LE DUC, CHARDEVEL, MICHAUD, ANDRIEUX
MICHAUD
Monsieur, la question était prévue et la réponse est aisée. Je pourrais me borner à invoquer la liberté, dont on ne se mon ire digne qu'en la voulant pour tous, l'heureux progrès d'une tolérance mutuelle, la philosophie elle-même qui nous interdit de répéter aujourd'hui les imprécations de Luther contre Babylone ; mais je hais les faux-fuyants, et je dirai que les gens sages de toutes les croyances se sont coalisés pour prévenir les révolutions futures en remédiant à ces habitudes d'agitation qui nous ont été léguées par nos pères avec leurs immortelles conquêtes, pour retirer les peuples de leurs folles espérances de bonheur en leur offrant dans le ciel le prix de leur résignation sur la terre, pour consolider l'ordre matériel en rétablissant Tordre moral. Grâce à la bonne entente du catholicisme et de la réforme, qui abjurent leurs rancunes et gardent
leur indépendance, le christianisme est restauré, le socialisme et le rationalisme sont terrassés ; Dieu soit loué! nous avons opposé à la révolution un grand parti conservateur et religieux.
CHARDEVEL.
Une croix sur une borne. Et vous vous fiez à cette coalition de croyants avec des apostats de la révolution et des renégats de la philosophie, à ce pêlemêle d*amateurs intéressés du christianisme comme le furent ceux du paganisme autrefois? Est-ce que des amateurs remportent des victoires ?
MICHAUD
Nous ne faisons pas vos affaires, vous avez le droit de railler. Il nousplatt fort que la philosophie s'exaspère à la vue de la religion qui se raffermit de jour en jour, grâce au zèle de nos Églises, de F Église de Rome surtout qui est encore un tronc tandis que les autres ne sont que des rameaux.
CHARDEVEL.
Me permettrez-vous de dire sans passion ce que je pense de votre restauration chrétienne? Je ne la crains pas, je la juge. Le catholicisme est Tun des grands systèmes de Tesprit humain, lent à mourir comme tout ce qui fut lent à croître, s'entretenant de son intégrité au milieu de ses ruines et de son omnipotence au milieu de ses abdications, mais marqué pour la mort.
MICHAUD
Vous Ten tendez. Monsieur le Duc !
. CHARDEVEL.
Fils dégénéré de Calvin, vous avez allumé Tin-
Ccndio et vous criez au feu? N'esl-ce pas à rexciiipfe de la réforme que la révolution a appliqVié lA loi d'expropriation pour cause d'ulilitê publique au^ Églises nationales qui ont cessé d*ètré des puïâsààces territoriales, à l'Église universelle qui cesse d'être Un État? Déjà le temporel de Rome oii peu s^en faut est rayé de la carte, et le spirituel ne se relèvera pas, quoi qu'il fasse. D'une part, f Église afïeéte raùôur de la liberté dont elle fût l'oppréisseulf chaîné fois que les peuples lui désobéiront, le défetf^éur chaque fois que les prinées la tyrannisèrent ; nous avons un petit Port-Royal du libéralisme, qui ambiflôttne de placer le catholldstne aussi haut c^ue Tânglicanisme en proclamant sa éompatîbîMté avec les irfstilutionis représentatives, sans se préoccuj^ef de la (juèstion démocratique dont il a l'èffi'ôi, et Rome tôlèfe ces démonstrations généreuse^ comme une amorce dans ses filets. D'une autre part, rÊglîsc a sa petite école algébrisle qui signale dans les Écritures la i^évélalion anticipée de la science, qui n'a qu'à éreuser lés textes pour y tout découvrir, de telle sorte qu'elle fait de la science ce qu'elle fait de k\ libtîrfé^ un trophée de son autorité infaillible. C'est là ce que l'Église nouime amoureusement sa réconélliatlort avec la civilisation moderne; double alliance, double piège ; mais le monde n'est pas si dupe que de recevoir d'elle les idées qui sont à lui, et qu'elle lui emprunte pour se les ajuster après les avoir proscrites. Ces artifices de séduction achèvent de la décrier auprès des penseurs, elle est sans prise sur lès masses, peu à peu elle s^éieindra au milieu de
la conrusîon de ses efforts el île Tiii variable respect de ia philosopliie pour ses services mémorables.
LE DUC
Dîeii tf éteiulque pour rallumer, Dieu n'efface que pouf écrire,
MICIIAUD.
Èxcelïemment dit. D'ailleurs, si le catholicisme pou* Vâît périr, effroyable calauiité que je n'admets pas, resterait la réforme... On ne {'ébranlera point, mon ùftev' IVlônsiéuf .
CHARDEVEL.
Mon cher Monsieur, je ne suis pas sans sympatÉiîe pour la réforme qui ouvrit la brèche à ses deux vaillantes filtes, la philosophie et la révolution; mais je la dédaigne, je Tavoire, lorsqu'elle a la prétention de coniservef .' N'est-ce pas pitié qire de voir chacun de vous laiHer dans le dogme comme en plein drap, et s'imaginer qu'il a pris h bon morceau, s'attacher à une fraction du vieux système, le tenir pour un entier, y loger sa pensée, et se jnger d'autant mieux logé qu'il est plus à l'étroit? Etrange christianisme que le vôtre! une affaire de sentiment privé, une croyance de bon plaisir, un minimum de religion ; il n'y a pas en tout cela l'ombre d'une doctrine, et vous n'êtes pas gênants pour la philosophie à laquelle vous ne tournez le dos qu'en lui tendant la main. 11 en est de vos proleslanls comme de vos classes rtîoyenrtes; là jeu de bascule entre h foi et la raison, M ]e\\ de bascule entre la royauté ei la démocratie ; mâis(J\ioi?ce jeu peut-il être éternel? ne voyez-vous pas où vont les protestants? On pourrait coïnpter
— séchez eux presqu'aulant de sectes que crindividus; les calvinistes de TAûgleterre et de la France vont au monothéisme en passant par les doctrines d'Ârius ou de Socin ; les luthériens de TÂUemagne vont au panthéisme de Schelling ou de Hegel; de telle sorte que, sous le coup des événements, tout se dissoudra avec rapidité. Que voulez-vous? Les dieux s'en vont, en Orient comme en Occident, et c'est un magnifique spectacle que cette décadence simultanée de Rome et de Constantinople, du pape et du sultan, de Jésus et de Mahomet ; les dieux s'en vont et l'humanité arrive.
LE DUC
Les dieux ne s*en vont que pour revenir.
MICHAUD
Expliquez-vous catégoriquement ; c'est donc la mort du christianisme que vous voulez ?
CHARDEVEL.
Sans impatience; je n'ai garde de lui mesurer les années, mais il a fait son temps. Sa théologie est ruinée soit par nos sciences positives et philosophiques soit par nos exigences économiques, le pacte du catholicisme et de la réforme ne le sauvera point; c'est l'accord de deux provisoires religieux pour éterniser un provisoire social.
MICHAUD
Enfin où voulez- vous en venir? à la religion naturelle ? La chose serait trop innocente. Est-ce à Tathéisme? à pis encore peut-être... au panthéisme... J'ai frappé juste!
CHARDEVEL.
Regardez*moi sans frémir.
MICHAUD
C'est le fond de Tabîme. Ah I si jamais le panthéisme triomphait, nous verrions les autels renversés, la société livrée aux radicaux de ia démagogie poussés par les radicaux du rationalisme, aux barbares conduits par les athées, •• Après tout ce qui vient d'être dit, prenez la parole, Monsieur le duc ; j'ai besoin d'entendre une voix religieuse, une voix catholique et comme un écho de la ville éternelle... Dieu soit loué, je ne suis pas un ennemi de T Église.
CHARDEVEL.
M, Michaud et moi, nous nous sommes donné la note pour nos conversations prochaines, maintenant parlons de Rome.
AKDRIEUX.
Monsieur le duc, personne ici ne souhaite plus que moi vous écouter à ce sujet.
LE DUC
Triste et glorieuse Église, tout à la fois immolée et invoquée I elle ne peut se défendre, et c'est à elle que le monde conGe la tâche de décider la victoire de l'esprit chrétien sur l'esprit révolutionnaire; cet espoir ne sera pas trompé, Messieurs; T Église sera l'instrument du salut de la société, n en déplaise à la philosophie qui dispose de l'avenir comme d'un pays conquis, et qui sera confondue.
Je respire.
LE DUC
Cependant; mon cher monsieur Micbaud, TEglisc n'aura sa puissance qu'en planant au-dessus des révolutionnaires et des conservateurs, sans être encbaînée ni à un camp ni à un autre ; peut-être vos amis et vous ne la voulez-vous forte que dans la mesure de votre utilité, influente que pour administrer les âmes d'après vos vues ; peut-être en feriez-vous un épouvantail à votre profit» une machine k votre usage, un palladium à votre taille; prenez garde, elle ne peut sauver le monde que par sa médiation entre les classes civilisées et une démocratie encore sauvage. Et quelle autre mission serait digne de rÉglise qui Tut la rédemptrice des nations, la mère de la société moderne? Oui, Vous Tavez bien senti, le moment est venu où il faut que le verbe divin éclate. Ce qui monte, ce qui monte toujours, c'est le fond même des populations, déjà racheté de l'esclavage, résolu à se racheter de la plèbe ; mouve ment qu'il est possible de régulariser, quUl serait impossible de refouler. — Oh ! veuillez nous en croire, nous autres vieux défenseurs du trône et de l'autel, qui avons assez pâti des coups que vous por^ tiez en haut, assez observé ceux qui vous ont été portés d'en bas, pour bien juger la force des révolu^ tions. — Mouvement irrésistible, vous dis-J6, puis^ que le suffrage universel donne aux masses le droit et le moyen de s'intéresser à la politique; enfln, faut-il le déclarer, ce flot immense est poussé de Dieu lui-même qui ne veut plus de la division de l'humanité en deux espèces, lorsque l'Évangile n'en
— lofait qu'une seule famille. Et c'est pour cela que la grande autorité religieuse doit réapparaître, mais elle fera mieux que vous ne pensez; elle terrassera tous les égoîsmes par la charité qui s'adresse aux aînés et aux cadets, aux grands et aux petits, aux savants et aux ignorants, aux riches et aux pauvres ; la charité qui intervient entre des passions fratricides, voilà Tçsprit chrétien qu'il faut opposer à Tesprit révolutionnaire, et si rÉglisc tira jadis une humanité nouvelle du mélange des Romains el des Barbares, à cette heure, après tant de révolutions qui ne nous ont tous broyés que pour nous mêler, il y a une autre humanité qui se forme, T Église Tuidera à sortir du chaos !
MICHAUD
L'Église t Je ne suis pas un enueipi de T Eglise, mais gardons-nous de lui en trop dcmauder ; c'est en condamnant les nouveautés qu'elle se conserve et conserve tout ; ne dérangez pas son aplomb, ne la jetez pas dans les aventures grandioses; les temps sont bien changés.
LE DUC
Hé bien I T Eglise changera.
MICHAUD
L'Eglise ? Jamais ; entre nous, elle fait profession d'immutabilité.
LE DUC
Bénie soit donc la main qui la déracine de terre I Elle se prétendait immuable, qu'elle change ; immo* bile, qu'elle marche; Dieu l'arrache de ses fondements, aûn qu'elle se mcMe aux peuples comme uu
esprit vivifiant, afin qu'elle soit encore pour eux la colonne de Teu de TExode 1 N'en doutez pas. Dieu ne la délivre des attaches du sol que pour la délivrer eu même temps des servitudes de la lettre ; là, et là seulement, est la question» Eh I qu'importe^ je vous prie, que TËglise garde son temporel pour y languir comme dans un sépulcre ou le perde pour errer comme un spectre? Elle ne peut rien qu'en reprenant une vie nouvelle ; c'est dans sa propre régénération qu'elle doit chercher la force de régénérer le monde.
MICHAUD
Hélas ! nous ne nous entendons plus... Vous dictez à l'Église la loi de se régénérer, vous êtes donc un séditieux, un rebelle, un prolestant ; vous l'êtes ! Est-ce de nos jours qu'un homme de votre rang devrait se faire hérétique? Monsieur le Duc, cela n'est pas politique.
LE DUC
Personne, personne ne serait plus heureux que moi de trouver sur la terre une expression vivante de la volonté divine ; on ne renonce pas à cette confiance que le cœur n'en saigne; mais Dieu ne s'est incarné qu'une fois, et l'Église est en péril pour en être venue à s'idolâtrer. La maladie des chefs du spirituel est la même que celle des chefs du temporel; tous se sont divinisés jusqu'à Thébétement, tous se refusent à comprendre le décret de la Providence contre les têtes altières qui ne s'appliquent pas à mériter leurs couronnes. 11 fut, il fut un temps où l'Eglise savait plus et valait mieux que la société;
elle commandait à bon droit alors ; mais elle n*a pas été martyre dans tontes les persécutions, elle n'a été que victime quelquefois ; elle avait perdu sa préé ^ minence, la lumière se levait ailleurs. Je me trompe peut-être, mais je pense que Dieu ne s'est jamais communiqué sans réserve; il a mesuré ses révélations à notre Taiblesse, et nous a laissé la tâche de les développer à la sueur de nos fronts, sans cesser de nous assister ; je croirais blasphémer en disant que Dieu a parlé une fois pour ne plus parler que par l'organe de l'Église, qui depuis si longtemps a gardé de lamentables silences ou proféré de lamentables paroles ; elle a beau se vanter d'avoir toute la vérité entre les mains, Dieu u'est le captif de personne; l'inspiration se donne ou se retire selon nos mérites, et l'Église, qui s'en proclame la dépositaire éternelle, devrait se ressouvenir du peuple élu que son infatuatiou du Divin rendit aveugle et sourd à tous les signes du temps; Dieu fit son œuvre par les gentils à défaut des Juifs, il l'a faite quelquefois par le monde à défaut de l'Eglise. Ah! je croîs, je veux croire à la durée de cette institution qui, dans ses éclipses même, demeure le symbole de l'autorité morale dont l'humanité a besoin ; mais j'estime que nous avons le droit et le devoir de lui exprimer nos vœux ; après avoir été tant de fois et si cruellement avertie par ses ennemis, ne voudra-t-elle point faire l'expérience de ses amis? C'est de cette démocratie de fldèles que la monarchie sacrée est sortie; qu'elle s'y retrempe sans effroi.
BIIGHAUD.
Vous voulez que rinraillibilité fasse le bilan de ses fautes ?
CHARDEVEL.
Yous êtes étonné, je ne le suis pas moius; jamais^ j'en appelle à Andrieux^nous n'avions entendu notre noble ami tenir ce langage avant son voyage aux bords du Tibre. •• Monsieur Fultramontain de Genève, que dites- vous de ce retour de Rome ?
MICHAUD
Le diable se môle de tous ces retours de Rome, oui, le dial)Ie. Oserais-je le dire. Monsieur le Duc? Vous parlez comme Tabbé de Lamennais, qui prétendait gouverner le monde par Rome, Rome par sa plume, et qui, de dépit de n'avoir pu être archipape, jeta le froc à la démagogie; grand écrivain, je le veux, mais quel prêtre !
LE DUC
L'Ëglise en produit de pareils en ses jours de crise. Et lui aussi, c'est son honneur, rêva la récoQ« ciliation du monde et de l'Église; du monde qu'il entreprit de i amener à l'autorité, de l'Eglise qu'il essaya de pousser à la liberté; œuvre de paix à Knquelle il appliqua ce terrible esprit de combat qui accompagnait son grand cœur évaugélique. Hélas î né pour aimer, né pour haïr, il maudit les défaillances (!e rinfaillible et les décadences de l'adorable avec les cmporlcments d'un amour trompé, d'un orgueil déçu ; amour de prêtre^ orgueil d'écrivain, acharnement de ferrailleur peut-être... Pour moi, je ne suis pas de ceux qui furent pétris de je ne sais quel
limon pour immoler le passé, tâche effroyable pour laquelle mon âme et mes mains ne sont pas faites; je suis né respectueux de la tradition ; ce n'est pas moi qui frapperai du fer le tronc sacré; qui chercherai à en saper les racines; j'ai gémi en voyant ce que les orages en ont arraché de branches, et je prie les vents du ciel d'épargner désormais Tarbre tant de fois mutilé et toujours majestueux; assez, assez de ces souffles de colère qui ne rabattent pas et l'obligent à résister; que Dieu nous envoie des vents doux et propices, qu'à côté des rameaux fracassés ou desséchés des jets vigoureux attestent l'inépuisable sève du chêne antique, qui veut s'enfoncer plus profondément dans le sol et monter pliis haut, plus haut vers la nue I
MICHAUD
Cette réconciliation de l'Église et du monde est une chimère périlleuse.
Le salut n'est que là.
MICHAUD
Illusions ! jamais TËglise ne vaincra la science, l'érudition, le scepticisme, le rationalisme, le matérialisme, le panthéisme, l'athéisme, le positivisme, qui ont perverti les intelligences. Beaucoup veulent se perdre, on ne les en empochera point. Il faut faire la part des mauvaises doctrines, préserver les bonnes sans y rien changer; en un mot, faire durer l'Église sans la commettre avec le mauvais esprit du monde.
LE DUC
Non, le inonde et TÉglise sont destinés à s'entendre encore une fois. Nous autres catholiques, dans notre dépit de la décroissance visible de T Église, nous nous sommes Jmbitués à injurier le monde dont la croissance nous irrite; la marée descend toujours dans Tun des deux océans, le flot monte toujours dans l'autre à travers les tempêtes, et ce double spectacle nous jette à de mélancoliques lamentations entremêlées d'anatbèmes contre le monde, de panégyriques de T Église. Mais de part et d'autre on se rapproche, c'est le signe de la paix. 11 Tant que TÉglise ose s'instruire de tout ce que le monde sait et fait, afin do relever son orthodoxie au niveau du savoir laïque et d'élever le savoir laïque à la hauteur de la religion ; il faut qu'elle entre dans la situation de ce monde qui vit au jour le jour; n'avançant que pour reculer et ne reculant que pour avancer; se précipitant dans l'anarchie ou se recueillant sous le despotisme; n'osant regarder en face cette redoutable question de la démocratie, dont il abandonne la solution au hasard ou à la force, et s'enivrant de ses progrès pour se consoler de manquer de la lumière viorale ; non que je lui nie toute vertu; mais il est au-dessous de l'élan révolutionnaire de ses pères, au-dessous de l'élan religieux de ses ancêtres ; il ne se propose aucun but, et, tout entier au présent, îl désintéresse Dieu de la conduite de ses aflaires, il n'utilise l'Église qu'avec dédain. Et vous ne voudriez pas que l'Église répondît à ce dédain en puisant encore une fois dans les
exemples du divin Crucifié Tamour qni sauve ? Elle retrouvera sa grandeur le jour où elle pleurera sur le monde au lieu de pleurer sur elle-même. Voyez donc que ce divorce est voulu de tous ceux qui conspirent la ruine de la religion ; demandez à Cliardevel ! Pour moi, quelle que soit depuis quatre siècles la divergence des idées, un jour, c*est mon ferme espoir, un jour, tout en suivant leurs voies différentes, les hommes arriveront au centre commun vers lequel toutes les intelligences gravitent. Qui sait même, qui sait si tant de doctrines opposées à notre croyance auront été seuf. ement une épreuve destinée à en faire ressortir la puissance, un de ces amas de nuages que la clarté du ciel longtemps obscurcie perce de mille jets soudains et dissipe? Non, jusque dans ces doctrines ennemies il y a une part quelconque de la lumière divine ; ce serait donner trop d'avantage au génie du mal que de n*y voir qu'un mélange de fausses lueurs et de ténèbres, et peut-être nous afOigcrions-nous moins de la diversité actuelle des opinions s'il nous était donné d*en découvrir les relations avec les fins de la Providence. Messieurs, le moment approche, j'en ai le vif pressentiment, où ces fins ^mystérieuses seront dévoilées I Ce n'est pas en vain que des événements sans exemple oui forcé les plus indifférents à aller jusqu'au fond de nos débats religieux pour déclarer s'ils ne veulent plus croire ou plutôt ce qu'ils veulent croire enfin ; bientôt le monde et l'Église se réconcilieront pour continuer la grande tradition de l'humanité.
MiCHAtJD.
Jo n'ai plus qu'à pleurer sur vous. Disciple du eoiote de Maistre, qu'êtes-rvoqs devenu?
LE DUC
Je reste sou disciple. Mon audace ne dépasse pas la sienne.
MICHAUD
Quoi? est*ce au nom de Fauteur du Pape que vous parlez?
LE DUC. '
L'auteur du Pape est le chef de notre école catholique, qui lui a emprunté la justification de la tliéocratie du moyen âge, la passion de Tunîté de FÉglise; mais M. de Maistre n*est pas seulement le théoricien du pouvoir pootlflcal, un bommenFÉtat du Saint-Siège, le Prophète du passée comme on l'a dit; ce qui achève sa glaire, c'est quMI est aussi l'un des prophètes de l'avenir, dont il perça les ténèbres eu ajoutant auK vagues intuitions de rillumiilisme le coup d'oeil du génie. L'Église ne lit de ses écrits que les pages qui la glorifient, pourquoi négligé-telle les pages qui l'averlissent, pourquoi ferme-t-elle l'oreille à cette voix qu'un souffle d'Isaïe a quelquefois animée? Dès son premier ouvrage, daté de 1796, ses Considérations sur la France^ il dit que « le christianisme sera rajeuni de quelque façon extraordinaire, n il Ta dit. Et, en eflet, il pense de trop haut pour ne pas pressentir dans le monde religieux d'aussi grands changements qu'il s'en fait dans le monde politique. Ce n'est pas lui qui méconnaît la portée de l'événement français dont il déteste les
crimes et raille les folies; mais s'il insulte smx tri* 1)UDS du peuple, c'est en tribun de Dieu, qui veut que force reste èi la religion, et il la pousse comme à des cimes plus hautes afin qu'elle domine lesisou-' lavements inattendus du sol; il provoque TËgUse à se régénérer, il ne lui épargne, pas plus qu'à la so^ ciété, le nunc erudiminiy le n%mc intelUgile ! Certes, personne n'^ plus hardiment défié la philosophie et la révolution ; personne ne leur a plus vivement arra-r ché les armes du sarcasme et de Tiropic pour les re«tourner contre elles-mêmes, et ne les a laissées plus ébahie^ de la puissanco de ces (raits quand il$ sont lancés de haut en bas et non de bas en haut ; guerre dans laquelle il a fait beaucoup d'imitateurs sans leur transmettre l'art des divines insolences; personne, dis-je, n'a plus énergiquement refusé à la révolution et à la philosophie la puissance d'abolir ce qu'elles avaient profané, et n'a vengé l'outrage par une ré<habilitation plus éloquente ; mais jamais il n'a cru qu'elles seraient vaincues par l'Église telle qu'elle était, par la religion telle qu'elle avait été. Son pressentiment d'un rajeunissement du ohristianisme l'accompagne jusqu'à la fin de sa carrière* Tandis qu'il s'acharne sur les côtés vulnérables de nos adversaires, il respecte ce qu'il y a de divin en eux, la science, et il prononce ces paroles dont on ne se souvient que pour les interpréter étroitement : « Réconciliation de la religion et de la science en vertu de leur affinité réciproque. » Enfin, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg^ son dernier ouvrage, il nous invite à nous tenir prêts à des changements inévitables
et prochains. « Ne me dites pas que tout est dit, s'é- « crîe-t-il, que tout est révélé, qu'il ne vous estper- « mis d'attendre rien de nouveau, et ne m'opposez « pas CCS paroles : Dieu sera avec nous jusqu'à la fin « des siècles Jes portes de r en fer ne prévaudront pas « contre C Église,.. En résulte-t-îl, je vous prie, que « Dieu s'est interdit toute maniTestation nouvelle et « qu'il ne lui sera plus permis de nous apprendre « rien au-delà de ce que nous savons? » Et il proclame que nous sommes à la veille d'une nouvelle effusion de l'Esprit^Saint. Je cite de mémoire, mais c'est M. de Maistre lui-même que vous venez d'entendre. Âh! ces paroles, que je n'avais pas suffisamment méditées, sont devenues claires pour moi pendant mon séjour à Rome; j'assistais à une agonie, je me sentis consolé en acquérant la certitude d'une renaissance. L'Église est immortelle, mais le passé ne se recommence pas. L'esprit borné de l'homme ne voit le remède au mal que daus le retour au passé, il ose sommer Dieu do le sauver par les moyens qui lui sont connus. Dieu en a d'autres, et lorsqu'il efface, ce n'est pas pour écrire une seconde fois ce qu'il a raturé. Sursùm corda, Messieurs ! Tout sera en péril tant que le christianisme ne sera pas renouvelé, rajeuni, transformé, et, puisque le dernier sacriGce se consomme à Rome, voici l'heure où r Esprit-Saint se manifestera, voici l'heure prédite!
MICHAUD
Et nous allons aux abîmes !
LE DUC
Nous en sortons. L'Eglise se meurt, disent les té-
iDoius de sa déchéance temporelle ; encore un jour, elle est morte ; et moi je réponds : < Peuples de la terre y chantez ! Jérusalem renaît plus charmante et plus belle... » Rien ne dure, en effet, que ce qui se renouvelle. La gloire de notre croyance est d'égaler la durée des temps, à la condition de rejeter ce qu'elle a de caduc, de rnjeunir ce qu'elle a de vivace; et ce siècle, ce dix -neuvième siècle, quia commencé par la restauration de nos ruines religieuses, ne se terminera pas sans une transformation éclatante du christianisme.
MICHAUD
Cela ne me regarde pas. Nous autres, protestants, nous sommes trop jeunes pour avoir à nous rajeunir ; mais le catholicisme n'ignore pas qu'il est vieux, et peut-être., •
Erreur; le catholicisme ne se croit pas vieux, il se juge éternel.
MICHAUD
Enfin que proposez-vous?
LE DUC
Rien. Je ne suis qu'un homme de désir cédant à l'impulsion de quelques esprits supérieurs, le roseau agité du vent; mais bientôt, je l'espère, un puissant rérormateur sera suscité du sein de Rome, qui régénérera le christianisme et rétablira la concorde entre toutes nos Eglises,
MICHAUD
La concorde? ce serait l'esclavage. Plutôt la guerre ! La variété des convictions est le signe de la
liberté humaine, rhommagc à la vérité suprême, qxïlï nous est donné de rechercher toujours et de n'atteindre jamais sur la terre.
LE DUC
Ah I lorsque les hommes feront autant d'efforts pour se concerter qu'ils en ont fait pour se diviser, faudra-il désespérer de F harmonie?
MICHAUD
Permettez-moi de vous le dire, Monsieur le Duc, vous avez le fanatisme de Tunité.
LE DUC
Non ; j'ai Tenlhousiasme de l'union.
Dites la passion de votre moyen âge, de ce temps que vous vous peignez en beau, mais où rÉglise s'appropriait le ciel et la terre, s'appliquait à tenir les peuples et les princes sous le joug de la superstition et du despotisme, ensanglantait TEurope par son ambition insatiable, et matérialisait le christianisme en asservissant l'esprit humain...
LE DUC
Nous sommes alliés depuis si peu de temps que nous sommes, l'un et l'autre, excusables de ne pas mieux connaître notre histoire.
MICHAUD
Ce que nous savons du moins, c'est que le catholicisme» pareil à Saturne dévorant ses enfants, en« treprît de contraindre la réforme à rentrer dans le giron sacré, et qu*îl ne réalisera pas par la persuasion, à riieure de son déclin, cette absorption qu'il n'a pu réaliser par la persécution à l'heure de
sa force. Ah I ce fut la réforme qui sauva le cbris-* tiaoîsme en lui rendant un essor spirituel, l'esprit humain en l'amenant au droit, à la liberté, à la rai-* son I Le déyeloppement de la foi évangéliqae fut conquis par nos pères au prix d'efforts dignes des premiers chrétiens; ils cx)mbattirent en héros, ils moururent en martyrs^ et le sang quHts nons ont transmis garde une aversion invincible de la papauté, de la théocratie, de l'unité. Croyez-moi; c'est par la réforme qu'eut lieu cette régénération du christianisme que "vous cherchez ; c^est dans la réforme qu'est l'avenir de notre religion, et le monde, deviendra d'autant plus chrétien qu'il cessera d'être catholique.*.»
CHARDfiVEL.
Enfin vous mettez votre coeur à nu l
Mais sans violence, sans précipitation, par le cours naturel des choses. . .
CHAED£V£L.
EnQn je fe trouve en vous le digne fils de Calvin ; vous ne démentez pas votre ancêtre des Cévennes, vous aussi vous rêvez de la chute de Babylone 1 Et voilà l'accord touchant de la réforme et du catholi* cisme; vantez^nous maintenant votre restauration dirétienne ! Pour vous, Monsieur le Une, vous sau* Teniez Rome, si Rome pouvait être sauvée. Vous sen^ tez qu'il n'y aurait de salut pour la religion que dans une régénération profonde; mais quiconque ose^ rait remanier ses dogmes et renouveler sa discipline serait étouffé par TÉglise, qui sait que Tarcbe sainte
lomberait en poudre sons les mains d'un réformateur ; renoncez à Tattendre ; le moment vient oh de& âmes hautes comme la vôtre ordonnent aux fantômes de 8*écarter et se consolent avec Taiistère philosophie.
LE DUC
Monsieur Michaud, les philosopha se réjouissent de nos discordes^ liguons nous contre eux et donnez* moi la main.
MICHAUP.
De tout mon cœur^ Monsieur le Due. J'ai été bien vif, n'est-ce pas? que voulez- vous? mon cerveau s'éçbaufie vite et ma pensée déborde* Oui, liguonsnous pour combattre le positivisme, le rationaUsioe, Ta théisme, le monstrueux panthéisme.
CHAKDEYEL.
Il VOUS sera moins difQcile de vous entendre con* tre moi qu^entre vous. Je suis à vos ordres, et f es* père que mon aménité panthéiste ne sera pas au dessous de votre mansuétude chrétienne. Yotis confondez à tort l'athéisme et le panthéisme ; c'est de l'ingratitude. L'athéisme outrage toutes les croyances qu'il qualifie de superstitions ridicules et d^impos^ tures odieuses ; selon le panthéisme, l'humanité produit ses religions aussi spontanément que les autres branches de ses connaissances ; le rameau sacré provient de la même sève, croît par la même culture, et les Taits religieux sont un mode dé développement qui a sa légitimité. Cest pourquoi l'école philosophique du dix^-neuvième siècle répudie les agressions brutales et cyniques du siècle précédent;
c*est avec une indulgence respectueuse, c'est avec une sorte d'émotion de reconnaissance qu'elle traite les dieux du passé, dans lesquels elle voit les ein* blêmes des évolutions de la pensée, et pour moi, loin de les injurier en féroce iconoclaste, je voudrais qu'on s'habituât à les contempler dans une sorte de muséum qui exposerait tout ce que nos pères ont cru, aimé, divinisé, jusqu'au jour oii l'bumanité s'est sentie divine elle-même. Sans doute l'humanité doit se borner à reconnaître dans le tout dont elle fait partie un ensemble de phénomènes et de lois, et renoncer aux adorations extérieures ; c'est en elle seulement qu'elle doit chercher l'idéal, parce qu'elle est l'expression suprême de la vie, la lumière, la parole; sans doute elle s'abstiendra désormais de sonder les problèmes insondables de l'origine et de la un des êtres, de demander à de téméraires conjectures la sanction de sa destinée, qu'elle trouve dans l'étude du moi et du non moi, de l'homme et de l'univers; cependant elle reconnattra que la religion a été la préparation et l'enveloppe de la philosophie. La gloire du christianisme est d'avoir fait une telle part à Tintelligence, que la philosophie devait acquérir dans son sein une consistance immortelle, et s'y former aussi nécessairement que le fruit dans la fleur; la fleur passe, le fruit reste. La fleur, c'est la sentimentalité mystique, l'hypothèse, la poésie ; le fruit, c'est la raisou, la loi basée sur l'observation, la science positive; tel est le progrès que l'idée germanique et la précision Crauçciisc accompliront ensemble.
ANDIilEUX.
Mesrieurs, tos débats ont été fort intéressants, mais.** mais ils sont sans conclusion.