ANDRIEUX, CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD
A>ÎDRIEUX.!
Au commencement de 1825, Saint-Simon résume ses travaux dans un écrit intitulé le Nouveau Christianisme, et meurt; sa tâche est remplie. Il s*est pris au principe essentiel du christianisme : tous tes
hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres^ et la transflguration de ce principe emporte la transformation de la société et de la religion chrétienne.
CHARDEVEU
Bien. Lorsque vous aurez dit quel est votre Saint^ Simon, je dirai quel est le mien. Poursuivez.
MICHAUD
Un moment. Votre Saint-Simon a donc enseigné la charité, et cela est neuf?
ANDRIEUX
Voici où est la nouveauté. Ce principe^ appliqué à la société antique, obligea les maîtres et les esclajires entre eux, sans pouvoir amener la réalisation de la fraternité ; mais il suscita des institutions spirituelles, sauvegarde des faibles, à côté des institutions temporelles, privilège des forts ; cette division des pouvoirs fut le correctif de la division de l'humanité en deux espèces, et détermina Tabolition de Tesclavage. Actuellement, il n'y a plus en présence que des hommes de la même espèce politique, séparés par des nuances seulement, et il est possible de remplacer une organisation partielle par une organisation qui déduise toutes les institutions, temporelles ou spirituelles, du principe de la charité. Si donc il a été primitivement dit : tous les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres^ à cette heure la formule théorique se traduit par une formule pratique, et nous disons : todtes
LES INSTITUTIONS SOCIALES POIVENT CONCOURIR A l'a-
HJÎLIORATION DU SORT MORAL ET PHYSIQUE DE LA CLASSE LA PLUS NOMBREUSE ET LA PLUS PAUTRB,
Mais tout cela est connu. Mais l'assistance des pauvres est l'A B C diï chrétien ; ils sont les membres de Jésus-Cbrist qui a soif eu eux, Faim en eux, froid en eux, et qui nous ordonne, si nous voulons être sauvés, de les vêtir, de les nourrir, de les désaltérer; Saint-Simon parle-t-il mieux?
ANDlilEUX,
Non ; mais ce que le Christ a ordonné, Saint-Simon enseigne à le mieux faire.
MICHAUD
Par quel moyen? Laissons les phrases et dites le moyen, c'est ce que les novateurs oublient toujours.
ANDBIEUX.
Voici le moyen. Le principe moral chrétien se combinera avec les trois capacités de Tordre pacifique, prédominantes depuis le quinzième siècle : la science, les beaux-arts, Tindustrie; et les savants, les artistes, les directeurs de l'industrie fonderont» sur les débris du régime de la force, Torgainsation qui réunira la masse des travailleurs et leurs chefs naturels, qui associera les pauvres et les riches, afin qu'ils se répartissent, proportionnellement à leurs services, les bénéfices de la société dont ils ont préparé l'établissement par leurs travaux divers. C'est ainsi que toutes les insiitulions seront coordonnées en vue de l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
MICHAUD
Le prospectus est loagRifiçtte ; mais it y aura toujours des pauvres , cela est écrit. Sachez sealementque les pauvres seront toujours^ à nos yeux, les enfants chéris de Dieu.
ANDRIEtDf.
En&nfs éternellement chéris et déshérités sans nn nouvel effi)rt de la charité.
MCHAUD.
Quand je TOUS disais que votre Saint-Simon rai* Inme la guerre des pauvres et des riches !
Aîn>RIEUX.
N^on, il la finit, puisqu'il fait intervenir dans la réorganisation de la société les riches qui sont, aussi bien que les pauvres, les enfants de Dieu, ce sont ses propres paroles. Personne n'a rien à perdre à l'amélioratîon du sort de tons.
MICHAUD. ;^'
Béve révolutionnaire et socialiste.
ANDRIEUX
Ce met socialisme est hien mal sonnant , je Tavoue , mais il n'a rien d'alarmant en soi ; la révolution a détruit, le socialisme reconstruit, pourquoi les confondez-vous?
MCHAUD.
IMstinguons-les, je le veux bien , et disons que Satan a engendré pire que lui.
ANDRIEUX
Homme de l'ancienne vertu^ ne calomniez pas la vertu nouvelle. La charité a adouci les misères du vieil ordre social que la révolution a ruiné ; anjour-
d'bui elle fonde un ordre nouveau qui n'est autre chose, veuillez y réfléchir, que la constitution sociale de la Trinité. La science, Tindustrie, les beaux-arts sont les manifestations de Tintelligence, de Tactivité, du sentiment, des trois facultés maitresses que saint Augustin nommait le savoir^ le pouvoir^ le vouloir, en les faisant correspondre aux trois personnes en Dieu. Dès lors, il n'y a plus deux sociétés, il n'y en a qu'unje oii tout est subordonné au principe essentiel^ fondamental, unique, la charité. La division du sacré et du profane tombe. Le temporel n'est plus la force qui détruit, il est la force qui produit ; le spirituel n'est plus l'intelligence mystique hostile à la terre, il est l'intelligence en commerce avec la terre même; le vieil antagonisme s'efface entre le spirituel et le temporel transformés, et l'harmonie se déclare. Enfin, l'Église se fait monde, le monde se fait Église; c'est l'avènement du règne de Dieu. Tel est le christianisme définitif qui assure à toutes nos facultés un libre développement dans la concorde^ et qui , sans cesser de se préoccuper de la vie ultérieure de l'homme, pourvoit à son bonheur dans la vie présente.
MICHAUD
Ne mêlez donc pas la religion aux choses de la terre... « V homme ne vit pas de pain seulement^ » l'Évangile l'a dît.
LE DUC
L'Evangile a aussi enseigné celte prière : Donneznous aujourd'hui notre pain quotidien. »
MICHAUD
On noas ramène à la loi charnelle des Juirs.
Le christianisme ne deviendra la religion universelle et unique qu'en ajoutant à sa sollicitude du spirituel la sollicitude du temporel ; les Juifs sa* lueront dans le Christ transfiguré ce roi du monde quMls n'ont cessé d'attendre.
MICHAUD
Je les supposais trop bien nantis pour attendre encore quelque chose... Monsieur, je souhaiterais de tout mon cœur l'extinction du paupérisme moral et physique ; je suis un homme* de 89 , moi, démocrate autant que qui ce soit; mais je repousse une utopie qui n'est que le plagiat de cent autres utopies antiques et modernes ; arrière l'utopie !
LE DUC
Mon cher Monisieur, je voudrais bien n'être pas plus dupe qu'un autre^ mais je suis moins sévère que vous. Toute réalité commence par être une espérance, et si c'est là ce que vous nommez utopie^ lorsque l'arbre bourgeonne, l'utopie c'est la feuille; l'arbre est-il vert, l'utopie c'est la fleur ; la floraison venue, l'utopie c'est le fruit; rien n'arrive qu'après avoir été prévu, tout fait est précédé de l'idée ; il n'y a de condamnable que l'espérance qui prétend se réaliser au mépris de l'ordre des temps, ou qui viole la condition même des choses. En est-il ainsi de l'ordre social qui nous est présenté? Cette conception est originale sans être romanesque, elle est neuve parce qu'elle va au delà de l'histoire, elle est positive parce qu'elle
y tient profondément; c'est le résultat même des victoires de rÉglise sur la force, on a divinenient détruit, on reconstruit plus divinement; on a aboli resciavage » on constitue la fraternité ; la charité était à Tétat militant, elle passe à Tétat triomphant, et c'eût été à l'Église à entrevoir la première cet idéal de la société qui est en grande partie son ouvrage , qui est notre héritage légitime ! Saint-Simon ne l'a découvert que pour nous le restituer, à la bonne heure ; pourtant, mon cher Andrieux, un ré* formateur issu de l'Église aurait dit plus que votre réformateur laïque. Après vous avoir bien écouté, il me semble que ce christianisme rajeuni n'est que la philanthropie organisée ; vous m'y montrez la religion oii je ne l'avais jamais vue, et je ne m'en plains pas; je la cherche vainement où je la voyais, et j'en gémis. Aucune Jérusalem terrestre ne serait plus conforme à l'Évangile, il y manque le couronnement de la Jérusalem céleste. Pour exprimer ma pensée &^ un mot , c'est l'avènement du règne de Dieu... moins l'amour de Dieu.
CHARDEVEL.
Ah ! vous avez touché la plaie ! Si Saint-Simon est ufi philosophe, il y a trop de religion dans son livre, mais il y en a trop peu s'il est un réformateur religieux ; nulle part il ne s'explique sur Dieu, l'âme, la vie éternelle.
MICHAUD
Je vous le disais bien , ce n'est qu'un philosophe.
CHARDEVEL.
Tout autant, Monsieur Michaud. Saint-Simon n'a
'amais envisagé la religioa qae comme un moyen de gouvernement à l'usage des esprits forts envers un vulgaire superstitieux. Consultez les Lettres d'un habitant de Genève, écrites en 1802, année mémorable par la proomlgation du Concordat, la res* tauratioo du cultjo catholique et la publicatioQ du Génie du christianisme ; eb bien ! cette année même» dans un songe théâtral, il se fait adresser par Dieu cet oracle : «r Rome renoncera à ia prétention d'étr0 le chef' Hem de mon Église^ » et il se fait révéler une religion dont le principe est la loi d^ la pesanteur universelle, dont THomme-Dieu est JNewtoii, charge du odfnmandeBient de tous 1^ habitants des pianètet et de la direction de la lumière. Cette finagiuatiiMi d'une religion de la science est la mise en «aiivre d# cette idée de Dupuis que tout^ tes religiofts ont leurf origiaes dans des systèmes scientifiques, et c'est du même coup une parodie du efaristîanisme. Ce qu'il y a de sérieuK dans ce |ett d'esprit, c*e^ le pmiaiier jet de son orpnisatioii sociale. Tel il est jk so« débuts tel il est encore, «onze ass aj»*ès, dans sm Mémmr^ sur la grétvitaùkm wniverseUe. \\ eoo^ate la décrois* sance constante de la théologie et de la diéUphya^ que; il exoliit nettement l'idée d'une cause animée ; 8 Ce n'est plus l'idée Dieu qui doit lier les coAcep- « tions <les savants, dit-il, c'est l'idée de la gravita* « lion considérée comme loi de Di&u, pesez ces mots, « Messieurs, afin de ne point heurter les préjugés a des masses qui ne sauraient encore s'élever à la « hauieur des grandes abstfmctions. »
MICHAUD
C'est un athée ! Très-bien.
CHARDEVEL.
Cependant Saint-Simon a sa légende ; on vent que le coup de pistolet de 1823, en estropiant le philosophe, ait fait de lui un homme religieux. La chose est plus simple. Le régime dévot de la Restauration commandait des ménagements, il rattacha sa conception sociale au principe de la charité dont on fait vulgairement un principe chrétien ; ce fut Tun de ces stratagèmes familiers aux novateurs. En douterezvôus si vous considérez soit les lacunes de son ouvrage, soit sa tradition vivante, son école scientifique eison école industrielle? La première de ces écoles, représentée par Auguste Comte, prétend ne pas connaître des questions théologiques ; la deuxième, représentée par Olinde Rodrigues, n'a entrepris de les résoudre qu*en passant sous la direction de MM. Bazard et Enfantin, et comment les a-t-elle résolues, nous le savons. Cette école posa le saint-simonisme sur les ruines de Tordre chrétien, en regard du christianisme sur les ruines de Tordre antique ; elle ajusta le panthéisme de T Allemagne à la doctrine sociale de la France, comme TËglise avait amalgamé le platonisme de la Grèce avec la doctrine de la Judée, et elle imputa à Saint-Sinion visà-vis la foi de Jésus le rôle de Jésus vis-à-vis la loi de Moïse. La symétrie était parfaite ; aimait-on la symétrie, on était converti. Voici donc que sur les deux écoles issues du maître. Tune nie le christiapisme par la négation de la religion même, Tautre le
nie par Taffirmation d'une religion nouvelle, et il serait un réformateur chrétien?
JdICHAUD.
C'est un antechrist !
CHARDEVEL.
Saint-Simon, après avoir signalé dans le moyenâge une époque d'organisation ou de synthèse, avait signalé dans la réforme une époque de critique ou d'analyse, et ce n'est pas lui qui aurait songé à retirer le christianisme vivant de ces siècles de décomposition. Il fut un libre penseur, ne le faites pas descendre au rang de réformateur religieux. Ce qui lui est propre, c'est le génie de la philosophie sociale ; sous ce rapport il est de premier ordre, et je pensé comme lui; oui, j'ai la faiblesse d'incliner vers l'utopie qui fait de l'amélioration du sort moral et physique de la classe la plus nombreuse l'objet de toutes les institutions. Cette formule trouvée par Condorcet, Saint-Simon l'a faite sienne, en lui prêtant l'autorité de la science des évolutions progressives de l'humanité, surtout en lui donnant une admirable précision par ses considérations sur le rôle des arts, de la science, dé l'industrie. Il a continué en la surpassant celte génération du dix-huitième siècle, qui eut l'enthousiasme de la perfectibilité humaine et entreprit de refaire la société. Religion à part, rien n'est plus vaste, rien n'est plus clair que son plan de réorganisation ; ce sont des lignes monumentales par leur simplicité et leur grandeur. Enfin, depuis l'encyclopédie de Diderot et de d' Alembert, personne n'a provoqué plus ardemment que lui, avec un respect
jrius siDoère de la luétfaode scientifique et uoe plus rare faculté de généralisation, la création d'une doctrine qui reliât entre eux tous les travaux de la pensée, et ce n'est pas un médiocre honneur que d'avoir légué l'avancement de cette œuvre à des disciples tels qu'Auguste Comte, Olinde Rodrigues, En* fantin et Bazard, qui sont au rang des grands esprits de notre temps. Pourtant si la démocratie lui dresse jamais une statue, le christianisme n'est pas obligé à lui dédier une chapelle. Voilà mon Saint-Simon à moi.
MICHAUD
Et c^estle vrai. Monsieur le duc^ avons-nous besoin d'en entendre davantage ?