-vous, 1599 ans avant Jésus? de TEgypte qui avait déjà ses pyramides, son labyrinthe, son gigantesque travail hydraulique '
du lac Mœris, son temple de Thcbes. C'est peu; A286 ans avant Jésus, T Egypte réformait son calendrier qui avait été établi d'après l'état du ciel, concurremment avec l'invention de l'année de trois cent soixante-cinq jours, 14,611 ans avant Jésus, c'està-dire 13,000 ans environ avant l'exode. 'Que mes chiffres antédiluviens ne vous soient pas suspects; mes autorités ne se laissent pas récuser. Or, un sacerdoce, si avancé dans la culture des sciences, n'avail-il pas des doctrines théologiques supérieures aux superstitions vulgaires, un enseignement moral en rapport avec sa théologie? L'Egypte fut la grande initiatrice des Grecs, et les Hébreux ne lui devraient rien, ils auraient emporté ses vases, pas davantage? Les choses ne se passent point ainsi. Unité de Dieu,
unité du genre luunain. Genèse, Décalogue, tout cela fut extrait du sanctuaire pour leur être donné par un législateur qui n^élait point de leur race, qui était Égyptien, ainsi que le dit Manéthon, et prêtre d'Héliopolis. — gui ne se nommait pas Moïse, mais Osarsiph. J'honore en lui la grandeur d'un conducteur d'hommes ; mais il avait appris de ses instituteurs Tart de mener les multitudes en se servant à propos des phénomènes naturels et de la thaumaturgie. J'honore le génie de votre race, mais c'est une obstination puérile que de s'attribuer jusqu'à ce jour Dieu en personne pour précepteur, comme si tous les peuples n'avaient pas eu la même prétention. Enfin, je ne vous le cèle pas, Israël m'importune comme un disciple ingrat qui met dans la bouche de Jéhovah les leçons qu'il reçut de Misraïm, et je dénonce l'imposture, de la révélation du Siuaï.
. MICHÀUD.
Défendons notre Sinaï, Monsieur de Montemayor ! Dites, vous qui l'avez vu, dites qu'à l'aspect de ce lieu pittoresque, terrible, majestueux, on a la preuve interne que Dieu a parlé là.
CHARDEVEL,
Ce qui est positif, c'est que les Égyptiens y exploitaient du minerai de cuivre, lorsque les Hébreux y firent leur veau d'or. Voyez donc que, malgré les enseignements d' Osarsiph, Jéhovah ne fut d'abord pour vous qu'un dieu particulier, plus puissant que les autres dieux; si vous aviez eu la conception nette de l'unité, vous seriez moins fréquemment retombés dans l'idolâtrie. A l'heure même de votre
captivité de Babylone, H y avait dans Juda autant de dieux qne de villes. Tous brilliez vos enfants dans la vallée de Jérusalem sur les autels des divinités phé* nlciennes et carthaginoises, déjà les Grecs nMm* molaicnt plus de victimes humaines. C'est au retour de Babylone que vous fûtes sincèrement monothéistes; vous y aviez proGté du mazdéisme qui, sans révélation spéciale, professait Funilé de Dieu, Tunité du genre humain. Cessez donc de vous attribuer le monopole de ces doctrines, et souvenez-vous de Zoroastre, de Bouddah, de Pylhagore, de Socrate. Vous n'avez rien su que d'autres peuples n'aient su aussi bien que vous, vous n'avez pas su tout ce qu'on savait ailleurs, et vous ne vous êtes instruits que selon le procédé commun, en tirant de votre propre fonds, en recevant d'aulrui, 11 y a dans vos Écritures un souffle original que j'admire; mais, à mesure que nous connaissons l'Orient, nous notons dans vos livres le plagiat sous la révélation, et il faut singulier rement aimer l'arôme littéraire du terroir de la Judée pour y reconnaître le parfum de la parole de Dieu.
En conséquence, la lumière de votre maison n'était ni un don miraculeux Su ciel, ni une pure émanation de voire crû, et lorsqu'elle fut portée au dehors, ce ne fut pas dans une nuit'èpaisse, ce fut aa sein d'une autre lumière. Israël le nie ; vous-même, tout modeste que vous soyez personnellement, vou« potissez l'orgueil national jusqu'à vouloir que Jésus ait fait l'intérim du peuple de Dieu, qu'il n'ait donné au monde que votre religion. Je vous abandonne Jésus ;
le christianisme est Tonvrage des apôtres, de saint Paul surtout qui fut le plus grand d^entre eux, étant le moins juif; voire pharisien était citoyen romain et originaire d*nne ville grecque. Par là saint Paul représentait Tesprit humain qui se fit sa religion en s^emparant des éléments épars dans Vantiquité^ La Judée fournit la doctrine écrite du monothéisme ; Rome a Thonneur d^avoir constitué la hiérarchie ; seriez- vous assez injuste pour méconnaître la part de la Grèce dans cette grande élaboration, c'est-àdire la métaphysique de la Trinité et du Médiateur? Ce Médiateur vous semble une interpolation malséante des anthropomorphistes ; mes païens avaient du bon; la foi évangélique ne vaut que parla personnification de riiomme dans Jésus; de juifquMl était, une fois dénationalisé par son crucifiement, il devient l'homme universel de par la Grèce qui adjoint cet idéal à la divinité égoïste du Père ; Tiinité du genre humain et Tunité de Dieu sont comprises dans un même symbole; c^est par Tadmirable invention du Verbe incarné que Thumanité tout entière se divinise. Ëtonnement interminable d'Israël, qui n'eut qu'une vague notion du Verbe et professait un monothéisme brut! Il suffisait à votre race de se croire unie à Jéhovah comme une ceinture autour des reins (Tun homme^ pourvu qu'elle y suspendît le reste du genre humain. A ouïr vos prophètes, les peuples se courberaient jusqtC à la plante des pieds de votre cité sainte, ils viendraient chercher rÉternel à Jérusalem, et en ce jour-là dix hommes de toutes nations et de toutes langues s^ attacheraient
au pan de la robe (fun juif afin d'aller à Dieu ; les peuples se sont passés de vous en tirant bon parti de Jésus. Nous, nous nous corrigeons de notre Toi k Dieu fait homme pour nous en tenir à Timmanité faite Dieu, et non pour retourner à Dieu fait juif* Franchement, vous aviez besoin d'être arrachés de votre nid de montagnes, jetés à tous les vents de l'exil, aGn de vous façonner à la sociabilité humaine!
MONTEMAYOR
Israël mérite vos antipathies; non-seulement il croit, mais encore il a enseigné aux peuples à croire et leur a donné l'exemple du martyre. Pourtant, sa communication directe avec Dieu fftt-elle une légende, eût-il emprunté en prêtant à sou tour, il fit ce que ses initiateurs ne firent pas ; sa mission n'est qu'à lui. S'il tira sa science de l'Orient, il la simplifia comme l'arbre qu'on ébranche pour que le tronc se fortifie ; tout ce qu'il écrivit est comme gravé sur la pierre ou l'airain, et ses institutions lui en donnèrent la durée.
Les pyramides sont debout , les débris de Thèbes étonnent encore les yeux, oii est le peuple d'Egypte? Ses momies ont vaincu le temps mieux que lui.
La Grèce antique survit dans ses temples, ses statues, ses écrits ; la nation est redevenue barbare et rapprend l'histoire de ses ancêtres.
BoQie a traversé les siècles avec la majesté d*uQ second empire, mais la veuve de César sera bientôt veuve du Pape, la ville éternelle est à la veille de perdre son nom.
Hélas I Israël n'a ni villes, ni terres, ni temples ;
ses ennemis lui ont laisse des ruines à peine ; mais le peuple est entier, il respire, il croit ce qu'il crut au pied du Sinaï, il prie comme il priait à Jérusalem ; chacun d'eux est une arche vivante.
Osarsîph ou Moïse, il parla au nom de Dieu, celui qui nous fit pour durer toujours et partout en nous donnant une Loi, une Foi; ces deux oliviers sacrés du prophète, dont la liqueur divine entretient en nous la flamme inextinguible de la vie !
Âh ! que ma langue se délie enfin ! Messieurs, le christianisme ne se fonda ni sans nos livres ni sans nos fils, ceci est de l'histoire, et notre mission n'est pas finie. Jésus ne s'appropria l'idée messianique que pour transporter le royaume de Dieu dans le ciel ; est-ce à vous à vous scandaliser de ce qu'il nous a paru l'infidèle interprète du Dieu qui nous avait habitués à considérer la terre comme l'héritage des fils d'Adam? A cette heure, du gré de tous, ce royaume doit comprendre le temporel aussi bien que le spi* rituel ; et vous aussi vous rebutez la manne céleste, et vous aussi vous avez faim et soif des Sucs terrestres, et vous vous lassez du sacrifice, sans savoir où vous irez demander la sanctification du travail et de ses fruits, du repos et de ses joies ! Serez-vous donc vos propres idoles ? Ne rapporterez-vous qu'à vousmêmes la gratitude des bienfaits de l'industrie? Apprendrez- vous de la science à pénétrer curieusement dans les merveilles les plus cachées delà création, pour fermer ensuite les cieux comme les rideaux d'une tente sur le Créateur dédaigné, sur le Maître absent de chez lui? La chrétienté se retrouve
au point oii Tempire roimin tomba jadis; elle se complaît dans le matérialisme, en raillant la croix qui autrefois du moins aida les peuples h se relever. Puisque la croix n*a pu écraser la nature humaine telle que Dieu la veut, que fera-t-elle donc, je vous le demande, si elle ne revient au judaïsme qui $'at> tache à la terre avec amour sans perdre le ciel de vue? L'heure de Jéhovah est arrivée !
CHARDEVEL.
Soit; Jésus n'a été qu'un Christ de circonstance ; Moïse rajeuni va-t-il ramener les juifs et les chrétiens à Jéhovah? J'ai déjà eu l'honneur, depuis trente ans^ de toucher la main de quelques Messies^ je ne serais pas fâché de tirer mon chapeau au Messie juif qui s'est fait désirer... •
mCHAUD.
Qui n'arrivera jamais.
MONTEIIAYOR.
Ce Messie est venu depuis longtemps. Il y a quarante siècles qu'il a commencé sa mission, il se fera reconnaître par son amour pour le genre humain.
CHARDEVEL.
Quoi? c'est Israël lui-même, éternellement peuple de Dieu?
LE DUC
Je comprends ; de la sorte, les prophéties ne sont pas accomplies par le Christ, et elles ne sont pas démenties par la vaine attente de celui qu'on espérait à sa place.
MICHAUD
Israël? mais c'est un homme qui est expressément mentionné dans vos prédictions.
MONTEMAYOR
Selon les chrétiens, le Messie des prophètes était la figure de Jésus ; selon nous, il est lai figure du peuple juif lui-même dont la mission, ajournée par les événements, échappe à la prescription des siècles. Oui, ce fils de David, ce désiré de toutes les nations, c'est Israël régénéré, voilà pourquoi aucun Messie n'est venu ; c'était à Israël à se faire Christ en mettant en lui le cœur de chair à la place du cœur de pierre. N'esl-elle pas prédestinée, cette race pour laquelle Dieu a voulu que son amour /ût comparé à
Faraour de l'époux pour l'épouse? Israël a mérité d'être châtié de son impatience; mais il a été agité entre les nations comme le blé dans un crible, sans qu'un seul grain tombât à terre. L'homme n'a fait qu'une œuvre imparfaite, à moitié ruinée ; l'apostolat du peuple recommence. Le peuple va ceindre ses reins. Il a gardé le glorieux entêtement de ses saintes espérances, il est sorti de ses épreuves comme l'or pur du creuset, et, puisqu'il n'a point trahi Jéhovah, Jéhovah, à son tour, sera trouvé fidèle dans ses promesses inoubliées. ]Nous n'avons été si longtemps mêlés aux nations que pour les solliciter à l'établissement du règne de Dieu, c'est-à-dire d'une société prenant possession du globe par le développement de sa force et de son intelligence sous l'inspiration de la charité; asso* ciant tous les travailleurs afin d'extirper la misère de la terre du Seigneur, tous les peuples afin de détruire jusque dans ses racines la plante maudite qui se nomme la guerre.
ANDRIEUX
Votre socialisme judaïque ne diffère pas de notre ^ socialisme chrétien qui procède des évolutions de notre charité ; tout nous a été donné.
MICHAUD
Comme celte utopie arrive de tous les points, de 89, du christianisme, d'Israël I Heureusement, j'ai trouvé le moyen inrailllble d'anéantir Tutopie.
MONTEMAYOR
Nos prophètes annonçaient le fet* de lance changé en soc de charrue; nuln'amieu?c dit.
CHARDEVEL.
Tous les peuples se prophétisèrent la concorde des loups et des agneaux, et des champs fertiles avec des ruisseaux de lait et de miel.
MONTEMAYOR. i
QuMmporle? Israël seul les introduira dans la. terre promise dont la Judée ne fut que le symbole, en même temps qu'il les rattachera à la grande tradition du Sinaï. C'est sur ce roc de granit que la relî-gion a été fondée. Il est temps de rallier toutes les flmes errantes qui désertent les églises du Christ, non pas à la synagogue étroite de nos rabbins, mais à Jérusalem qui redeviendra le centre religieux de Tunivers. Le temple sera rebâti sur la montagne sacrée, les peuples y viendront adorer le Dieu unique, le Dieu qui s'est nommé : Je suis celui gui suis; le Dieu-un en qui tout est compris, la terre et le ciel, et son peuple enseignera à ne plus diviser ce qui est uni.
CHARDEYfiL.
Avouez que Jérusalem est Tune des capitales de ce globe les plus malencontreuseinent situées., . ^lon* sieur, vous êtes le pur Gis de Sem ; moi, je me seus jusques dans mes dernières fibres un fils do Japbet; si je n^étais gaulois, je voudrais être grec ; mais une personnalité sincère m*est agréable et la charité vraie a toutes mes sympathies. Pardonnez-moi d*a* voir rétabli la part du génie japhétique à côté de la tradition du génie sémitique ; au seizième siècle, les deux génies eurent leurs lots dans la réforme et la renaissance ; maintenant que les dépouilles du christianisme sont à partager, ce sera sans dividende pour Sem ; Japhet est le maître du monde.
MICHÀUD.
Japhet.. •• Japhet est un polisson^ vous savez qui Ta dit, lorsqu'il se passe de Dieu, et Sem est têtu comme Fonagre du désert lorsqu'il veut Dieu pour lui seul.
MONTEMAYOR
Dieu n'a pas refusé ses dons aux autres peuples, il est le père commun ; mais il daigna nous douer de la passion d'établir son royaume sur la terre, c'est de nous que part cette grande parole tant de fois répétée, que ce soit notre gloire, et de cette parole nous ferons une œuvre.
C'est pour associer les hommes entre eux que ma race a été réservée ; ensuite sa chair et son sang se mêleront à leur chair et à leur sang, son nom ne vivra plus que dans leur mémoire ; mais elle leur laissera un seul nom, celui de frères.
Oui, voilà rceuvrc de ma race qui est encore aujourd^bui ce qu'elle fut amrofois, le leyaiQ des Bâtiras ; je la sens déjà qui fermeute ;
Israël est la vigne dont les braucbes iexibles s'étendent à la fois du septentrion au mùli» de Tocd* dent à Torient ;
Israël est le camp dont une tour obswve le& peuples à demi endormis dans la barbarie, dont une autre tour atteint aux tours les plu$ hautes des pe«pies civilisés ;
Israël est partout, partout il embouchera la trompette sacrée I
Race de prêtres, de propbètes, d'apôtres, ô Israël, purifie tes lèvres avec le charbon ardent et montre la vole de rÉternel ; fais que tous soient un comme Dieu ;
Fais, d^-je ; afin que les peuples ne comparent pLtts tes ea£uits dispersés au milieu d'euK aux feuilles mortes de Tarbre déraciné et dépouillé par les aquilons, mais quMls bénissent en eux les semences de l'arbre de vie que le Seigneur planta il y a quatre mille ans et n\ pas arraché.
0 Dieu ! je blasphémerais en vous nommant le Dieu de nos pères seulement, vous le père de ces huma* nîlés que vous avez multipliées comme les étoiles ;
Cependant tous les astres obéissent à une même loi, tous les hommes cherchent le même Dieu qui veut être cherché et trouvé, qui ne s'est point caché ; Dieu s^est nommé, it a lui dans son tonnerre, il s'est choisi un peuple pour enseigner l'unité dans les deux, l'union sur la terre ;
Et les adorateurs du Clirist, comme naguère les adorateurs des fauji dieux» ont besrâi de lui une dernière fois, oui, de ce Job qu*ils insultèrent sur sa cendre et qui s'est relevé leur égsd... O Dieu! ce ne serait pas assez pour vous ramener les cœurs ; Japbet a outragé Sem, Sem pardonne à Japliet et Taime.
CHARDEVEL.
Votre race n'existe plus qu'à Tétat d'individus « rien ne se fera si vous ne vous chargez particulièrement des fonctions de Messie,
LE Dua
Monsieur, il est beau à vous de vouloir que votre race, après avoir concouru à Téducation du genre humain, s'acquitte une dernière fois de sa tâche; mais ne vous échappe-t-îl pas qu'à présent le peuple de Dieu est la chrétienté? S'il y a, entre ces tribus de l'Israël moderne, une tribu de Juda choisie pour convertir les peuples à un nouvel ordre social et religieux, n'est-ce pas la France, la nation sympathique par excellence, quels qu'aient été ses erreurs et ses crimes ? La France qui, avec Charlemâgne, a fait l'Europe du moyen âge, qui, avec Napoléon I«», a défait cette vieille Europe et posé les assises de l'Europe nouvelle? La France que M. de Maîstre lui-même sacra avec terreur, encore sanglante de sa révolution, pour cette mission royale!
MICHàUD.
Aimons noire pays, ne le flattons pas.
LE DUC
Cependant je suis frappé de celte foison de fortes individualités qui signale votre race ; déjà quelques* unes ont apporté au nouveau christianisme je ne sais quoi de sa vieille sève apostolique; peut-être lui sera-t-il donné de s*épanouir eu une cliarité magnifique, féconde, suave, telle que saint Paul et saint Jean soient réjouis de celte floraison suprême de la racine antique ; mais ramènerez- vous les cœurs à Dieu sans avoir commencé par vous réconcilier avec le Christ ?
MONTEMAYOR
Ne le glorifions-nous pas?
LE DUC
Comme un serviteur d'Israël. Pensez-y, je vous prie; le peuple de Dieu est trop jaloux de l'homme divin pour lui rendre justice ; c'est une guerre de messie à messie. Pourtant, si le Peuple est ^encore ce qu'il fut, THomme a changé le monde. La religion ne s'agrandit qu'après que les doctrines de la Grèce et les doctrines de la Judée se furent associées ea passant par l'âme du Christ qui donna à ses disciples la puissance de tout embrasser, parce qu'il les anima de l'enthousiasme qui n'était nulle part alors, et qu'il tira de lui-même. Un cœur tel que le vôtre ne sent-il pas qu'il s'opère en ce moment une rénovation dont le principe est dans l'homme divin? Veuillez donc le remarquer ; Jéliovah dut être transporté de Talmos* phère de la Judée dans l'atmosphère de la Grèce pour s'élever au plus haut des cieux sous le nom de l'Abstrait, de la Substance, de l'Infini ; Dieu avait
chez vous les attributs de la Torce, de la souveraineté, de la vigueur créatrice ; mais Dieu n'est mis à sa place, Thomme n'est mis à la sienne qu'à Fhenre où l'idéal divin s'enfonce dans une profondeur inaccessible, d'où il ne se communique que par son Verbe; le Père est le dieu mystérieux, le Fils est le dieu familier; l'alliance ne périt pas, elle se renouvelle. Admirable progrès dont la gloire ne vous appartient pas I Ce progrès, nous le continuons par une transformation du dogme de la divinité de Jésus qui amplifie l'idéal divin et vivifie l'alliance chrétienne, par une exaltation de l'esprit japhétique qui désunit le ciel et la terre autrefois, qui en consomme aujourd'hui l'union. Nous faisons plus que Sem dont nous dépassons la croyance, dont nous ne reprendrions la tradition que pour nous suranner; mais le christianisme ne sera pas rajeuni sans Tardentc inspiration sémitique ; il fut institué par un pacte de Sem et de Japhet qui ne comprit pas toutes leurs dissidences ; il sera constitué par le plein concours de leurs efforts, par une pacification définitive. Et si le christianisme doit reukouier vers le passé, il ira au delà de Jérusalem, au delà du Sinai, au delà de la Bible, comme il ira au delà d'Alexandrie, au delà d'Athènes, au delà de Platon ; toutes les Écritures de la terre seront justifiées. Peut-être alors découvrirez-vous la grandeur du Christ qui a transfiguré les traditions du nouveau monde de l'antiquité, qui, à cette heure, veut que les traditions des deux âges de l'humanité se réunis^ sent dans une transfiguration inouïe.
MONTEMAYOK.
Monsi^eur le Duc, j'^i médité seul, fai désaltéré ma pensée à la coape où ma pensée s'étoit exprimée ; f écouterai. Ma fille... «ui» ma flUe conspire avec vous pour que je m'instruise encore sur son Clirist et le vôtre ; j'écoute.
CHABÛSTKL.
Ândrieux et moi, nous sommes j^èts... A moio^i que M. Mlclmud ne nous donne lecture de son manuscrit auquel nous ne serions pas fàdiés de répondre immédiatement pour n'avoir pas à répondre ensuite ; certes, je ne laisserai pas ce programma de la conservation sans réplique l
MIGHAUD.
Il VOUS tarde que je fasse éclater tout ce que j'ai accumulé de saintes colère3 pendant trois jours? Hi bien ! j'y consens.
MONTEMAYOR
Attendons.