‹ Le Christ et les antechrists dans les Écritures, l'histoire et la conscienceChapitre 11 sur 34 · REGEM HABEBAHUS, APPELLANDUM QUOQUE ESSE REGEM , SI · texte numérisé non relu

REGEM HABEBAHUS, APPELLANDUM QUOQUE ESSE REGEM , SI

SALVI ESSE VELLEM US. Hoc si est in lihris, in quem homi^ nem et in quod tempus estP .

Cicéron fait ici allusion à ce que rapporte encore Suétone dans la vie d'Auguste: «Que d'après un prodige qui eut lieu publiquement à Rome , il avait été annoncé que la nature était en travail d'un personnage qui deviendrait le Roi des Romains : Prodigium Romœ factum publiée quo denun-tiàbatur regem populi romani naturah parturire.' »

(i) Hitt. 1. 5. c. 43. (2) D$ Divinit. 1. S. c. 54.

(8) Sueton. Vita Cat. Aug. c. 94. — Cette prédiction , dit encore Suétone, fit craindre au Sénat la fin de la république , et lui inspira un décret portant défense d*élever aucun enfant mule qui naîtrait cette année-là. Le décret fut éludé à Rome , mais il n'en fut pas ainsi de celui que porta h Jérusalem Hcrode effrayé par le même oracle dont raccoroplissement attirait en Judée les sages de l'Orient. Macrobe , auteur païen, rapporte qu'Auguste ayant appris qu'Hérode dans le i

172 JÉSUS-CHRÎST

Ce sont les prédictions répandues dans tout TOrient, rappelées par Tacite et Suétone, et les oracles semblables des Sybilles dont parle Cicéron , qui ont évidemment inspiré la quatrième Eglogue de Virgile , comme il le dit laimème : Ultima Cumœi venit jam carminis œtas. Virgile chante donc le dernier âge prédit par la Sybille, et l'apparition prochaine de Tenfant qui va descendre des deux pour renouveler la terre. Il applique, il est vrai, ces sublimes prophéties à la naissance d'un fils alors espéré par quelque illustre romain sur lequel les commentateurs n ont pu parvenir à s'entendre, mais si Virgile fait en cela comme Tacite et Suétone, et même comme ThistorieD juif Josèphe, lorsque celui-ci devenu courtisan fit honneur à Vespasien des prophéties relatives au Messie , le grand poète de Rome ne constate pas moins avec éclat l'existence même de ces oracles , leur immense portée et leur popularité. S'ils eussent été moins remarqués et moins répandus , comment un homme de génie et de goût comme l'était Virgile^ eùt-iltosé adresser ^u consul Pollion des paroles semblables à celles-ci :

'' m Muses dé Sicile , chantons de plus grandes choses : le dernier âge prédit par la Sybille est arrivé : le cours immense des siècles va recommencer. Astrée (déesse de Ut justice) revient sur la terre. Une race nouvelle descend du haut des deux. Que la naissance de cet enfant par qui l'âge de fer va cesser, et qui fera lever l'âge d'or pour

sacre. des enfants fait par son ordre en Syrie, n'avait pas épargné son propre fiis, dit par ironie : a II vaat mieux être le porc d'Hérode que son fils. » Cétait une allusion è la loi qui défend aux Juifs de tuer aucun porc. Quant au meurtre du fils d'Hérode rapporté par M acrobe, Josèphe précisant le fait nous apprend que ce tyran fit mourir trois de ses fils, Alexandre, Aristobuie et Anlipater. {Vie rf» JéMUf'Chrt8t. p<ir S*pp j

DANS l'histoire. 473

tout l'univers, soit Tobjet de vos soins» chaste Lucine!^ C'est de ton consulat ^ ô Pollion , que datera cette brillante période y et que les temps recommenceront leur cours. ^ C'est alors que s'il reste encore des suites de l'iniquité des hommes, toute la terre va du moins respirer, affranchie decette terreur qui la tenait enchaînée depuis si longtemps. Celui par qui doivent s'opérer ces merveilles jprcndret la vie au sein de la Divinité; il se distinguera entre tous les êtres célestes , au-dessus desquels il paraîtra , et il régira le monde pacifié par les vertus de son père. — f^iens donc, cher descendant du ciel, grand rejeton de Jupiter! — Le temps prédit approche; viens recevoir les grands honneurs qui te sont dus. Regarde : à sa venue, le globe du monde se balance, la terre, et la mer et le ciel profond, s'agitent ; tout tressaille à l'approche de la nouvelle ère qui va s'ouvrir! » *

Sicelides Musœ, paulo majora canamus :

Ultima Cumœi venitjam carminis œtas :

(1) Déesae qui préaideè la naissance.

(2J N'est-il pas bien remarquable que ce soit justement sous le consulat de Oomitius Calvinus et de C. Asinius PolUOy qu'Hérode Tut nommé roi de Judée par un fti^natus-oonsulte , sur la recommandation de Bdaro-Antoine et d*Octave , pendant la 4S4« Olympiade , ou au commencement de Tan li 4 dç Rome? On sait que c'est è Tépoque même où Judas perdrait le sceptre que devait paraître dans le monde Celui qui devait venir et qu'attendaient tous les peuples. » Hérode régna 87 ans. — L'Evangile dit : Jésus étant né è Bethléem de'Juda dan» let jour* du roi fférod». (Matih. 2.) — Nous avons déjà vu que le Sauveur du monde , naquit vers l'an 747 de Rome. — Quand le sceptre passa à Hérode , au premier étranger qui régnait en Judée, le souvenir de la grande prophétie de Jacob se réunissant b la fin des semaines de Daniel, remplit la Judée de l'attente du prochain avènement du Messie. Les Juifs répandus partout et h Rome comme ailleurs , portant avec eux les Ecritures traduites en grec sous Ptolémée-Philadelphe , rendirent l'attente générale , et Doiis avons entendu Tacite et Suétone rapporter le bruit que faisait cette attente universelle du nouveau maître du monde qui devait sortir de Judée. — > Voilà ce qui a inspiré Virgile.

Uagnus ab integro seclorum nascitur ordo. Jam redit et Virgo, redeunt saturnia régna : Jatn nova progenies cœlo dimittitur alto.

Tu modo nascenti puero , quo ferrea primum Desinet , ac toto surget gens aurea mundo , Casta, favey Lucina : tuusjam régnât Apollo. Teque adeo, decus hoc œvi , te Consuls, inUtit, Pollio , et incipient magni procedere menses. Te duce , si qua manent sceleris vestigia nostri , Irrita perpétua solvent formidine terras, nie Deûm vitam acdpiet , Divisque vidébit Permixtos heroas , et ipse videbitur illis ; Pacatumque regetpatriis virtutibus orbem.

Talia secla, suis dixerunt , curritBf fusis, Concordes stabili fatorum numine Parcœ.

Aggredere, o magnos, aderitjam tempus, honores, Cara Deûm soboles, magnum jovis incrementumI Aspice convexo nutantem pondère mundum , Terrasque, tractusqite maris, cœlumque profundum : Aspice Ventura lœtentur omnia seclo!

Encore une fois, ce n'est pas à propos d'un enfant attendu par un consul on par Tun des triumvirs que Virgile eut écrit : Le cours des siècles va recommencer, une ère nouvelle va s'ouvrir pour l'univers entier^ la terre ^ la mer et les cietix tressaillent à l'approche du temps prédit où, le fils du maître des dieux va paraître. Non , ce n'est pas ainsi qu'il eut parlé , si Rome n'eût été profondément émue par l'attente universelle que Tacite , Suétone et Cicéron ont rappelée dans les mémos termes. Les prophéties avaient des échos partout, et la Providence a voulu qu'elles arrivassent à la grande Rome par les voix réunies du prince des orateurs , du prince des historiens , et du prince des poètes.

DANS l'histoire. 175

C'est assez : l'Orient, la Grèce, Rome, tous les siècles

et surtout les grands siècles, nous ont fait entendre les

échos quelquefois troublés, quelquefois magnifiques de la

même parole : où est la voix qui Ta prononcée?

Où se trouve la source de l'histoire humaine. — > Où est décrit le cours de ce grand fleuve.

Où la trouverons-nous donc dans toute son intégrité, cette parole primitive qui perce à travers le bruit confus de toutes les erreurs? A-t-elle été écrite? A-t-elle été gardée? Et se fait-elle reconnaître avec clarté comme l'œuvre divinement originale dont toutes les autres ne sont que les copies altérées , les souvenirs infidèles ?

Oui , avec une souveraine clarté.

Ene£fet:

1^ Elle est manifestement la première dans Tordre des temps;

2° La première encore par l'ordre des choses qu'elle révèle et par la manière dont elle les révèle ;

3° Elle porte ses preuves avec elle, preuves irrécusables de sa véracité : Justifieata in semetipsa;

A^ Elle est inséparable de la société immortelle dont l'origine se confond avec celle de l'humanité même, et qui apparaît ainsi seule marquée du caractère propre de son auteur;

S^ Enfin , elle seule répand une pleine lumière sur le grand fait que nous avons vu dominer rhistoire religieuse du monde 9 sur la base sanglante du culte universel, sur la double croyance du genre humain à, sa chute et à sa rédemption, et sur l'unité de la vérité brisée par le paganisme , mutilée par toutes les hérésies , reniée par Thérésie radicale ou le rationalisme.

I. Nous parlons, on le voit, du monument consacré par Dieu lui-même au souvenir de la révélation primitive, quand les nations lui devinrent infidèles. Nous parlons de la Bible, et de la Genèse d'abord , cette pierre angulaire de tout l'édifice biblique.

La Genèse est le premier livre du monde. Le Pentateuque même tout entier est le plus vieux monument écrit de l'histoire humaine. 11 est antérieur non-seulement à tous les livres historiques, mais à tous les livres mythologiques, poétiques et fabuleux.

Les livres sacrés de l'Inde , de la Chine , de la Perse , de l'Egypte, de la Grèce, des peuples du Nord, sont tous, dans la forme où ils nous sont parvenus, postérieurs aux livres de Moïse.

Les f^édas des Hindoux furent recueillis et publiés par Vyasa (ou le Compilateur) au IV* siècle avant notre ère.

Les Kings des Chinois furent en partie composés et en partie revus et publiés par Confucius qui mourut vers l'an 479 avant Jésus-Christ, et le Tao^te-King est l'ouvrage de Laotseu que Confucius avait eu pour maître.

DAMS l'histoire. 477

Le ZendnAvesta des Perses (actuellement des Guèbres ou Parsis) n'est un ouvrage antique que dans sa première partie le Fendidad-Sadé , et il est attribué à Zorqastre qui vivait au VI^ siècle avant l'ère vulgaire, sous Darius fils d'Hystaspe.

Quqnt aux livres Hermétiques des Egyptiens , tous ceux qui avaient quelque importance ont péri, à l'exception d'un seul qui est conservé en entier , le Pimandre, mais dans des traductions grecques et latines.

La Théogonie d'Hésiode remonte tout au plus au VIII* siècle avant l'ère chrétienne.

VEdda des Scandinaves est une compilation qui parut au X« ou XI« siècle après Jésus-Christ, cinquante ans après l'introduction du christianisme en Islande.

En rappelant ces faits généralement reconnus, nous sommes loin de nier que les Védas, les Kings, le Zend- Âvesta, les livres d'Hermès , tels qu'ils nous sont parvenus, reposent, dans ce qu'ils ont de plus antique, sur des documents antérieurs qui remontent vraisemblablement à l'époque où les fables idolàtriques commencèrent à altérer la révélation primitive. Mais le monument de la Genèse, nous le verrons clairement, est la protestation solennelle de la vérité historique contre ces coupables altérations , et apparaît, dans l'état d'intégrité où il nous est parvenu, antérieur de plus de mille ans à tout ce qui nous reste d'écrit sur les fables antiques. Un critique rationaliste, qui voudrait que les livres mosaïques ne fussent pas de Moïse, est cependant obligé d'avouer que le Pentateuque contient les documents qui nous font approcher le plus près de

l'origine du genre humain.^ De pareils aveux ne sont arrachés que par l'évidence.

Ce que nous venons de dire suiSt sur rantériorité de la base du monument biblique à tous les livres mythologiques.

Quant à ce que l'antiquité profane nous a laissé en fait d'histoire, en Occident et en Orient, il faut entendre l'illustre Cuvier :

(( La chronologie d'aucun des peuples d'Occident, dit-il, ne remonte par un fil continu à plus de trois mille ans (vers l'époque de Salomon). Aucun d'eux ne peut nous offi*ir avant cette époque , ni même deux ou trois siècles depuis , une suite de faits liés ensemble avec quelque vraisemblance. Le nord de l'Europe n'a d'histoire que depuis sa conversion au christianisme , l'histoire de l'Espagne , de la Gaule , de l'Angleterre ne date que des conquêtes des Romains; celle de l'Italie septentrionale, avant la fondation de Rome, est aujourd'hui à peu près inconnue. Les Grecs avouent ne posséder l'art décrire que depuis que les Phéniciens le leur ont enseigné , il y a trente-trois ou trentequatre siècles ; longtemps encore depuis , leur histoire est pleine de fables , et ils ne font remonter qu'à trois cents ans plus haut les premiers vestiges de leur réunion en corps de peuples. Nous n'avons de l'histoire de l'Asie occidentale que quelques extraits contradictoires qui ne vont , avec un peu de suite, qu'à vingt-cinq siècles, à Cyrus, environ six cent cinquante ans avant Jésus-Christ; et en admettant ce qu'on en rapporte de plus ancien avec quelques détails historiques, on s'élèverait à peine à quarante.*

(1}M. Ernest Renan. Etudes. — HisL du peuple d'Israël,

(S) Et à 4250 ans avant Jésus-Christ seulement, selon Volney, d'après Hérodote.

DANS l'histoire. 179

» Le premier historien profane dont il nous reste des ouvrages, Hérodote, n'a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté.* Il vivait quatre cent quarante ans avant Jésus-Christ. Les historiens antérieurs qu'il a pu consulter, Cadmus, Phérécyde, Aristée de Proconèse, Acusilaiis, Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc., ne datent pas d'un siècle avant lui. On peut même juger de ce qu'ils étaient par les extravagances qui nous restent extraites d' Aristée de Proconèse et de quelques autres.

» Avant eux, on n'avait que des poètes; et Homère, le plus ancien que l'on possède, le maître et le modèle éternel de tout l'Occident, n'a précédé notre âge que de deux mille sept cents ou deux mille huit cents ans.'

» Quand ces premiers historiens parlent des anciens événements , soit de leur nation , soit des nations voisines , ils ne citent que des traditions orales et non des ouvrages publics. Ce n'est que longtemps après eux que l'on a donné de prétendue extraits des annales égyptiennes, phéniciennes et bahf Ioniennes. Bérose n'écrivit que sous le règne de Séleucus Nicanor; Hiéronyme, que sous celui d'Antiochus Soter; et Manéthon, que sous le règne de Ptolémée-Philadelphe. Ils sont tous trois seulement du troisième siècle avant Jésus-Christ.

» QmSanchoniaton soit un auteur véritable ou supposé , on ne le connaissait point avant que Phylon de Byblos en eut publié une traduction sons Adrien , dans le second

(4) Hérodote mourut vors Tan 406 avant Jésus-Chriat.

(â) II vivait dans le IX** siôcle avant Jésus-Christ , dans le X" selon les autres , 907 avant Jésus-Christ d'après les marbres de Paros.

480 JâKJS-€9RIST

siècle après Jésus-Christ; et quand on l'auriiit connu , Ton n'y aurait trouvé, pour les premiers temps, comme dans tous les auteurs de cette espèce, qu'une théogonie puérile, ou une mëtaphysiquç tellement déguisée sous des allégofies , qu'elle en est méconnaissable.

» Un sevX peuple nous a conservé des annales écrites en prose avant l'époque de Cyrus ; c'est le peuple juif. — La partie de l'ancien Testament que l'on nomme Pentateuque existe sous sa forme actuelle au moins depuis le schisme de Jéroboam^ puisque les Samaritains la reçoivent comme les Juifs, c'est-à-dire qu'elle a maintenant à coup sûr plus de deux mille huit cents ans. — Il n'y a nulle raison pour ne pas en attribuer la rédaction à Moïse lui-même, ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus haut, à trente-trois siècles; et il suffit de la lire pour s'apercevoir qu'elle a^té composée en partie avec des morceaux d'ouvrages antérieurs.*

» On ne peut donc aucunement douter que ce soit l'jêgrit LE PLUS ANCIEN dout uotrc Occidcut soit en possession.^ d

Mais la Genèse n'est-elle que le plus ancien livre historique de l'Occident? Elle est , sans aucun doute , le plus ancien livre historique du monde. Cuvier, dans le même Discours sur les révolutions du globe, le prouve en parcourant tout ce que l'Inde, l'Egypte , la Chaldée, la Perse , l'Arménie, l'Arabie et la Chine peuvent offrir de documents historiques, si on peut appeler ainsi la série des faits mêlés aux mensonges ambitieux de l'imagination

(1) Comme plus Urd, les livres des Rois. C'm< Vo^nion de Cuvier, (t)Cav)er. Duc. $ur lu Révohiiont du gkbê.

DANS l'histoire. 181

orientale. La conclusion légitime de cette savante analyse est qu'Hérodote n est pas seulement le plus ancien des historiens de l'Occident, mais de tous les historiens connus, le vrai père de Thistoire profane ; que Moïse ayant écrit dix siècles avant lui , le Pentateuque çst manifestement le plus vieux monument de l'histoire humaine; et que tout ce que la critique démêle de vrai parmi les rêves fabuleux de rOrient, devient une nouvelle preuve de la vérité du récit imposant de la Genèse.

Si Qous avons cru pouvoir nous dispenser d'insérer ici l'étude de Cuvier dans toute son étendue , ce n'est pas seulement parce que le Discours sur les révolutions du globe est le plus répandu et le plus souvent cité de tous les écrits du grand naturaliste, mais parce que ses conclusions , sous le rapport qui nous occupe , ont désormais la valeur de chose jugée aux yeux même de la science ennemie, puisque nous avons vu la critique la plus légèrement audacieuse en négations., s'incliner devant elles.^

IL Le Pentateuque n'est pas seulement le premier livre historique du monde dans l'ordre des temps ; il Test encore par Tordre des choses qu'il contient.

Les livres sacrés de l'Orient , dé l'Egypte et de la Grèce ont tous un caractère dominant de nafo'ona/isme. Lapatriey absorbe la terre et le ciel , l'histoire des hommes et des dieux.

Il en est à peu près de même des livres historiques de l'antiquité païenne. Les auteurs qui nous ont laissé des histoires plu? ou moins générales , ont oublié l'unité de la

i4j Voir M Ernest Renan , loc. sup. cit.

grande famille humaine , et par conséquent l'unité historique du monde. Ils n'ont pas su rattacher les branches de Tarbre des générations à leur tronc , et celui-ci à ses racines comme Ta fait la Genèse. Ils ont laissé dans robscurité la plus complète le grand tableau de la dispersion des hommes et des origines des différents peuples sur lequel Moïse seul a répandu la lumière. Ils ont perdu le iil conducteur que la Bible nous donne pour parcourir sans nous perdre le labyrinthe des temps.

ce Hérodote prend pour centre la Grèce. Le premier qui eut des rapports avec les Grecs, fut Crésus, roi des Lydiens ; de là l'histoire de ce roi et de son peuple. Crésus fut vaincu par Cyrus, roi des Perses; de là l'histoire de Cyrus, ainsi que des Perses et des Mèdes. Cambyse, fils de Cyrus, envahit l'Egypte; de là l'histoire de ce pays, ainsi que des pays limitrophes, TEthiopie et la Lybie. Darius , fils d'Hystaspe et successeur de Cambyse , fait la guerre aux Scytes; de là l'histoire des Scytes et des Indiens. Darius et Xercès , son fils , entrent dans la Grèce; de là une histoire détaillée des peuples Grecs et de leurs mœurs , tel est le plan d'Hérodote.

» Diodore de Sicile, venu quatre siècles après Hérodote, sous les règnes de César et d'Auguste , fit une histoire universelle en quarante livres. Les trois premiers sur les antiquités des Barbares ; les trois suivants , sur les antiquités des Grecs jusqu'à la guerre de Troie; ensuite onze , depuis cette guerre jusqu'à la mort d'Alexandre, et les vingt- trois derniers depuis cette mort jusqu'à l'an 60 avant Jésus- Christ. Pour les temps qui ont précédé la guerre de Troie, il dit qu'on ne peut rien assurer, attendu qu'il n'en est

DANS l'histoire. 183

reste aucun monument authentique. De cette fameuse guerre à la 180® Olympiade, soixantième année avant Jésus-Christ, il compte onze cent vingt-huit ans; ce qui reporterait cette guerre, moitié fabuleuse, moitié historique, vers le temps de Jephté. L'histoire fie Diodore, de l'aveu de son auteur , n'a donc aucune certitude pour les. premiers temps.

» Trogue Pompée, natif des Gaules, avait aussi fait, sous Auguste , une sorte d'histoire universelle en quarante deux livres ; mais il ne nous en est parvenu qu'un petit extrait par Justin.

» Appien, Grec d'Alexandrie, composa deux histoires, universelles en un sens. L'une commençait à la guerre de Troie et finissait au temps de Trajan , sous le règne duquel il vivait; l'autre renfermait l'histoire de tous les peuples conquis par les Romains. Il ne nous reste que quelques livres de l'une et de l'autre.

» Les autres historiens de l'antiquité profane qui sont venus jusqu'à nous, soit en totalité, soit en partie, n'ont écrit que des histoires particulières. Xénophon, la vie de Cyrus; Arrien etQuinle-Curçe, l'expédition d'Alexandre; Thucydide, la guerre d'environ trente ans entre Athènes et Sparte, connue sous le nom de Guerre du Péloponèse; Tite-Live et Dion Cassius, une histoire romaine depuis sa première origine jusqu'à leur temps : le premier sous Auguste, le second sous Alexandre-Sévère; Denis d'Halicarnasse, les antiquités de cette histoire; Polybe, la période depuis le commencement des guerres puniques jusqu'à la fin de la guerre de Macédoine; Sallusle, deux événements; Jutes César, les mémoires de ses propres

guerres; Suétone, la biographie des douze premiers Césars; Tacite, l'histoire de leurs règnes, ainsi que de quelques autres. A cesi historiens , on peut ajouter Stràbon qui,. au commencement de Tère chrétienne, fit une géographie historique de lunivers alors connu; et Pausanias qui, deux siècles plus lard, écrivit un voyage scientifique en Grèce.' »

Vous le voyez : les écrivains de l'antiquité païenne racontent les histoires des peuples et de leurs princes; Moïse seul raconte Yhistoire primitive de l'humanité , et après nous avoir fait remoilter jusqu'à la source du grand fleuve des générations , seul encore il nous fait assister au spectacle imposant de la division de ses eaux. C'est par la Genèse, comme le montre clairement Cuvier,* que parmi les fables des Indiens, des Egyptiens, des Chinois^ sur leurs origines respectives , on distingue facilement ce qu'elles contiennent d'historique.

La Bible tout entière , ce corps parfaitement harmonique dans tous ses membres , et dont la Genèse est la tète , nous révèle ensuite la pensée de Dieu dans l'ordre et la succession des âges du monde, et nous en découvre le ravissant ensemble par le lien qui rattache les siècles à Celui qui les a créés dans sa puissance, ' les a disposés dans sa sagesse, ^ les a rachetés dans son infirmité , ^ et les jugera dans sa gloire.® La création, la rédemption, le jugement, marquent le commencement , le milieu et la fin des temps.

(4 ) Rohrbacher. Hitt, unit. 1. tO. (8J Loc. sop. cit.

(8) Per qwm (kcii tt tœcula, [Hebr. 1 . î,)

(4) Fide inlelligimtti aptatà esté sœeula Verbo Dbî. (Hebr. 4 1.- 3.j

(5) Qui creatit no$ virtute nta, redêtnit not injirmitatê 9tta. (S. Aiig.)

(6) Apoc. I et alihi.

DANS l'histoire. 185

Daniel a décrit d'avance avec clarté, la succession des empires et le mouvement général du monde allant au premier avènement du Sauveur, à l'empire spirituel qui ne doit plus être vaincu par l'empire de la force ; * et saint Jean a décrit d'avance aussi, les luîtes de l'Eglise militante contre toutes les puissances ennemies , jusqu'au jour où toute lutte cessera par le second avènement d\i Roi immortel des siècles.^

C'est ainsi que la Bible est le premier des monumeiUs historiques , non-seulement par l'antiquité du Pentateuque qui en est la base, mais encore par l'élévation , la largeur, la richesse et la féconde unité de son sujet. Le mot de Chateaubriand lui est donc souverainement applicable : «Pour découvrir l'original d'un tableau au milieu d'une foule de copies , il faut chercher celui qui , dans son unité ou la perfection de ses parties, décèle le génie du maître.' »

III. Mais suf&t-il que la Bible soit le plus vieux , le plus vaste et le plus achevé des monuments historiques du monde , pour n'être pas comme les autres , l'œuvre des mains de l'homme? Ne porte-t-elle donc pas un cachet unique et manifestement divin?

Elle le porte, sans aucun doute, et nous l'avons déjà indiqué , mais il faut y arrêter les regards des incroyants , et leur faire avouer qu'ils résistent à l'évidence :

(( Qu'ils ne pensent pas échapper à Dieu , dit Bossuet ; il a réservé à son Ecriture une marque de divinité qui ne

{i I Voyez le Chapitre 4 » de cet ouvrage. {%) Apoc. (8) Génie du ehriitianitmêj I. 8. c. 4 .

souffre aacune atteinte; c'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout lancien Testament ne soit écrit devant le nouveau. Il n'en faut pcbS davantage. Par le rapport des deux Testaments , on prouve que lun et Tautre est divin : ils ont tous deux le même dessein et la même suite; lun prépare la voie à la perfection que l'autre montre à découvert; l'un pose le fondement, et l'autre achève l'édifice; en un mot, l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli. Ainsi, tous les temps sont unis ensemble , et un dessein éternel de la divine providence nous est révélé.* »

<c Si on ne découvre pas un dessein toujours soutenu et toujours suivi , si on n'y voit pas un même ordre des conseils de Dieu qui prépare dès l'origine du monde ce qu'il achève à la fin des temps , et qui , sous divers états , mais avec une succession toujours constante , perpétue aux yeux de tout l'univers la sainte société où il veut être servi , on mérite de ne rien voir et d'être lim^é à son propre endurcissement, comme au plus juste et au plus rigoureux de tous les supplices.^ »

Nous n'avons pu éloigner le souvenir de ces dernières paroles, quand nous parcourions certaines œuvres germaniques devenues fr<inçaises de nos jours , ' où l'on explique l'appa-

(f) Disc, sur Chist. unto. 1I« part, in fino. <* Nouspôons les éru<)itB, ceux du moins qui rejettent toute démonstration do la foi qui n'a pas la prétention d'être laborieuse , de noter cette parole de Bo&sueit : // n'en faut pa* da/oatUagt. Le coup d'œil de TAigle , le regard du génie est d'accord avec le bon sens , pont écarter ici la nécessité des recherches savantes et des travaux d'érudition.

(2/ Ibid.

(3) Avec les modiOcationsqu'y a faites Tesprit français. Noos sommes loin , lorsque nous parlons des rôvcs de l'Allemagne , de nier la grandeur de ses travaux acicnliiîques. Ce que nous appelons le germanisme , c'est l'esprit paradoxal , ce

DAMS l'histoire. 187

rition du christianisme par des miracles psychologiques , par les forces cachées de la spontanéité, et où Ton transforme lès Evangiles en grandes légendes poétiques enfantées par cette spontanéité collective qui caractérise , dit-on, certaines époques de l'esprit humain. Mais pour transformer les Evangiles en grandes légendes , et les expliquer par la spontanéité collective des esprits à 1 époque des Césars , on n a pas pensé qu'il fallait transformer en même temps tous les livres de l'ancien Testament en complices a pWon de cet inexplicable enfantement!

Evidemment, il y aurait là un miracle plus que psychologique, et si les écrivains dont nous parlons se sentent portés à y croire , nous aurons une preuve de plus de la crédulité de l'incrédulité.^

sont les préteniions h l'intaition créatrice . ce sont les synthèses arbitraires qui refont rbistoire à l'image des systèmes que l'on formule avec un superbe mépris des foiu et du boD sens.

(1) Le Germanisme tel que nous le définissions tout à l'heure , s'est introduit en France dès la Restauration , sous le patronage de quelques professeurs d'histoire et de philosophie devenus plus Urd les maîtres de l'enseignement officiel. Depuis lors , la plupart des systèmes historiques et philosophiques qui se sont succédé en Allemagne, ont eu leurs échos en France , et les chefs de la guerre déclarée au delà du Rhîp è la divinité de Jésus-Christ par le rationalisme avoué, et par le rationalisme caché ou protestant , ont trouvé en Fi'ance les auxiliaires qui leur sont indispensables pour rendre la lutte générale au moyen de la langue générale. — Cependant M. Guizot dont le rationalisme n'est pas déguisé dans ses premiers ouvrages , est redevenu chrétien. Il croit À la divinité de Jésus-Christ et déclare la foi surnaturelle nécessaire , môme au salut temporel des nations. Augustin Thierry est mort avec une foi plus pleine encore , puisqu'il ne séparait plus Jésus-Christ de son église. C'est en vain qu'on a leiUé de nier ou de rendre douteux ce retoqr du célèbre historien à la foi de l'Eglise qu'il avait traitée avec une prévention si persévérante et quelquefois passionnée. La négation et le doute ont fait silence à la voix des témoins de ses dernières années et de sa fin. On dit que M. Cousin incline, de son o6té , vers le testament de Schelling , et qu'après avoir puissamment contribué au mouvement du rationalisme éclectique moderne , il tend à revenir aussi à la foi de ses pères. Mais pendant que les patriarches reviennent (Fasse ,l6 Ciel que ce soit

L'harmonie des deux Testaments est manifestement une œuvre surhumaine. L'érudition la plus vaste, la critique la plus perspicace, n'ont jamais pu trouver ailleurs rien qui ressemble à cette œuvre qui domine le passé, le présent et l'avenir. Mais les recherches de la science ont servi à constater d'une manière nouvelle et inattendue J'inspiration de l'historien des origines du monde , de l'homme et des peuples.

II est impossible, en effet , d'expliquer sans cette inspiration , le fait avéré de la concordance éclatante de la Genèse sur la formation du monde avec les récentes découvertes des sciences naturelles. Nous disons qu'il est impossible de rendre raison de ce fait autrement que par l'inspiration de Moïse y car c'est trois à quatre mille ans avant les derniers progrès des sciences , qu'il s'est exprimé sur leurs plus étonnants résultats , non-seulement de manière à ne pas les contredire , mais de manière à ravir leurs auteurs par sa profonde et lumineuse précision.

La création de l'univers avant l'ordonnance de ses parties, la production de la lumière avant les astres, les six jours de la formation successive de tous les êtres de la nature, le repos du septième jour, c'est-à-dire la cessation des productions du Créateur après la création de l'homme, l'unité de l'espèce humaine, sa destruction par le déluge, sa conservation par le second père du genre humain , sa

en esprit $t tn vérité, c'est-à-dire de cœur et de bouche, humblement et hautement , devant Dieu et devant les hommes , sans rougir d'ôlre pour Dieu contre eux-mêmes t J , pendant que les maîtres reviennent , les disciples restent dans les Toies qui leur furent tracées. Plusieurs même s'y enfoncent de plus en plus, nous l'avons vu au commencement de uvrage , et nous le verrons encore en le terminant.

DANS l'histoire. 189

propagation par les chefs des trois grandes races , et la cause violente de la division des langues ; tout a été ridiculisé par le XVIII® siècle , et tout est vengé par le XIX«.

Nous ne voulons pas analyser de nouveau ici les œuvres des savants de notre siècle qui ont glorifié Moïse sans l'avoir voulu. Ce travail d'analyse a déjà été fait, surtout par le cardinal Wiseman dans ses Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée, et il a été résumé lui-même avec beaucoup de clarté et d'ensemble par M. Auguste Nicolas dans ses Etudes sur le christia-nisme.

Nous nous bornerons à citer ici les conclusions de ce résumé :

« Moïse a été vrai , et seul vrai , lorsqu'il a posé le fait de la création du ciel et de la terre comme un fait primitif de la toute-puissance de Dieu , distinct de la formation subséquente de leurs diverses parties , — ainsi que toute saine philosophie est forcée d'en convenir.*

» Il a dit vrai lorsqu'il a présenté d'abord la terre sans vie, dans un état de submersion , au sein d'une mer sans habitants , — comme Va constaté Cuviei\

» Il a été étonnamment vrai , lorsqu'il a représenté la production de la lumière-calorique avant le soleil , — comme s'accordent à le dire Chaubard, Marcel de Serres, Godefroid, Young, Fresnel, etArago.

» Il a dit vrai , lorsqu'il a dépeint l'apparition successive des êtres organisés , en allant du simple au composé , les végétaux d'abord (Germen, herba, arbor.) ; — les reptiles

et autres animaux marins , et en même temps les oiseaux ; — puis les animaux terrestres; — puis l'homme , — comme le reconnaissent tous les géologues.

» Il a été vrai, lorsqu'il a dit que toutes ces œuvres de Dieu avaient été progressivement enfantées en six jours , autres que ceux que mesure le soleil , ^ après lesquels , et au septième jour dont il ne marque pas la fin , ' le Créateur avait cessé son œuvre et lui avait imprimé une stabilité invariable , -:- comme le reconnaissent encore tous les géologues et les naturalistes , et comme vient le confirmer cet usage universel et perpétuel de la période hebdomadaire (de la semaine), et du repos religieux de tous les peuples au septième jour , constaté par Laplace^ et si fort remarqué par Diderot.

» Il a dit vrai dans le récit du déluge universel , de sa rapidité, de son universalité , de sa date, et jusque dans les circonstances du salut de la seiUe famille qui parvint à y échapper , — comme le confirment to nature et les traditions universelles consultées par les géologues , les physiciens, les historiens, et les voyageurs.

» Il a dit vrai, quand il n'a placé que dix générations entre la création et le déluge, et qu'il a donné à chacune d'elles une durée d'environ mille ans, ' — comme disent toutes les traditions profanes, au rapport de Folney.

(I ) évidemment autres , puisque le soleil D*a ét« formé qu'au quatrième jour.

i2} Le septième Jour dure encore : c'est le jour de la vie du genre humain , selon la pensée de saint Augustin.

(3) De sorte que Sem , 61s dé Noé , avait vu llathusalem qui avait vu Adam.

DAns l'histoire. 19i

» 11 a dit vrai lorsqu'il a fait venir tous les hommes d UD seul homme, — comme disent Buffon^ Lacépède, Cuvier, et tous les grands naturalistes.

» Il a dit vrai , enfin dans le grand récit de la confusion violente des langues et de la dispersion des hommes , sous la conduite des trois chefs des races en partant de TAssyrie, réservoir primitif de toutes les langues et de toute civilisation, — comme l'ont démontré Barton, de Humboldt, Goulianojf, Hunter, Klaproth^ Nieburgh, Rémusaty de Paraveifj Freycinet^ Rochette^ et tous les autres grands etnographes.^ »

Voilà le fait : placez-le en présence de ceux qu'on voudrait lui comparer. Toutes les autres cosmogonies et tous les autres livres génésiaques de l'Orient et de l'Occident , ne résistent pas au premier regard de la science , et voici que Moïse, dans la Genèse, résiste non-seulement à lepreuve des sciences, mais formule nettement les plus prodigieux résultats de leurs découvertes , trente à quarante siècles ^avance ! Et vous n'y verriez pas la main du Dieu des sciences^ avec la même clarté que Bossuet vous y a fait voir la main du maitre des temps ?

IV. Nous n'avons cependant pas vu encore tout ce que contiennent les paroles de ce grand homme, ou plutôt avec quelle fidélité elles ont reflété l'éclat du caractère divin des Ecritures.

« Si on n'y voit pas , disait-il , un même ordre des conseils de Dieu qui prépare dès l'origine du monde ce qu'il achève à la fin des temps, et qui, sous divers états, mais

(4} Liv. a. c. 2. ^2)1. Reg. 2. 3.

192 JÉSUS*GHRl$t

avec uoe succession toujours constantej perpétue aux yeux de tout Vunivers la sainte société où ii veut être servi , on mérite de ne plus rien voir. »

La Bible , vous l'entendez , n'est pas un livre abandonné aux hasards des siècles et de leurs révolutions. Jamais ce livre n a été seul : toujours il a été offert au monde par des mains vivantes y uni à la parole vivante de Tautorité qui y sous divers étals, mais avec une succession toujours constante, perpétue aux yetix de tout Vunivers la société des enfants de Dieu. Si donc cette société perpétuelle existe, et si sa perpétuité est évidemment Tœuvre de Dieu, il en faudra dire autant du Livre sacré qui en est inséparable, et croire de lui ce qu'elle en croit elle-même. Or, la perpétuité de cette société est incontestable, et le caractère divin de cette perpétuité ne l'est pas moins. Ecoutons encore sur ce double sujet la grande voix qu'il serait téméraire de vouloir remplacer :

«Afin, dit-il, que celte suite du peuple de Dieu (La perpétuité de l'Eglise dans ses trois états.), fut claire aux moins clairvoyants , Dieu la rend sensible et palpable par des faits que personne ne peut ignorer, s'il ne ferme volontairement les yeux à la vérité. Le Messie est attendu ; il vient , et il appelle les gentils comme il avait été prédit. Le peuple qui le reconnaît comme venu est incorporé au peuple qui l'attendait,, sans qu'il y ait entre deux un seul moment d'interruption : ce peuple est répandu par toute la terre; les gentils ne cessent de s'y agréger , et cette Eglise que Jésus-Christ a établie sur la pierre, malgré les efforts de l'enfer, n'a jamais été renversée.

DANS l'histoire. 193

1» Quelle coDsoIatioQ aux enfants de Dieu ! mais qaelle conviction de la vérité , quand ils voient que d'Innocent XI , qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres : d'où , en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là jusqu'aux patriarches, et jusqu'à Toriginedu monde ! Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux ! Si notre esprit naturellement incertain , et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements , a besoin , dans les questions où il y va du salut , d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine; quelle plus grande autorité que celle de l'Eglise catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés, et les. anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine ?

» Ainsi la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les siècles passés, a enfin fondée sur la pierre, et où saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie elle-même par sa propre suite, et porte dans son étemelle durée le caractère de la main de dieu.

» C'est aussi cette succession , que nulle hérésie , nulle secte, nulle autre société que la seule Eglise de Dieu n'a pu se donner. Les fausses religions ont pu imiter l'Eglise en beaucoup de choses, et surtout elles l'imitent en disant, comme elle , que c'est Dieu qui les a fondées ; mais ce discours en leur bouche n'est qu'un discours en l'air. Car si Dieu a créé le genre humain; si, le créant à son image, il n'a Jamais dédaigné de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire, toute secte qui ne montre pa^ sa succession depuis Vorigine du monde n'est pas de Dieu.

194 JÉSUS-€HRIST

» Ici tombent aux pieds de l'Eglise toutes les sociétés et toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans ou au dehors du christianisme.

)> Par exemple , le faux prophète des Arabes a bien pu se dire envoyé de Dieu, et après avoir trompé des peuples souverainement ignorants , il a pu profiter des divisions de son voisinage , pour y étendre par les armes une religion toute sensuelle; mais il n'a ni osé supposer qu'il ait été attendu, ni enfîn il n'a pu donner, ou à sa personne, ou à sa religion, aucune liaison réelle ni apparente avec les siècles passés. L'expédient qu'il a trouvé pour s'en exempter est nouveau. De peur qu'on ne voulût rechercher dans les Ecritures des chrétiens des témoignages de sa mission semblables à ceux que Jésus-Christ trouvait dans les Ecritures des Juifs, il a dit que les chrétiens et les Juifs avaient falsifié tous leurs livres. Ses sectateurs ignorants l'en ont cru sur sa parole six cents ans après Jésus-Christ; et il s'est annoncé lui-même non-seulement sans aucun témoignage précédent, mais encore sans que lui ni les siens aient osé ou supposer où promettre aucun miracle sensible qui ait pu autoriser sa mission.

» De même , les hérésiarques qui ont fondé des sectes nouvelles parmi les chrétiens^ ont bien pu rendre la foi plus facile , en niant les mystères qui passent les sens ; ils ont bien pu éblouir les hommes par leur éloquence et par une apparence de piété , les remuer par leurs passions , les engager par leurs intérêts, les attirer par la nouveauté et par le libertinage, soit par celui de l'esprit, soit même par celui des sens; en un mot, ils ont pu facilement ou se tromper , ou tromper les atUres, car il n'y a rien de plus

DANS l'histoire. 195

humain : mais, outre qu'ils n'ont pas pu même se vanter d'avoir fait aucun miracle en public , ni réduire leur religion à des faits positifs dont leurs sectateurs fussent témoins, il y a toujours un fait malheureux pour eux que jamais ils n'ont pu couvrir : c'est celui de leur nouveatUé. Il paraîtra toujours aux yeux do tout l'univers qu'eux et la secte qu'ils ont établie se seront détachés de ce grand corps et de cette Eglise ancienne que J^sus-Christ a fondée, où saint Pierre et ses successeurs tenaient la première place, dans laquelle toutes les sectes les ont trouvés établis. Le moment de la séparation sera toujours si constant, que les hérétiques eux-mêmes ne le pourront désavouer , et qu'ils n'oseront pas seulement tenter de se faire venir de la source par une suite qu'on n'ait jamais vue s'interrompre. C'est le faible inévitable de toutes les sectes que les hommes ont établies. Nul ne peut clianger les siècles passés, ni se donner des prédécesseurs , ou faire qu'il les ait trouvés en possession.

» La seule Eglise catholique remplit tous les siècles précédents par une suite qui ne peut lui être contestée. La Loi vient au-devant de l'Êvangtle ; la succession de Moïse et des patriarches ne fait qu'une même suite avec celle de Jésus-Christ : être attendu, venir, être reconnu par une postérité qui dure autant que le monde, c'est le caractère du Messie, en qui nous croyons. « Jésus-Christ )> est aujourd'hui, il était hiei^, et il est aux siècles des » siècles,^ »

» Ainsi, outre l'avantage qu'a l'Eglise de Jésus-Christ d'être seule fondée sur des faits miraculeux et divins qu'on

(1)Hebr. 48.8.

196 JÉSUS-CflRIST

a écrits hautement^ et sans crainte detre démenti, dans le temps qa'ils sont arrivés » voici en faveur de ceux qui nani pas vécu dans ces temps un mirade toujours subsistant, qui confirme la vérité de tous les autres : c'est la suite de la religion toujours victorieuse des erreurs qui ont taché de la détruire. Vous y pouvez joindre encore une aulre suite , et c'est la suite visible d'un continuel châtiment sur les Juifs qui n'ont pas reçu le Christ promis à leurs pères.

» Ils l'attendent néanmoins encore, et leur attente toujours frustrée fait une partie de leur supplice. Ils l'attendent, et font voir en l'attendant qu'il a toujours été attendu. Condamnés par leurs propres livres , ils assurent la vérité de la religion ; ils en portent, pour ainsi dire, toute la suite écrite sur leur front; d'un seul regard on voit ce qu'ils ont été , pourquoi ils sont comme on les voit , et à quoi ils sont réservés.

» Ainsi quatre ou cinq faits authentiques, et plus clairs que la lumière du soleil, font voir notre religion aussi ancienne que le monde : ils montrent, par conséquent, qu'elle n'a point d'autre auteur que celui qui a fondé t univers, qui tenant tout en sa main, a pu seul et commencer et conduire un dessein oii tous les siècles sont compris.

» Il ne faut donc plus s'étonner , comme on fait ordinairement, de ce que Dieu nous propose à croire tant de choses si dignes de lui , et tout ensemble si impénétrables a l'esprit humain ; mais plutôt il faut s'étonner de ce qu'ayant établi la foi sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et des incrédules.

DANS i'HISTOIRE. 197

» Nos passions désordonnées , notre attachemenl à nos sens, et noire orgueil indonoptable , en sont la cause. Nous aimons mieux tout risquer que de nous contraindre; nous aimons mieux croupir dans notre ignorance que de l'avouer; nous aimons mieux satisfaire une vaine curiosité, et nourrir dans notre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu'il nous plait , que de ployer sous le joug de l'autorité divine.

» De là vient qu'il y a tant d'incrédiUes; et Dieu le permet ainsi pour l'instruction de ses enfants. Sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent, et dans le sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez la corruption profonde de notre nature, ni l'abime d'où Jésus-Christ nous a tirés ^ Si sa sainte vérité n'était contredite , nous ne verrions pas la merveille qui l'a fait durer parmi tant de contradictions, et nous oublierions à la fin que nous sommes sauvés par la grâce. Maintenant l'incrédulité des uns humilie les autres ; et les rebelles qui s'opposent aux desseins de Dieu font éclater la puissance par laquelle, indépendamment de toute autre chose, il accomplit les promesses qu'il a faites à son Eglise.

» Qu'attendons-nous donc à nous soumettre ? Attendonsnous que Dieu fasse toujours de nouveaux miracles; qu'il les rende inutiles en les continuant; qu'il y accoutume nos yeux comme ils le sont au cours du soleil et à toutes les autres merveilles de la nature ? Ou bien attendons-nous que les impies et les opiniâtres se taisent; que les gens de bien et les libertins rendent un égal témoignage à la vérité; que tout le monde d'un commun accord la préfère à sa passion; et que la fausse science^ que la seule nouveauté

i98 JÉSUS-CHRIST

fait admirer, cesse de surprendre les hommes? N'est-ce pas assez que nous voyions qu'on ne peut combattre la religion sans montrer, par de prodigieux égarements, qu'on a le sens renversé, et qu'on ne se défend plus que par présomption ou par ignorance ? L'Eglise , victorieuse des siècles et des erreurs , ne pourra-t-elle pas vaincre dans nos esprits les pitoyables raisonnements qu'on lui oppose ; et les promesses divines, que nous voyons tous les jours s'y accomplir, ne pourront-elles nous élever au-dessus des sens ?

» Et qu'on ne nous dise pas que ces promesses demeurent encore en suspens, et que comme elles s'étendent jusqu'à la (in du monde, ce ne sera qu'à h fin du monde que nous pourrons nous vanter d'en avoir vu l'accomplissement; car, au contraire, ce qui s'est passé nous assure de l'avenir. Tant d'anciennes prédictions si visiblement accomplies nous font voir qu'il n'y aura rien qui ne s'accomplisse; et que l'Eglise, contre qui l'enfer, selon la promesse du Fils de Dieu , ne peut jamais prévaloir , sera toujours subsistante jusqu'à la consommation des siècles, puisque Jésus-Christ, véritable en tout, n'a point donné d'autres bornes à sa durée.

» Les mêmes promesses nous assurent la vie future. Dieu , qui s'est montré si fidèle en accomplissant ce qui regarde le siècle présent, ne le sera pas moins à accomplir ce qui regarde le siècle futur, dont tout ce que nous voyons n'est qu'une préparation ; ^t TEglise sera sur la terre toujours immuable et invincible, jusqu'à ce que ses enfants étant ramassés, elle soit tout entière transportée au ciel^ qui est son séjour véritable.

DANS l'histoire. 199

» Pour ceux qui seront exclus de cette cité céleste, une

rigueur éternelle leur est réservée ; et après avoir perdu

par leur faute une bienheureuse éternité, il ne leur restera

plus qu'une éternité malheureuse.

» Ainsi les conseils de Dieu se terminent par un état immuable; ses promesses et ses menaces sont également certaines; et ce qu'il exécute dans le temps assure ce qu'il nous ordonne ou d'espérer ou de craindre dans 1 éternité.^»

Nous avons voulu citer ces grandes pages en entier, parce qu'elles font voir avec évidence la société perpétuelle dont Torigine se confond avec celle de l'humanité, la société qui , en nous offrant les Ecritures des deux Testaments, ces monuments sacrés de son histoire, se présente elle-même à nos yeux comme un monument plus visiblement divin encore, comme la réaiité vivante des deux autres.

Mais il nous reste à démontrer la dernière de nos affirmations sur la révélation biblique , celle qui va surtout au fond de notre sujet.

Jusqu'ici , nous avons vu que la Bible contient le premier des livres du monde dans l'ordre des temps ; qu'elle en est le premier par l'ordre des choses qu'elle révèle; qu'elle porte en elle-même le cachet manifeste de son origine, la preuve évidente de son inspiration, et par son caractère prophétique , et par l'accord divin des deux Testaments , et par sa constante et miraculeuse harmonie avec les progrès des sciences et des siècles ; enfin , qu'elle est inséparable d'une société dont le caractère surnaturel est

(I) Disc, mr VhUt. tmir, II" part, in flne.

palpable , et que par conséquent il faut croire de la Bible ce que cette divine société en croit elle-même.

Il nous reste à voir ce que nous avons principalement pour but de démontrer : que ia révélation primitive contenue dans les Ecritures, accomplie en Jésus-Christ, et toujours vivante dans l'Eglise , donne seule le sens des grands faits qui dominent Thistoire religieuse du monde.

ARTICLE II

itSUS-CRRIST, CLEF DE L HISTOIRE DE L*ARCIE1I MORDE.

Jésus-Christ seul explique les laits qui la dominent.

Ces faits, nous les avons constatés, mais il faut eu ressaisir la chaîne.

Le genre humain tout entier a cherché le salut par le sang. On trouve les sacrifices expiatoires à la base de tous les cultes.

Cet usage universel est partout uni au sentiment de la dépravation de notre nature. L'humanité s'est toujours crue coupable et sous le coup de la justice divine. Mais cette foi n'a jamais été sans l'espérance , et celle-ci sans l'idée d'un divin libérateur. Toutes les mythologies en sont pleines , et sous différents noms et à travers le voile de mille fables , on entrevoit partout la même figure : un Dieu conversant avec les hommes et les délivrant par ses travaux, ses combats et ses souffrances. C'est le Désiré des nations.

DANS l'hISTOIR£. 201

L'Asie, nous ravonsvu, rattendait de TOcbident, et TEurope, de l'Orient.

La grande Rome, aux temps d'Auguste, redisait par ses voix les plus retentissantes , le vieil et constant oracle dont le bruit remplissait alors le monde : que le maître d'un empire nouveau et universel viendrait de la Judée.

La Judée , seule nation de la terre restée fidèle au culte primitif de l'unité de Dieu , seule toujours exempte de l'horrible abus des sacrifices humains, redisait plus haut que tout autre peuple , que les temps du Messie annoncé par ses prophètes , étaient arrivés.

Isaïe surtout avait dessiné les traits de la grande victiçie,

et Daniel compté les années jusqu'à la consommation du

sacrifice qui allait mettre fin à tous les autres : Ocddetur

Christus et cessabit hostia et sacrificium.

-^ Jésus-Christ apparaît en Judée au temps marqué. Il

parle comme nul homme n'a parlé , fait des œuvres que nul homme n'a faites , meurt sur la croix parce qu'il a solennellement affirmé sa Divinité et sa mission; et tous les sacrifices disparaissent du monde civilisé où une seule oblation demeure, celle de la victime immortelle dont le sang une fois répandu est offert en tout lieu, selon la parole du dernier des prophètes : Ab ortu enim s'olis usque ad occasum, magnum est nomen meum ingentibus^ et inomni loco saerificatur et offertur nomini meo oblatio munda.^

Ce fait incomparable n'apparait pas seul. Un autre annoncé avec lui se lève et remplit le monde : c'est l'empire

(!) Mal. 1.11.

spiritael, la famille des nations, la grande patrie des hommes de toute tribu , de tout peuple, de toute langue, l'œuvre des œuvres de Jésus-Christ : Jésus moriturus erat pro gente^ et non tantum pro gente , sed utfilios Dei qui erani dispersi congregaret in unum.^ Spectacle divin que la terre n'avait plus vu depuis le] jour de la division des langues et des races.

Le Christ , en rappelant aux hommes qu'ils n'ont qu'un Père, leur apprend qu'il n'y a plus ni Grec, ni Barbare, ni esclave , ni libre , mais des enfants de Dieu ; et son apostolat, parlant désormais toutes les langues, rétablit la fraternité humaine dans la catholicité.

Cette parole de Bossuet ou plutôt de saint Paul est donc véritable : « Etre attendu, venir, être reconnu par une postérité qui dure autant que le monde , c'est le caractère du Messie en qui nous croyons : Jésus-Christ est aujourd'hui^ il était hier y il est de tous les siècles. » — Et il est donc vrai aussi que nous , chrétiens , nous avons d'irrécusables raisons de croire, et que jamais les rationalistes ne prouveront qu'ils en aient de pareilles de douter.

Mais nous voulons le leur montrer encore , en constatant un dernier fait intimement uni aux précédents , ou plutôt en pénétrant dans l'intérieur de l'un de ces faits dont nous n'avons guères vu que le dehors , et qui , vieux comme le monde, est cependant toujours jeune , toujours ancien et toujours nouveau, tant ses racines sont vivaces dans le sein de l'humanité.

(1) Joan. irsi.

DANS l'hIST01R£. 203

L'homme se sent libre , et tous les paradoxes des sophistes sont impuissants à lui ravir ce sentiment. Il croit donc et croira toujours à sa responsabilité personnelle, aux mérites et aux démérites personnels.

Mais à côté de cette foi , il en est une autre également inébranlable : Thomme est un être social ; il le sent , il le voit. 11 se sent et se voit membre d'un corps, membre dejia famille avant tout, et ainsi de la grande famille humaine, et il croit à une certaine responsabilité commune, à une sorte de solidarité qui le lie , et que tous les efforts du raisonnement ne parviendront jamais à détruire, parce qu'ils ne peuvent rien contre la nature des choses.

Ecoutons sur ce point un fidèle et intrépide observateur des faits , et pour cela même la terreur des idéologues, Thorreur des artistes en philosophie, l'immortel auteur des Soirées de Saint-Pétershourg :

«En réfléchissant, dit-il, sur la croyance générale et sur l'instinct des hommes , on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées : ils sont très-disposés , par exemple , à regarder un peuple , une ville , une corporation , mais surtout une famille, comme un être moral et unique, ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capable de mériter et de démériter , et susceptible par conséquent de peine et de récompense. De là vient le préjugé , ou pour parler plus exactement , le dogme de la noblesse , si enraciné parmi les hommes.^ Si vous le soumettez à l'examen

(1 ) Paa de révolte , s'il vous platt , et avant de continuer , pensez que la noblesse prise dans son acception naturelle et générale, n*est que l'honneur héréditaire, une

de la raison , il ne soutient pas lepreuve ; car il n'y a pas , si nous ne consultons que le raisonnement , de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux : cependant il n en est pas de plus estimée , ni même de plus volontiers reconnue, hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance for- Uïelle de cette grandeur qu'on voudrait anéantir.

» Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de tous les hommes, le blâme l'est de même, et par la même raison. On demande quelquefois , sans trop y songer , pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable ; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mérite de leurs aïeux : c'est une contradiction manifeste.

» Il n'y a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule que celui qui en souffre : or, ce jugement est évidemment nul. Â ceux qui , pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues , parlent , ou même font des livres •contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance , proposez , s'ils ont un nom , ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille flétrie dans les temps anciens , et vous verrez ce qu'ils vous répondront.

» Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux , il faudrait les laisser dire.

illustration qui vient des aïeux , et que c'est toujours un roturier qui la fonde. Ce qui n'empêche pas que Tillustration , la noblesse , quand elle dure » quand ello résiste au temps , grandit comme le fleuve en s^éloignant de sn source.

DANS l'htstoire. 205

» Rien ne choque au premier coup d'ceit comme une malédiction héréditaire : cependant , pourquoi pas , puisque la bénédiction Test de même?* Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible , comme on Timagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous les pays : elle appartient au paganisme comine au judaïsme ou au christianisme , à lenfance du monde , comme aux vieilles nations ; on la trouve chez les théologiens , chez les philoscTphes » chez les poètes , au théâtre et à l'église.

» Les arguments que la raison fournit contre cette* théorie ressemblent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement : On ne sait que répondre, mais on marche. La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison ; mais suivant Tinstiiict et \k persuasion universelle, toute famille est une.* »

Le mérite et le démérite personnels subsistent, sans aucun doute , et ne peuvent être remplacés par aucun autre, mais ils n'échappent pas cependant à la solidarité qui résulte de l'unité mystérieuse et incontestable que toute conscience avoue pendant que l'esprit argumente en vain contre elle.

Nous avons vu démontrer un jour d'une manière solennelle, inattendue et plus que dramatique, toute la vanité de l'argumentation contre les faits *: c'était à une séance du Congrès constituant de la monarchie belge, en 1831 . Il était

[S] Encore une fois , pas de révolte contre les faits. Au lieu des mois malédiction et bénédiction^ mettez : t<iche et gloire héréditaire , 8i*voQ8 l'aimez mieux. Et puis faites attention à ce qui suit.

(i) Soirée» de Saint' Pétêrthourg tEairtdilen \0*.

206 JÉSUS-CHKIST

question des titres de noblesse: Un ancien répablicain de 93 lisait un long diseours sur les préjugés de nos pères à. cet égard; mais un autre député dont la tète blanchie, l'attitude et le ton nous sont encore présents , interrompit vivement son collègue, en lui disant : «Si le fils de Franklin venait à BmxelleSj votis iriez le voir. » — L'ex-citoyen déconcerté dut se résigner à lire sur le ton d'un vaincu , le reste de sa harangue inutile.

Oui , une certaine solidarité , une certaine communauté de gloire ou de confusion, lie à travers les âges les membres d'une même famille. C'est une vérité innée. Le raisonnement ne l'effacera jamais de la conscience humaine.

Il faut dire quelque chose de semblable, proportion gardée, de la solidarité qui lie les membres d'une même corporation, d'un même peuple, d'une même race.

Ce grand fait se confond avec celui de la réversibilité des mérites^ si l'on n'aime mieux dire que celui-ci est le corrélatif de celui-là, et qu'ils résultent au même titre de Yunité profondément vraie de la famille humaine.

« La réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables (si ceux-ci se mettent dans la disposition d'en profiter), est un dogme universel aussi ancien que le monde.* »

« On trouve spécialement toutes les nations d'accord sur l'efficacité merveilleuse du sacrifice volontaire de l'innocence qui se dévoue elle-même à la Divinité comme une victime expiatoire. .Toujours les hommes ont attaché un

(1)Ibid. Entretien 9».

DANS l'uISTOIKE. 2U7

prix infini à celte soumission du juste qui accepte les souffrances.

» On pourrait sur ce point invoquer Texpérience àTappui (le la théorie et de la tradition ; car les changements les plus heureux qui s opèrent parmi les nations sont presque toujours achetés par de sanglantes catastrophes dont Finnocence est la victime. — Lorsque deux partis se heurtent dans une révolution , si Ion voit tomber d'un côté des victimes précieuses, on peut gager que ce parti finira par l'emporter, malgré toutes les apparences contraires.*

» Si l'histoire des familles était connue comme celle des nations , elle fournirait une foule d'observations du même genre. "^

» Et la guerre ,' sujet inépuisable de réflexions, montrerait encore la même vérité , sous une autre face ; les annales des peuples n'ayant qu'un cri pour nous montrer comment ce fléau terrible sévit toujours avec une violence proportionnée aux vices des nations, ^e manière que lorsqu'il y a débordement de crimes, il y a toujours débordement de sang : Sine sanguinis effusione non fit rémission »

L'esprit aveuglé et affaibli par l'orgueil, a beau se révolter contre cette idée universelle d'expiation , de satisfaction , de rachat, de rédemption du coupable par l'innocent , l'instinct divin de l'àme la ramène toujours à la vérité. Représentez-vous un enfant, pure et aimante victime, s'offrant à Dieu pour obtenir la vie ou la liberté de son père ; voyez saint Charles Borromée, les 'pieds nus et ensanglantés,

(I) Le comte de Maistre a Vart de faire beaucoup penser , et d'éveiller bien des souvenirs par an seul mot. (2J EcXcmcx*. sur U* Sacrif.

s'offrant, la corde au cou , à la justice divine pour éloigner la contagion de son troupeau; saint Vincent de Paul, demandant à Dieu la terrible épreuve qui accablait un de ses frères, et recevant aussitôt cet amer calice; saint François Xavier, se flagellant jusqu'au sang pour amollir le cœur endurci d'un grand coupable ; des milliers d'hommes apostoliques, embrassant la souffrance avec Jésus-Christ pour la conversion des pécheurs; des âmes d'élite, sollicitant et obtenant de divines douleurs pour faire descendre sur d'autres âmes de divines miséricordes ; et vous sentirez au fond de votre àme la vérité de la loi mystérieuse de la réversibilité des mérites dont le raisonnement ne peut parvenir à vous faire comprendre la raison.

II est donc vrai que l'idée de la rédemption des coupables par l'innocence est une idée universelle, ineffaçablement empreinte dans la nature humaine.

Mais en avons-nous indiqué toute la portée? Les expiations dont nous avons parlé , les dévouements des membres d'un corps , d'une famille * d'une nation , pour le salut de leurs frères , ne sont que des rédemptions particulières y et à côté de ces sacrifices secondaires et passagers, ou plutôt, avant et après ces sacrifices d'un jour, nous trouvons l'effusion générale et perpétuelle du sang à la base du culte universel. Qu'est-ce que cela?

C'est la recherche permanente de l'expiation principale à laquelle toutes les autres doivent emprunter leur vertu , c'est la poursuite de la rédemption générale de notre nature qui gémit tout entière dans l'espérance : Omnis creatura ingemisdt, et parturit usque adhuc, et ipsi gemimus

expeetantes redemptionem.^ C'est Thoinme qui, au sein de la plus complète division eD toutes choses , confesse encore par tradition et par instinct la vérité perdue, le dogme de l'unité du genre humain. Et , en effet , la dégradation n'est universelle que parce qu'elle est originelle. La grande famille n'est déchue tout entière que parce qu'elle est tombée dans son chef. Les eaux du fleuve des générations ne sont troublées dans leur cours, que parce qu'elles Tout été dans leur source. La continuité des sacrifices est donc la profession publique de leur insuffisance et de la nécessité d'une expiation universelle comme la prévarication, d'une victime capitale comme le coupable, de l'effusion d un sang purificateur qui ait la puissance de rejaillir sur toutes les générations souillées par celui de leur père.

Quomodofiet istudP Comment celasefera-t-il? L'arbre du genre humain peut-il recevoir une nouvelle racine ou du moins une nouvelle sève? L'humanité peut-elle renaître d'un second père : Nasci dentwPY aura-t-il un second Adam ?

Le christianisme , vous le voyez , est la réponse à la question posée à la fois par le grand fait qui domine l'histoire du monde , et par le mystérieux sentiment enraciné dans tous les cœurs.

Oui , il y aura un second Adam , parce que Celui qui créa le premier s'unira lui-même à la nature qu'il a faite à son image. C'est ainsi que de la source première^ de

(1) Rom. 8. 28-23. (2] Luc. 1 . 34. (3) Joan. 3. 7.

(4) Spiri4ui tanctvt tùperveniet in tt , et virtuM Altittimi otntmbrabii Obi, Idioqve et quûd noêcitur ex te Samctdm tccabitur FiLius Du. (Luc. ^ . 35.) — Omnia per ipewn facta euni, (Joan. 4.8.)

rhumanité jailliront les eaux d'une vie nouvelle : Si qua ergo in Chrislo nova creatura, vetera transieruntj ecce facta sunt omnia nova;^ et c'est à la liberté personnelle (il ne faut pas l'oublier) qu'il appartiendra de choisir entre les deux courants , celui de la malédiction et celui de la bénédiction.

Christus. . . factuspro nobis maledictum .\..ut in gentibusbenedictio fieret:^ voilà donc l'unique réponse à l'attente universelle attestée par les institutions de tous les peuples , et par les sentiments ineffaçablement gravés dans la conscience humaine.

Mais il faut mieux embrasser encore l'ensemble de l'œuvre de Dieu , et jouir plus pleinement de la majestueuse beauté de l'ordre établi par la Providence. Il faut entendre ce que l'homme est dans la création , et ce que l'Incarnation est dans le plan de la sagesse éternelle.

Jésus-Christ, but suprême de Vœuvre de Dieu. — Ses images dans la nature et rhumanité , profanées par le paganisme.

L'homme est manifestement le résumé de la création , puisqu'il réunit en lui les règnes divers de la nature, et la créature spirituelle et corporelle. II est donc le lien vivant des deux mondes des corps et des esprits. D'un autre côté, l'incarnation du Verbe est la fm librement mais positivement voulue de Dieu dans la création. Quel est, en effet, le but déclaré des œuvres de Dieu? N'est-ce pas la félicité de ses créatures, le salut des anges et des hommes,

{i) ri. Cor. 5. 17. {%) Galat. 8. 13-14.

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