LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE
ANDRÏEUX, CHARDEVEL, MONTEMAYOR, LE DUC, MICHAUD.
CHARDEVEL.
Votre nouveau christianisme prétend terminer la guerre de la foi et de la liberté pbilosopliique ; entreprise dont vous espérez le succès depuis que M. le duc vous a fait Thonneur de traduire votre prose pondérée en langue poétique et véhémente. Voyons les choses telles qu'elles sont. Une conciliation ne sera agréée ni du rationalisme qui tient la victoire
ni de rorthodoxie qui mourrait plus vite de ses concessions ; elle sera reponssée des deux côtés. Votre nouveau cliristianisme est entre rcnclume et le marteau.
ANDBIEUX.
Tous nous opposez les deux partis extrêmes ; il est un parti moyen dont vous ne parlez pas.
CHARDEVEL.
Vous comptez sur ce public intermédiaire, désa* grégé de TÉglise, n'adhérant pas à l'école, flottant de Tune à l'autre, qui s'abandonne aux vieilles croyances par habitude machinale et applaudit à leur destruction par humeur critique ? ce public est un ramas d'adeptes de la philosophie au premier degré, qui^ avec le temps^ se ralliera à nous. Attendez que, conformément à l'heureuse inspiration de M. Michaud, l'Église soit placée dans le droit commun, et qu'elle ait perdu le privilège de la protection de l'État, de la régularité du salaire, de la magniGcence du culte. Selon les époques, la persécution fait prospérer une croyance, la suppression d'un privilège suflTit ponr l'énerver. Autrefois le christianisme, enseveli dans les catacombes, en sortit avec gloire ; aujourd'hui il sera en péril, non pas si on le met sous terre, mais si on le met sur le pavé, comme tout le monde, avec la liberté de ses cérémonies et de son prosélytisme. Nos chrétiens seront bien malades lorsqu'ils pourront vivre, tant qu'il leur plaira, sans aucune chance de martyre, à la charge par eux de payer leur culte. Combien de gens s'aviseront d'examiner leur conscience avant de s'abonner à leur re-
ligioD I C'est alors que la philosophie fera ses recrues.
Si la liberlé nuit aux religions oiTicielles, elle provoquera Tessor du sentiment religieux sous une foule de formes, et ces diversités se laisseront ramener aa nouveau christianisme qui ne fait du passé ni une table immuable ni une table rase.
CHAKDEVEL. .
Le polythéisme n*a pas été ravivé par la philoso* phie alexandrine; l'intrusion des doctrines contemporaines ne ressuscitera pas la tradition chrétienne. Il faut opter entre la religion et la philosophie, voilà cil nous en sommes.
La philosophie est aujourd'hui représentée par deux systèmes. A les désigner d'après le lieu d'origine, l'un est le système allemand, l'autre le système français ; à les nommer d'après leur trait caractéristique, l'un est le système théologique, l'autre le système anti-théologique; celui-là le panthéisme, celui-ci le positivisme. Je passe sous silence une troisième école, considérable par le tilent, qui soutient du point de vue de la raison la thèse du christianisme et fait sournoisement concurrence à la révélation ; l'école spiritualiste est devenue un fief de la politique conservatrice, une succursale de l'Église. Si la force de la situation n'a pu vaincre l'indépendance des uns, elle fait des autres un clergé subalterne ; nos platoniciens oiTrent gracieusement de l'eau bénite à la porte de leurs paroisses. D'ailleurs ils ne sont tous, comme nos théologiens, qu'apologistes, critiques, historiens, orateurs ; l'ori-
ginalité les compromettrait, leur infécondité certifie leur continence et suffit à leur gloire. Revenons, je vous prie, aux deux écoles dont j'ai indiqué les divergences^ dont j'ai maintenant à signaler les conclusions conformes.
La philosophie française constate la décroissance de la théologie et de la métaphysique, et se borne aux questions dont les solutions les plus générales appartiennent encore à Tordre des faits vérîfiables ; son point de départ, sa fin, sa mesure, c'est Thumanité. Cependant la philosophie allemande, après avoir scruté les problèmes que la philosophie française écarte, proclame que Dieu ne se connaît que dans Thumanilé, ou retourne cette formule pour dire plus exactement que Thumanité ne connaît Dieu qu'en elle. La première école se sèvre de l'infini, de l'éternel, de l'absolu; la seconde s'en éprend avec un profond souci qui se termine par une quiétude superbe; elle reconnaît que l'absolu, l'éternel, l'infini, ces réglons insondables du mysticisme, sont un patrimoine intellectuel dont tout homme a l'usufruit, s'il lui plaît ; bref, les deux écoles s'accordent à se renfermer dans le fini, le contingent, le relatif. Les résultats sont semblables, la méthode étant là même. La philosophie allemande part de l'observation psychologique, la philosophie française part de l'observation historique; l'une comme l'autre approprie la méthode scientifique à tous les objets de nos connaissances. Et n'accusez pas la philosophie de ne s'être afl^ranchîe de la théologie que pour s'asservir à la science ; c'est elle-
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mfiuie qui dota la science de celte mélhodc inventrice, et, lorsqu'elle en use dans les investigations qui lui sont propres, elle fait acte de souveraine et non de vassale.
Accusericz-vous la philosophie de n'être qu'une négation? ce qu'elle nie, c'est seulement ce qui est hypothétique. L'ingénieuse philosophie allemande discerne dans tous les dieux les symboles extérieurs de l'idéal humain tel qu'il apparaît eu vertu des phases de réleruel Devenir; la philosophie française, familiarisée par Saint-Simon avec la haute histoire, découvre la correspondance de la série des états religieux et de la série des étals joclaux ; l'une procède du moi-homme, l'autre du moi-humanité, c'est ce qui les dislingue et les rapproche. Et tous les mystères sont dévoilés. Tant que nous ignorâmes que l'univers avait dans ses forces et dans ses lois sa raison d'être, que la vitalité de l'homme était adéquate à ses organes ; nous imaginâmes des fonctionnaires pour les fonctions de l'humanité et de la nature dont nous présumions Tinertie; c'est ainsi que nous nous rendions Téquivalent de notre puissance intérieure méconnue en l'exaltant sous l'image d'une puissance extérieure et propice. Aujourd'hui nous replaçons en nous ce que nous avions indûment déplacé. Diomède ne croit plus que Pallas l'accompagne enveloppée d'un nuage, le nuage se dissipe, Pallas est dans la poitrine du héros. Et ce qui est vrai de l'individu est vrai de l'espèce. Donc , nous éliminons l'hypothèse religieuse et nous posons le Savoir sur un terrain ferme; nous nous afDrmons.
Dès lors, ruiiilé des connaissances humaines est sévèrement constituée par l'unité de la méthode. Tout se coordonne dans une science qui devient philosophie, dans une philosophie qui devient science. Voilà Tédifice solide, vaste, simple, que notre siècle construit ; no le comparez pas à vos nefs gothiques qui ne peuvent se soutenir sans arcs-boutanls, s'élancer vers la nue sans appareils cachés, qui ne corrigent leurs ténèbres mystérieuses que par une lumière frelatée, leur froide austérité que par un luxe disparate d'arabesques et d'emblèmes hiéroglyphiques ; il ressemble au temple grec qui n'admet aucun ornement parasite et se dessine-en pleine lumière. Messieurs, ce que les siècles ont bâti, c'est la philosophie ; les religions sont des échafaudages grandioses dont la description s'éternisera dans nos archives.
Si je me suis fait comprendre , le nouveau christianisme est incompatible avec la tendance du siècle. Vous vous jugez en règle parce que vous professez l'inviolabilité des lois reconnues, l'irrévérence du surnaturel, et, en effet, vous pouvez prendre eu pitié tous les miracles passés ou présents, tant leselDorescences poétiques abondent dans vos hypothèses que vous déclarez valables, parce qu'elles sont à l'extrémité du rayon de 1 induction scieniifique. Prenez donc garde. Newton, pour avoir découvert la loi de la gravitation, n'avait pas permission de commenter l'apocalypse, et vos illusions ne sont pas tolérables parce que vous rendez hommage à la science ; vous ne ferez pas accepter vos contes des Mille et une Nuits en leur donnant pour préface le Système
de )a mécanique céleste. Vous outrepassez le positif, la science fie vous avouera jamais, dussiez^vous arguer de votre respect pour l'intelligence et récla* mer un respect égal pour la faculté aimante. On se lasso de penser, Messieurs, on ne se lasse pas d'aimer. Mais jusqu'à présent cette faculté abuse de la préséance que le mysticisme lui accorde sur la pensée ; elle s'est prise à Dieu en oubliant l'homme, au ciel en oubliant la terre, à la vie future en oubliant la vie présente ; elle a couru les aventures ; est-ce la limiter si mal à propos que l'inviter à se régler? L'humanité met de côté les romans de la jeunesse pour se fixer dans des airectit)ns légitimes. Rentrons en nous-mêmes et cessons de dépayser nos sympathies. L'amour trouvera dans le cercle philosophique un aliment à toute son énergie. L'homme ne s'est encore aimé ni en lui ni en ses semblables*; qu'il commence! Ma parole froisse des âmes heureuses de croire, convaincues des avantages d'une croyance; pourtant, à y mieux regarder, la foi, contredite par l'histoire et par la notion scientifique, ne sera plus qu'un sys* tème agréable. Semble4-il prudent aux utilitaires de la religion de subordonner l'enseignement moral à un catéchisme exposé aux récurrences incessantes du doute? Nos préceptes à nous n'ont rien de précaire; ils ont la certitude de la science; ils sdat la loi consentie par l'homme qui développe ses facultés dans son intérêt et dans celui de ses semblables, les Htcultés de ses semblables dans leur intérêt et dans le sien ; ils sont la théorie même dont les iitsfilutions sociales sont la mise en pratique. Une telle
éducation forme des générations saines, qui s'aclieminent, sans déperdition de forces vives, vers le vrai, lejuste, le bon ; que reste-t-il à souhaiter? Si riuima' Dite s*est pronostiqué, comme une ère de félicité et de gloire, rétablissement du règne de Dieu sur la terre, elle y fondera son propre règne, et ses prédictions seront accomplies.
ANDRIEUX
Soit ; nous Toulons être un citoyen de votre république ; mais comment nous empècherez-vous de regarder au delà? Vous avez la prétention de nous isoler de Terreur et vous nous séquestrez de l'univers, vous faites de la terre la cellule de Thumanité ; nous voulons retrouver Dieu.
CHARDEVEL.
Au mépris de la science?
ANDRIEUX
AU nom de nos principes.
CHARDEVEL.
Je prévois une échappée vers la vie éternelle, je le gage, et je vous arrête : la pensée est inhérente à la matière cérébrale.
ANDRIEUX
Affirmation peu scientifique. Dites que, dans notre milieu, la pensée ne s'exeree pas sans le cerveau ; savez-Tons si, avsmt on après T^xistence présente, le cerveau n'est pas suppléé par on autre organisme ? le savez-vous?
CHARDEVEL.
Nous rignorons; mais Thypothèse d'une entité persistante est mirfns probable que Thypothèse de
ranéantissemeat des facultés lorsque le jeu des organes cesse ; aucuu fait de vie après la mort D*a été observé.
ANDRIEUX
La science a aussi son nec plus ultra; ses présomptions, sous forme de décisions magistrales, sont un excès ; ce qu*elle sait ne lui donne pas autorité dans ce qu'elle ignore. Notre hypothèse de la perpétuité de la vie n'offense pas la science, et nous la maintenons parce qu'elle est plus démocratique jet plus philosophique que la vôtre, plus morale.
CHARDEVEL.
Plus morale ? Premièrement, vous altérez, par la perspective de la peine ou de la récompense, le dé* sintérèssement dans le devoir.
ANDRIEUX
Est-ce que dans votre république le bien-faire serait gratuit ?
CHARDEVEL.
Chacun y trouvera le prix de ses actes ; mais nous agirons d'autant mieux que nous porterons notre responsabilité devant des puissances visibles sans comparution ultérieure devant une puissance inconnue ; la malice humaine tire parti du conflit de ces deux juridictions. Pour nous qui n'attendons rien au delà de l'existence présente, nous nous en appliquerons davantage à l'améliorer; la pensée de l'immortalité trompe, elle empêche de vivre. L'espérance est prompte au dédain du moment dès qu'elle s'abandonne au rêve de l'éternité; au lieu d'étreiadre la terre, elle se dissipe dans tes étoiles { on ne fait valoir.
sa vie qu^aulaot qu'on la sait bornée, on gaspille le capital sans fin. Je pardonne à rhumanité d'avoir projeté toutes ses ambitions dans des régions imaginaires, tant qu'elle n'eut pas trouvé son assjelte sur sa planète ; désormais elle y aura sous la main tout ce qu'elle s'est proposé de pins glorieux et de plus doux ailleurs. Quel besoin avons-nous donc de voire métempsychose? Soit qu'avec Jean Beynaud vous dispersiez notre espèce dans tons les quartiers du ciel, soit qu'avec Pierre Leroux vous la fixiez à la terre, — grande dissidence entre ces deux nobles rêveurs dont l'un imposait l'univers à l'humanité, l'autre l'humanité à l'univers, — vos chimères ne lui procureront rien dont elle ne soit pourvue, et vous ne faites que broder sans nécessité le vieux canevas de la moralité cléricale.
ANDRIEUX
Nos chimères rectifient et la moralité cléricale et la moralité philosophique. Le principe du développe* ment continu de la vie doit profiter à tous et à chacun pour ne pas être illusoire, et vous, vous Taites bon marché des individus, pourvu que l'espèce ilorisse. Théorie extrême qui touche à la théorie extrême des vieux chrétiens. Selon eux, l'enfer attend la majorité des hommes; selon vous, des milliards d êtres humains ont été, sont et seront irréparablement ensevelis dans leur laideur morale ou physique. Si ceux qui exercent heureusement leurs facultés font retour au néant comme la vile multitude, ils ont eu les joies enviables ; c'est le petit nombre des élus. Vous sied-il de dénoncer le dogme du péché originel et de l'éter-
Dite du mal, si vous ne professez la foi à réiernelle évolution du bien que pour choir à des conclusions si voisines de celles des ttiéologiens ? Les cléricaux croient à Dieu en croyant à Satan, et ils ont un enfer; les philosophes suppriment Tenfer parce qn'ils ne croient pas à Satan, mais ils se piquent de ne pas croire à Dieu, et ils prêchent le néant, c'està-dire la mort éternelle pour toute la suite des gé-> nérations. Selon leur langage, ces générations se comportent comme les molécules organiques du corps qui, par un jeu régulier de la force vitale, les expulse après service et les remplace avec avantage; ainsi de Tespèce qui s'immortalise en utilisant les générations les unes après les antres, et qui, perpétuellement, se glorifie dans un.patriciat dont les philosophes sont Tesprit et la lumière, tandis que la plèbe innombrable ne vit qu'en fonctionnant servilement dans Tobscurité, ne meurt que pour subir le destin de la matière.
CHARDEVEL.
Vous faîtes de la popularité à mes dépens ? Terrible aristocrate que je suis ! je m'abstiens de pro* mettre ce que je ne saurais garantir.
ANDRIEUX
Ni garantir ni nier.
CHARDEVEL.
Et votre grand cœur ne peut se refuser lamunifi* cence de rhypolhétique?
ANPRI^IUX.
L'bypoth^ de la perpétuité de la vie se classe
parmi les faits progressifs et non parmi les faits caducs; nous promettons à l'iiumaaité ce qu'elle s'est promis de plus en plus»
J'avais prévu que vous tenteriez de retourner à Dieu par la voie de la vie future ; les deuK questions sont identiques. C'est de l'idéal humain que nous créons Dieu, et nous créâmes la vie future en expatriant le rêve irréalisable sur notre terre. Mais depuis que nous nous accommodons du présent, cette croyance intéresse peu et les grands et les petits; elle est en décadence. N'cst-elle pas condamnée par la théorie du progics qui est exclusivement fondée sur l'observation des faits généraux? C'est ici que, vos amis et vous, vous êtes en délit philosophique. Votre école transporte une théorie humanitaire aux existences individuelles avec une indiscrétion qui ne corrige point la fatalité des organismes. Tout homme, comme la plante, ne peut donner que son fruit et périt nécessairement après l'avoir produit. Les peuples, d'ailleurs, font-ils la moindre émeute pour faire reconnaître le droit du citoyen au progrès au-delà de sa cellule? Cellule, si l'on veut, ma cellule m'est chère. L'humanité transforme son habitation jusque dans les entrailles du sol, jusque dans les couches de l'atmosphère ; elle soumet les masses sidérales à l'ascendant de son intelligence ; elle se transfigure moralement ; telle est la grandeur tempérée dans laquelle elle se contient sans désir extravagant de perfectionnement pour ses membres éphémères ; à elle seule appartient l'immortalité, la
gloire, la majesté. Votre foi à la persistance de l'individu est une contagion du christianisme qui poussa le fanatisme de la vie d*outre«-tombe jusqu'au Tanalisme de là mort, et fut toujours hors de la réalité.
ANDRIEUX
Vous voulez que Thomme, au lieu de s'astreindre à une perpétuelle tension vers Texistence iuture, se sente ù Taise dans rexistence présente; qu'il n'habite pas la terre avec la nostalgie du ciel et la préoccupation du salut particulier; qu'il s'associe pleinement à la destinée sociale. Cela nous est commun avec vous. Mais, aGn de morigéner l'égoîsme, vous anéantissez le moi. Vous signifiez à l'individu qu'il ne participe point de la faculté progressive de l'être collectif, qu'il est le mécanisme d'une note, et que rien n'est à regretter d'un automate qui ne pourrait que se répéter fastidieusement. L'humanité est le César dont chaque génération à tour de rôle salue l'éternité en tombant pour ne plus se relever.Ici, nous nous séparons de vous, sans méconnaître le motif de vos emportements et en répétant le mot de la comédie : « Bien rugi^ Lion, j»
C'est justement que le christianisme vous irrite, lorsqu'il se désintéresse de la destinée présente de l'humanité, lorsqu'il ne pourvoit à sa destinée fu* tureque par le système de l'éternité des peines et des récompenses; mais il surexcite le zèle de la régénération individuelle et prescrit le devoir de détruire le vieil homme, de dégager l'homme nouveau; c'est ainsi qu'il donne au moi l'indomptable conscience
d'une vitalité qui ne consent pas au néant. Ce moi ne saurait d'ailleurs se distinguer si subtilement de J'Iiumanîté qu'il se juge périssable quand elle est îniinortcUe, improgrcssîf quand elle est perfectible; il peut ce que peut l'espèce, puisque tous valent par chacun non moins que chacun vaut par tous. Et c'est ici que vous êtes en faute contre la philosophie. Vous chalîez l'indifférence à l'avenir de l'espèce et l'outrecuidance de l'individu par l'annihilation du moi; excès contre excès. Vous ne tenez pas la balance, vous faites de la bascule. Vous ne jugez pas impartialement, vous réagissez. Pour nous, nous avons le respect de cette croyance traditionnelle à une autre vie qui se fortifie en se transformant; pour nous, fidèles logiciens du principe dudév eloppement de la vie, nous en attribuons le bénéfice à tous, ainsi que le veulent les philosophes; à chacun, ainsi que le veulent les chrétiens. Quel péril y voyezvous? La conciliation désintérêts privés et des intérêts publics détermine une conspiration salutaire entre les obligations présentes et les espérances ultérieures. Ce n'est plus par l'égoïsme qu'on se prépare à une autre existence qui n'est pas l'isolement, qui est le retour à l'état social sur cette terre ou ailleurs; dont l'objet, enfin, n'est ni une peine ni une rémunération irrévocablement fixée d'après un jugement dernier. Les châtiments et les récompenses dérivent de nos actes ; ils s'inscrivent sur le journal du voyage et non sur les feuillets ineffaçables d'un livre de vie et de mort ; ils sont des incidents, ils ne sont pas le but que nous plaçons dans le perfectionnement de nos facultés.
Scientifiquement, celui qui croit à la perpétuité de la vie ne vous redoit rien. S'il se permet une hypothèse, c'est pour aller jusqu'au bout des conséquences d'un principe scientifique ; vous, vous en suspendez le cours par aversion de Fhypothèse ; sauvez*vous Tbonneur de la science mieux que lui? Non, et vous faites litière des individus. Objectcrezvous que les générations qui passent et s'éteignent jouissent des temps qu'elles n'ont pas connus, qu'elles ne connaîtront pas, en contemplant le passé et l'ave* nir de l'histoire? — il répondra que les joies de cette contemplation sont de vains mirages que vous ajoutez à leur carrière si brève, et que ces abstractions n'ont rien d'eflicace; l'homme, acteur du passé et de l'avenir, y reliera le présent par un effort soutenu et enthousiaste, tandis qu'il modèlera nonchalamment une argile qui n'était pas hier, qui ne sera pas demain.— Il épondra que les gens de hautes facultés ont la certitude de revivre, par la sublimité de leurs idées, dans la mémoire de la postérité ; qu'à ces grands hommes seulement il est permis de puiser dans la contemplation de l'avenir historique une béatitude qui les indemnise ; mais que la plèbe infime n'a de ciel que le leur. — Il répondra que, de Tâge de pierre à ce siècle de l'électricité, toutes les générations se développent, chacun revêtant une nou- Telle forme d'existence dès que la forme actuelle ne suffit plus à l'exercice de son activité, et qu'ainsi le monde humain présente, dans la coordination de ses évolutions progressives, un spectacle supérieur au spectacle de l'harmonie des mouvements du monde
stellaire, — £n résumé, il répondra qu'à côté des prêtres qui excluent la minorité seulement de la damnation du genre humain, les philosophes damnent la totalité sans réserve, sauf à remplacer l'enfer par le néant, et que, pour lui, il abolit le néant et Teufer en opposant le principe de la vie progressive aux deux fanatismes de Torthodoxie cléricale et de Torthodoxie scientifique, à deux extrêmes qui n*ont raison que Tun contre Fautre. — Donc, puisque nous ne pouvons, tous et chacun, réaliser notre idéal qu'en nous donnant du champ dans le temps et l'espace^ nous le prenons sans hésiter ; cela nous ravit à la conception d'un idéal de bonté, de sagesse, de puissance dans l'immensité et dans Téternité, et nous tombons à Dieu, C'est de votre faute. Voulant abolir Dieu et mettre Thumanité à sa place, vous deviez ne rien laisser à regretter ni à désirer. L'humanité aborde à un avenir incomparable de gloire, de magnificence, de prospérité, en jeU^nt successivement à l'eau tous ses équipages qu'elle renouvelle avec l'impassibilité majestueuse du monarque allant prendre possession d'^n empire fortuné et ne comptant pas ceux que l'océan dévore pour ne les rendre jamais ; l'athéisme ne nous fait pas d'assez bonnes conditions pour que nous ne retournions pas à Dieu.
CHAKDEVEL.
Et vous échouez d'hypothèse en hypothèse à la plus grosse de toutes. •• Messieurs, je me vois forcé de l'attaquer directement, et, quelle que soit la secrète horreur que je vous inspire. ..
LE DUC
Soyez athée sans hypocrisie^ mon cher maître ; vous ne Tavez pas toujours été, j'en suis certain, et cela vous passera, je Tespère, clans une vie future.
Ouvrons l'histoire, Monsieur le Duc; je défie vos théologiens de ne pas avouer que la science de r homme sur Dieu est toujours égale à la conscience quMl a de son moi. Ce que Thomme adora hors de lui, c'est lui-même; il perrectionna la conception de la vie universelle à mesure qu'il se connut mieux ; l'univers est le miroir dans lequel la face du Titan se réfléchit avec toutes les vicissitudes de son progrès. Donc, puisque le procédé est constaté, l'homme abjure Tidolâtrie de son simulacre extérieur, et comme il s'explique les phénomènes du Cosmos par des lois inhérentes à la matière, le divin Hintôme, expulsé par la science de l'univers, n'a de refuge que dans la classification des concepts de l'intelligence. Pourtant je sais un noble esprit, le seul en ce siècle, qui n'a pu se résigner à l'équation de la science et de la philosophie, et qui etitreprend de sauver Dieu, par un pur amour de la métaphysique dont l'évanouissement le désole autant que la fuite de l'ombre d'Eurydice désola Orphée. En vertu des notions de rÉternel, de l'Absolu, de l'Infini, il retrouve Dieu : Dieu, l'idée du monde, comme le monde est la réalité de Dieu ; idée qui ne sait rien, ne peut rien, n'aime rien ; sous le nom de Dieu, elle n'est que la quintessence suprême de notre raison déployée par Platon en sphère intelligible, et le
dernier de ses disciples replie les ciôux piillosophiquesdans la pensée humaine. Qu'est-ce à dire? Notre ttiéologtcn, fier dissident de la philosophie allemande, déclare IMdée hypercosmique faite chair en nous; cela sent son germanisme; il gourmande •la philosophie française de nier brutalement Dieu, et son Dieu n'a ni feu ni lieu que dans notre conscience ; Talhéisme est confondu, pourvu que l'humanité régularise le culte du dieu intérieur en célébrant Toflice de la sacro-sainte métaphysique ; cela sent son galli* cisme. Donc, ce qui est exact, ainsi que Saint-Simon Tavait reconnu en 1813, c'est la décroissance de ridée Ihéologîque, nonobstant une certaine recrudescence dévote occasionnée par les intérêts mondains du parti contre-révolutionnaire. Ignorez-vous d'ailleurs tout ce que Tincrédulité marque secrètement, comme siens, dans le troupeau des fidèles, et combien d'âmes, lasses de l'observance, recherchent les libres et poétiques délectations du vague religieux? Que voulez-vous ? Les dieux disparaissent, il est resté au fond des coupes je ne sais quelle goutte de l'ambroisie des banquets célestes, et les esprits légers, habitués à promener leur vol dans l'Olympe, se consolent de l'absence des divinités eu savourant les dernières rosées du nectar divin.
MICHAUD
Soyez athée, s'il vous plaît; mais, pour Dieu, n'enjolivez pas l'athéisme.
ANDRIEUX
Faisons la part de Tintérêt mondain dans la renaissance religieuse qui date du commencement de ce
siècle; faisons la part des béi^ilatioosde la foi ; cepeodant le besoin de croire se témoigne par rafflaeoce auK églises, par le succès des protestations du spiritualisme, jusques daos cette religiosité indisciplinée qui se sépare de Tortbodoxie pour s'arrêter aux confins du mysticisme, qui abjure Dieu pour se faire un rituel littéraire du Divin. Vous-mêmes, Messieurs, êtes-vous impies autant que vous prétendez rêtreîYous croyez faire la théorie de Fathéisme-en établissant que Tbomme a toujours conçu Dieu comme il se concevait lui-même; vous faites une théorie exacte de la religion qui résulte de T harmonie entre la notion que T homme a de sa propre vie et l'idée qu'il se fait de la vie universelle. Tout ce que vous prouvez, c'est que la religion est nécessairement progreijsive, progressive comme notre science de la vie externe et la conscience de notre vie. Faut-il donc déclarer la religion morte quand elle est en travail de rajeunissement? Le dogme ancien dépérit avant d'être remplacé par le dogme nouveau..,
LE DUC
Vno avulso non déficit aller.
CHARDEVEL.
Si votre idée était vivace, à mesure que la formule du passé se mourait, la formule de l'avenir eût grandi pour succéder; je vois un moribond, où estl'hérîtîer?
ANDRIEUX
• Est-ce à vous à le demander? La rénovation de la vieille idée théologique a été préparée par la philosophie couteaiporaine qui fait autre chose que nier;
elle a élaboré les doctrines qui confirmeront le dogme en passant par le sentiment en progrès. Le panthéisme a été cbrbtianisé , vous tous en souvenez ; mais les chrétiens n'osent pas se servir, pour la reconstructîtjo, de ce que vous n'employez qu'à démolir au lieu de vous faire honneur de vos doctrines, c'est en ceci que la science maîtrise la philosophie. La science explique les phénomènes humains et cosmiques par les propriétés élémentaires des choses sans recourir à des causes génératrices extérieures, soit ; et que fait la philosophie? elle traduit ces résultats dans son langage spécial, avec la joie de se venger de la dogmatique sacrée, dût-elle céder le pas à l'alliée qui lui présente un moyen autorisé d'abolir le reste des entités scolastiques et de placer le ressort de chaque être dans l'être lui-même. Toutefois il ne vous convient pas d'affirmer rigoureusement que les transformations de l'univers ne sont pas déterminées par l'essence divine, que les transformations de l'organisme humain ne sont pas déterminées par un principe vital, et la pliiloso|)hîe oublie sa légitime fierté de suzeraine de la science, elle déroge jusqu'à l'obséquiosité en adoptant l'hypothèse mécanique de l'astronomie, l'hypothèse matérialiste de la physiologie, de préférence à l'hypothèse supérieure de la vio divine, qui tire une autorité imposante de la suite de ses évolutions, de son accord avec les aspirations actuelles de l'espèce et de rindividu.
CnARDEVEL.
Donc, la philosophie, riche malavisé, fournit
Vétoffe d'une théologie nouvelle et ne sait pas en user; Torthodoxie, pauvre honteux, ne Toseraît; c'est le nouveau christianisme qui enseignera Tart de s'en servir. Hâtez-vous de chanter victoire I
ANDRIEUX
Nous nous discutons et nous serons discutés.
MICHAUD
Discutés, jugés, condamnés par les vieux serviteurs du Christ dont il u'a pas encore été parlé.
MONTEMAYOR
C'est ce que j'attendais î Monsieur Andrîeux, la religion que vous édifiez sur le terrain du positivisme n'est pas inconciliable avec la tradition juive qui contient le principe du développement de la vie, qui n'a pas défini Jéhovah : Jb suis celui qui suis, pour repousser le panihéisme tel que vous le présentez; en ou Ire, le système est complet; y ferezvous intervenir Jésus sans soulever de périlleuses
récriminations ?
LE DUC
Et comment le retrancher sans que la chrétienté éclame?
CHARDEVEL.
Par le temps qui court, il faut que les chrétiens prennent de la religion ce qu'on en peut sauver pour cent ans peut-être. Jésus n'a pas même enseigné à adorer Dieu en esprit et en vérité, la petite religion de l'individu existait avant lui, et il perd de jour en jour son prestige.... je ne connais pas d'ironie littéraire plus profonde que cette parodie de l'Évangile
qui en fait le digne pendant de la. biographie d'Apollonius de Thyanes.
MONTÉMAYOR.
M. Andrieux aura peine à montrer que son système est un nouveau christianisme.
ANDRIEUX
L'humanité se développe comme un homme immortel, toutes les races tendent à s'aggréger en une famille, et toutes les croyances, correspondantes aux phases successives de la civilisation, sont les sectes d'une religion unique dont elles manifestent les as* pects divers avant de se constituer en une croyance qui les contienne tous. Unité de la religion, unité de Thumanité, c'est même chose selon le dogme de la vie universelle et une. Or, chacune de ces sectes ayant eu son initiateur, leur conversion à une Église unique a un inspirateur; c'est à Jésus-Christ que nous attribuons cette mission suprême. Puisque cette mission est contestée au nom d'une tradition dont l'hostilité contre le Christ est commune à d'autres traditions antiques ou modernes, il y a lieu de mettre en pleine évidence, au-dessus du dénigrement des sectes et des écoles, les fonctions religieuses du Médiateur par qui les traditions des deux âges se transfigurent dans le christianisme.
Cette division de l'histoire en deux âges n'a rien d'arbitraire : le premier manifeste nos facultés, le deuxième en transforme les manifestations et les coordonne.
La force prévaut à l'origine de l'âge antique; puis, l'intelligence s'égale à la force ; enfin l'amour
plane. C'est dans un ordre parallèle que se saccèdent ridol&trie de la nature^ — le culte de rhomme, — Tadoration de Tessence divine. Ainsi, après ces siècles sans nom durant lesquels rbumanité se sépare des créations inférieures, une synthèse encore monstrueuse, mais déjà humaine, comprend la nature, rhomme. Dieu. Panthéisme confus, indigne promiscuité de laquelle Thomme a hâte de se dégager ; il se distingue de Tensemble des choses et il en retire la vie divine pour la personniGer sous ses traits ; il arrive à distinguer sa pensée de ses organes, à concentrer sa vie propre dans son âme et la vie divine dans F unité spirituelle ; il pousse alors à la dernière limite la certitude de Tétre en dehors des conditions géométriques, La synthèse primitive a été entamée par une série d'abstractions dont la dernière est la conception de Dieu isolé de la nature et de i'homme ; la décomposition de la synthèse de nos facultés isole Tamour de la force et de Tiutelligence.
C'est Tascension de l'esprit humain à ce pic sublime qui termine Fâge antique. Mais, à une telle hauteur, la vitaiilé périclite ; elle veut la réintégralion de l'homme et de la nature en Dieu, de l'ifitcHigenre et de la force dans l'amour. Une mHnrette synthèse réunira les éléments de la synthèse primitive, éléments successivement désassociés et obser* vés^ en parta&t, nos plus d'iuie donnée brute, con* crête, fatale, mais de l'unité abstraite, légitimement,' en veilu de nôtre tendance à discemer le gâiéral dam lé pattieulier, le principe dans le (ûii^ la loi
dans le phénomèDe. L'Esprit en Dieu, — rAmour daiis riioinme; tel est le poiot de départ de la nouvelle synthèse qui se fait, graduellement, comme randetiDe s'est défaîte. C'est premièrement l'accessîon de l'homme à Dieu. Entre l'essence divine déclarée incommunicable et l'être humain tenu pour dégradé, la communication s'établit par la foi au dogme du Yerbe incarné. Mais rbonhme ne peut longtemps sentir la vie divine en lui sans la sentir dans la nature ; de là sont nés tous ces débats sur le ^iritualisme et le matérîali^ne, le monothéisme et le panthéisme, entre les philosophes qui ont avec exubérance le sentiment de l'universalité et leschréliensqui s'astreignent à l'unité étroite. Pareillement, tandis que l'Église retient l'amour dans la sphère de l'intelligence^ le monde l'entraîne dans le domaine de la force ; et cte là le conflit du spirituel et du teKiporel qae l'atnour associera. Donc, tout s'était décomposé, to^t se recompose.
Or, sur la limite des deux âges, juste à la place du Médiateur, un homme s'est trouvé, «t l'espril humain l'utilisa, sans impulsion de sa part, pourprecé(tef spoiil^aiiâafênt aux opérations voulues, selon l'asserticm de nos philosophes qui jure avec la règle ordinaire d'après, laquelle toute grande chose a un initiateur, qpi jure avec l'histiOire. Les phitosopbes ancien^ denaeuFaiebt impassiblement au point eul- BÛnant de t'aliatraetios ; c'est le Christ; qui, senl, inaugure la nouvelle synthèse. Il s'affirme personnellement comme le lien dœ hommes et du Père ce-* l^ste ; il exalte U eharité par laquelle les hommes
s^élèveDt à Tesscoce divine et la forcent à des* cendre vers lu nature humaine ; cliarité supérieure qu'il révèle avec une simplicité qui désoriente les ingénieux. Ne pas comprendre que cette parole de vie est TEvangile même, la Bonne Nouvelle qui n'avait jamais été annoncée et n'avait jamais pu l'élre, c'est n'avoir rien compris à l'Évangile. Les philosophes raillèrent, et la parole eût été perdue pour l'esprit humain sans un saint Paul^ un saint Jean, un Clément d'Alexandrie, un Athanase, tous apôtres du Christ qui consacrent la nouvelle alliance, dont saint Paul avait été le glorieux asnonciatcur, par le dogme de l'incarnation du Verbe : première formule solennelle de l'incarnatiou de ' la vie divine dans l'humanité. Et les platoniciens de protester par Arius au nom de l'Infini; ils ne sentent pas que l'humanité veut entrer en corn* munication avec la vie divine, ils ne savent pas se faire religieusement honneur de leur doctrine du Verbe, utilisée par les apôtres. Et les Juifs de protester, au nom du monothéisme, contre la nouvelle alliance plus vivifiante que leur alliance avec Jéhovah. Juifs et philosophes sont excusables de n'avoir pas prévu que cette divinisation de Thomme était le prélude de la divinisation de l'humanité et de la nature; aujourd'hui tout s'explique, et jamais la grandeur du Christ ne s'est mieux révélée; de lui .seul procède la nouvelle synthèse religieuse. C'est deThistoire.
CHARDEVfiL.
Cela est piquant. On va tout uaturellemdnt du
monothéisme antique au panthéisme de nos jours par un effel de la grâce synthétique du Christ.
MICHAUD
Cela est scandaleux. Une synthèse qui amalgame l'impiété moderne et l'idolâtrie antique avec notre religion pour la corrompre 1
Vieux chrétien, les vieux juirs, salisraits de leurs relations avec Jéhovah, se refusèrent à une nouvelle alliance par Tintermédiaire de THomme divin ; satisfait à votre tour de cette alliance qui a vieilli, vous en repoussez une plus large, celle qui résulte de la consubstantialité du genre humain avec Dieu. Cependant, dès que Tincommunicabilité de FAbstrait eût été rompue par le Médiateur, la vie divine s'épancha dans rhomme pour pénétrer Thumanité cu-tière, pour déborder dans le Cosmos; dès que TAimer s'associait au Penser, c'était pour s'associer à l'Agir* Le dogme du Verbe incarné dans Jésus n'a été que l'annonciation du dogme de Dieu incarné dans l'humanité et dans l'univers; osez le reconnaître, et vous opposerez tranquillement à nos adversaires le christianisme qui fait sa tâche en moralisant les traditions antiques et les doctrines modernes, qui purifie ce qu'il s'assimile.
Sans doute, Cbardevcl, l'Intervalle est grand du panthéisme de nos jours ou du naturalisme antique au monothéisme ; il y a un abime entre le Dieu-Esprit et le Dieu*Nature ; mais vous oubliez un terme intermédiaire, le Dieu fait homme. C'est par le point moyen que nous touchons aux deux points ex-
irêmcs. La logUimité relative de ce dogme do Dieu fait iionime, vous ne la clûcanez pas, nous nous souvenons de vos déclarations récentes à ce sujet. Hé bien ! la charité n^a été épuisée ni théologiqueinent ni socialement; ni par la transformation de l'antliropomorpiiisme grec ni par la transformation du ccsarisme romain ; si elle a eu le droit d'intervenir, à répoque de la formation du christianisme, entre le spiritualisme philosophique, d'une part, et l'anthropomorphisme et le césarisme, de l'autre ; lui défendrez- vous d'intervenir, à ta fin de l'époque de la réforme y entre le dogme de Dieu fait homme, d'une part, et l'insubordination pratique du temporel et la résurrection théorique du naturalisme, de l'autre ? Est-cllc la charité pour ne pas toujours tenter la conciliation? La première partie de la synthèse chrétienne coûta trois siècles de labenrs; la seconde partie n'en coûte pas davantage. £5t-ce donc chose surprenante, Chardevel, que l'amour fasse des synthèses puisque la haine fait des analyses? Pourquoi contester la grâce synthétique de notre charité à laquelle le Christ ajouta c le trait
D'IN riNÏTÉ ? »
Un jour, la philosophie remarquera mieux les deux grands mouvements qui s'accompagnent avec desalteniatives de prédominance : le mouvement de décomposition, le mouvement de recompoâitSaB ; le courant analytique, le conrant synthétique ; k révo^ lutioo, révélation* C'est par \a cemïAnmsom de ces detii mouvements que tout de rénonvette, que rien ne périt, et ce serait une ûnomaUe que le samfiee
de TuD ou de l'autre. Non, la pbilosophie cootemporaine ne périra pas; non, F idée chrétienne ne périra pas; r Esprit n'est pas anéanti, il triomphe ea s'incorporant successivement à Thumanité, à Turivers, il est l'âme du Tout. Ah ! si vous vouliez y ré* fléchir, il vous paraîtrait que votre athéisme est le paroxysme de la reli^osité nouvelle. Ce que vous niez, c'est le Dieu extérieur à l'humanité, à la nature, et, quand vous déclarez l'univers et l'homme vivant chacun de sa vie intrinsèque, vous triomphez comme si vous supprimiez Dieu ; vous le replacez dans son empire. Autrefois, à la première heure du christianisme, une voix courut dans le monde ; le grand Pan est mort; aujourd'hui, eu signe de la dernière heure du christianisme, retentit cette autre voix : Dieu n'est plus ^ le grand Pan ressuscite. Disons mieux, s'il vous plaît; le Dieu de la chrétienté vit dans le grand Pan ; telle est la vérité que le CImst nous aide à découvrir, et vous êtes bien près de l'orthodoxie que vous avez préparée par tant de travaux héroi<* ques, bien p)*ès, ô mes amis.. •
£t maintenant, Monsieur de Montemayor, veuillez y penser. Ce n^est pas seulement en vertu de la négation de la science que, selon nous, la divinité de Jésus est abolie; le christianisme ne bous parait poaroir réintégrer le genre humain et la nature en Dieu Bans abolir une incarnation particulière. Que l'orthodoxie voie en Jésus Dieu Tait homme ; que la ^thwophie, par une anttlbèse obligée, y<m en lui tui komiie fait Dicu^ c'est par son inlerventita et sma MMi inspiration que le dieuiième ftge reprend tMte
rantiqiiilé pour la transformer. Or, puisqu'il n'y a qu'une religion qui s'est graduellement produite pour se reproduire graduellement avec ampleur et régula* rite, le Christ nous paraît notre compagnon durant ces deux ftges, un éducateur suprême assigné par la Providence à des races destinées à former une seule famille. Et, si les habitants de notre planète sont une fraction de rbumanîté solaire, il est le prince de celte humanité. Surhumain relativement à nous, parce que, né longtemps avant nous, il a atteint le rang que le genre humain, disséminé dans les espaces infinis, atteindra de progrès en progrès, il n'est qu'un homme pourtant ; un frère atné qui a mission de nous aider à nous élever aussi haut que lui-même. En conséquence, saluons respectueusement cette aube prophétique qui éclaira la dernière période de l'antiquité, et lorsque le Christ dit : c Celui que vous appelez, c'est moi, » croyons. Honorons l'Église d'avoir pensé qu'il venait nous relever de la chute d'Adam ; la fictiou du péché originel est un épisode de la théorie séparative de Dieu et de la création ; il l'abroge en rétablissant l'union des êtres et de l'essence divine. Voilà la religion universelle et unique, cherchée dans le premier âge, trouvée dans le deuxième.
Nos deux ftges pourraient être figurés sous Timage de deux cônes soudés l'un à l'autre par leurs sommets; le sommet du premier cône est le point final des décompositions successives de la synthèse représentée par la base i le sommet du deuxième cône eM le point initial des recompositions successives se ter-
minant à la base par une synthèse nouvelle. N'êtes* TOUS donc rien, ô Christ, vous qui nous apparaissez à l'heure précise de la conjonction des deux cônes? A l'heure où le Médiateur parut, les deux moitiés de l'humanité étaient à l'état dé divorce comme Tânie et le corps, comme Dieu et la création ; elles furent rapprochées et par sa parole et par la croyance à Marie ; cette légende revit dans le Médiateur qui a l'amour d'une mère aussi bien que Tamour d'un père. Le Christ est androgyne ou il n'y a pas de Médiateur.
MONTEMAYOR
Androgyne ?
MICHAUD
Vous voyez l'effet constant de cette androgynie.
LE DUC
Voici donc la religion bâtie sur le terrain même du positivisme, érigée en nouveau christianisme pour avoir été mise en contact avec les traditions!
CHARDEVEL.
Tout n'est pas dit, Messieurs, tout n'est pas dit. 11 vous reste à introduire Saint-Simon dans le christianisme. Or, ceci est difficile. Que Saint-Simon ail fini par croire à Dieu ; qu'il ait déclaré que le /logme du moyen âge devait se perpétuer moyennant un accord avec la science; soit; il avait un fond de mysticisme qui se trahit par les imaginations de ses Lettres de Genève^ dans lesquelles il fait de Newton un homme-Dieu dont Bacon est le précurseur et la loi de la gravitation l'évangile ; en outre, il avait une disposition de race à s'exagérer l'importance
de la tradition, et je m'étonne peu de son idée fixe d'une réorganisation religieuse inséparable de la réorganisation sociale. Ce n'était pas assez pour lui d'avoir transformé le système tbéolo^que-féodal en système scientifique-industriel ; il lui fallait l'Église du moyen âge ; ne disait-il pas quelquefois : Mon devancier Jésus. Hé bien I on tombe du côté oh on penche. Cependant il ne s'est jamais mêlé de théologie que pour eu signaler la décroissance ; c'est donc mal à propos que vous vous emparez d'une déclaration in exti^emis pour lui conférer la dignité apostolique. PuisquMl a dit sur la société le mot immortel,, uommez-le un continuateur de Condorcet; ne le ridiculisez pas eu faisant de lui un apôtre de Jésus ou le révélateur d'une religion nouvelle !
ANDRIEUX
La société ne se sépare de la religion qu'au jour où elle entend différemment ses intérêts et ses de voirs. Si quelques personnes se préoccupent de faire refleurir les idées religieuses sans les enraciner dans les intérêts publics ; jamais le gros de l'humanité ne se passionnera pour cette culture en serre chaude. Foncièrement, selon l'unité de l'être humain, il y a un rapport nécessaire entre la conception théologique et l'organisation sociale ; c'est ce que Saint-Simon découvrit du premier coup d'œil en esprit supérieur qui ne lâche pas la grande ligne de l'histoire. Sans doute il ne transforma point la théologie comme il transformait la société ; nul ne peut tout faire; mais il lia par la charité le spirituel
et le temporel qui étaient devenus compatibles. Oi\ parla Torganisation manichéenne du moyen âge se résolvait en uoe organisation une etHjripJe : la science, l'industrie, la morale — le Penser, l'Agir, l'Aimer — la théologie chrétienne était donc consacrée dans le dogme de la Trinité et purgée de l'antagonisme des deux principes : Dieu et Satan, l'esprit et la matière,
La gloire commune de Bazardet d'Enfantin, gloire qui n'appartient qu'à eux et appartient à l'un autant qu'à Tautre, fut de dégager l'inspiration contenue dans ce type social. Sur leur initiative, par leurs efforts rivaux et concertés, avec la collaboration stimnlante d'Olînde Rodrigues et la coopération d'Eugène Rodrigues et de Margerin ; deux ans suffirent à régler la concordance des formules dogmatiques chrétiennes et de la formule sociale dont la découverte avait usé la vie de Saint-Simon ; c'était l'œuvre fondamentale. On raille encore aujourd'hui notre école d'avoir fait de l'économie politique une religion ; la chose est exacte, mais on n'eût pas raillé si on eût connu l'intime corrélation de l'ordre religieux et de l'ordre social. Rien ne se fit alors qui ne soit méthodique. A une organisation établie d'après un dogme succède un dogme conçu d'après une organisation ; de même que tour à tour la pratique découle de la théorie, la théorie surgit de la pratique ; de même que l'esprit humain descend de Yà priori ou remonte de 1'^ posteriori. Enfantin et Bazard remontèrent d'un plan social défini à la conception théologique, et ils complétèrent l'oSuvre du
Maître par im travail décisif auquel nous adhérons sous la réserve d'une vérification historique. Nous aussi nous <ivons eu à cœur de trouver la place du saint-simonisme dans le développement de Thumanilé, nous l'avons chei*chée avec le respect de la pensée de Saint*Sinion.
Auxtemps de notre élaboration dogmatique, l'âge antique nous parut l'âge de la nature, l'âge chrétien l'âge de l'homme; une religion nouvelle nous sembla résulter de l'union de l'homme et de la nature en Dieu. Nous acceptons la formule, nous critiquons l'équation des doux termes unis.
Notoirement, le naturalisme, — l'anthropomorphisme — le monothéisme se succèdent dans chacun des deux âges, avec cette différence que la série de l'âge antique s'écrit dans Tordre qui vient d'être indiqué, et la série de l'âge chrétien dans l'ordre inverse. La première série part du chaos et se termine à l'Abstrait, c*est une série de décompositions ; la deuxième série part de l'Abstrait et se termine à l'harmonie^ c'est une série de recompositions. L'histoîrc de la religion est tout entière dans ces deux séries mises bout à bout, et cette histoire est résumée par deux figures, si nettement, que nous les replaçons sous vos yeux.
La synthèse primitive, avec la série de ses décompositions^ se dessine sous la figure d'un premier cône considéré de la base au sommet; la synthèse FINALE, avec la série de ses recompositions y se dessine sous la figure d'un deuxième cône considéré du sommet à la base.
Et, comme complément de ce symbole géométrique, au point de réunion des deux cônes dont le premier part du chaos pour se terminerai' Abstrait, dont le deuxième part de l'Abstrait pour se terminer à Tharmonie, à ce poste du Mi^djatjsur, le Christ se montre.
Or, l'école réduisait chaque série k un terme, la nature dans la première, l'homme dans la deuxième. Grave erreur ! Logiquement, l'école devait proclamer l'équipoUence monstrueuse de Thomme et do la nature ; logiquement, elle devait annoncer une religion nouvelle.
11 nous manqua de distinguer dans la première série le terme intermédiaire entre la nature et F ABS- TRAIT, dans la deuxième série le terme intermédiaire entre l'ABSTRAIT et la nature, c'est-à-dire l'HoMAiE qui va de la nature à Dieu eu esclave émancipé, qui retourne de Dieu à la nature en maître. Et faute d'avoir senti l'excellence de l'homme, nous ne sûmes rien du Médiateur qui avait dégagé l'homme de l'ordre des créations inférieures et lui donnait mission de les élever jusqu'à lui-même. En conséquence, notre synthèse fut anarchique, ainsi qu'il ressort de nos définitions de Dieu : Humanité, nature^ VIE — Esprit, chair, AMOUR. L'égalité des fonc-tions de la chair et de l'esprit, de la nature et de l'humanité, fut l'aveugle conclusion de notre logique inflexible.
Et par là celte religion nouvelle est convaincue de fausseté. Si Dieu est un Tout dont l'univers et l'humanité soient les deux moitiés, Dieu n'est plus
qu'un lien nominal^ qu'un idéal honoraire; chacun de nous, tour à tour, absorbe la vie divine dans la nature et dans rbomme, et nous retournons au naturalisme, à rantbropomorphisme ; synthétiquement, nous n'arrivons qu'à un syncrétisme albée. La synthèse religieuse veut un Principe en vertu duquel les parties du Tout soient classées; ce Principe, nous l'avons dégagé du chaos pour en faire la loi de l'harmonie ; c'est l'Abstrait qui ferme la première série^ qui ouvre la deuxième. Or, cette synthèse oii tous les éléments de la tradition sont coordonnés, nous savons comment elle s'est faite, comment elle se nomme ; c'est le christianisme auquel notre vérification historique nous ramène.
Logiquement, à celte heure, il faut que nous le répétions : Dieu est l'essence de tous les êtres, et les transformations de l'univers et les transfigurations de rbumanité, n'équivalent, ni dans l'éternité ni dans rimmensilé, à l'infinité de sa puissance, de sa sagesse, de son amour. C'est par cette triniié seulement que Dieu nous est intelligible. Dieu n'est pas connu là oii cette trinité ne s'incarne pas. Ni la nature ni l'animalité ne connaît Dieu; mais Dieu est connu de l'homme en qui la trinité divine s'est incarnée, si bien que, selon l'athéisme le plus radical, l'homme ne connaît Dieu qu'en lui-même. Disons que l'homme reconnaît Dieu en lui, et laissons nos amis mesurer la dislance qui nous sépare.
C'est sur la trinité que Saint-Simon fonda le nouvel ordre social en y inscrivant ces mots : nouveau c^iistiamsme;: il suffit, pour rectifier la conception théo-
logique de ses disciples, d'y introduire complètement rinspiration contenue dans ce titre. Et puisque le christianisme n'est pas une tradition morte, puisque le Glirist n'est pas un fantôme, Saint-Simon est un apôtre aussi justement qualifié que Luther, Grégoire YII, Âtbanase, que le grand saint Paul luimême. Uapôlre du dix-neuvième siècle a déterminé une transformation religieuse au-delà de laquelle oli ne découvre plus rien.
CHAEDEVEL.
Votre école prétend renouveler de nos jours l'École d'Alexandrie, et faire repasser la philosophie et la science, la politique et l'industrie, les arts et la morale par la sentimentalité chrétienne en progrès ; vous ne méritez pas du genre humain en essayant de ranimer la religiosité expirante.
ANDRIEUX
Il nous semble à nous que, tous et chacun, nous voulons nous sentir en sympathie avec l'Infini, et que nous puisons dans ce sentiment la force fortifiante de toutes les forces morales de la société et de l'infini. Qui décidera entre nous? l'âme humaine.
CHARDEVÈL.
Ne savez-vous pas que votre école s'est perdue à affubler ses idées démocratiques de religiosité ? Elle a assumé l'odieux de la théocratie et absorbé la liberté dans un despotisme imité des sacerdoces de Rome, de TÉgypte, de l'Inde.
ANDRIEUX
Puisque nous participoDS tous de la vie divine, il n'y a ni parias ni hommes-dieux.
CHARDEVEL.
Avouez, avouez que votre secrète espérance est de voir sortir de votre nouveau christianisme une nouvelle tige pontificale.
ANDRIEUX
Le pontife est celui qui vit de la vie divine par privilège ; or, nous avons tous part au privilège, il n'y aura plus de souveraineté pontificale sur la terre.
CHARDEVEL.
Le système de conciliation parle déjà en viclorleui !
ANDRIEUX
Il n*y a ni vainqueurs ni vaincus, lorsque le ré« sultat final a pour facteurs et les adversaires et les conciliateurs. L'honneur de la philosophie est d'enseigner que l'unité doit s'instaurer dans l'homme, que ses sentiments , ses théories , ses pratiques doivent se coordonner; mais son système étroit inutile nos facultés aimantes. L'honneur de l'orthodoxie est de faire large la part de la sentimentalité, mais elle n'admet la science que pour l'asservir, l'industrie qu'en la tolérant. Il faut que les croyants aient leur moment héroïque. Le christianisme, qu'ils font descendre du ciel sur la terre, doit être aujourd'hui basé sur la terre même afin de remonter sûrement au ciel. Il leur Taut, ramiliariscs qu'ils sont avec le procédé à priori^ exécuter une vaste manœuvre à posteriori^ conformément à la méthode scientifique ; ils ont été des platoniciens, qu'ils deviennent aristotéliciens. Toutes les déductions qu'ils ont tirées de leur dogme ancien s'ar*
rôlciU en chemin dans la p;éuéralité, le vague, le mysticisme; ils ont besoin d'y rejoindre les inductions palpables, précises, circonscrites auxquelles ils atteinxlront en partant de l'observation des faits ; c'est ainsi que se formera la synthèse chrétienne (|ui mettra d'accord l'idéal et le réel. Est-ce donc qu'à leur tour les philosophes n'auront pas leur journée d'exaltation? Ils ont à faire l'inverse de ce que nous demandons aux chrétiens. Aristotéliciens exclusifs, ils ne montent pas haut; il leur faut, sans rien abandonner de leurs solides acquisitions, se prêter au souffle de Platon et repenser du point de vue de l'inflni, de l'éternel, de l'idéal, leurs systèmes du fini, du contingent, du réel ; alors ils referont une ample synthèse qui concordera avec la synthèse chrétienne.
C'est par la question de méthode que vous avez débuté, Chardevel, et que nous finissons. La religion n'a rien à craindre de la mélhode, depuis que Saint-Simon a fait une règle de l'emploi alternatif des procédés d'Aristote et de Platon.
Sans doute, de ses Lettres de Genève à son Mémoire de 1813, il préconise VA posteriori; mais, dans ce Mémoire même, il expose pour la première fois sa vue complète et sur l'équivalence de VA posteriori et de VJ priori dont il signale, de Socrale à lui, la prédominance alternative, et sur leur subordination à un moteur commun. Cette théorie originale de la méthode scientifique n'est autre chose qu'une transfiguration de la trinité chrétienne. VAgir se transfigure dans VA posteriori; — observation des
fails, (ics idées, des seuUmciUs particuliers, — le Penser se trausflgure dans VA priori; généralisation des senlimenls, des idées, des fails, — TAimer se transflgiire dans un troisième terme encore innommé; son nom, c'est T Amour du vrai qui a ses divinations, ses intuitions, sa recherche du but par toutes les voies. Les deux procédés rivaux d'Aristote et de Platon, inconciliables jusqu'alors, sont donc réconciliés par un principe qui détermine l'esprit humain à user de l'un et de l'autre à tour de rôle. Le prix des longs efforts intellectuels de Saint- Simon, emporté par la surexcitation sentimentale d'un penseur du premier ordre, ce fut cette découverte, entièrement neuve, de l'unité vivante dans la méthode scientifico-phîtosophique ; de cette même Unité adorée par les croyants dans la. Trinité divine, exaltée par les moralistes dans la trinité humaine, acceptée par les réformateurs de l'ordre social comme la régulatrice de la civilisation ; de telle sorte que désormais l'umté de l'être humain est constituée. La mélhode scienlifico-philosophique est devenue une méthode religieuse puisqu'elle se fonde sur la conciliation de tous les aspects de la vie.
CHARDEVEL,
Je n'accepte de Saint-Simon que sa méthode historique, le pur A posteriori^ avec laquelle il a trouvé la formule d'un nouvel ordre social, constaté la décroissance de la théologie, et fourni à son élève Auguste Comte la base de l'école du positivisme.
ANDRIEUX
D'accord ; Saint-Simon est à la fois dans le mou-
veraent de la rénovation philosophique, dans le mouvement de la transformation religieuse. Destinée sans exemple parmi les philosophes — gloire sans précédent carrai les réformateurs. De ces deux mouvements qui l'emportera? Au fond, c'est demander qui remportera, de la méthode complète ou de F un de ses deux procédés.
MICHAUD
Les vieux chrétiens ne démordront pas plus de leur A priori que les philosophes de leur A posteriori
Mon premier mot sera donc aussi le dernier; puisqu'il y a deux partis extrêmes, il y a un parti moyen, c*est sur lui que nous comptons.
LE DUC
Recevez mes félicitations, Messieurs ; vous avez vaillamment et courtoisement combattu. M. de Montemayor vient d'entendre le résume des entreliens auxquels il n'a pas assisté ; il n'ignore plus rien de notre transformation du christianisme, û'a-t-il rien à nous en dire?
L'ÉPOQUE MESSIAQUE