‹ Le Christ et les antechrists dans les Écritures, l'histoire et la conscienceChapitre 12 sur 34 · DANS L HISTOIRE · texte numérisé non relu

DANS L HISTOIRE

OU sa propre gloire , ce qui, au fond , est la même chose, puisque Tamour qui rend la créature heurejise en l'unissant au Créateur , est aussi ce qui glorifie Dieu davantage : Dominus autem intuetur cor.^ L'union des créatures intelligentes avec Dieu par Tamour est donc la fin de la création. Mais si l'amour qui glorifie le Créateur et rend les créatures heureuses par leur union avec Dieu , est le but du Créateur, l'union suprême a été le but suprême de son amour, et cette union suprême qu'il a voulue avec une liberté égale à sa sagesse, c'est l'union personnelle ou hypostatique de la nature créée et de la nature incréée. La nature humaine étant donc le divin résumé de toute la création, le Verbe divin en prenant notre nature s'est uni en elle à toutes ses œuvres : Omni creaturœ . selon le mot de saint Grégoire-le-Grand , et dans le sens que lui donne ce saint Docteur; et c'est ainsi qu'il a fait de toute la création un hymne d'amour infini à la gloire de Dieu : Per ipsum et cum ipso et in ipso, est tibi Deo Patn in unitateSpiritus sancti omnis honor etgloria.

Saint François de Sales s'est placé à ce point de vue, quand il a dit du genre humain qu'il a été créé pour l'incarnation, pour Jésus-Christ , comme l'arbre pour son fruit,*

(l)I.Reg. 16.7.

(2) « Ainsi tout a été f^it pour cet Homme-Dieu, qui pour cela est appelé Atné dé totale créature (Col. 4.45.), poetédépar la divine majesté au commencement des voie* â^icelle , avant qu'elle fit chose quelconque , créé au commencement avant les siècle* (Prov. 8. 22.) ; car en lui toutes choses sont faites , et il est avant tout , et toutes cho^ seM sont établies en lui , et il est chef de l'Eglise , tenant en tout et partout la pri" mauté. (Col. \. 16-18.) On ne plante piincipalement la vigne que pour le fruit : et partant le fruit est le premier désiré et prétendu , quoique les feuilles et les fleurs précèdent en la production. Ainsi le grand Sauveur fut le premier en Vintention . divine , et en ce projet éternel que la divine Providence fit de la production des créatures , et en contemplation de ce fruit désirable fut plantée lu vigne de Vuniver»,

et que le premier Adam était subordonné au second dans les desseins du Créateur.

Or, les desseins de Dieu sont sans repentance, et si la miséricorde s'est levée sur la chute de Thomme , si Taurore de la rédemption a lui dès le principe sur les ruines de notre nature, c'est que le Verbe qui voulait s'incarner, a voulu aussi dès l'origine des choses * nous racheter , et prendre sur lui notre mort pour nous rendre la vie. Le Verbe incarné, l'Homme-Dieu, Jésus-Christ : Primogenitus omnis creaturœ,^ c'est-à-dire voulu dans sa nature humaine avant toute créature, a été ainsi pour tous les hommes la cause de la vie de la grâce, de cette vie supérieure à celle de la nature , de cette vie divine accordée au père du ^enre humain comme principe et semence de la vie de la gloire; et quand le premier homme eut perdu cette vie divine , elle lui fut offerte de nouveau aussitôt après sa chute , à lui et ensuite à tous ses descendants , en vue du sacrifice de l'Agneau immolé , dans la pensée de Dieu , aux premiers jours du monde.'

Jésus-Christ , le grand objet de la promesse primitive , est ainsi resté l'Espérance et le Désiré des nations.

et établie la succession de plusieurs générations qui, b guise de feuilles et demeura, le devaient précéder , comme avant-coureurs et préparatifs convenables à la production de ce raisin , que l'Epouse sacrée loue dans les Cantiques , et la liqueur duquel réjouit Dieu et les hommes. (Ps. 403.) Qui doutera donc de l'abondance des moyens de salut , puisque nous avons un si grand Sauveur, en eontidércUion dwjuil nous aoont été faits ^ et par les mérites duquel nous avons été rachetés. » — Ce passage du Traité de Vamour de Dieu par saint François de Sales est une des nombreuses preuves de sa profonde science si bien voilée par la simplicité de son langage. La pureté de son cœur lui faisait voir clairement les plus hautes vérités. Beali mundo corde. (1) Occisus ab origine mu9idi, (Apoc. 13. 8. j

(2jCol.M5. (8) Apoc. 43.8.

DANS l'histoire. ^13

Toute l'histoire hamaiae tend à lui comme à sa fin , gravite autour de lui comme autour de son centre. Les œuvres de Dieu dans le monde physique lui-même , mais surtout dans le monde moral, dans la nature* et Thumanité, nous parlent de ce but suprême de leur auteur. La parole sacrée nous découvre dans les grands anneaux de la chaîne des générations. huipaines, les types vivants, les images de Thomme par excellence, du nouvel homme, de la grande victime , du Sauveur et du chef du genre humain. Adam, Abel, Noé, JVIelchisédech , Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Josué, Samson, David, furent sous des rapports divers , des figures frappantes du Sauveur du monde , des miroirs réfléchissant aux différentes époques de la vie du genre humain , quelques rayons de ce soleil des intelligences qui brille au milieu des temps. Adam est le chef de l'humanité et ainsi la figure du Christ qui est le chef de la vie nouvelle : Qui est caput Christus;^ Abel est la première victime ; Noé , le premier sauveur ; Melchisédech , le pontife du sacrifice figuratif par excellence; Abraham, le père d'une postérité innombrable, parce

{4} Le monde visible est tout entier l'image du monde invisible, et le langage humain est plein de termes qui expriment les rapports de ces deux mondes. La &im ot la soif de la Justice , le calme de l'esprit , la rosée de la gr&ce , la lumière de la vérité , les orages des passions , les ténèbres de Terreur , le feu de la charité , le pain de l'âme , et mille^^ autres expressions semblables nous font comprendre ce mot de saint Paul : Videmiu nunc p9r spéculum : Nous voyons actuellement les choses invisibles dans le miroir des choses visibles qui en sont l'image. C'est ainsi que la parole de Dieu nous fait entrevoir dans les astres qui peuplent le ciel matériel , rimage des Ames qui peuplent l'éternelle cité des esprits : Alia clarita» toïis, atia elaritoê luna^ et alia clarilas ttellarum. Stella a Stella di/fert in claritatef sic et reswrectio mortuorum, (L Cor. 15. 4t.) C'est ainsi encore qu'elle nous fait voir , dans l'astre central de notre mcfbde, l'image du centre glorieux de Thumanité régénérée , de Jésus-Christ ressuscité pour nous communiquer sa gloire : Et ctvi* tas non eget tôle ntque luna ut luceant in ea : nam claritas Dei iUuminavit «am , et lueema ejue est aomub. (Apoc. 21 . 28.) (2) F)ph. 4. 15.

qu'il a consenti à la mort de son fils unique ; Isaac , la victime obéissante qui porte à l'autel le bois de son sacrifice ; Jacob , le lutteur contre Dieu , le fort contre Dieu , comme celui qui triompha par l'amour de la justice divine sur le Calvaire; Joseph, Tinnocenl vendu et livré par ses frères et le Sauveur par là même de ses frères et du monde; Moïse, le grand législateur qui mçurt pour ouvrir la terre promise à son peuple ; Josué, le vainqueur qui en force rentrée; Samson , le libérateur des siens en mourant volontairement au milieu de ses ennemis ; David , celui qui se sert du glaive du grand adversaire pour lui trancher la tète , comme Jésus-Christ par sa mort a vaincu l'auteur de la mort. — 11 faut nous borner, car tout était figure dans la réalité historique du vieux monde : Omnia in figuris contingebant illis.^

Mais ne devons-nous pas croire qu'avant l'origine de l'idolâtrie , îavant l'époque où Dieu éleva , pour protester contre elle , un peuple tout entier en monument à la vérité primitive , afin qu'Israël fut aux autres peuples un grand et vivant reproche de leur infidélité , ne devçns-nous pas croire que ces peuples eurent aussi, dans leurs patriarches, des types du Sauveur promis à tous les hommes? Ne venons-nous pas d'indiquer une de ces grandes figures dans le pontife chananéen , le prêtre du Très-Haut qui bénit Abraham? Et Job, cette autre vivante image du Christ, n'était-il pas Arabe ou Iduméen? Et puis, le souvenir des grands hommes du monde primitif ne fût-il pas porté à tous les peuples par les descendants des fils de Noé? Enfin, bien des siècles après le déluge, ne voyons-

(4)1. Cor. 10. H.

DAivs l'histoire. 215

noas pas encore le chef ci le pontife d'une tribu de Madianites , Jethro, adorant le vrai Dieu et lui offrant des sacrifices?* — Tous les peuples, encore une fois, eurent leurs patriarches, et ceux dont nous parle l'Ecriture ne furent certainement pas les seuls en qui Dieu se plut à dessiner les traits de son Fils. De là tant d'images du médiateur défigurées par les mensonges du paganisme.

Le paganisme a corrompu toute vérité en la divisant. — Jésus-Christ auteur et réparateur de toute vérité.

On ne saurait trop insister sur ce point fondamental de l'histoire. C'est en divisant la vérité que l'idolâtrie a répandu l'erreur sur la terre. Elle a tout corrompu en séparant tout ce que Dieu a uni. Les cieux racontent la gloire de Dieu par la manifestation visible des perfections invisibles de leur auteur : Tidolàtrie sépare l'image de son objet et de son principe, et transporte à l'œuvre le culte dû au Créateur. C'est la première des idolâtries : le sabéisme. Dieu s'était complu à donner aux pères des nations, à leurs pontifes, à leurs législateurs, aux saints qu'il leur a envoyés , des traits de ressemblance avec leur divin modèle, et l'idolâtrie séparant encore ici ces images vivantes de leur grand objet , attribua aux unes ce qui était dit de l'autre. De là les fables sans nombre qui, chez les différents peuples , ont altéré sans l'effacer l'idée du Désiré des nations, de l'incarnation du Verbe. Chacun de ces peu* pies divisés aussi entre eux par l'orgueil et par les rivalités nationales, s'appliquait ce qui regardait l'humanité tout

{^) Exod. ^8. — Voyez Bergier, Traité de la vraie religion , ch <•'. art. 1«^ %9.

entière, et divisait ainsi le Christ après avoir séparé les figures de leur unique et divin original. Prenant les ombres pour la réalité , Tidolàtrie demanda aux victimes figuratives ce qui n'appartenait qu'à la véritable , et comme Tespoir que lui donnaient les sacrifices était proportionné à l'importance des victimes , elle descendit jusqu'à l'impiété des sacrifices humains.

L'orgueil des hommes puni par la révolte des passions, par l'ignorance, par le trouble de la pensée et du langage, par la division des langues et (les peuples , fit ainsi perdre de vue l'unité de la vérité et l'unité de l'humanité.

Jésus-Christ est le révélateur et le restaurateur de l'une et de l'autre.

Verbe incarné , il a redit et accompli la parole primitive , et en nous rappelant l'unité de la grande famille humaine, il nous a montré l'unité du sacrifice dont tous les autres étaient la. figure, et qui fut consommé dans sa personne.

Jésus-Christ nous a fait retrouver l'unité dans deux autres sphères encore où l'idolâtrie voua son culte à la division. «Nous parlons de la nature angélique et de la nature divine elle-même.

Avant de créer l'homme, Dieu avait créé les Anges nos frères aînés dans la lutte, comme ils le furent dans la récompense ouïe châtiment. Ce sont là ces dievo! créés dont parle l'Ecriture : Quis similis erit Deo in nuis DeiJ^ Non est similis tui in dus, Domine.^ — Préposés par la Provi-

(l)Ps.88. 7. («)P8,85. 8.

DANS l'histoire. 217

denceà la direction des mondes et des hommes, les anges n'ont d'autre mission que de tout rattacher à Dieu. Mais ceux qui se révoltèrent et qui furent privés de la grâce , sont devenus les grands adversaires et les tentateurs des hommes , Dieu le permettant ainsi pour nous éprouver par le combat et nous faire mériter la gloire qu'ils ont perdue. Ce sont là les vrais pères de l'idolâtrie. Au lieu de tout rattacher à Dieu , ils ne cessent de vouloir tout détacher de Dieu. Satan et ses anges devinrent ainsi les dieux des nations volontairement infidèles : Omnes dii gentium dcemonia.^ — Evoquer les mauvais génies , prétendre les apaiser par des sacrifices inhumains, et se les rendre propices par la magie, c'est le fond du paganisme, ce grand culte de la crainte et de la convoitise vaincu par la Croix. Le Verbe incarné voulant être à la fois le Sauveur et le modèle de l'homme, nous a appris à combattre le père du mensonge et ses anges , et à rester unis aux anges fidèles dans l'adoration d'un seul Dieu. F^ade^ Satana : scriptum est enim : Dominum Deum tuum ddorabis^ et illi soli servies^

Enfin , c'est dans la nature incréée et infinie de Dieu même que l'idolâtrie a imaginé la division, mais c'est là aussi que Jésus-Christ nous a montré à la fois l'éternelle unité et l'éternelle fécondité.

La Trinité révélée dès le commencement à l'homme sa vivante image, se retrouve dans les traditions universelles. Elle semble y paraître même, en quelque sorte , plus qiya dans la Genèse où Moïse , dirigé par l'Esprit-Saint et connaissant le penchant du monde et de son propre peuple au culte de la pluralité des dieux , ne s'est exprimé qu'bbscu-

ff)P8.95. 5. («) Matlh. 4. 40.

2i8 JÉSUS-CHRIST

rément sur la société iofininient parfaite des personoes divines dans 1 unité d une même nature. II laisse cependant entrevoir le grand conseil de la Trinité , quand , après avoir montré toutes choses sortant du chaos au commandement de la Toute-Puissance, il rapporte cette mystérieuse parole : « Faisons r homme à notre image et à notre ressemblance, n

La révélation faite au premier homme dans letat de justice originelle a été certainement plus explicite, et il suffit de parcourir les traditions antiques pour s'en convaincre, car ce qui reste de la vérité dans ces traditions altérées, conserve encore trop de traces du dogme primitif pour qu'on puisse méconnaître leur origine.

Il est impossible , sans aucun doute, de reconnaître la Trinité chrétienne dans les traditions de l'Inde , delà Perse, * de la Chine, de l'Egypte ou de la Grèce, ni même d'y trouver aucun de ses vrais éléments, et il faut avouer que tous les efforts du génie eussent été à jamais impuissants à former la Trinité divine avec ce que les Védas , le Zend- Avesta, le Tao-te-King de Laolseu, les livres égyptiens, la mythologie grecque ou même les ouvrages de Platon*

(IjdLes traditions de l'Orien/, dit M. Cousin (Trad. de Platon. Note» sur le Phédon.), servaient de btue aux conceptions de Platon , c'était pour ainsi dire rétofTe de sa pensée. — Platon reconnaît lui-même dans VEpinomit^ qu'une grande partie de sa science sur les dieux , il la doit à un barbare , à un Chaldéen. » (Ibid. Epinomit , S2.| — Le comte de Maistre avait déjà dit à ce sujet : o 11 y avait en Flaton un sophiste ist un théologien , ou , si l'on veut , un Grec et un Chaldéen. — n n'est grand , sublime , pénétrant que lorsqu'il est théologien , c'est-à-dire lorsqu'il énonce des dogmes positirs et éternels , séparés de toute chicane et qui portent si clairement le cachet oriental que , pour le méconnaître » il faut n'avoir jamais entrevu l'Asie : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritibles sources des véritables traditions. » (Du Pape, 1. 4. c. 7.) -^ Il ne serait donc pas étonnant que l'idée d'une trinité se trouvât dans Platon. Le comte de Uaistre

DANS l'htstoire. 219

coDliennenl d'analogue à cette vérité première; mais si la Trinité n'est nulle part dans les mythologies ou les philosophies antiques , son altération profonde y est manifestement partout.

A la base de toutes les fables de Tlnde y on trouve une trinité : 1 éternel Para-Brahma ou Brahm produit Brahma le dieu créateur , Yishnou le dieu conservateur , et Schîva le dieu de Tamour et en même temps le dieu destructeur. La puissance et Tamour ou Brahma et Schiva sont unis par Vishnou (ou Svadha) sorti de la bouche de Brahma et renfermant en soi le ventre d'or qui contient Y œuf de l'univers. Ces trois dieux produits 'par Brahm composent la Trimourti ou la trinité indienne que les Hindous invoquent par le mot Oum, trois lettres en une seule syllabe. On voit déjà qu'il n'est nullement nécessaire de rapporter les absurdités qui accompagnent et enveloppent la Trimourti pour la distinguer de la Trinité révélée par le Christ , puis-

{Estai sur les sacrifices , c. 3.] a cru la trouver dans ce passage : « Le grand roi étant au milieu des choses , et toutes choses ayant été faites par lui , puisqu'il est Fauteur de tout bien , le second roi est cependant au milieu des secondes choses , et le troisième au milieu des troisièmes , ce qui toutefois ne devait point s'écrire d'une manière plus claire , afin que Técrit venant à se perdre , celui qui l'aurait trouvé n'y comprit rien, n [Epist, 2. ai Dionys. -^ Apud Euseb. Prœp, Evang,

C'est, sans doute, en parlant de ce passage et d'autres analogacs que M. Lefebve docteur en théologie de Tuniversité de Louvain , a dit : « Pour trouver la dogme de la Trinité dans Platon , on s'est appuyé sur des textes obscurs et énigmatiques. 11 n'a pas été difficile de montrer que plusieurs de ces textes ont été mal interpré* lés, et que d'autres sont apocryphes. (H. Martin , Ettuie^ur le Timét.) La trinité platonicienne est le résultat d'une fausse interprétation des Alexandrins, qui voulaient opposer cette trinité à la Trinité chrétienne. Quelques Pères de l'Eglise ont accepté les commentaires des Alexandrins et s'en sont servis comme' d'un argument ad hominem pour prouver aux païens la vérité du dogme chrétien. Le» Pères affirmaient que Platon avait puisé cette connaissance vagus de la Trinité dans les doctrines mosaïques. * {Coup d^œil sur la Théorie rationaUste du progrés.)

que Brahma , Vishnou et Schiva sont des dieux produits par Brahm , et qu'ils diffèrent aussi entre eux par leurs qualités, leurs perfections, et même leurs d^/au^^. Mais si les éléments de la Trinité ne sont pas dans la Trimourti, il faudrait cependant fermer les yeux à l'évidence pour n'y pas voir les vestiges profanés de la vérité première.

Les Perses , nous l'avons vu , croyaient que Zervane ou le Temps éternel avait produit Ormusd le bon esprit, Ahriman le mauvais esprit, et Mithra le médiateur. Ce n'est évidemment pas la Trinité , mais c'en est encore la profanation.

D'après Plutarque , la haute science sacerdotale de l'Egypte ne reconnaissait qu'un être suprême [Hom, — c'est rOww des Indiens.); mais elle adorait Phta comme le grand architecte de l'univers , et vouait un culte à sa sagesse à Sais sous le nom de Neit^ et à sa bonté dans Elephantine sous celui de Cnef ou Knef. Ces attributs devinrent des personnes : père, mère et fils; la force qui féconde, celle qui engendre, et le fruit. Chaque temple figurait et nommait diversement sa trinité , mais la prédominance de Thèbes fit prévaloir la Trinité d'Isis , Osiris et Orus. Les symboles et les fables égyptiennes s'y rattachèrent avec une telle profusion , qu'lsis fut appelée Myrionima^ aux mille noms.*

L'archéologue Maurice, dans ce qu'il a écrit sur les religions de l'antiquité, ainsi que de Mariés, dans son histoire de l'Inde, disent que la Chaldée, la plus vieille des nations , a conservé religieusement cette parole du fils de

^'t^ Voyez aussi Cantu, HitL mur.

DANS l'histoire. 221

Cash : « Partout se trouve le Monas (runilé) paternel et primitif. Ce Monas se multiplie et engendre deux personnes* La trinité brille par tout Tunivers. Le Monas en est le chef. Il fut conçu dans lesprit du père que toutes choses seraient divisées en trois , et toutes choses furent divisées en trois. La trinité se compose de la vertu (f^irtus^ force.), de la sagesse et de la vérité. »

Les traditions religieuses arrivèrent en Grèce par différentes voies et y produisirent ainsi une grande confusion. Mais dans les initiations aux mystères , on exposait aux illuminés Tidée d'une trinité, c est-à-dire du tout-puissant, du grand fécondateur et de la grande fécondatrice.*

La mythologie des Grecs nous rappelle ailleurs la grande vérité primitive dans la fable de Minerve ou Pallas , déesse de la sagesse, sortie du cerveau du grand Jupiter (Zeus) qui ne saurait être adoré qu'avec Pallas et Junon.^

En Chine, Laotseu, maître de Confucius, se faisant encore Técho des traditions , s'exprime ainsi : « Avant le chaos, qui a précédé la naissance du ciel et de la terre, un être seul existait immense et silencieux , immuable et toujours agissant : c'est la mère de l'univers; j'ignore son nom, mais je le désigne par le mot de Raison... On peut donner son nom à la raison primordiale ; sans nom , c'est le principe du ciel et de la terre; avec un nom, c'est la mère de l'univers... — La Raison a produit ûn^ un a

jljNous n'avons pu .vériGer cette expression, mais nous soupçonnons qu'elle contient une traducUon fort libre d'un mot qui revient probablement à celui que nous citerons tout è Theure de Laotseu. C'est dans V Histoire du monde de Riancey que nous avons trouvé cette citation de Maurice et de de Marlôs.

{%) Seoliaste d' AppoHonius de Rhodes , 4 . 91 7. (8) Lact. Divin, irut.

produit deux, deux a produit trois, trois a produit UnUes choses. »

Les paroles que nous venons de citer, d'après la traduction d'Abel Rémusat, sont suivies d'autres aussi remarquables , mais que les sinologues ne rendent pas tous de la même manière. Voici comment les traduit Âbel Rémusat : (c Celui que vous regardez et que vous ne voyez pas, se nomme I , celui que vous écoutez et que vous n'entendez pas se nomme HI , celui que votre main cherche et qu'elle ne peut saisir se nomme WEI. Ce sont trois êtres qu'on ne peut comprendre , et qui, confondus, n'en font qu'un. »

M. Stanislas Julien les comprend autrement : « Vous regardez (le Tao) et vous ne le voyez pas : on le dit incolore I. — Vous l'écoutez et ne l'entendez pas : on le dit aphone HI. — Vous voulez le toucher et vous ne l'atteignez pas : on ledit incorporel WEI. Ces trois qualités ne peuvent être scrutées à l'aide de la parole. C'est pourquoi on les confond en une seule. »

Quoi qu'il en soit du vrai sens des paroles de Laotseu , elles ont certainement pour objet trois qui reviennent à un : l'Hi'fVeiy et il faudrait être décidé a priori à la négation quand même, pour n'y pas voir la trace manifeste du nom du vrai Dieu de la tradition mosaïque, Je Ho Fa, surtout quand on sait, comme le montre Comelius-a- Lapide, que les voyelles de ce nom (Les points voyelles.) ont été prises du nom à'Adonaï^^v les Massorètes pour indiquer qu'il ne fallait pas prononcer le Tetragrammaton, mais Adonaï;^ et que la vraie prononciation du tetra-

(1) Le Tetragrammaton , c'est-à-dire le nom composé de quatre lettres ^p^ ne pouYait être prononcé par les Hébreux, si ce n'est par les prêtres ou les pontifes

DANS l'histoir£. 223

grammalon peut être Ilf^E ou Je He fe/ c est-à-dire Celui qui est, ou Je He Fa, qui est le verbe transformé en nom, véritable nom propre de Dieu.

lorsque ceux-ci sacrifiaient, ou quMls béniasaient solennellement le peuple , et surtout lorsqu'ils entraient dans le Saint des saints. C'est ce nom ineffable que le souverain pontife portait gravé sur la lame d'or qui ornait sa tiare.

(1) Il est très- vraisemblable , selon Corn.-a-Lapide , que ce nom doit être prononcé 11 VE , ou lEHEVE , c'est-à-dire , c^ui qui ut, car c'est le nom même que Dieu s'est donné dans l'Exode, cb. 3. v. 44. lorsqu'il a dit à Moïse : « Voici ce que vous direz aux enfants d'Israël : Celui qui ett m'a envoyé vers vous. » — Or, qui Mt se dit en hébreu IIE ou II VE , ou lEHEVE. — Il faut remarquer qu'au chapitre 3. v. 1 4., on lit en hébreu : ElE ASCER EIE : Je urai celui qui eerai ; mais il est certain que le sens de ties paroles est : Je euie celui qui euie , car les Hébreux se servent du futur au lieu du présent quand ils veulent indiquer qu'une chosç continue, demeure , ne poste peu. C'est pourquoi, lorsque Dieu, dit è Moïse : « Vous direz aux enfants d'Israël : Ceint qui ett m'a envoyé vers vous, « on lit de nouveau en hébreu ; ElE , c'est-b-dire : Je terai m'a envoyé vers vous. — Ce n'est cependant qu'au chap. 6'. v. 3. Ife l'Exode que le verbe reçoit la forme de nom dans le Tetragrammaton : « Je suis le Seigneur qui a apparu è Abraham , à Isaac et à Jacob comme le Dieu tout-puissant ; mais je ne me suis point fait connaître b eux eous CE NOM : Je euis celui qui est. » — Voyez , sur ce point , la note suivante de Corn.-a-Lapide.

(9J «Notandum, nomen Jeheva, non tam esse verbum, quam nomen a verbo deductum : est enim Jeheva nomen proprium Dei. Sicut ergo passim in aliis nominibus a verbo , puta a tertia futuri , formatur nomen significans qualis sit , sive qualis futurus sit ille cui hoc nomen inditur , ut Jacob significat supplantatorom , eumque qui supplantabit Esaû , Israël significat dominantem, eumque qui dominabitur Deo; ita et Jeheva est nomen , habens eamdem terminationem eu m futuro calf verbi hâta, significatque «ne , eumque qui ett et erit. » — Voyez les développements que Corn. -a -Lapide donne à sa preuve dans ses commentaires. — Il mentionne toutefois un sentiment différent que le savant rabbin converti M. Drach a singulièrement autorisé depuis , dans sa deuxième lettre aux Israélites , où il montre que le nom de Jehova renferme en hébreu les trois temps du verbe subs taniiî Etre : il fut, il est, il sera. — « Noster tamen Alcazar, dit Corn.-a-Lapide, multis contendit Jehova esse conflatum ex quatuor litteris, quarum tingulœ integram dictionem tignificant. Jehova ergo idem est , ait , quod iihe , hoie , vehaia , id est , qui erit, qui est, qui fuit (Jude Jehova idem est cum eo quod dicit Joannes (Apoc. 4. 4.} ; qui ett , et qui erat, et qui venturut ett; ideoque vocatur hoc nomen tetragrammaton et ineffabile, quia singulaa ejus litters non possunt eiïari integram dictionem quam représentant. »

224 JËSUS-GHRIST

L'Edda des Scandinaves fait mention d'Odin^ de Freya, et de T/wr, trois pouvoirs frères qui représentent la puissance créatrice , la fécondité et le terrible dieu de la destruction; et Acosta nous apprend que les Péruviens se courbaient devant l'idole de Tanga-Tangd , trois personnages en un seul, dans le temple de Cuquiasco,^

Il serait inutile de multiplier ces citations. Celles que nous venons de rappeler suffisent pour montrer la justesse de cette conclusion de Th. Maurice : ce II serait aisé d'arriver à la cause qui a produit le système des deux principes : c'est le mélange continuel du bien et du mal qui se montre dans toutes les choses de la terre. Mais pourquoi , pour la distribution des œuvres et des bienfaits de la Providence , aurait-on supposé partout trois agents plutôt que quatre ou dix , ou tout autre nombre ? C'est que ce dogme de trois hypostases dans la nature divine , transmis par les premiers hommes à leurs descendants et aux patriarches, mais altéré par le laps du temps, a servi de fondement à toutes les théogonies de l'ancien monde.^»

C'est en brisant la chaîne de la tradition et de l'autorité de l'Eglise primitive, du sacerdoce patriarcal *, que le paganisme perdit l'unité de la révélation , et jeta la division . jusque dans la croyance à l'indivisible Trinité. Mais l'auteur et le consommateur de l'unité du genre humain et de l'unité de la rédemption , manifesta aussi dans tout son éclat, la vérité suprême de l'unité divine dans la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

[i] Hùi. dê$ Indeê, 1. 5. (i) RêUg, de raniiq.

DANS LHI9T0IRE. ' 225

Il adressa un jour ces mystérieuses paroles à ses apôtres : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire ; mais vous ne pourriez les porter maintenant. Quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous fera entrer dans toute vérité/ car il ne parlera pas de lui-mèmcj , mais il dira tout ce qu'il aura entendu...,* c'est lui qui me glorifiera; parce qu'il prendra de ce qui est à moi , et il voils l'annoncera. Tout ce qu'a mon Père est à moi;^ c'est pourquoi je vous ai dit (du Saint-Esprit) quil preiidra de ce qui est à moi, et vous l'annoncera.^ >y

C'est que le Père, le Ferhe et le Saint-Esprit^ ne sont qu'une mémç choses

Les apôtres, par l'ordre de Jésus-Christ , annonceront à tous les peuples cette vérité première , source de toute vérité : Euntes docete omnes génies , haptizantes eos in NOMiNK Patris et Filii et Spiritus sanctij^ mais il faudra auparavant que l'Esprit-Saint les rende eux-mêmes capables de la porter, qu'il leur ouvre l'intelligence, et leur donne des langues de feu. 11 l'a fait, et nous en avons la preuve subsistante dans la foi de l'Eglise , dans son apostolat toujours vivant pour nous faire entrer dans toute vérité ^ et

(<) C'est le sens littéral du grec.

(2) Ce qu*il aura entendu du Père et du Fils db-nt il procède.

(3) Tout ce qu'a mon Père est à moi , n'ayant, mon Père et Moi , qu'une môme essence , une môme sagesse et une môme puissance. Ego et Pater unum eumus. (Joan. 10. $0.)

(4) Il prendra de ce qui ett à moi et tous l'annoncera , parce que , procédant de moi comme de mou Père, il reçoit de moi , avec son essence, tout ce quMI a de lumières et de connaissances. (Voyez la Bible de Vence , résumant l'inlerprétation commune des saints Pères. — Joan. 16. 18-15.)

(5j I. Joan. 5. 7. (6) Matth. 28. 19.

nous donner rinlelligence des Ecritares où la Trinité resplendit dans la plénitude de ses clartés.

Les quatre Evangiles et les Epitres des apôtres , ont tout dit de la Trinité. II n'est pas une pensée des grands génies du christianisme, des Augustin, des Grégoire de Nazianze, des Hflaire, des Athanase, des Origène, des Justin, des Irénée , disciple chéri de saint Polycarpe qui l'était du disciple bien-aimédu Sauveur; il n'est pas une de leurs pensées sur le premier et le plus auguste des mystères, qui ne s'appuie sur la parole des Apôtres et des Evangélistes , et qui n'en soit l'humble et fidèle écho. Cette parole , toujours gardée par l'Eglise enseignante avec laquelle l'Ësprit- Saint sera tous les jours jusqu'à la fin des temps, eut à toutes les époques , de dignes organes dans toutes les langues. Mais nous ne savons s'il en fut jamais de plus fidèle et de plus puissant dans aucune langue que celui qui traduit ainsi dans la sienne la grande révélation de la Trinité de Dieu et de la rédemption de l'homme :

« Les gentils sont appelés à la connaissance de Dieu par les ordres de Jésus-Christ ressuscité : une nouvelle cérémonie est instituée pour la régénération du nouveau peuple; et les fidèles apprennent que le vrai Dieu , le Dieu d'Israël , ce Dieu un et indivisible auquel ils sont consacrés par le baptême , est tout ensemble Père , Fils , et Saint-Esprit.

» Là donc nous sont proposées les profondeurs incompréhensibles de l'Etre divin , et la grandeur ineffable de son unité , et les richesses infinies de cette nature , plus féconde encore au dedans qu'au dehors , capable de se communiquer sans division à trois personnes égales.

DANS l'histoire. 227

» Là sont expliqués les mystères qui étaient enveloppés et comme scellés dans les anciennes Ecritures. Nous entendons le secret de cette parole : « Faisons Thomme à notre » image;* » et la Trinité, marquée dans la création de l'homme, est expressément déclarée dans sa régénération.

» Nous apprenons ce que c'est que cette sagesse, «con- » eue, selon Salomon, devant tous les temps, dans le sein » de Dieu ; » sagesse qui fait toutes ses délices , et par qui sont ordonnés tous ses ouvrages. Le nouveau Testament nous enseigne que c'est le Ferhe, la parole intérieure de Dieu , et sa pensée éternelle , qui est toujours dans son sein, et par qui toutes choses ont été faites.^

» Par là nous répondons à la mystérieuse question qui est proposée dans les Proverbes : ' « Dites-moi le nom de » Dieu, et le nom de son fils, si vous le savez. » Car nous savons que ce nom de Dieu , si mystérieux et si caché , est le nom de Père , entendu en ce sens profond qui le fait concevoir dans l'éternité père d'un fils égal à lui ; et que le nom de son fils est le nom de Verbe, Verbe qu'il engendre éternellement en se contemplant lui-même , qui est l'expression parfaite de sa vérité , son image , son fils « unique, l'éclat de sa clarté, et l'empreinte de sa » substance.* »

» Avec le Père et le Fils nous connaissons aussi le Saint- Esprit, l'amour de Tun et de l'autre, et leur éternelle union. C'est cet Esprit qui fait les prophètes , et qui est en eux pour leur découvrir les conseils de Dieu et les secrets

(OGen. 4.96. (2) Joan. 1. 1-18.

(8) Prov. 80. 4. . (4) Hobr. 1.8,

238 JË8US-GHRIST

de l'avenir; Esprit dont il est écrit : « Le Seigneur ma >y envoyé et son Esprit,^ » qui est distingué du Seigneur, et qui est aussi le Seigneur même, puisqu'il envoie les prophètes, et qu'il leur découvre les choses futures. Cet Esprit qui parle aux prophètes , et qui parle par les prophètes, est uni au Père et au Fils, et intervient avec eux dans la consécration du nouvel homme.

» Ainsi le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, un seul Dieu en trois personnes, montré plus obscurément à nos pères, est clairement révélé dans la nouvelle alliance. Instruits d'un si haut mystère , et étonnés de sa profondeur incompréhensible , nous couvrons notre face devant Dieu avec les Séraphins que vit Isaïe ,* et nous adorons avec eux celui qui est trois fois Saint.

» C'était au Fils unique, qui était dans le sein du Père,' et qui, sans en sortir, venait à nous, c'était à lui à nous découvrir pleinement ces admirables secrets de la nature divine que Moïse et les prophètes n'avaient qu'effleurés.

» C'était à lui à nous faire entendre d'où vient que le Messie promis comme un homme qui devait sauver les autres hommes , était en même temps montré comme Dieu en nombre singulier et absolument à la manière dont le Créateur nous est désigné : et c'est aussi ce qu'il a fait, en nous enseignant que , quoique fils d'Abraham , « il était » devant qu'Abraham fût fait;^ qu'il est descendu du ciel, et » toutefois qu'il est^u ciel ;^ » qu'il est Dieu, fils de Dieu, et tout ensemble homme, fils de l'homme ; le vrai Emma-

(I) Is. 48. 46. (ij Is. 6. 2. (3) Joan. 1.48.

(4) Ibid. 8. 58. (5) Ibid. 8. 48.

DANS l'histoire. 229

nuel, Dieu avec nous; en un mol le Verbe fait chair, unissant en sa personne la nature humaine avec la divine, afin de réconcilier toutes choses en lui-même.

)) Ainsi nous sont révélés les deux principaux mystères , celui de la Trinité et celui de l'Incarnation. Mais celui qui nous les a révélés nous en fait trouver Timage en nousmêmes, afin qu'ils nous soient toujours présents, et que nous reconnaissions la dignité de notre nature.

» En effet , si nous imposons silence à nos sens , et que nous nous renfermions , pour un peu de temps , au fond de notre àme , c'est-à-dire dans celte partie où la vérité se fait entendre , nous y verrons quelque image de la Trinité que nous adorons. La pensée que nous sentons naître comme le germe de notre esprit , comme le fils de notre intelligence , nous donne quelque idée du Fils de Dieu conçu éternellement dans l'intelligence du Père céleste. C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend le nom de Verbe, afin que nous entendions qu'il naitdans le sein du Père, non comme naissent les corps , mais comme nait dans notre àme cette parole intérieure que nous y sentons quand nous contemplons la vérité,*

)> Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous aimons et celte parole intérieure et l'esprit où elle nait; et en l'aimant nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée, qui est le

(1) Greg. Naz. Oral, 86. — Aug. De Trinit. 1. 9. c. 4 et seq.; fn Joan tr.1 ; Dt Civtt, D. 1. 4i.c.î'î, 27, Ï3.

fruit de l'un et de i'autre , qui les unit , qui s'unil à eux , et ne fait avec eux qu une même vie.

» Ainsi, autant qu'il se peut trouver de rapport entre Dieu et l'homme, ainsi, dis-je, se produit en Dieu l'amour éternel, qui sort du Père qui pense, et du Fils qui est sa pensée , pour faire avec lui et sa pensée une même nature également heureuse et parfaite.

» En un root , Dieu est parfait ; et son Verbe , image vivante d'une vérité infinie, n'est pas moins parfait que lui; et son amour, qui, sortant de la source inépuisable du bien en a toute la plénitude, ne peut manquer d'avoir une perfection infinie : et puisque nous n'avons point d'autre idée de Dieu que celle de la perfection, chacune de ces trois choses, considérée en elle-même, mérite d'être appelée Dieu ; mais parce que ces trois choses conviennent nécessairement à une même nature, ces trois choses ne sont qu'un seul Dieu.

» Il ne faut donc rien concevoir d'inégal , ni de séparé , dans cette Trinité adorable ; et quelque incompréhensible que soit cette égalité, notre àme, si nous l'écoutons, nous en dira quelque chose.

» Elle est; et quand elle sait parfaitement ce qu'elle est, son intelligence répond à la vérité de son être ; ^ et quand elle aime son être avec son intelligence autant qu'ils méritent d'être aimés , son amour égale la perfection de l'un et de l'autre. Ces trois choses ne se séparent jamais, et s'enferment l'une l'autre : nous entendons que nous sommes et que nous aimons : et nous aimons à être , et à entendre. Qui le peut nier, s'il s'entend lui-même? Et non-seule-

(1) August. toc. cit.

DANS l'histoire. 231

mentane de ceschoses n'est pas meilleure que lautre , mais les trois ensemble ne sont pas meilleures qu'une d'elles en particulier, puisque chacune enferme le tout, et que dans les trois consiste la félicité et la dignité de la nature raisonnable.^ Ainsi, et infiniment au-dessus, est parfaite, inséparable, une en son essence, et enfin égale en tout sens, la Trinité que nous servons , et à laquelle nous sommes consacrés par notre baptême.

(1) « Sij*'éta\9 une -nature incapable de tout accident twrvenu à ta tubstance , dit ailleurs Bossuet, et en qui il fallût que tout fût eubttantiel , ma connaitsance et mon amour eereùent quelque chote de eubtiantiel et de eubeietant ; et je eercûs troie pertonnée euheietantee dane une eeule eubetance ; c'eet'à^dire , je eeraie Dieu, Mais comme il n'en est pas ainsi, je suis seulement fait h Timage et à la ressemblance de Dieu , et un crayon imparfait 'de cette unique substance qui est tout ensemble , Père , Fils et Saint-Esprit : substance qui est incompréhensible dans sa trine divinité , qui n'est au fond qu'une même chose, souveraine, immense, éternelle, parfaitement une, en trois personnes distinctement subsistantes, égales, consubstantielles ; à qui est dû un seul culte, une seule adoration , un seul amour. »

Vous Tentendez : Dieu, être infini, est nécessairement une nature incapable de tout accident survenu è sa substance , et en qui t7 faut que tout soit substantiel ; sa connaissance et son amour sont donc quelque chose de substantiel , de subsistant et de vivant ; et il y a ainsi en Dieu trois subsistances vivantes en une seule substance , subsistances qu'on appelle personnes divines et qu'il ne faut pas se représenter comme des personnes humaines , substance qui est incompréhensible comme sa trinité de personnes , mais où la trinité est manifestement nécessaire comme elle, et ne peut pas ne peu être ; trinité de personnes incréées, distinctes mais indivisibles dans leur essence , comme Tôtre , Teotendre et le vouloir sont indivisibles dans notre àme , et y seraient substantiels , subsistants et vivants , ei noue étione infinie. — Ne vous semlile-t-il donc pas que ces paroles de Bossuet sur lesquelles je viens d'insister, font percevoir clairement la néeeuité de trois subsistances vivantes infiniment parfaites , et consubstantielles en Dieu , c'est-ë-dire , de trois personnes en une seule essence divine? Ne vous paraît-il pas que l'argumentation ou l'exposition de Bossuet, fait percevoir cette vérité aussi clairement que les meilleures thèses font percevoir la nécessité de l'infinité dos perfections divines, infinité aussi incompréhensible que la Tainité ? — Saint Bonaventure avait déjà dit et montré , que tout en nous gardant de vouloir comprendre l'incompréhensible , nous pouvons wtir la néceeeité de la Trinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, (/finer.c. 6.)

» Mais nous-mêmes, qui sommes l'image de la Trinité, nous-mêmes, à un autre égard, nous sommes encore l'image de llncarnation.

» Notre âme, d une nature spirituelle et incorruptible, a un corps corruptible qui lui est uni ; et de l'union de l'un et de l'autre résulte un tout , qui est l'homme , esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brute. ^ Ces attributs conviennent au tout par rapport à chacune de ces deux parties : ainsi le Verbe divin , dont la vertu soutient tout , s'unit d'une façon particulière, ou plutôt il devient lui-^nème, par une pa^jfaite union, ce Jésus-Christ fils de Marie; ce qui fait qu'il est Dieu et homme tout ensemble , engendré dans l'éternité , et engendré dans le temps , toujours vivant dans le sein du Père , et mort sur la croix pour nous sauver.

)> Mais où Dieu se trouve mclé, jamais les comparaisons tirées des choses humaines ne sont qu'imparfaites. Notre âme n'est pas devant notre corps , et quelque chose lui manque lorsqu'elle en est séparée* Le Verbe , parfait en lui-même dès l'éternité, ne s'unit à notre nature que pour l'honorer. Cette àme qui préside au corps et y fait divers changements , elle-même en souffre à son tour. Si le corps est mû au commandement et selon la volonté de Tàme, l'àme est troublée, l'àme est affligée, et agitée en mille manières ou fâcheuses ou agréables , suivant les dispositions du corps; en sorte que comme l'àme élève le corps à elle en le gouvernant, elle est abaissée au-dessous de lui par les choses qu'elle en souffre. Mais en'Jésus-Christ , le Verbe

1* • Aug Epist. 137. c 3. Ed B.: c. 3; De oiv. D. \ iO. 29. — Cyril. EpU( ad Vahriiin. p. 8. — « Concil. Eph — Symbol. Albanais.

DANS L'Hf&TOIRE. 233

préside à tout, le Verbe tient tout sous sa main. Ainsi rhomme est élevé, et le Verbe ne se rabaisse par aucun endroit : immuable et inaltérable, il domine en tout et partout la nature qui lui est unie.

» De là vient qu'en Jésus-Christ, Thomme absolument soumis à la direction intime du Verbe qui 1 élève à soi , n'a que des pensées et des mouvements divins. Tout ce qu'il pense, tout ce qu'il veut, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il cache au dedans , tout ce qu'il montre au dehors, est animé par le Verbe, conduit par le Verbe, digne du Verbe, c'està-dire digne dé la raison même, de la sagesse même, et de la vérité même. C'est pourquoi tout est lumière enr Jésus- Christ; sa conduite est une réglé; ses miracles sont des instructions ; ses paroles sont esprit et vie.

» Il n'est pas donné à tous de bien entendre ces sublimes vérités , ni de voir parfaitement en lui-même cette merveilleuse image des choses divines, que saint Augustin et les autres Pères ont crue si certaine. Les sens nous gouver* Dent trop , et notre imagination , qui se veut mêler dans toutes nos pensées , ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière si pure. Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes; nous ignorons les richesses que nous portons dans le fond de notre nature; et il n'y a que les yeux les plus épurés qui les puissent apercevoir. Mais si peu que nous entrions dans ce secret, et que nous sachions remarquer en nous l'imagé des deux mystères qui font le fondement de notre foi, c'en est assez pour nous élever au-dessus de tout , et rien de mortel ne nous pourra plus toucher.* »

(1) Di«c. iiir Vhitt. univ. U" part. cb. 6.

La Trinité et rincarnation , voilà donc les deux grandes vérités qui rendent les ombres de l'histoire religieuse du monde intelligibles. Mais nous n'aurions cependant pas une vue pleine de Tensemble de ces ombres devenues lumineuses en Jésus-Christ , si , après avoir parlé de la Trinité et de ITncarnalion , nous négligions de montrer dans TEucharistie, le rayon divin qui pénètre aux dernières profondeurs du chaos idolàtrique.

- <( L'homme coupable ne pouvait être absous que par le sang des victimes : ce sang étant donc le lien de la réconciliation, Terreur antique s'était imaginée que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels;* ce que nos premiers docteurs mêmes ne refusaient point de croire en croyant à leur tour que les anges accouraient partout où coulait le véritable sang de lavéritablevictime.^

» Par une suite des mêmes idées sur la nature et l'efficacité des sacrifices, les anciens voyaient encore quelque chose de mystérieux dans la communion du torps et du sang des victimes. Elle emportait, suivant eux , le complément du sacrifice et celui de l'unité religieuse; en sorte que, pendant longtemps, les Chrétiens refusèrent de goûter aux viandes immolées , de peur de communiera

(\) Porphyr. De Ahitin. I. 9., dans la Dem. évang. de Loland, tom. \ , ch. 6. g 7. — Saint August. De Civil. Dei, I. 40. c. ^1 . — Orig. Adv, Ceh. 1. 3.

(2) Chrysost. Ilcm. 3. m Ep, ad Ephes.; Orat. de Nai. Chr. ; De Incomp. Nat. Dei , hom. 8. — Perpét. de la foi. 1. 2. ch. 7. n« 1 . — Tous ces docteurs ont parlé de la réalité du sacriGce , mais nul d'eux plus réellement que saint Augustin lorsqu'il dit : que le Juif, converti au Chrittianisme , buvait le même sang qu'il atait vené (sur le Calvaire). Aug. Serm. 77.

(3) Car tout ceux qui participent à une mime victime sont un mime corps, (l. Cor.

DANS l'histoire. 235

» Mais cette idée universelle de la Communion par le sang, quoique viciée dans son application , était néanmoins juste et prophétique dans sa racine, tout comme celle dont elle dérivait.

» Il est entré dans les incompréhensibles desseins de Taraour tout-puissant de perpétuer, jusqu'à la fin du monde , et par des moyens bien au-dessus de notre faible intelligence, ce même sacrifice, matériellement offert une seule fois pour le salut du genre humain. La chair ayant séparé l'homme du ciel, -Dieu s'était revêtu de la chair pour s'unir à l'homme par ce qui l'en séparait : mais c'était encore trop peu pour une immense bonté attaquant une immense dégradation. Cette chair divinisée et perpétuellement immolée est présentée à l'homme sous la forme extérieure de sa nourriture privilégiée : el celui qui refusera d'en manger ne vivra pointa Comme la parole, qui n'est dans l'ordre matériel qu'une suite d'ondulations circulaires excitées dans l'air, et semblables dans tous les plans imaginables à celles que nous apercevons sur la surface de l'eau frappée dans un point; comme celte parole, dis-je, arrive cependant dans toute sa mystérieuse intégrité, à toute oreille touchée dans tout point du fluide agité , de même l'essence corporelle* de Celui qui s'appelle Parole, rayonnant du centre de la Toute-Puissance, qui est partout, entre tout entière dans chaque bouche , et se multiplie h l'infini sans se diviser. Plus rapide que l'éclair, plus actif que la foudre, le sang théandriqtêe pénètre les entrailles

(1) Joan. 6. 54.

(2) Sâ/(Mt âyioif t?. (Orig. Adv, Ceh, 1. 8. n. 83 , cité daos la Perpét. de la foi , K7.ch. 1.)

236 jésus-ghuist

coupables pour en dévorer les souillures.* II arrive jusqu'aux confins inconnus de ces deux puissances irréconciliablement unies' où les élans du cosur^ heurtent rintelligence et la troublent. Par une véritable af&nité divine , il s'empare des éléments de l'homme et les transforme sans les détruire. « On a droit de s'étonner , sans doute , que » l'homme puisse s'élever jusqu'à Dieu : mais voici bien un » autre prodige ! c'est Dieu qui descend jusqu'à l'homme. Ce » n'est point assez : pour appartenir de plus près à sa créa- » ture chérie, il entre dans Vhomme, et tout juste est un » temple habité par la Divinité.* «C'est une merveille inconcevable , sans doute, mais en même temps infiniment plausible, qui satisfait la raison en l'écrasant. Il n'y a pas, dans tout le monde spirituel , une plus magnifique analogie, une proportion plus frappante d'intentions et de moyens , d'effet et de cause, de mal et de remède. Il n'y a rien qui démontre d'une manière plus digne de Dieu ce que le genre humain a toujours confessé, même avant qu'on le lui eût appris : sa dégradation radicale , la réversibilité des mérites del'innocence payant pour le coupable, et le salut par le sang.'»

(1 ) AdhœrêcU visceribus mêit... ut in me fïon reman$at tcêlerum macula, (Liturgie de là messe.)

(3) Utque ad diffitiontm animœ et tpirilûê. (Hebr. 4. it.)

(3) ftUentioneê cordiê. (Ibid.)

(4) Miraris hominee, ad Deoa ire ? Deue ad homitiet venit; imô, {quod propriut w/, IN BOMiNES VEWT. (SeDCC, Epist. 74.) In unoquoque virorum bonorum (qcis decs iMCBftTUM est) habita: Deue. (Id. Epiet. 4f .)

Beau mouvement de Tinslinct humain , qui cherchait ce que la foi possède \

INTU8 CHaiSTOS LNEST ET IMOBSERVADILB NUMEN.

(Vida, Hymn, in Euchar.) QUIS DEUS CERTUM EST.

(5) Eclairciêê tur lee tacri/icee.

DANS l'histoire. f37

Il est donc Yrai que Jésas-Christ dissipe toutes les

ombres de la fable, tous les nuages de Thistoire religieuse

du monde , par la clarté de sa présence , de sa doctrine et

de ses œuvres.

Mais si les temps qui ont précédé l'Incarnation deviennent lumineux en Jésus-Christ, que sera-ce des temps qui l'ont suivie ? Si le Christ est pour l'ancien monde k clef de ses origines et des grands secrets de son histoire, que sera-ce pour le monde moderne , pour ce monde futur dont parle l'épitre aux Hébreux,' pour cette ère nouvelle qui date de lui et qui est si pleine de lui , qu'elle porte à jamais son nom sur les lèvres mêmes qui le renient ?

.ARTICLE m.

jésush:hrist clbp de l'histou^b du monde nouteau.

L'action de Jésus-Christ sur le inonde est un fait unique auquel on ne peut rien comparer dans Thistoire. — Aveux du rationalisme en Allemagne.

Un écrivain dont les doctrines religieuses nous sont inconnues , analysant dans la Revtie des deux mondes les travaux d'un jeune auteur qui s'est fait en France le disciple de l'érudition et de la sophistique allemandes, s'exprime ainsi :

c( La première condition de la sciance, c'est la vérification des faits. Seulement il arrive trop souvent que la science, trouvant sur son chemin un fait dont elle ne peut

{f)BelNr. 2.5.

!238 JÉSDS-GHR1ST

rendre compte , le déclare faux , impossible , ou le dénature et le détruit par ses explications. C'est à cette tendance de la critique que j'oppose cette simple réflexion : Il y a maintes choses certaines qui sont incompréhensibles pour nous ici-bas. — Mais pour que cette objection porte, il faut qu'il s'agisse de faits réels. La venue du Christ, son enseignement, son action, le mouvement qu'il a imprimé au monde , sont-ce des faits ? Tout le problème est là.

» L'Allemagne en ce moment pose (enfin !) la question de cette manière. Il y a dans ces grandes écoles de l'exégèse, beaucoup de théologiens qui ne cherchent plus à discuter, à expliquer, mais seulement à exposer les faits : ce sont souvent les hommes les plus hardis. Après avoir traversé résolument cet amas de ruines faites par la critique, ils se sont demandé ce qui demeurait encore debout ? Et plus d'un parmi eux a été surpris de voir qu'il restait quelque chose d'inexplicable, par conséquent d'inaccessible aux coups de la critique : Inconcussum quid, et ce quelque chose, c'est le rôle* du Christ, l'action qu'il a exercée sur le monde. — Je suis très-frappé de ce résultat inattendu des travaux de lexégèse allemande. M. Strauss avait essayé de substituer le Christ hégélien , ou , en d'autres termes , l'humanité elle-même au Christ historique. Cette théorie qui violait l'histoire en lui imposant de vive force une théorie préconçue, est rejetée désormais , et M. Renan lui-même l'a réfutée avec vigueur. Or, tandis que M. Renan reprochait à M. Strauss d'avoir méconnu (non l'existence de la personne) mais le rôle personnel de Jésus-Christ, plusieurs théologiens allemands allaient bien plus loin que

(1) Il ne faut [ws oublier que nous entendons ici le langage de la R0vu$ du itua

DANS l'histoire. 239

lui (sur la uature de ce rôle ou de celte aclion) , et appuyés sur les travaux mêmes de l'exégèse , ils disaient en parlant de la venue du Christ : Il y a là un grand fait, un fait unique y un personnage auquel on ne peut rien comparer; — et s'ils n'osaient pas encore écrire le mot Divinité, ce mot était visible cependant à chaque page de leur livre.

» Je veux signaler surtout ce résultat fondamental : toutes ces investigations de la critique la plus hardie qui fut jamais ont abouti à mettre en pleine lumière l'originalité exceptionnelle du rôle qui appartient au Christ. M. Bauer comme M. Ewald, et, au-dessous d'eux, M. Wolkmar, M. Zchwegler, M. Zeller, M. Heiligenfeld , tous enfin, tous ces esprits si résolus sont constamment ramenés à ce point : Un personnage a paru dans l'histoire, qui a enseigné une doctrine, qui a produit des oeuvres sans aucune analogie dans le passé, auquel on ne peut comparer aucun des personnages de notre race,

» En vain a-t-on essayé de le confronter avec Bouddha, avec les prophètes hébreux , avec les Saints du moyen-àge; plus on l'examine à cette lumière, plus on le voit grandir et dépasser la mesure de thumanité.

» Croyez-moi, disait Napoléon à Sainte-Hélène, je me connais en hommes, et je vous déclare que Jésus-Christ est plus qu'un homme. Napoléon sans doute est une médiocre autorité en des questions qui exigent les plus délicates (inesses de la nature morale (Finesses, non.); n'est-il pas curieux cependant que ce jugement de f homme d'action soit si exactement conforme aux conclusions de la critique la plus subtile et la plus audacieuse ^

340 <IÉ$U8-GHRJST

» Les théologiens allemands (Ceux de la jeune école qui fail réaction contre Strauss et 1 école historique ou antihistorique hégélienne.) n'osent point affirmer (encore) sans réserve la divinité de Jésus-Christ ;. ils déclarent du moins que Jésus-Christ est plus qu'un homme.

» Rien de plus instructif à mon avis que ces efforis de l'exégèse germanique pour échapper à la notion de Jésus- Christ Fils de Dieu. Que et explications qui n'expliquent rien! Que de commentaires mille fois plus difficiles à comprendre que le simple texte orthodoxe ! Celui-ci , M. Ch. Hermann Weisse, nous propose de croire que Jésus-Christ était Dieu , mais que ce Dieu habitait depuis longtemps au sein de l'humanité, et qu'il n'a fait que se révéler un jour sous une forme visible , au lieu de sortir de l'éternité pour s'incarner dans le temps. Celui-là , M. Dorner, voit dans le Christ un de ces types dont les choses d'ici-bas , selon la théorie de Platon , ne sont que la copie imparfaite, le type, l'idée première de l'homme, bien supérieur à tous les individus de l'espèce humaine, puisqu'il est lui-même le type absolu de l'espèce, et qu'il en comprend dans sa nature toutes les perfections possibles. Suivant un troisième, Jésus est homme, mais par la sainteté de sa vie et de sa mort , il a mérité que Dieu se penchât vers lui et lui communiquât à lui seul son incommunicable nature; Jésus est né homme et devenu Dieu! Un autre enfin voit dans la venue du Christ une seconde création, un second Fiat lux, supérieur au premier, de telle sorte que les mystères, les miracles, les dérogations aux lois éternelles de l'univers échappent nécessairement à nos recherches , comme l'établissement de ces lois elles-mêmes est soustrait aux investigations de la science. Chacun

DANS l'histoire. 241

apporte ainsi son système , chacun combine ses expédients; * mais peu importent les explications proposées : ce qui frappera tout lecteur attentif > c'est le besoin de ces explications, quelles qu'elles puissent être; ce sont tant d'efforts pour comprendre le rôle exceptionnel de Jésus , et par con* séquent la reconnaissance implicite ou avouée de la place qui lui appartient au-dessus de l'humanité.' »

L'action de Jésus-Christ sur le monde a été et demeure surnaturelle.

Si la critique allemande s'arrête enfin devant Jésus- Christ pour reconnaître en lui une personne surhumaine;

{i) Evanuerunt in cogitationibut tuit , et obscuratum ett intipiint cor eorum ; et dieentet ee eue tapiente», stuîli facti t'unt. [Rom. 4. 21-22.)

(2) « Je regrette , ajoute le môme écrivain de la Retme des dêWD mondée , que M. Ernest Renan n'ait paa cru devoir apprécier dans son Etude sur les historiens de Jésus le mouvement ei remarquable accompli depuis le docteur Strauss; il y aurait rencontré de graves objections contre quelques-uns des arguments quMl emploie. .Après une eiposition du rôle de Jésus humainement expliqué (f), M. Renan, comme si uns secrète incertitude le faisait hésiter , se retranche dans l'argUment que voici , comme dans une forteresse imprenable : a On me proposerait, dit-il , une analyse • définitive de Jésus, au delà de laquelle il n'y aurait plus rien à rechercher, que je » la récuserais; sa clarté même serait la meilleure preuve de son insuffisance. » {Dileeceruntmagis tenebras quam Itteem ! ) « L'essentiel ici, ajoute- t-il, n'est pas de tout 9 expliquer, mais de se convaincre qu'avec plus de renseignements tout serait expliu cable- » — Si M. Renan avait suivi de plus près les travaux théologiques de l'Allemagne dans ces dernières années , il y aurait vu la même manière de rariaonner employée dans un sens tout contraire par les écrivains qui sont forcés de reconnaître dans Jésus-Christ , une nature supérieure à l'homme. Presque tous semblent dire : Point d'explications t Maintenons le fait , le fait de la venue de Jésus-Christ , de sa prédication , de son action sur le monde , tàii unique dans l'histoire et inexplicable à la raison bien plus par sa nature même que par l'absence de renseignements. » (Revue des deux mondes. Septembre i 857.) — En lisant ce qui précède dans le grand recueil rationaliste , M.* Renan a dû éprouver une assez forte surprise de voir Y^nir de sa chère Allemagae de pareilles vérités par un pareil chemin,

si elle avoue que l'action du Christ sur le monde est humainement inexplicable ; ne faut-il pas se roidir misérablement contre 1 évidence, pour nier encore ce que confesse aujourd'hui cette science jusqu'ici si pleine d'elle-même, qu'elle prétendait n'admettre en dehors d'elle dans le monde et l'humanité que le reflet de ses rêves?*

Cet effort contre l'évidence a cependant été fait, et l'on a même cru trouver un argument radicalement décisif contre la révélation et l'action divine de Jésus-Christ , lorsqu'on s'est écrié dans une explosion naïve de suffisance :

« Il n'y a pas de surnaturel. Depuis qu'il y a de l'être, tout ce qui s'est passé dans le monde des phénomènes a été le développement régulier des lois de l'être, lois qui ne constituent qu'un seul gouvernement, la nature, soit physique, soit morale. Qui dit au-dessus ou en dehors des lois de la nature dans l'ordre des faits , dit une contradiction , comme qui dirait surdivin dans l'ordre des substances.' »

Ceux qui parlent ainsi ne doutent de rien. Leur ton est celui de maîtres sûrs d'eux-mêmes et d'avoir sondé le fond des choses. La contradiction que la foi de tous les siècles n'a pas soupçonnée , et que n'a pu apercevoir la science des Kepler, des Leibnitz, des Descartes, des Newton, des Bossuet, des Origène, des Augustin, des Thomas d'Aquin , ces petits génies , n'a pas échappé au regard de nos jeunes docteurs 1 Le surnaturel dans l'ordre des faits est aussi impossible à leurs yeux que le surdivin dans l'ordre des substances. Sans presser ici ce dernier

(1 ; Le développement du moi , à la lettre. \%) M. Renan.

DANS l'histoire. 243

mot qui parait insinuer que toute substance est divine, nous leur demanderons de déclarer franchement, si la nature divine est supérieure à la nature humaine, oui ou non? Ils n'oseront pas divorcer avec le bon sens au point de dire nettement non. Eh bien ! la nature divine tiotis est donc surnaturelle. Ainsi en est-il des œuvres qui dépassent les forces de la nature humaine : elles nous sont surnaturelles. Mais rien n'est surnaturel pour Dieu : Nec enim ista cùm fiunt, contra naturam fiunt, nisi nobis, quibus aliter naturœ cursus innotuit, non autem Deo, eut hoc est natura quod fecerit.^

Les mêmes choses sont donc tout à la fois naturelles et surnaturelles. — Elles sont surnaturelles pour nous, parce qu'elles dérogent aux lois de la nature, mais elles sont naturelles pour Dieu qui est l'auteur de la nature. « Comment se peut-il faire, dit encore saint Augustin, que ce qui arrive par la volonté de Dieu soit contraire à la nature, puisque la volonté du créateur est la nature même des choses? Les prodiges ne sont donc pas contre la nature, mais contre les lois librement données à la nature par son auteur et qui nous sont parfaitement connues : Quomodo est contra naturam quod Dei fit voluntate, cum voluntas tanti utique conditoris conditœ cujuscumque rei natura sit 9 Portentum ergo fit non contra iiaiuram^ sed contra quam est nota natura.^ »

(1 j Sdint Augustin. De Gènes, ad lUt. 1. 7. c. 13. — Voyez aussi les Dieeertatiom de la Bible de Vence , sur TExode.

(2) De Civil. Dei , 1. 21 . c. 8. — Ceci nous donne occasion de faire remarquer que dans d'autres endroits de son ouvrage , M. Renan ne distingue pas assez le surnaturel du miraculeux. La gr&ce est surnaturelle , l'Eglise , les sacrements , sont des institutions surnaturelles, et ne sont pas pour cela des miracles proprement dits, parce qu'elles constituent quelque chose de permanept, un ordre établi par la Pro-

244 JÉSUS^GRKIST

Il faut remarquer la force de ces expressions de saint Augustin : Contra quam est nota natura; et de ces autres : Naturœ cursus innotuit. En effet, si Thomme ne connaît pas toutes les forces de la nature, il n'en résulte pas qu'il ignore toutes les lois de la nature. Ce qu'il ne sait pas ne lui dérobe pas ce qu'il sait. Certaines lois de la nature sont certaines pour l'homme, et toutes les découvertes possibles n'enlèveront rien à cette certitude. On sait, par exemple, sans aucun doute, que la boussole, la poudre à canon , l'imprimerie , la vapeur , l'électricité^ le galvanisme, le magnétisme, les progrès de la chimie, et les autres progrès à réaliser encore, ne feront jamais qu'un homme mort puisse naturellemetit ressusciter. Ils ne feront jamais non plus qu'on puisse un jour naturellement expliquer cet autre fait aussi surnaturel dans l'ordre moral que la résurrection des morts est surnaturelle dans l'ordre physique : QuHl est une religion sur la terre résistant seule entre toutes à l'épreuve de la force ^ de la science et du

vidence. C'est encore ce que Bl. Renan ne veut pas. « Il n'y a, dit-il, qu'un seul ordre de gouvernement, la nature. ^ M. Renan nie-t«îl donc que notre nature gémisse dans l'attente d'un état meilleur ? La révélation , la gr&CQ , TEglise , les sacrements sont la réponse divine h ce gémissement intérieur ; ce sont les moyens surnaturels que Dieu nous offre pour arriver h l'état où il nous fait aspirer tous.' C'est Tqrdre surnaturel que notre nature , attirée par Dieu , réclame elle-méiiie , et que Dieu veut lui accorder. M. Renan n'en veut pas. Qu'il relise le chapitre de 1*F.vangile où Notre-Seigneur Jésus-Christ annonce à Nicodème la nécessité de renaître sumaturelîement ; il y trouvera cette parole : Tu u magiiter tn Israël , #1 h»û ignora» ?

Quant aux miracles , ils sont des dérogations aux lois établies , soit dans Tordre de la nature, soit 4an3 l'ordre de la grâce. M. Renan soutient que Dieu ne peut jamais déroger à ses lois. Pourquoi ? Serait-ce parce que sa volonté est immuable ? Mais c'est son immuable et éternelle volonté de déroger aux lois qu'il a librement établies , quand S3 sagesse le demande , quand il lui platt de réveiller par un coup de sa droite , ses enfants oublieux et ingrats. — Le panthéisme empoche d'entendre ces enseignements du bon sens , parce que Dieu , pour les panthéistes , c'est la nature elle-même. Comment voulez-vous donc qu'elle ne soit pas immuable è leurs ^eut comma elle est éternelle t

DANS i'HISTOIRE. 245

iemps, de toutes les forces, de totUes les sciences et de tous les temps.

C'est en présence de cette œuvre unique dans Thistoire, que nous avons vu s'arrêter la critique rationaliste , et que nous TaTons entendue confesser qu elle usait en vain sa lime eontre ce diamant. Mais nous ne devons pas nous contenter dq ses aveux. Il nous faut voir par nous-mêmes que l'œuvre de Jésus-Christ a été et demeure surnaturelle.

La venue du Sauveur est l'événement qui , tout en révélant l'harmonie des temps , divise les siècles en deux parts. Croyants ou incrédules, nous devons tous supputer les années du monde, avant ou après Jésus-Christ.

Les siècles qui suivent son incarnation ont reçu de lui le caractère qui les distingue de ceux qui l'ont précédée. Ce caractère est dans le règne de l'esprit sur la chair, de la vérité sur la force. Ce grand caractère, Jésus-Christ Ta imprimé sur le corps et l'âme de l'humanité, en triomphant dn culte et de l'empire idolâtres , gomme Dieu seul sait triompher :

«Mon règne, a dit le Christ, n'est pas de ce monde; il n'est pas d'ici; je suis venu sur la terre pour l'y établir en rendant témoignage à la vérité, et cette vérité c'est moi : Ego sum verita^. » Le règne de Jésus-Christ en ce monde est donc celui de la vérité qui n'est pas de ce monde, mais de Dieu.

« Si vous observez ma parole, dit-il encore, la vérité vous délivrera. » De quoi nous délivrera-t-elle? De la servitude des passions, de l'esclavage du monde. Or, voici la parole de la délivrance : « Que sert à Vhomme de gagner

/'univers, s'il pef'd son dme ? «L'àme de Thomme vaut donc plus que le monde ? Oui , et celte vérité a vaincu l'idolâtrie qui n'est que le culte du monde. Elle Ta vaincue dans les cœurs , sur les autels et sur le trône des Césars.

Cette triple victoire de la Croix sur l'idolâtrie est le grand fait du inonde civilisé où les idoles ne sont tombées de l'autel et du trône* qu'après avoir été exilées des cœurs.* — Et comment Jésus-Christ les a-t-il chassés des cœurs ? Est-ce en révélant à l'homme sa grandeur et sa fin ? Sans doute, et c'est encore en l'attirant par l'amour à celte fin sublime et toute divine. Cet amour-là est un des miracles toujours subsistants^ du christianisme. Jésus-Christ a relevé la nature humaine courbée vers la terre par la concupiscence, en rapprochant de son regard affaibli et de son cœur appesanti , le grand objet pour lequel elle a reçu le cœur et l'intelligence. Dieu était dans le Christ se réconciliant le monde. Il s'est abaissé jusqu'à nous pour nous relever jusqu'à lui , et en manifestant visiblement son amour ineffable, il nous a inspiré l'amour du Dieu invisible, afin de nous rendre dignes de le voir un jour et bientôt face à face :

(I) Da trône des Césars pontifes et dieux.

(IJ L'islamisme n'est qu'une secte Judalco-arienne, née six siècles après la victoire de l'Evangile. En reniant la rédemption , cette &me de la religion patriarcale qu'il prétendait ressusciter, l'islamisme n'a combattu l'idolâtrie au dehors que pour la faire rentrer au dedans par le sensualisme ou la concupiscence de la chair ; et par Vorgueil de la vie ou le fanatisme de race appuyé sur le glaive de la conquête.

(8) Un miracle proprement dit est une exception , une dérogation patsagère aux lois de la nature , lois qui ne peuvent évidemment être suspendues que par leur auteur. Les oeuvres surnaturelles , lorsqu'elles sont permanentes ne sont donc plus des miracles proprement dits, mais elles ne prouvent pas moins qu'eux l'intervention divine , et c'est en ce sens que Bossuet les appelle des miracles êubsistants. Nous avons suivi son grand exemple. Comme les cieux racontent la gloire de Dieu et révèlent l'auteur de la nature, ainsi l'Eglise, par ses caractères divins et sa vie aur* naturelle , révèle l'auteur de la grèca.

DANS L*HISTOinE. 247

Ut dum visibiliter Deum cognascimus, per hune in mvîsibilium amorem rapiamur.

Le feu sacré de Tamour divin allumé sur la terre par Jésus-Christ , est la grande œuvre surnaturelle à côté de laquelle Tignorance seule peut passer sans élonnement. Parmi les sages de la philosophie païenne, un très-petit nombre a entrevu la grande loi de l'amour de Dieu , ^ mais

(1 } Sénôque par exemple. C'est en parlant de lui et de son temps que le comte de Maistre a dit : « Tout le monde sait combien on était alors avide d'opinions nouvelles : il n*est pas môme permis d'imaginer que Sénèque n^ait point eu connaissance de l'enseignement de saint Paul.. . « Certes , il n'est pas permis de l'imaginer , car Sénèque était en correspondance suivie avec son beau-frère Portius Festus devant qui saint Paul parla au roi Agrippa à Césarée , avant de venir à Rome où il prêcha deux ans en toute liberté. Evidemment une telle prédication , après de telles circonstances y n'a pu échapper à Sénèque.

On achève de s'en convaincre par la lecture de ses ouvrages :

• Il y parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle , dit encore le comte de Maistre. A côté du passage des Epitres où il dit que Dieu doit être honoré et aimé, une main inconnue écrivit jadis sur la marge de l'exemplaire dont je me sers l'fiewn amari via alii auctorts diaerutU : On ne lira guère ailleurs que : Dieu est aimé. S'il existe quelque trait de ce genre, on le trouvera dans Platon. Saint Augustin lui en fait Thonneur. » [De Civit. Dei , 1. 8. c. 5 et 6. — Sen. Epist. 47.)

Nous verrons plus loin le passage de Platon auquel saint Augustin fait allusion.

« Pascal a fort bien remarqué qu'aucune autre religion que la nôtre n'a demandé à Dieu de l'aimer ; sur quoi je me rappelle que Voltaire , dans le honteux commentaire qu'il a ajouté aux P«n«ee« de cet homme fameux, objecte que Marc Aurèleet Epictète parlent continuellement d'aimer Dieu. Pourquoi ce joli érudit n'a-t-il pas daigné nous citer les passages? Rien n'était plus aisé , puisque , suivant lui , ils se touchent. » (Soirée» de Saint^Pétersh. 9« Ent.) 11 y a d'ailleurs une différence profonde, ou plutôt il y a l'infini entre Vidée de l'amour de Dieu et la prière qui lui demande cet amour. Pascal a constaté un fait du premier ordre, quand il a dit : Nulle autre religion que la nôtre n'a demandé à Dieu de l'aimer et de le tuivre. (Pentées , ch. 7.) Ni Sénèque, ni Marc Aurèle , ni Epictète , ni Platon n'ont pensé à demander h Dieu cet amour qui est l'Ame de toute vertu. Horace , malgré son épicuréisme , a exprimé la pensée de toute la philosophie païenne, en disant qu'il ne faut demander à Jupiter que les biens et la vie , et que c'est à l'homme à se procurer la vertu :

Hoc eatie est orare Jovem qui donat et aufert;

Det vitam^ det opee . AEquum mi animum ipee parabo.

248 JÉSVS-CHRIST

aucan d'entre eux n'en a sapposé le règne possible, aacun n'a demandé à Dieu de l'aimer et de. le «utvre» Jésus- Christ s'est fait aimer , et cet amour du Dieu fait homme est ramoiir même du Dieu éternel et invisible, selon ces paroles aussi humainement inexplicables que leur accomplissement : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'une chose. La vie éternelle consiste à vou^s aimer, vous seul VRAI DIEU et JÉSUS-CHRIST qw VOUS ttvez envoyé. — Celui qui aime son père et sa mère plus que moi nest pas digne de moi; celui qui ne renonce pa^ à tout pour moi nest pas digne de moi. »

Jésus-Christ est aimé en Dieu, parce qu'il a aimé en Dieu. L'Eglise dans laquelle il vit, montre la Croix au monde en disant : a C'est ainsi que Dieu a aimé le monde, t» £t le monde attiré divinement se sent renaître par l'amour du Père qui est dans les cieux. Si la prière de la terre monte à Dieu, c'est avant tout pour que Dieu soit connu, que le règne éternel de l'amour arrive , et que la volonté paternelle de Dieu se fasse par ses enfants sur la terre commô au ciel. Qu'est-ce cela,, sinon la faim et la soif de la justice à laquelle le rassasiement est promis et le reste par surcroît ? Il est donc vrai que l'amour surnaturel a renversé dans les cœurs le culte du monde et de son prince, avant d'en renverser les autels dans l'univers chrétien. L'idolâtrie fut vaincue parce que Jésuis-Chrislaredit en Dieu là parole primitive : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance , afin qu'il règne sur toute la nature. »

La révélation de la dignité de l'homme aimé de Dieu jusqu'à la mort de la croix , et destiné à la vie divine par la

DANS l'histoihe. 249

possession de Dieu même, cette révélation delà grandeur de l'homme en Jésus-Christ , fut aussi la pierre qui tomba sur les pieds d argile du colosse de l'empire idolâtre. Celuici , par l'apothéose du maître , était une véritable théocratie sans Dieu. Aussi, le paganisme voulait-il que l'homme fut fait pour l'État et non l'Etat pour l'homme. Dans le christianisme, au contraire, toute autorité est servante. L'homme lui doit obéissance , sans doute, mais c'est parce quMle est l'organe, l'instrument de Dieu disposant toutes choses pour le bien temporel et spirituel de l'homme. Là est le but. L'autorité n'est qu'un moyen de le faire atteindre. Jésus- Christ, modèle divin de toute autorité, l'a déclaré en ces termes : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir, — Que celui qui est le premier parmi vous devienne celui qui sert. » — Il y a donc un premier , mais pour servir.

La seconde idolâtrie, l'idolâtrie de l'Ëtat, fut ainsi vaincue comme la première , et les droits de l'homme à la pratique de ses devoirs furent mis sous la protection de la parole et du sang de Jésus-Christ. Entendus de cette façon , on pourrait les appeler les droits divins de la conscience humaine.

Ce grand fait, l'un des traits caractéristiques du monde moderne, a été sans cesse en butte h la tendance ennemie toujours naturelle au pouvoir et à lorgueil du commandement; mais toujours combattu, il reparaît toujours. Jésus- Christ, d'ailleurs, la divinement garanti par l'institution de la société spirituelle appuyée, comme son caractère d'universalilé l'exige, sur la distinction des deux puissances.

Olez cet appui aux droits de la conscieuce, et bieutôt la liberté de conscience ne sera plus qu un vain nom. Pourquoi ? parce que pour être longtemps respectée, elle ne doit pas être confondue avec le caprice individuel, mais revendiquée comme le bien commun des âmes, et par conséquent constituée en vraie puissance morale. Pourquoi encore? parce qu'il n'est rien de digne qui ne soit dans Xordre, et que dépourvue de la based und autorité de son genre, d'une véritable autorité spirituelle, elle ne sera plus la liberté, mais l'anarchie des consciences. Qui le niera? Qui aflîrmera jamais avec réflexion que chacun de nous peut penser et croire tout ce qu'il veut, prêcher et établir le culte qu'il lui plaira, fnl-ce le culte de la bonne déesse des anciens, ou le mormonisme des modernes ? Il y a donc des limites â la liberté de conscience ? Oui , mai^ qui les posera? Serace la force ? non , ce doit être une autorité légitime. Mais quelle autorité sera légitime ici aux yeux de la raison, si cetle autorité n'est pas manifestement de Dieu? Si l'autorité divine n'apparaît pas , la raison n'aura devant elle que des raisons j et toute raison est incompétente pour juger les consciences, pour maintenir ou appliquer la loi de Dieu.' — Si donc vous ne voulez pas l'anarchie des consciences et avec elle le droit à toutes les anarchies , montrez-moi sur la terre ufie autorité spirituelle, une puissance enseignante divinement établie; ou choisissez entre le plus radical des désordres , le désordre des esprits , et le plus complet des

(1) Nous n'ignorons pas le recours h la loi naturelle promulguée par la raison dans la conscience ! Mais en pratique en réalité celle promulgation n'est pas sûre. li est de fait que 1 humanité .n'est pas dans l'état d'intégrité naturelle ! Les erreurs innombrables des'philosophes sur Phomme et sur Dieu et ainsi sur la loi morale, démoatrcnl , comme Ta dit saint Thomas d'Aquin , la nécessité de la révélation , d'une autorité divine enseignante , pour promulguer avec certitude la loi natufelie «llamême. Que aéra ce donc pour les autres vérités néceuaira à l'hoDime , et sur les-

DANS l'J9IST0IJR£. 251

despotisme, le despotisme doctrinal armé de leDseigneraenl obligatoire.*

La société spirituelle avec l'autorité enseignante qui est à sa base , est la grande œuvre pour laquelle Jésus-Christ est mort. C'est TEglisè qu'il a fondée sur la pierre ferme en lui promettant detre toujours avec elle; cest Tempire spirituel du Fils de l'homme prédit par Daniel comme devant succéder à l'empire idolâtre, c'est le règne delà vérité qui désormais sera seul universel.

Ne la voyez-vous pas cette œuvre divine que la sagesse païenne n'a jamais soupçonnée? N'y a-t-il pas sur la terre une autorité sociale spirituelle dont la parole désarmée se fait non-seulement entendre, mais écouler, mais obéir avec amour par ses enfants : Ex omni tribu et populo et natione? Ne connaissez-vous pas le symbole de la grande

quelles la loi naturelle ne dil rien? Tous , nous nous sentons troubles par une lulle intestine, et en même temps attir<^s h une meilleure vie. Qui répondra donc aux grandes questions de l'âme sur le mal moral et son remède, sur lu douleur, la roort et la fin ? Qui , si l'autorité de Dieu ne parle pas? La raison ici n'a qu'un droit et un devoir : de reconnaître et d'écouler Dieu, et de ne s'imposer elle-même ù personne.

(f j C'est ce qui a fait dire h Augustin Thierry , éclairé enfin sur cette Eglise qu'il a%ait si longtemps méconnue : « Je vois, par l'histoire, la nécessité maniresle d'une autorité divine divisible, pour le développement de la vie du genre humain. Or, tout ce qui est en dehors du christianisme ne compte pas. De plus , tout ce qui est en dr hors de l'Eglise catholique est sans autorité. Donc, l'Eglise catholi(]ue est Taulorité que je cherche et je m'y soumeîs. Je crois ce qu'elle m'ei. saigne.» (Voyez la relation du P. Gratry sur les derniers jours d'Augustin Thierry.)

Du reste , la nécessité et l'existence de celte autorité divine n'impliquent pas Vintotérance ciifile. La persuasion seule amène les âmes b la Toi ; et cVst un act« de sagesse, c'est un devoir môme, de tolérer, c'est-à-dire de souffrir avec patience Terreur de bonne foi , afin de la mieux guérir.

D'un autre côté, la tolérance n'implique pas la reconnaissance d'un droit proprepreoient dit à la diffusion du noeosonge , et ne désarme pas la société en présence des doctrines subversives et violentes.

famille, le seul Credo chanté par toutes les langues , dans les temples du monde civilisé, dans les forets du Nouveau- Monde, et jusque dans les dernières ilesdes Océans?

Le nationalisme caractérise toutes les sectes; les plus puissants des faux cultes n'ont jamais été que des cultes de race , et les plus grandes philosophies que des écoles dont les maîtres ont rarement formé deux disciples qui fussent d'accord ; et voici une autorité doctrinale qui unit dans la même foi des hommes de toute nation , de toute science , de tous les siècles I Qu'il y ait des incrédules , comment s'en étonner? L'obscurité, la négation, la suffisance, sont naturelles à Tesprit dé l'homme déchu ; mais que des génies du premier ordre et de tous les temps , s'accordent dans la soumission à la même foi , et cela malgré les variations des siècles et des hommes , ce ne peut être que l'œuvre divine de la grâce et de la vérité : Digitus Dei est hic ! — Ce qui est évident de l'unité de doctrine ne l'est pas moins de l'unité sociale : la société religieuse catholique est manifestement une œuvre surhumaine. C'est à grand'peine que les maîtres des plus puissants empires , appuyés sur des légions d'hoinmes de guerre, maintiennent leur autorité, c'est-à-dire l'unité nationale d'un seul Etat, et voici qu'une puissance sans glaive, sans autre force que sa parole, reste seule debout au milieu des ruines de toutes les autres , et se fait obéir de siècle en siècle , par la grande famille des nations qu'on appelle la catholicité , peuple spirituel et universel qui a des enfants dans les deux hémisphères, même au milieu des royaumes soumis à des puissances persécutrices! Et l'on passe à côté de ce fait unique, sans rival dans l'histoire , et l'on aurait le courage d'en cher-

DANS l'histoire. 253

cher les causes sur la terre ! Autant vaudrait y chercher la cause de rharmonie des cieux ! *

Le caractère de Tautorité spirituelle, la distinction des deux puissances, la catholicité de l'Eglise sont donc aussi bien que la victoire sur Tidolàtrie par Yamour du Dieu invisible^ des fails surnaturels , des faits divins que l'action seule de Jésus-Christ a produits sur la terre.

Mais nous n'avons pas tout dit sur la victoire surnaturelle de la charité de Jésus-Christ. En révélant aux hommes leur grandeur et leur (in , il ne les a pas seulement attirés à l'amour qui les a fait triompher du monde ; il n'a pas seulement voulu et obtenu pour lui l'amour suprême ; il a dit encore : n Aimez vous les uns les autres comme je vous aiaimés;» il a voulu et obtenu l'amour universel de l'homme pour l'homme en tant qu'homme et enfant de Dieu , et il a ainsi enfanté des prodiges inconnus du monde païen.

L'égalité des hommes devant Dieu, la dignité de la femme, de l'enfant, du pauvre, de l'esclave, des petits, des délaissés de ce monde , fut révélée avec la grandeur naturelle et surnaturelle de l'homme. De cette vérité féconde , de cette divine semence de la parole de Jésus- Christ jetée dans le sein de l'humanité et arrosée du sang de la rédemption , on voit sortir l'unité et l'indissolubilité du mariage , et avec elles la pureté , la force , la majesté de la famille toujours défendue par l'Eglise contre le caprice des puissances , comme le principe de tout bien social ; l'adoucissement, la transformation et enlin l'abolition de l'esclavage si absolument nécessaire aux yeux des anciens,

(1 ) Voyez Le libri Eœamen , p. 7 1 .

qu Aristote et Platon le croyaient fondé sur la nature même (les choses;* la fin de l'infanticide légal palroné à son tour, à la honte de Tesprit humain , par le plus sublime de ses sages , le divin Platon; enfin , les grandes œuvres qui ont donné des palais aux pauvres et à toutes les infirmités humaines, avec une cour pour les servir, avec des légions d'anges devenus les esclaves volontaires de leurs frères, après avoir conquis pour eux-mêmes, à force d'amour, la liberté parfaite des enfants dé Dieu , la liberté du dévouement par la chasteté.

Or, voulez-vous, comme d'un seul coup, vous convaincre que toutes ces grandes œuvres : l'idolâtrie vaincue, rétablissement de la grande famille spirituelle des nations, la distinction des deux puissances, l'abolition de l'esclavage et des castes, la reconstitution de l'unité et de l'indissolubilité du mariage; la charité, le dévouement, le sacrifice élevés à la puissance d'institutions sociales volontaires; voulez-vous reconnaître, d'un seul regard, que ce sont là des œuvres surnaturelles qui appartiennent h Jésus-Christ et n'appartiennent qu'à lui seul? Fixez les yeux sur la mappemonde , cherchez où l'Evangile a été reçu et où il a été repoussé, et vous aurez trouvé où sont et où ne sont pas ces faits dont l'ensemble constitue la supériorité de la civilisation moderne sur la civilisation païenne, vous comprendrez pourquoi et comment la critique la plus audacieuse et la plus superbe , s'est enfin inclinée devant la

I . Ils ne se trompaient pas tout à fait , car Tesclavago est comme naturel a i'ëlot (lu l'humanité déchue , et son abolition résulte de notre régénération surnaturelle- U où la nature est laiasée à sa dégradation , l'esclavage rcnatt ou quelque chose de pire encore. — Voyez le »• Entretien de la DémonttrtUion catholique déjà citée , p. 899-408.

DANS l'histoire. 255

grande figure du Christ , pour confesser que Taclion exercée par lui sur le monde est victorieuse de toutes les négations et de toutes les explications, et qu'on ne peut comparer à Jésus-Christ aucun autre personnage de la race humaine.

Enfin , si vous désirez voir avec .un surcroit de clarté , que Notre-Sèigneur Jésus-Christ est la clef de l'histoire du monde moderne y et .qu'à lui seul appartiennent comme à leur divin principe, les grands faits qui caractérisent notre civilisation , relournez-vous vers ceux qui renient aujourd'hui Jésus-Christ, l'Homme-Dieu, le Verbe incarné, je Désiré des nations, le Sauveur du monde. Ne les voyezvous pas rétrograder vers la civilisation païenne? L'idolâtrie reprend l'empire de leurs cœurs par le panthéisme, par le culte du monde, de l'homme, de l'humanité, en un mot de la nature créée, des esprits créés : Servierunt creattirœ.^ L'homme n'est plus, dans ce système, qu'une parcelle du grand Tout. Sa dignité d'enfant de Dieu disparait, sa grandeur supérieure à celle du monde s'ell^ce. La société devient à son tour, non cette mère qui demande à l'homme des sacrifices dignes de lui, dignes de son àme , et lui fait voir dans l'amour de la patrie une vertu* qui attache à Dieu par l'accomplissement de sa volonté; mais elle devient celle grande chose qui absorbe l'individu et à laquelle l'individu doit être sacrifié pour elle-même. La statolàtrie, l'empire païen reparaît ainsi avec le socialisme ennemi déclaré de la distinction des deux puissances. La charité libre est dénoncée comme une imperfection qu'il faut proscrire au nom de la justice disiributive . et la toute-

(1) Rom. 1.15.

puissance de TËtat , appuyée sur l'adage du vieil empire païen : Omnia mihi licent in omnes, doit remplacer lamour de Dieu et Tamour des hommes. — La dégradation des femmes reparaît avec le divorce déjà tant favorisé par le protestantisme , et la famille en dissolution fait prévoir une dissolution semblable de la société toujours et partout formée ou déformée à son image. Enfin , une sorte d'esclavage devient nécessaire aux sociétés où la crainte du maître doit remplacer absolument la crainte de Dieu , et de cet esclavage moderne , nous en voyons quelque chose dans l'institution de la conscription par le sort, combinée avec celle des grandes armées permanentes.*

Notre civilisation née du christianisme jouit toujours de ses fruits , mais si elle devenait assez ingrate pour vouloir les goûter en jetant la cognée à la racine de l'arbre qui les porte , ses richesses , son industrie , son luxe et sa puissance ne la préserveraient pas d'une prochaine ruine.

Les nations antiques avaient atteint lé plus haut degré de civilisation matérielle , quand elles se sont tout à coup écroulées» C'est que, pour vivre, le corps le mieux organisé et le plus fastueusement vêtu ne suffit pas. Il faut une âme. Or , il est visible que l'âme du monde moderne, c'est

{^) II est impossible de nier que le soldat désigné par U sort, le soldat malgré lui , ne soit , selon l'expression de Donoso Certes une sorte d'esclave à temps et en uniforme. L'institution toute moderne des grandes armées permanentes multiplie ces esclaves d'une manière qui serait effraj ante , si Tétat des choses qui rend ces armées nécessaires n'était pas plus eiïrayant qu'elles. — Ce qui nous fait parler ainsi n'est pas, on le voit, le sentiment inique qui méconnaît la dignité du soldat, la sublimité de la vocation militaire. La conscription par le sort n'eropécbe pas, d'ailleurs, nous le disons hautement, que cette vocation ne puisse ôtre réelle chez un grand nombre , comme elle l'est manifestement chez tous ceux qui restent librement attachés à la noble carrière des armes.

DAi«s l'histoir£. S57

Jésus-Christ. Demandez à quiconque en douterait encore, le nom d'un peuple actuellement civilisé que le Christ n'a pas animé de son souffle? Voltaire , de son temps , eut peut-être nommé la Chine. Cette réponse serait par trop plaisante aujourd'hui, même sur ses lèvres.

L^hLsloire des erreurs moderpes fait voir que leur source est la même que celle des erreurs antiques : la division delà vérité.

Si les différents degrés de la vraie civilisation dépendent incontestablement de l'état de la religion chez les différents peuples et aux différentes époques du monde, nous ne sortirons pas de notre sujet en jetant un coup d'œil sur l'ensemble des erreurs religieuses depuis l'ère chrétienne, comme nous l'avons fait sur les erreurs qui l'ont précédée.

Le Christ , en révélant de nouveau au monde infidèle l'unité de Dieu , l'unité du genre humain et l'unité de la rédemption, nous a fait voir que tous les égarements de l'ancien monde résumés dans l'idolâtrie , cette grande hérésie de la révélation primitive , furent toujours , sous différents rapports , le résultat d'une division ou d'une mutilation de la vérité. C'est lui encore, c'est sa parole toujours vivante selon sa promesse , qui nous découvre dans toutes les erreurs du monde moderne , le même esprit de division s'attaquant de différentes manières à l'unité de la révélation , et à la révélation de l'unité.

Le judaïsme d'abord, n'est que la séparation ou la division des deux alliances, des deux Testaments dont Jésus- Christ est l'harmonie. Le judaïsme moderne n'est plus le

mosaïsme. « Je souffre pour la promesse faite à nos pèreSy^ » disait saint Paul , en annonçant aux Juifs Taccoroplissement de la loi et des prophètes en Jésus-Christ.

Les prenfiières hérésies chrétiennes eurent une origine orientale. Elles prétendaient jeter la division dans la nature divine elle-n)èrae, par la doctrine des deux principes éternels, et par celle des émanations. De là le manichéisme, de là surtout le gnosticisme dont le nom général résume les erreurs de ces premiers temps. Puis vient Tarianisme et le macédonianisme qui prétendaient diviser l'indivisible Trinité, le premier en niaat la consubstantialitédu Verbe, le second, celle de FEsprit-Sainl.

Après les hérésies qui s'attaquaient à l'unité de Dieu et à l'unité d'essence du Père , du Fils et du Saint-Esprit , parut le nestorianisme qui voulut diviser le Christ, eu niant l'unité de sa personne dans ses deux natures, la nature divine et la nature humaine. — L'eutychianisme qui voulait les confondre , ne brisait pas moins le lien de leur union dans la personne du Verbe.

L'esprit de division , vaincu dans ses tentatives contre Dieu et contre son Christ , revint à la charge en tentant du moins de diviser les dons de Dieu. Nous avons reçu du ciel la liberté et la grâce : Pelage, pour défendre la première , nia la nécessité de la seconde , et ses disciples , sous différents noms , continuèrent celte guerre en changeant plus d'une fois leurs plans et en variant leurs àrmes.^

(1)Act. 26. 6.

(S) Piirs tard , d'autre* hérésies rejetèrent la liberté au nom de la grâce.

DANS LHlSTOlilE. 259

les ennemis de la grâce étaient à peine vaincus, qu'un nouveau combat s'engagea sur le culte. C'est par le culte que nous allons à Dieu , et c'est par lui aussi que Dieu vient à nous, et nous communique ses dons d'une manière conforme à notre double substance. L'homme est une intelligence incamée par l'aclc même de sa création , puisque Dieu a uni personnellement en nous le corps et l'àme dans une même nature, la nature humaine.* Voilà pourquoi il veut nous accorder ses dons d'une manière sensible. La vérité étemelle nous arrive sous le voile de la parole , et le Verbe divin qui ne dédaigne pas de toucher notre àme par une image sonore qui frappe nos oreilles , veut bien par d'autres images encore nous parler aussi aux yeux.

L'esprit de mensonge rejeta cette écriture que tous les hommes savent lire et qui , par les images de la Croix, de la Mère de Jésus-Christ, des Apôtres, des Martyrs, des Vierges, exprimaient d'une manière si touchante les grandes vérités du christianisme, et inspiraient à tous, des sentiments de foi, d'espérance, d'amour, de pénitence et de confiante prière. Autant les idoles détachaient de Dieu , autant les saintes images en rapprochaient les âmes par le souvenir de ses bienfaits , et par la vue des grands modèles de toutes les vertus chrétiennes. Les iconoclastes voulurent la vérité sans images , et divisèrent avec violence ce que l'auteur de notre nature avait uni par amour pour nous.

C'est vers ce temps que parut le mahométisme. Il prétendait s'appuyer à la fois sur la révélation primitive et patriarcale , sur la révélation mosaïque et sur la révéla-

(1 ) On Toit dans quel sens on peut dire que Thomme est une intelligence incarnée, Ce n'est pas dans le sens de la préexistence de rame.

tioD chrétienue, et cependant les déchirait toutes les trois ensemble en méconnaissant la rédemption qui , de ces trois révélations n'en fait qu'une. Promise, annoncée, attendue, accomplie en Jésus-Christ , la rédemption est 1 ame de la vraie religion. Le Christ est de tous les siècles : Heri, hodie et in sœcula. C'est à cette grande unité que l'islamisme s'attaque. Secte puissante, judaïco-arienne, et en même temps doctrine toute sensuelle , toute naturiste, trèssympathique au déisme moderne, parce qu'elle renie la chute et la régénération de l'humanité, elle a été longtemps l'àmc du grand empire antichrétien qui s'écroule de nos jours, et elle pourrait bien encore contribuer à le reconstituer plus tard dans des conditions nouvelles. L'islamisme, eo elïel, n'est pas l'empire ottoman. Pendant que celui-ci se dissout, l'islamisme gagne l'Afrique et l'Asie centrales, et sait trouver jusque dans l'Occident, de grandes voix rationalistes pour célébrer le Prophète et combattre avec lui la grande unité de la foi, au nom d'une autre unité qu'ils appellent supérieure, et qui n'est autre chose que la négation radicale de toute vérité , comme nous Pavons déjà vu.*

La seule grande hérésie du moyen âge , celle des albigeois, renouvela le manichéisme, et traita surtout avec mépris et avec fureur les sacrements de Jésus-Christ, ces signes sensibles de la grâce qu'ils communiquent en l'exprimant.

Enfin , l'esprit de division réunit toutes ses forces pour séparer , par la dernière des hérésies , tout ce que Dieu a uni dans son Eglise , ce vivant édifice de la révélation tout entière. La foi nous sauve, mais par la charité qu'elle ins-

(4) Dans rintrodaction de cet ouvrage. Nous reviendrons sur ce sujet.

DANS l'histoire. 261

pire : le proleslanlîsme , par la voix retentissante de ses patriarches, sépare la foi de la charité, et déclare la foi suffisante sans les bonnes œuvres pour nous faire participer aux fruits de la rédemption. — L'espérance s'appuie, en priant, sur les mérites de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ lui-même veut que nous allions à lui unis de cœur avec nos frères du ciel et de la terre , avec les âmes et les anges qui ont triomphé avant nous, et surtout avec le grand modèle de Tespérance et de la prière, avec la Mère du genre humain régénéré , avec Marie de qui Jésus est né.^ Cette union vivante, cette Communion des saints ^ que les apôtres ont préchée à toute la terre , qui a été crue et pratiquée dans tous les siècles , qui se trouve gravée sur les pierres des catacombes et sur tous les monuments des Eglises apostoliques, le protestantisme demande niaisement qu'on la lui montre dans la Bible, ^ et veut que l'Eglise militante

( I ) Malth. M 6. {%) Symb. Âpost.

(3) La Bible dit quon se réjouit dam le ciel de la conversion des pécheurs. (Luc. 45. 7.) Elle dit aussi des élus qu'ils serotit comme des anges de Dieu. (Mattb. 22. 30.) Elle dit encore que Jérémie, après sa mort ^ priait pour le peuple d'Israël. (II. Mach. 45. 44.) On sait donc dans le ciel ce qui se passe sur la terre ; on y prie pour ceux qui font la traversée de la vie ; et tandis que nous , passagers en ce monde , nous devons y prier les uns pour les autres , et nous recommander aux prières les uns des autres, comme la Bible nous le dit à cent endroits divers, et comme le's Apôtres nous renseignent par leur exemple , n ous ne pourrions pas nous recommander h nos frères qui nous aiment dans les cieux 1 — Montrez-nous cela dans la Bible , répondent imperturbablement les protestants. Mais qu'ils nous montrent donc dans la Bible tant de choses qu'ils croient encore avec nous et qui n'y sont pas : le baptême des petits enfants par exemple, et l'observance du dimanche , pour ne citer que deux points où ils restent fidèles à la foi primitive , malgré leur niais principe : Rien que la Bible! — La Bible est-elle donc toute la religion? C'est comme si. en présence d'un édiGco , vous prétendiez ne le trouver que dans son plan. Et puis , tout est-il écrit dans la Bible? Evidemment non; la Bible elle-même affirme que la foi est le fruit de la prédication vivante; que tout n'est pas écrit; qu'il faut garder la tradition comme l'Ecriture ; que l'apostolat est perpétuel ; que Jésus-Christ est avec TEglise enfeignante jusqu'à la consommai ion des siècles; et

i6i lÉSUS-OHRIST

ne puisse parler à TEglise triomplianle , ne puisse gémir assez haut pour être entendue des cieux, comme s'il y avait des distances pour la voix du cœur et des larmes , et comme si le silence lui-même ne parlait pas aux esprits.

L'amour divin , le protestantisme le sépare du culte qui en est l'expression divine, surtout dans TEucharistie qui est le cœur du christianisme ; la grâce , il la sépare des sacrements qui en sont les grandes artères ; le sacrifice unique de la rédemption, il le sépare de son oblation perpétuée sur les autels du nouveau Testament; la société universelle établie par Jésus-Christ , il la sépare de Tauloritéque le Christ lui-même a mise à sa base; la parole écrite, il la sépare de la tradition vivante qui en découvre l'origine et le sens; et cette Ecriture, il la divise elle-même, il en divise les textes, il en cache rènscmble, l'unité, c'est à dire la vérité, à l'exemple de celui qui combattait le Christ par la Bible dans la tentation du désert. *

L'erreur , après tout , n'est le plus souvent qu'un lambeau de vérité. L'erreur pure ne séduirait guères. Elle ne séduit le plus grand nombre que par les restes de la vérité qu'elle mutile. Mais nous venons de voir que cette mutilation est savante , et que le plan qu elle exécute révèle un étonnant esprit de suite. Les auteurs des hérésies se seraientils entendus à de longs siècles de (h'stance? Non, mai,s ils

que l'Eglise est ainsi pour tous les temps le soutien in<ibranlable de la Tërité. (Matth. 28. f9-20. — Joan. 21. 25. —II. Tbcss. 2. U. — U. Tim. 8. t5 ) La foi n'élait-elle pas répandue dans les nations , avant que les Evangiles fussent écrits? Les peuples n*étaicnt>ils pas chrétiens, avant d'avoir lu une seule ligne Ju nouveaif Testiiroentdans leur propre langue? — Evidemment , si le principe protestant était le véritable, Notre-Selgneur Jésus-Christ , au lieu de promettre son assistance h Tapostulat , eût dd inventer l'imprimorie et établir la Société biblique! •« Le protestantisme se moque de l'histoire et du bon sens.

DAMS L*HIST€HRË. 26$

ont UD père, le père du mensùnge. Il existe, en eflët, un tel enchaînement dans les hérésies qui se sonl succédées de siècle en siècle , qu'il faudrait être aveugle pour ne pas y reconnaître Toeuvre d'une même pensée, le travail continu d'un rusé et puissant adversaire. Ce que nous disons ici , excitera , nous le savons , plus d'un sourire , mais ce ne sera pas , nous le savons aussi , celui de la vraie science. La science véritable est ici , comme toujours , d'accord avec la révélation chrétienne à laquelle le3 philosophies de l'Orient, de la Grèce et de Rome, rendent en ce point le même témoignage que les traditions universelles. 11 y a d'autres esprits que l'esprit humain : telle est la croyance de tous les temps et de tous les peuples. Les anges sont nos frères aines dans l'épreuve , la fidélité et rinfidélilé , et quiconque méconnaît la réalité des relations des hommes avec ces puissances invisibles, fidèles ou déchues, ignoje l'un des éléments de l'histoire du monde , puisqu'il ignore l'un des agents les plus puissants dans la grande lutte des idées et des passions qui enfante toutes les autres luttes.

Le père de toutes les erreurs les a toutes produites, nous venons de lé voir , par la mutilation , la division de la vérité. C'est cette grande œuvre de division et de négation qu'il achève par le protestantisme radical ou le rationalisme. Le rationalisme, en effet, consomme la division de la raison et de la foi , de la nature et de la grâce , de Dieu même et de l'homme, non-seulement dans l'athéisme qui nie Dieu, oii dans le panthéisme qui la confond avec l'homme et le monde, ce qui revient au même, mais aussi dans le déisme ou le naturisme y qui hrise le lien de. Dieu et de Vhomme et veut que la religion ne soit qu'une simple aspiration de

564 jÉsus-CHuisr

rhumanité, sans que son dieu sourd et muet y ait jamais répondu !

La dernière erreur rentre ainsi dans la première, car le dieu du rationalisme n est pas le Dieu vivant et personnel, mais le dieu-nature, le dieu-monde et humanité.

La logique pousse invinciblement le déiste au panthéisme,^ et le panthéisme, qu'est-ce, sinon le paganisme philosophique? Mais il est clair qu'il ne pourrait régner sur les esprits sans ramener avec lui Tidolàtrie populaire, et par conséquent letat des sociétés antiques, le culte du monde et des esprits créés, le culte de TEtat, la confusion des deux puissances, l'esclavage, la dégradation des femmes, la disparition des œuvres et des institutions inspirées par cet amour divin des hommes qui est ne au pied de la Croix. N'avons-nous pas déjà constaté plus haut le commencement de ce retour au paganisme social? Il se consommerait infailliblement si l'action impérissable du christianisme n'y mettait obstacle.

(I) Les déistes sont les apôtres lettrés de VSglhe invitibte do la religion naturelle. Les religions, disent-ils , sont toutes sorties des instincts religieux de l'humanité , et n'eipriment que ses aspirations vers Tinfini. « Mais une fois les religions considérées comme des œuvres purement iuhjectives , dit M. Saint-René Taillandier, en analysant le progrès de Terreur en Allemagne , il ne restait plus qu'à appliquer la principe. LMdée du genre humain et l'idée de Dieu furent confondues, le culte de Thumanité substitué par quelques-uns h l'adoration du Créateur , ce culte même repouRsé comme une hypocrisie , et le droit divin de l'individu proclamé d'une voix sauvage. » Evidemment si l'humanité seule était la révélatrice des doctrines religieuses, ridée de Thumanilé et l'idée do Dieu se confondraient ea nous, puisque, séparé de l'humanité , Dieu ne serait pour nous qu'un être silencieux et Inerte comme la mort. Mais la nature humaine résiste elle-même par toutes ses puissances à cette confusion sacrilège. L'humanité se révolte contre ce rêve, et veut croire comme elle a cru partout et toujours h la parole du Dieu vivant.

DANS l'histoire. 265

§iv.

L*unit< triomphe de toutes les erreurs et de toutes les forces ennemies par l'Eglise de Jésus-Christ.

La JQstke de Diea peut permettre le triomphe de l'erreur et da mal chez des peuples ingrats et inGdèlest la lumière , mais ce triomphe ne sera jamais universel , l'Eglise militante ne pouvant périr. L épreuve est faite; et elle suffirait pour convaincre les ennemis de la foi de la vanité de leurs espérances , si la passion pouvait être convaincue.

Mais pour les esprits trompés et qui cherchent la vérité de bonne foi, rien n'est plus pi*opre à leur démontrer Faction divine de Jésus-Christ sur le monde , que le spectacle des luttes de l'Eglise toujours appuyée sur cette parole : Je suis avec vous jusqu'à la fin.

L'Eglise , en effet , ne s'est pas assise seulement dans l'immobile Orient y ou elle est née à l'origine des choses avec la première famille humaine , où elle fut la mère de tous les chefs des peuples et des races avant la dispersion des hommes, et où Jésus-Christ la fit renaître en lui communiquant une nouvelle vie au milieu des temps; mais de l'Asie, elle a gagné l'Afrique, l'Europe et le Nouveau- Monde, et au sein de toutes les agitations de l'audacieuse race de Japhet , elle a été en butte aux assauts de toutes les puissances :* puissance de l'empire romain ou de la

(1) Ce paragraphe reproduit les p. 42-54 des- ErUrttiens sur la démonstration eatholiqut ds la Révélation chrétienne. — Ces pages tout historiques se trouvent ici plus à leur place. Nous Tavions déjà remarqué dans les Entretiens où elles donnent un développement surabondant au fait acquis à la discussion.

persécution violente ; puissance de la philosophie païenne assistée de toutes les forces de l'esprit humain et de toutes les passions du cœur pour se défendre contre la vérité de la croix ; puissance de l'empire grec ou de la persécution doctrinaire; puissance des barbares, ou de la nature indomptée; puissance de l'islamisme ou du fanatisme rusé, inspirant la foi du glaive à une nation conquérante; puissance du schisme ou de l'ambition déchirant sous le masque du patriotisme le sein de l'Eglise , cette commune patrie des nations ; puissance de l'hérésie ou de l'orgueil caché sous le faux zèle de la parole de vie; puissance du scandale , la plus forte pour la destruction , parce qu'elle introduit l'ennemi dans la place , mais qui cependant n'a rien pu contre la chaire de Pierre , lors même que par exception elle paraissait s'y èlre assise; puissance enfin de presque toutes ces forces réunies au dernier siècle , civilisation et barbarie, ruse et violence, schisme et scandale, incrédulité et terrorisme. L'Eglise a tout traversé avec la tranquillité de Dieu : « Transiens per médium illorum^ibatj »

Dans les trois premiers siècles de l'Eglise de la nouvelle alliance, la persécution est presque incessante, et quelle persécution? Celle de Y Empire de fer.^ C'est par millions que nos premiers frères, l'amour et le pardon dans le cœur et sur les lèvres , rendept le témoignage du sang à Jésus- Christ et à. soii Église. Le premier pape , Pierre , meurt crucifié. Plus 3e trente de ses successeurs , plus de trente papes meurent martyrs. Mais voilà que le sang des saints, abreuvant le sol de Rome et des provinces , appelle la justice de Dieu et mine les fondements de l'empire païen. La

(4) Luc. 4. 80. (2) Daniel. 3. 40.

DANS l'histoire. 267

Croix monte sur le trôoe des Césars, la lumière de la foi éclaire les maîtres du monde , et dès lors l'auréole sacrée du sacerdoce et du pontificat fait reculer les empereurs jusqu'à Constantioopie, comme s'ils craignaient de n'être plus à Rome que la seconde Majesté I

Ils eussent bien voulu , en embrassant la Foi , garder les prérogatives de la théocratie païenne, et, par l'instinct même du pouvoir , confondre les deux puissances. De là leur animadversion fréquente contre l'Église, et leur sympathie pour les sectes qui flattaient leurs prétentions. De là les terribles luttes de l'arianisme , du nestorianisme , de l'eutychéanisme , du monothélisme , et plus tard des iconoclastes , contre Rome. Mais est-ce Rome qui s'abaisse dans cette lutte de la vérité défendue par la parole contre Terreur armée du glaive? Non : c'est l'empire grec qui se flétrit et perd sa puissance. Le véritable empire s'enfuit au nord , et Charlemagne viendra à Rome pour en recevoir le couronnement dans sa personne. L'empire grec s'en va, et Rome , la Papauté demeure. L'époque commencée antérieurement , des rois et des peuples barbares , au milieu de laquelle le règne de Charlemagne brilla comme un éclair dans d épais nuages , cette époque devait durer encore. Terrible épreuve où toute institution religieuse purement humaine eût péri cent fois ! Mais au lieu de périr dans ces luttes continuelles qui faisaient la vie de ces peuples, rÉglise, par le sceau divin qu'elle porte au front, leur inspira un commun respect, et les papes, dont les nations et leurs princes réclamaient de concert les conseils et l'arbitrage, les papes, obligés par la nécessité des temps, de venir directement en aide à la société en péril, y déposèrent les grands principes de la civilisation européenne. Les

Barbares ont passé, les mœurs féodales ont fail leur temps, rÊglise les a traversées en les adoucissant; mais les institutions de cette époque sont en ruine, et la Papauté, la Catholicité subsiste.

Le nouvel empire d'Occident avait grandi , mais lui aussi , avec l'instinct théocratique de la puissance matérielle qui, en veillant, comme c'est son droit et son devoir, aux intérêts humains de la société , veut ordinairement dominer les consciences. C'en était fait de l'Église et de la civilisation , si les papes eussent pu sacrifier la vérité aux empereurs d'Allemagne. Ceux-ci, dans l'immense querelle des investitures (si mesquinement comprise par les enfants du XVII^ et du XYIII^ siècle et par de prétendus amants de la liberté qu'ils trahissent) , renouvelaient encore l'idée païenne de la confusion du sacerdoce et de l'empire.'

Cette longue querelle a cessé , et la Papauté subsiste. Mais ce n'est pas seulement l'empire d'Occident que les papes avaient sur les bras. Les forces de l'Orient désormais passées aux Musulmans, le nouvel empire antichrétien menaça pendant des siècles l'Europe civilisée par la foi chrétienne; comme une mer furieuse, il avançait de tous côtés , battait l'Europe en flanc dans toute la longueur de la Méditerranée, et poussait bien avant sur le continent. Qui le refoulera? qui le contiendra dans ses bornes? Toujours les papes , dont la puissante voix fail cesser les divisions intestines entre les princes chrétiens , pour les faire marcher ensemble sous l'étendard de la Croix à la défense de la civilisation en danger. C'est là l'œuvre des croisades , qui ont toutes manqué et toutes réussi, selon l'expression du grand comte de Maistre.

' L'islamisme fat donc contena. Aujourd'hui il semble fuir l'Europe , et la Papauté subsjste.

Aux épreuves du dehors se joignaient , à la même époque, les épreuves du dedans. Nouveaux manichéens, les albigeois y au midi de la France , n'étaient ni moins antichrétiens ni moins violents que les fils du Prophète , et ils avaient déclaré une guerre à mort à la Papauté.

Comme on l'a très-bien remarqué , la position géographique des sectaires rendait le danger particulièrement formidable à la hiérarchie, et il semblait probable qu'une seule génération suffirait pour répandre la doctrine à Lisbonne, à Londres et à Naples.^ Mais non : pour confondre l'erreur et le scandale , les Vicaires de Jésus-Christ firent jaillir deux grandes sources de lumière et de sainteté: deux ordres célèbres d'Apôtres, les enfants de saint François d'Assise et de saint Dominique ; et pour contenir la violence des sectaires, les fidèles du nord de la France volèrent au secours de leurs frères. L'erreur fut ainsi vaincue par la parole, et la violence séditieuse des obstinés réprimée par la légitime défense.

Mais tous ces dangers venant d'ennemis déclarés n'ont pas été les plus grands pour l'Eglise. Le plus formidable de tous fut toujours le relâchement des mœurs dans ses propres enfants; et dans ses ministres^ l'oubli de la sainteté de leur état. Ce danger domestique s'est reproduit à différentes époques , et nous apprenons de saint Cyprien et de saint Chrysostôme qu'il ne fut pas inconnu des premiers siècles. Mais il grandit surtout à la suite du débordement

(1) Macauley cilé par Â. Nicolas.

S70 JÉSUS-GHRIST

des Barbares , et il ne fallut rien moins qu'un homme de la droite de Dieu , un Hildebrand , le grand Grégoire VII , pour triompher de l'épreuve humainement insurmontable des scandales dans la maison de Dieu en proie à la simonie et à la licence. Une autre époque de relâchement prit fin par le décret de réformalion du concile de Trente et les héroïques efforts de saint Charles Borromée , et la dernière précéda la grande expiation de la fm du dernier siècle. Toujours l'Eglise trouva en elle-même le principe de résurrection et de vie : ce feu sacré qui purifie et consume la rouille des misères humaines qui n'ont rien pu contre l'œuvre de Dieu.

Le centre de l'unité catholique , pour ne manquer d'aucune épreuve , a subi lui-même dans des temps malheureux , celle de quelques papes vicieux, qui firent exception dans la longue série de saints et de grands hommes qui sera éternellement la gloire du Saint-Siège ; mais il semble que Dieu ait permis cette exception pour rendre le prodige de la perpétuité de l'Église plus manifestement surhumain ; car, qu'y a-t-il de plus divin « que la perpétuité dans la fragilité, et la force dans les misères? » Qu y a-t-il dé plus divin que cette parole de la Foi passant toujours pure par des lèvres impures , selon les infaillibles promesses du Fils de Dieu, et que cette fidélité du ministère apostolique dans des hommes qui personnellement en étaient indignes?

Qu'y a-t-il de plus divin encore que cette unité invincible sortant victorieuse d'un schisme sans exemple, du grand schisme d'Occident dont elle était elle-même le prétexte? 11 semblait que des pontifes conjurassent la perle du pontificat! Mais voyez la main de Dieu : elle écarte tous les

DANS l'histoire. 271

autres dangers, toutes les questions graves, toutes les erreurs , et promène d'un bout de l'Europe à l'autre l'Âpôlre du jugement, la grande voix de saint Vincent Ferrier. Le schisme passe,. et la Papauté reste.

Sera-t-elle enfin assez éprouvée, l'œuvre de Dieu? Non, parce que l'Eglise militante doit vérifier son nom jusqu'à là fin: •

Nous disions qu'une époque d'abus et de scandales avait provoqué la véritable réformation catholique opérée par le concile de Trente. Mais ce remède ne devait être accepté que par les malades qui voulaient guérir. Des milliers d'autres avaient préféré cacher leur mal sou^ sa justifica-tion^ doctrinale et systématique, qu'ils décorèrent du nom de Réforme^ parce que ce nom était dans toutes les bouches et dans tous les cœurs honnêtes. La puissance des n^ots a toujours été celle des séducteurs , et la séduction n'a jamais vaincu qu'à l'aide d'un nom qui répondit à un vrai besoin moral ou social. C'est ainsi que la dernière des sectes se présenta d'abord sous lenom de réforme, et feignit de n'en vouloir qu'aux abus , tandis qii'au fond , elle profitait des abus pour s'attaquer à la chose. Toujours le désordre impénitent mène à l'erreur, et pour se convaincre que ce que l'on appela plus tard Protestantisme, fut une vaste erreur, il suffit de se rappeler les hommes* qui en furent

(1) Cette jutiificcUion est le fond môme de la doctrine morale du protestantisme. (Voyez le 5« Entretien de la Démotutralion cath.)

(i II est sans doute possible que des ministres indignes soient Torgane de la vérité dans une église divinemsnt fondée ^ et nous Tavons remarqué tout à l'heure; mais il n'est pas possible que Dieu confie la mission de régénérer la société religieuse k des impudiques et à des giniu houffàm oomme LtUhêr, A du attatêint couronnit cammi Henri Vlll,

les premiers promoteurs et la personnification incontestable : un moine impudique et violent, Luther; un clerc orgueilleux, fanatique, intolérant et froidement crud, Calvin ; un malheureux prêtre , esclave des plus vils penchants, Zwingle; un roi charnel jusqu'à Tinfamie et l'assassinat juridique, Henri VIII. Et cependant, sorti de pareilles sources , le torrent de l'erreur ne pouvait manquer d'être dévastateur, car la secte caressa toutes les passions. Elle flatta le sot orgueil des gens de lettres en livrant les Ecritures à une interprétation sans règle, et en leur assurant des lumières inconnues des siècles précédents, au mépris de la parole du Christ, qui promit de ne jamais abandonner l'Eglise enseignante, et d'être Ums les jours avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Elle flatta la cupidité des princes en leur offrant le patrimoine de l'Eglise. Elle flatta le caprice voluptueux des grands par ses principes sur le divorce , et par la justification même de leur polygamie avouée ou cachée. Elle flatta la licence des masses par ses incroyables doctrines sur l'inutilité de la pénitence et des bonnes œuvres pour le salut. Enfin, elle usa de violence et arma la moitié de l'Europe contre l'autre pendant presqu'un demi-siècle. — Est-ce ainsi que la véritable Eglise $'est établie ? Pendant les premiers siècles, elle répandit beaucoup de sang, mais c'était le sien.

Un demi-siècle de désordre fut donc le temps de croissance de la secte ; dans la suito elle ne devait plus grandir, et après trois siècles, nous assistons à son agonie. Le Protestantisme s'en va, et ce qu'il appelait le Papisme, c'est-à-dire la Papauté, c'est-à-dire l'Eglise catholique, racontera aux générations à venir qu'elle a rencontré le

DANS l'histoire. 27«S

ppotestantîsme comme aatrefois TariaDisme dans sa route à travers les temps.

Nous touchons à la deraière épreuve, la dernière du moins qui soit passée^ car d'autres appartiennent à Tavenir, et plusieurs croient les voir poindre à l'horizon. La philosophie, ou plutôt le philosophisme moderne o était, au fond, que le protestantisme dans son progrès logique, h rationalisme débarrassé du voile des Ecritures. Mais comme la prétendue réforme avait dû en partie ses succès au mm qu'elle s'était donné, le philosophismç antichrétiea dut aussi en partie les siens aux grands mots inscrits sur ses drapeaux , et qui , au fond , exprimaient des idées chrétiennes : la liberté , l'égalité (devant Dieu et devant la loi), la fraternité de tous les hommes. Mais en offrant lesf ruits de l'arbre, il jetait la cognée à la racine; en exaltant des idées chrétiennes , il en reniait la source et le vrai sens ; et en proclamant la liberté de tous, il abattait la Croix qui l'avait révélée au monde. Cette fois encore , des abus réels favorisaient la guerre qu'il faisait à la chose même, et il ne faut pas s'en étonner : parmi les hommes attachés de cœur à la religion, il en est toujours un bon nombre qui confondent sa défense avec celle des institutions imparfaites et passagères auxquelles elle se trouve accidentellement liée , et qui ne savent pas assez distinguer la cause de Dieu qui ne périt pas, de la cause des hommes et des choses humaines , dont aucune n'est impérissable, parce qu'aucune n'est sans faiblesse et sans imperfection. Dieu permit sans doute la dernière et terrible tourmente pour le dégagement de l'Eglise, et pour purifier ses membres par l'épreuve, mais il garda son oeuvre sous sa main toute-puissante, et jamais cette main divine qui tient le gouvernail de la barque de

274 JÉSUS-GHRIST

Pierre ne fut plus visible que dans la dernière tempête. Déchaînée dans toute l'Europe, la révolution en remua profondément le sol et en transforma la carte, mais elle avait surtout à cœur de se débarrasser de ce qu'elle considérait comme le vieil épouvantail de dix-huit siècles , de cette Papauté dont elle attribuait la durée à l'ignorance et à la superstition. Aussi, voyez-la revenir triomphante de Rome, entraînant captif celui qu'elle appelait le dernier des Papes, et qui mourut dans ses mains en 1799, la veille du dixneuvième siècle. — Les triomphateurs croyaient avoir tué l'Eglise ! où sont-ils et où est-elle ?

Or, cette Eglise^ en reparaissant après toutes les tempêtes, ne porte sur le front aucune trace des ans , mais se présente aux regards des ennemis qu'elle a lassés , avec la sérénité du premier âge , je veux dire avec sa constitution primitive inaltérée. Comparez-la avec toutes les institutions de ce monde, et vous la verrez seule en ce monde, s'y montrer comme n'en étant pas. Les institutions et les lois purement humaines sont et doivent être modifiables , parce qu'elles sont humaines, et les États qui ne veulent pas périr, doivent quelquefois faire céder leurs constitutions aux nécessités des temps. Mais l'Église, qui modifie aussi certaines lois disciplinaires , a-t-elle jamais laissé toucher à sa constitution appuyée sur l'unité du siège de Pierre? A-t-elle jamais fait fléchir le dogme , la morale , les sacrements, ses loia divines positives, l'inflexible vérité enfin, devant les flatteries ou les menaces des puissances de la terre, des tètes couronnées ou des nations en révolte? La vit-on jamais accorder quelque chose aux exigences des génies égarés , plus puissants quelquefois ici que les peuples et les . rois? Jamais. Tous les siècles le prouvent, mais ne citons

DANS l'histoire. 275

que quelques exemples des premiers et des derniers temps. Arias, à force de nise satanique, semble entraîner le monde chrétien avec ses empereurs, et Tarianisme ne demande des Vicaires de Jésus-Christ que Tomission d'un mot. La sagesse humaine conseille le silence , mais les successeurs de Pierre ne se tairont pas. Comme Pierre et Paul , ils seront dans les chaines , mais la parole de Dieu ne sera pas enchaînée : «Sed verbum Dei non est alligatum.^y> — Les plus grands défenseurs de TEglise, ses plus chers et ses plus illustres enfants , les uns de bonne foi , les autres trompés par l'esprit d'orgueil, les Origène , les Tertallien , les Lamennais blessent l'immuable vérité : l'Eglise dissimulera-t-elle cette blessure , ne fut-ce que par amour maternel? Son amour vient de trop haut pour se séparer ainsi de la vérité : elle avertira, elle priera, reprendra, menacera le génie qui s'égare, et s'il s'obstine, son obstination ne brisera que lui seul, et la lumière de l'immuable vérité rendra visible à tous les siècles la tache que le repentir n'a pas effacée. Luther entraîne plusieurs princes d'Allemagne, alléchés par la promesse des dépouilles, de l'Eglise ; les plus puissant^ amis.de la vérité espèrent conjurer le mal par des compromis : l'Eglise répond par le Concile de Trente.

Henri VIII , qui d'abord avait voulu mériter le titre de Défenseur de la foi, menace d'arracher l'Angleterre à l'unité, si les papes ne sacrifient a ses convoitises l'indissolubilité du mariage : les papes ne connaissent que la réponse des Apôtres : Nous ne le pouvons pas : « Nonpossumus,^» Le maître du monde des derniers temps , X Aigle ravissant

(1)li. TiiAoth. 9. 9. (i) Act. 4.20.

tient dans ses serres le plus doux des pontifes , et fixant sur lui son regard impérial , lui demande ce que la conscience du chef de l'Eglise ne peut accorder : la force sera humiliée par la faiblesse invincible. Un autre monarque , le chef du grand schisme du Nord, le fier persécuteur des catholiques de son empire, croyant que le pape Grégoire XVI n'avait parlé contre les révoltes des peuples que par la peur que lui inspiraient les rois , se promettait bien d'aller à Rome intimider ce pontife , et se faire une arme de son silence contre les accusations de l'Europe. Accoutumé aux flatteries de sa cour et à l'hommage de toutes les craintes, il triomphait d'avance de celle de ce moine aux cheveux blancs qui avait un pied dans la tombe, et il se préparait à couvrir et à étouffer les gémissements des enfants par le silence qu'il espérait de leur père. Mais le Pape l'attendait pour lui demander compte de ses actes , et une main appuyée sur les documents authentiques qui démentaient les dénégations impériales : <i Foire Majesté et moi y lui dit-il, nous paraîtrons tous les deux au jugement de DieUy c'est moi qui Vy attendrai. >> — Et le Czar, arrêté comme autrefois Attila par saint Léon, se retire troublé pour la première fois à la vue d'une puissance inconnue.

On comprend qu'une audacieuse fermeté résiste quelque temps à toutes les oppositions ; mais encore une fois , les institutions humaines ne parviennent à une longue durée qu'en s'accomodant aux temps et aux circonstances; et s'il est, sur la terré, une institution positive qui ne fléchit jamais et qui cependant se maintient toujours, c'est qu'il est en elle un véritable principe d'éternité.*

(1 ) a lies Etats périraient si on ne faisait pas souvent plier les lois à la nécessit<f. Mais Jamais la Religion n*a souffert cela et n*en a usé. Aussi il làut ces accommode-

DAMS l'histoire. ^77

Ce principe , c'est Jésus-Christ ; c'est celui qui a dit à Tapostolat perpétuel : <i Enseignez toutes les nations, je suis avec vousjusqu^à la consommation des siècles.^ » — C'est celui qui a dit en posant le fondement de Tapostolat luimême : <iTues Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église! et les forces de Venfer, ne prévaudront jamais contre elle.^ »

ARTICLE IV

jiSUS-GHRIST CLKP DE L HISTOIRB RELIGIEUSE 00 MONDE PRISE DANS SOlf ENSEMBLE A UN AUTRE POINT DE VUE.

Faits irrécusables et eependant incoDciliables dans la théorie rationaliste snr rhistoire. ^Le rationalisme est réduit à remplacer les faits par des rêves.

Nous t)*ouvons dans l'histoire religieuse du monde des faits irrécusables et cependant inconciliables dans la théorie rationaliste.

Le premier de ces faits , c'est le culte de ce qui est antique, ou plutôt de ce qui esi primitif en matière de religion. Ce ne sont pas seulement les peuples qui se sont émus au nom de la foi de leurs pères, ce sont encore les plus sublimes génies de tous les siècles. Le : Patres nostri annuntiaverunt nobis ^ du poète vraiment inspiré dont les chants trente fois séculaires expriment toujours ce qui

ments , ou des miracles. II n^est pas étrange qu'on se conserve en pliant , et ce n'est pas proprement se maintenir: et encore périssent-ils enfin entièrement :il n^y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mnis que cette Religion se soit toujours maintenue , et infloiible ; cela est divin. » (Pascal Pensées )

(I) Matth. 28. 20. (2) Ibid. 46. 48; (8) Ps. 48. 2.

vit au fond des âmes y ce mot da Roi-prophète a été aussi celui des sages de tous les temps. La tradition qui n'a jamais cessé d'être consultée et respectée dans les autres matières, a toujours été proclamée nécessaire en matière de religion. La science sacrée et la science profane sont d'accord ici , et la voix des sophistes qui protestent à l'écart ne sert qu'à relever l'harmonie générale. Ce n'est pas seulement Moïse qui, dans son sublime cantique, dit en parlant de la religion qui est la grande œuvre de Dieu : Consultez les siècles anciens, considérez la suite des âges, interrogez votre père, et il vous l'apprendra; interrogez vos aïeux, et ils vous la diront A

Ce n'est pas seulement le livre de Job qui s'exprime ainsi sur la vérité divine : Allez aux races passées, recueillez avec soin les souvenirs de nos pères (car pour nous, nous ne sommes que d'hier et notre vie qui s'évanouit comme une ombre nous laisse dans l'ignorance); mais nos ancêtres vous instruiront;^ c'est aussi Confucius, Socrate, Platon, Aristole, Cicéron, Senèque, pour nous borner aux mai très de l'Orient, de la Grèce et de Rome :

c( A quoi bon tes efforts, dit Confucius, pour tisser une nouvelle étoffe par toi-même? Quant à moi pour n errer pas, je méditerai les mœurs et la doctrine de nos ancêtres. L'antiquité I je l'étudié toujours. Mon esprit s'attache à l'esprit des anciens. Grande , éclatante , et belle , est la doctrine que les sages nous ont transmise. Cet homme a rejeté nos anciennes doctrines, et sa démarche est incertaine, et il n'y a plus rien de fixe en lui.' »

(4) Deut. 83. 7. (2) Job. 8. 8. (3) Ctum-King, ch. 4f . n. 4.

DANS l'histoire. 279

<c — Les anciens , meilleurs que nous et plus proches des dieux ^ disait Socrate , nous ont transmis par la tradition les connaissances sublimes qu'ils tenaient d'eux...; il faut donc en croire nos pères , lorsqu'ils nous assurent que le monde est gouverné par une intelligence suprême.^ »

« — Il faut, dit Platon, qu'on ajoute foi à ce que les anciens nous ont transmis touchant les choses qui concernent la religion.^»

« Ceja est certain , dit-il encore , quoique la preuve exige de longs discours; et il faut croire ces choses sur la foi des traditions antiques, à moins qu'on ait perdu l'esprit.' »

c< On doit certainement toujours croire l'antique et sacrée tradition qui nous apprend que l'âme est immortelle, et qu'après sa séparation d'avec le corps un juge inexorable lui inflige les supplices qu'elle a mérités.^ »

ce Que doit penser, que doit faire le sage? Toutes ses idées, tous ses efforts se tourneront vers Dieu , c'est de lui qu'il faut être aimé , c'est lui qu'il faut suivre. Il n'est qu'une route, et la raison des anciens peuples nous l'a déjà tracée : on plait à qui l'on ressemble; or, Dieu est le souverain bien. Il faut donc pour lui plaire chercher à lui ressembler, en faisant le bien.^

II y dans ces pensées de Platon quelque chose de supérieur à lui-même et à toute la philosophie grecque qui n'a

[i] Phileb, Inter opéra Platonis.) — Platon écrivant à Denysde Syracuse lui dit ; a Hemarquez ceci : mes lettres sérieuses commencent par ce mot : Dieu ; les autres par ceux-ci : lu di9uat, [%) In TimoBO.

(3j De legilnu,]. 43. (4) Epitt. 7. (5) De Ug. 1. 4.

guère parlé d'aimer Dieu ni d elre aimé de Dieu de celte manière, si jamais elle en a parlé. ^ Où Platon a-t-il puisé cette sublime doctrine? M. Cousin nous Fa déjà dit : (K Platon lui-même reconnaît dans VEpinamis, qu'une grande partie de sa scieûce sur les dieux , il la doit à un barbare y à un Chaldéen.^ »

Le comte de Maistre a donc eu raison de dire : <^ Platon n'est grand, sublime , pénétrant, que lorsqu'il est théolo^ gien , c'est-à-dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels , séparés de toute chicane et qui portent si claireïnentle cachet oriental que, pour le méconnaître, il faut û'avoir jamais entrevu l'Asie : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions.^ Il y avait en lui un Grec et un Chaldéen. On n'entend pas ce philosophe si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente à l'esprit.^ »

Mais revenons aux aveux de la sagesse antique sur la nécessité de suivre en religion la tradition primitive. Âristote parle à ce sujet comme Platon , Socrate et Confucius , Il affirme comme Zoroastre [que la vérité nest point une plante de la terre :

« Voulez-vous découvrir avec certitude la vérité , dit-il , séparez avec soin ce quil y a de premier, et tenez-vous

(4)Jllai8 la vraie religion têultt dtmafutéh Dieu de l'aimer , a prié pour oUfmV ton amour.

(2) Platoo. Trad. de M. Cousin, Notes sur le Phédon.

(8) Saint Justin le philosophe expliquant un passage où Platon parle inexactement de la création , dit que Platon a cru voir une matière préexistante dans cette terre invisible et inoomposëe dont parle Motse? {Cohort. n. 29.] ^ Il ne doutait donc pas que Platon eftt lu Moïse. (4) Du Pape^ I. 4. ch. 7.

DANS l'histoire, 281

à cela : c'est là , en effet , le dogme paternel , qui ne vient certainement que de la parole de Dieu.* »

Vous trouvez ici la raison dernière du culte des sages pour ce qu'il y a de primitif. Arislole motive ce culte comme l'a fait Platon son maître :

ce C'est parce que les premiers hommes , sortis immédiatement de la main de Dieu , oiTt dû parfaitement le connaître comme leur propre père , et qu'on doit les en croire comme ses fils.* »

Cicéron ne parle pas autrement : « Certes , . dit-il , le meilleur culte est le plus ancien , le plus près de Dieu.^ »

« Pour appuyer l'opinion dont vous demandez à être convaincu (il parle de l'immortalité de l'àme) je vous citerai toute Vantiquitéj qui , plus près de l'origine et de Dieu même y savait mieux ce qui était vrai,*' »

Sénèque appelait aussi les premiers liommes, les plus près des dieux, a dits récentes.*

Voici donc la foi des simples et des sa^es : Il faut suivre la religion de ses pères. Le meilleur est le plus ancien. Il faut s'en tenir, en matière de religion, à ce qui est pri-mitif, parce que ce qui est primitif vient de Dieu, du Père des hommes. Faire autrement, c'est perdre tesprit.

C'est cette foi à la révélation primitive de Dieu à l'humanité qui portait Selon, Thaïes, Pythagore , Eudoxe, Platon à rechercher en Orient et en Egypte les anciennes tradi-

(1) Arist. Mttaphyê. c. 8. (2j Plat, in Timœo. (8) De Leg. lib. 9. c. 46.

^,^) Tuicvt. lib. 4 . c. 1 1 . [5) Epitt. 90.

tions religieuses, comme nous le rappelle Plutarque,* et c est à ces sources antiques qu'ils ont retrouvé quelque chose de la vérité retenue captive depuis par les poètes et les prêtres des idoles.

D'Aguesseau a donc eu raison de dire des philosophes païens : « Lorsqu'ils parlent bien , et qu'ils s'expliquent d'une manière qui ne pout s'entendre que suivant les idées qui nous sont connues par la révélation , je crois reconnaître dans leurs discours les vestiges d'une ancienne tradition , toujours plus pure et moins altérée à mesure qu'on remonte plus près de sa source.^ »

Le savant chancelier ne fait que constater ici ce que nous venons d'entendre affirmer par ces sages eux-mêmes.

Encore une fois donc , c'est un fait irrécusable :

La sagesse de tous les siècles , a constamment reconnu qu'en matière de religion , le premier est le meilleur, le primitif est le vrai, parce que la religion ne doit pas être produite par l'homme comme les sciences humaines , mais reçue de Dieu comme vérité divine.

Nous pourrions ajouter à ce fait^ celui de la communication de la civilisation de peuple à peuplé^ fait démontré, d'un côté, par letat des peuplades sauvages qui, d'ellesmêmes, n'en sortent jamais, comme l'a dû reconnaître Benjamin Constant , ' et d'un autre côté par le cours de la

(i) De liidé et Otiride. (S) Lettres tur divers eujett de métaphysiqw.

(3) a Les observatioDs faites sur TéUt des sauvages , dit le docteur Lefebve de rUoiversité de Louvaio^ nous fournissent la preuve la plus complète que les théories de Técole progressiste sont fausses. Cette école , pour être conséquente , doit soutenir que Tétat sauvage est l'état primitif de la société , et que Thomme s'est élevé

DANS l'histoire. 2S3.,

civilisation sur la.terre , cours très-visible depuis sa source asiatique jusqua nous, à travers Tlnde et TEgypte, la Grèce , Rome et TOccident. Mais sans vouloir insister ici sur ce fait qui prouve la nécessité d'une action sociale antérieure pour imprimer le mouvement aux nations, pour réveiller l'activité de l'esprit humain , même dans la sphère des connaissances humaines, nous nous contentons de ce que nous avons établi par rapport à la religion : le culte de ce qui est antique , ou plutôt le culte de ce qui est

de l'ignorance originelle à la science des choses divines et humaines par l'application^ de ses facultés intellectuelles , sans le secours de Dieu. Eh bien I Texpérience des peuples qui par défaut de culture intellectuelle sont tombés dans Tétat d'ignorance et de barbarie , nous montre que dans cette hypothèse l'origine de la civilisation et des connaissances religieuses est inexplicable. Recueillons les aveux de Benjamin Constant ,^ ils sont d'autant plus précieux qu'ils sont en opposition avec sa théorie : a Plus l'homme , dit-il , est voisin de l'état sauvage , plus il est stationnaire. Les B hordes errantes que nous avons découvertes . clair«semées aux extrémités du » monde connu , n'ont pas fait un seul pas vers la civilisation. Les habitants des . » côtes f que Néarque a visitées , sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a » deux mille ans. A présent , comme alors , ces hordes arrachent à la mer une sub- » sistance incertaine. A présent, comme alors, leurs richesses se composent d'osse- » ments aquatiques , jetés par les flots sur le rivage. Le besoin ne les a pas instrui- B tes ; la misère ne les a pas éclairées ; et les voyageurs modernes les ont retrou- » vées telles que les observait il y a vingt siècles l'amiral d'Alexandre. Il en est de » même des sauvages décrits dans l'antiquité par Agatharchide , et de nos jours » par le chevalier Bruce. Entourées de nations civilisées , voisines de ce royaume B de Méroé si connu par son sacerdoce , égal en pouvoir comme en science au B .sacerdoce égyptien , ces hordes sont restées dans leur abrutissement : les unes B se logent sous les arbres en se contentant de plier leurs rameaux et de les fixer en B terre; les autres tendent des embûches aux rhinocéros et aux éléphants, dont elles B font sécher la chair au soleil ; d'autres poursuivent le vol pesant des autruches , B d'autres enfin recueillent des essaims de sauterelles poussées par les vents dans B leurs déserts , ou les restes des crocodiles et des chevaux marins que la mort leur B livre ; et les maladies que Diodore décrit , comme produites par ces aliments im- B purs , accablent encore aujourd'hui les descendants de ces races malheureuses , B sur la tête desquelles les siècles ont passé sans amener pour elles ni améliora- B tiens , ni progrès , ni découvertes, b {Coup d'œil iur la (Aeoria rcUionaliite du progrés.)

(I) D* la rtlig. 1. 1. p. 194. Éd. d« Brux.

primilif est au fond de la pensée religieuse de tous les temps. Il n'est pas de fait historique plus avéré.

De nos jours encore , comme à tous les jours du monde, cette pensée est maîtresse des esprits , et toutes les âmes droites veulent toujours être de la religion de leurs pères.

Mais il est un autre grand fait qui se pose en face de celui-là : le progrès j le progrès , même en matière de religion. Nous disons : même en matière de religion , car sans discuter de suite différents faits allégués en faveur de cette thèse, et que nous verrons ne pas résister à l'examen, il en est un du moins reconnu de tous , des chrétiens et des rationalistes, c'est le progrès immense, incomparable, opéré dans le monde religieux par l'avénement du christianisme.

Y a-t-il donc contradiction entre ces deux faits?

Y a-t-il contradiction entre le culte de tous les siècles pour ce qui est primitif en matière de religion, et le progrès religieux incontestablement produit dans le monde par le christianisme?

Pour garder l'un de ces faits, faut-il renier l'autre?

Oui , répond le rationalisme. Le culte de ce qui est primitif n'a été qu'une chimère universelle. « La philosophie de l'histoire, se fondant sur la nature de l'humanité , et sur le développement de ses destinées , proclame la grande loi du progrès continu , qui permet d'espérer dans l'avenir la réalisation de Tàge d'or de la paix et de l'harmonie que les anciens rêvaient dans le passé.' »

(4) Etudié êur l'hiêtoire de rhumaniU , préface.

DANS l'histoire. 385

« Toutes les traditions de l'antiquité s'ouvrent par un tableau idéal des premières sociétés humaines : les hommes prenant leurs espérances pour des souvenirs , reportaient au berceau du monde la félicité dont le besoin les tourmente.^ »

L'humanité a donc pris le passé pour l'avenir! Et de ses espérances elle en a fait des souvenirs! Il nest pa^ vrai que le premier soit le meilleur, qu'il faille s'en tenir

(4) Ibid tom. t. p. 4 . C'est la métaphysique hégélienne appliquée à Thistoire. Ecoutez M. Yacherot : •Le parfait (Ce que nous , chrétiens, appelons le Dieu vivant.), h parfait n'existe dans l'esprit que comme concept de la pensée. La perfection n'est qu'idéale. La réalité imparraite tend & la perfection au lieu d'eti venir, a le bien abtolu pour fin, non pour principe. Elle tend ë la perfection parle progrès, loi irrésistible qui a pour condition nécessaire le mal , ou , pour mieux dire , l'imperfection. » {Hist. de VEcole d^Aleœ. tom. S. p. 338.) — En d'autres termes plus clairs : Dieu ou l'être parfait n'est qu'une abstraction de la ponsée , un idéal, Dieu ne nous a pas faits . mais nous le feront de plue en pluê : — Ah ! je lo comprends : il y a une justice divine , et l'orgueil sera jugé. C'est h lui qu'il sera dit un jour : « Qui est celui-là qui enveloppe ses pensées do paroles pleines d'ignorance ? Où étais-tu quand je jetais les fondements de la terre ? Dis-le moi , si tu as de l'intelligence Qui en a réglé les mesures et qui a tendu sur elle le cordeau ? Sur quoi ses bases sont-elles affermies ? Qui en a posé la pierre angulaire , lorsque les astres du matin me louaient tous ensemble et que tous les anges étaient ravis de joie ? Qui a enfermé la mer dans ses digues lorsqu'elle débordait en s'échappant du sein maternel , lorsque pour vêtement je la couvrais d'un nuage , et que je l'enveloppais de ténèbres comme des langes de l'enfance ? Je l'ai resserrée dans ses limites , lorsque je lui donnai ma loi , et que je lui opposai des portes et des barrières ; et j'ai dit : Tu viendras jusqu'ici ^ et tu n'iras pas plus loin ; ici tu briseras l'orgueil de tes fiots. •^ Est-ce toi qui , depuis ta naissance , commande à la lumière du matin , et assigne h l'aurore le lieu où elle se lève? Est-ce toi qui , saisissant les extrémités de la terre , la secoue et en précipite les impies ? — La lumière des impies leur sera ôtée > et leur bras sera brisé. — As-tu pénétré dans la profondeur des mers, et as-tu marché dans le fond de l'abîme ? Les portes de ta mort se sont-elles ouvertes devant toi , et as-tu vu l'entrée des ténèbres ? — La foudre part-elle à ta voix , et quand elle revient, te dit-elle : Mo voici ?.... Tu voulais entrer en lutte avec le Tout-Puissant, et voilà que tu gardes le silence. »(Job. 38. 4-43. 45-17. 35. — 89. 83.) Poissent ces paroles retentir avant la dernière heure dans l'&me du superbe, et le porter à dire aussi : a Je ne serai désonnais occupé que de ma bassesse, et je me mettwi la main sur la bouche. » (Ibtd. 89. 84.) »

au dogme paternel et primitifs et que la tradition soit plus pure à mesure qu'on remonte plus près de sa sourie. C'est tout le contraire : il ne faut pa^ être de la religion de ses pères ^ mais de la religion de ses neveux^ de la religion de l'avenir y parce qu'il y a progrès continu en religion. Si le christianisme a été un progrès^ c'est parce qu'il est venu après l'idolâtrie et après la philosophie de l'Orient et de la Grèce. L'idolâtrie^ dans ses dernières formes^ était elle-même un progrès sur ce qu'elle avait été d'abord j cùr l'humanité a commencé par le fétichisme ou par le culte des créatures inanimées^ pour passer ensuite à l'anthropomorphisme ou culte des créatures intelligentes ou des hommes déifiés y et arriver ainsi par un labeur continu aux religions de Vesprnt et enfin à celle du grand Esprit. Le christianisme a été un progrès qui en prépare infailliblement d'autres, puisque le progrès continu est la loi de l'histoire et des destinées humaines ! *

Avez-vous jamais rencontré un mépris plus formel de Thumanité et de Thisloire? Tous les siècles et tous les sages se sont trompés ! Ils ont pris leurs espérances pour des souvenirs , et de Tavenir ils en ont fait le passé ! Il est faux qu'ils aient trouvé en Orient les doctrines supérieures à leur époque et à eux-mêmes ; ce qtfils ont cru trouver , ils ne l'ont pas trouvé , ce qu'ils ont cru entendre , ils ne

(4) LessiDg^danasOD ouvrage sur VEdtkcaiion du genre humain, est le premier qui exposa en Allemagne cette théorie dont le germe est dans Spinoaa. Kant , Schelling , Hegel , ta •développèrent. Condorcet , Dupais , Benjamin Constant l'importèrent en France. Cousin , JoulTroy , Damiron , Saisset , Vacberot, Pelletan, Bouchitté, Guigniaut , Quinet » J. Reynaud , P. Leroux et le pauvre Lamennais lui-même la cultivèrent avec plu8 4>u moins de zèle. Une fois en France , elle devint de mode, et è l'heure qu'il est , pendant qu'elle vieillit en Allemagne , où Schelling l'a reniée , des professeurs de Bruxelles et de Gand t&cheot de la rajeunir en Belgique , comme d'autres le font ailleurs.

''DANS l'histoire. 287

l'ont pas entenda, ce qu'ils ont cru apprendre, ils ne l'ont pas appris ! Us ont été le jouet d'une illusion permanente et générale. La théorie du progrès continu le veut ainsi.

Mais si l'humanité , dans le culte qu'elle voua perpétuellement à l'antiquité, à ce qui est primitif en matière de religion , fut jusqu'ici le jouet d'une chimère universelle et perpétuelle , quel gage nous donnez-vous qu'elle ne le sera pas encore aujourd'hui , si , fidèle à vos leçons , elle croit sur votre parole que le passé n'est que l'avenir ? Vous comptez pour rien la pensée de tous les siècles , puisque vous récusez le témoignage de leurs plus dignes organes, et vous voulez qu'on respecte la pensée de votre siècle ou plutôt vos théories d'un jour?

Evidemment, il n'y a qu'une chimère ici, et c'est la vôtre, car elle est chimérique votre théorie de la révélation successive et toujours progressive de la vérité religieuse à l'humanité par l'humanité elle-même. Pour donner a ce songe une apparence de réalité , vous n'êtes pas seulement réduits à mépriser ce que vous avouez être la pensée de tous les siècles , vous ne vous résignez pas seulement à dire : L'humanité s'est constamment et universellement trompée en prenant l'avenir pour le passé et ses espérances pour ses souvenirs, mais vous vous condamnez encore à renier l'histoire elle-même de ce passé pour la refaire tout entière à l'image de vos rêves.

C'est un rêve, en effet, que l'élaboration progressive d'une religion de plus en plus parfaite par l'humanité ellemême, et c'est ^ au contraire, un fait perpétuellement vérifié , que la dégradation progressive de la religion par l'esprit humain séparé de la tradition. Il n'y a pas d'exception à ce

fait, même chez les peuples les plus avancés sous d'autre^ rapports, et toute tentative vraie ou fausse de réforme en matière de religion , n'a jamais été nulle part qu'une tentative sincère ou hypocrite de retour à l'antiquité , à la croyance primitive.

Ces faits contrarient profondément les théoriciens qui font partir l'homme d'un état naturel d'ignorancg, d'enfance sauvage , pour le faire arriver par le fétichisme et les différentes formes de l'idolâtrie, jusqu'au monothéisme, mais ce sont des faits irrécusables.

Quel est, incontestablement, le monument historique qui se rapproche le plus des origines du genre humain , de l'aveu même de la critique rationaliste? C'est la Genèse. Eh bien! la Genèse nous montre les hommes primitifs adorant le Dieu unique créateur du ciel et de la terre , et nous fait assister au commencement de l'idolâtrie chez les peuples où cette première des erreurs profanait le culte du vrai Dieu , sans le faire disparaître encore.

Ce n'est pas immédiatement après le déluge , mais après la division et la dispersion des descendants des trois chefs des. grandes races, que l'Ecriture nous montre le polythéisme chez les Chaldéens. « Elle nous apprend, dit Bergier, que les ancêtres d'Abraham avaient donné dans celte erreur.* Laban, contemporain et parent 9e Jacob , nomme ses dieux les idoles que sa fille lui avait dérobées. Jacob, avant d'offrir un sacrifice au Seigneur , ordonne à tous ceux de sa maison , qui avaient des idoles semblables , de les lui apporter et il les enfouit dans la terre. ^

(i) Jos. t4. y 46. (S) GoQ. 81 . 49, BO. * 85. 2-4. 1

DANS l'histoire. 289

» Job parle de l'adoration du soleil et de la lune comme d'un crime, mais qui était connu chez les peuples parmi lesquels il habitait.* Du temps de Joseph, les augures et la divination étaient en usage chez les Egyptiens , ils poussaient déjà la superstition jusqu'à regarder les étrangers comme des profanes , et de ne vouloir point manger avec eux.*

» Cependant, malgré les progrès du polythéisme, la notion d'un seul Dieu créateur et maître de l'univers, ne fut point entièrement effacée de la mémoire des hommes ; l'on en retrouve des vestiges , même chez les peuples plongés dans la superstition la plus grossière. C'est un reste précieux de la religion primitive, un monument subsistant de la tradition de nos premiers pères, que l'ignorance et les passions n'ont pu détruire. Il est important d'établir ce fait, à cause des conséquences qui en résultent; les écrivains sacrés et profanes se réunissent pour en rendre témoignage.

» Lorsque Abraham sortit de la Chaldée, par ordre de Dieu, pour venir habiter la Palestine, son premier soin, dans tous les lieux oii il séjourna, fut d'ériger des autels au Seigneur, et d'invoquer son saint nom.' Nous ne voyons pas qu'il ait été troublé dans ce culte par les Chananéens , maîtres de ces contrées, ni qu'ils lui aient témoigné de l'aversion ; nous remarquons au contraire que ces peuples connaissaient et adoraient le même Dieu qu'Abraham. Après la victoire remportée par ce patriarche sur le roi de Sennaar et sur ses alliés , Melchisédech , roi de Salem ,

(i) Job. 84 . 26-28. (2) Gen. 48 et 44.

(8) Gen. 42. 7.-43. 4» 18. » 21. 88.

390 JÉSUS-GHRIST

prêtre du Dieu très-haut, accompagné du roi de Sodome, bénit Abraham au nom de ce même Dieu qui a créé le ciel et la terre .^

» Abimélech , roi de Gérare dans le pays des Philistins, professe la même foi qu'Abraham ; il croit que la justice divine punit le crime et épargne les innocents.* Ce roi, suivi du général de ses troupes , fait alliance avec Abraham au nom de Dieu, persuadé que Dieu protège ce patriarche.' Quarante ans après , les mêmes personnages renouvellent le traité avec Isaac, et tiennent encore le même langage.* ' Les habitants.de Heth vendent à Abraham le droit de sépulture parmi eux, et le regardent comme un homme puissant protégé de Dieu.^

)> Lorsqu'il envoie son économe dans la Chaldée chercher une épouse à Isaac , Laban et Bathuel ne font mention que d'un seul Dieu qui conduit tous les événements.® Ils conservent les mêmes idées longtemps après , en faisant alliance avecv Jacob, ils prennent à témoin le Dieu d'Abraham et de Nachor , qui voit et entend leurs serments , qui punit la foi violée, et ils lui offrent des victimes;^ preuve certaine que les idoles de Laban n'avaient pas éteint le culte du vrai Dieu dans sa famille.

» Les Moabiles et les Ammonites , descendants de Loth neveu d'Abraham, les Syriens issus de Nachor, les Ismaélites et les Madianites, enfants d'Abraham, nés d'Agar et Géthura, les Iduméens dont Ësaii était le père, ne purent

(ijGen. 14. 47. (2)'Gen. 20. (3) Ibid. 21. 22.

(4) Ibid. 26.28. (5) Ibid. 23. 6. (6) Ib. 24. 48.

f7)Ibid. SOetSt. .. •

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oublier, en peu de temps , les leçons et la croyance de leurs aïeux. Jéthro, prêtre ou chef d'une tribu de Madianiles, dont Moïse épousa la fille, connaissait le vrai Dieu; il le bénit des prodiges qu'il a faits pour tirer son peuple de l'Egypte, il le reconnaît pour Dieu suprême, et lui offre des sacrifices.* Les amis de Job, qui étaient Arabes ou Iduméens comme lui , ne parlent point d'un autre Dieu que du Créateur de toutes choses.

» Balac , roi des Moabites , qui avait fait venir Balaam , pour maudire les Hébreux, connaissait le même Dieu qu'eux, il le nomme simplement le Seigneur. Balaam n'en nomme point d'autres dans ses prédictions que le Tout- Puissant; il dit que c'est Dieu qui a tiré Israël de TEgypte, et qui inspire les prophètes.? Le culte de Béelphégor, établi pour lors chez les Moabites , n'avait donc pas encore étouffé la connaissance du souverain Seigneur de Tunivers.

» En Egypte même , où l'on place le berceau de l'idolâtrie, la notion d'un seul Dieu s'est conservée très-longtemps. Lorsque Joseph paraît devant Pharaon , et lui explique ses songes , ce roi reconnaît que Joseph est rempli de l'esprit divin; que Dieu lui a révélé l'avenir.* Quand l'ordre fut donné, sous un de ses successeurs, de faire périr tous les enfants mâles des Hébreux , il est dit que les sages-femmes égyptiennes craignirent Dieu^ et n'exécutèrent point cet ordre cruel.* A la vue des miracles de Moïse, les magiciens disent : « Le doigt de Dieu est ici; » et Pharaon : «Le Seigneur est jtiste, mon peuple et moi sommes des impies, » Près de périr dans la mer Rouge, les Egyptiens s'écrient :

(4]Ezod. 18. lOetseq. (2J Num. 22 etseq.

{8}Gen. 41.88. (4)Exod, 1. 47,

« Fuyons les Israélites ^ le Seigneur combat pour eux contre nous.^ » Cependant les Egyptiens adoraient déjà le boBuf Apis, et Pharaon avait répondu d'abord à Moïse qu'il ne connaissait pas le Seigneur. ^ Concluons-en que l'idolâtrie était déjà très-enracinée parmi les Egyptiens , et la connaissance du vrai Dieu fort affaiblie. Les miracles de Moïse auraient dû la renouveler, si l'aveuglement des hommes était moins difficile à guérir.

» Rahab , femme née à Jéricho , parmi les Chananéens , reçoit chez elle les espions des Hébreux , et avoue que leur Dieu est le Dieu du ciel et de la terre. ^ Adonibezech , dans son supplice , reconnaît la justice de Dieu , qui lui rend le même traitement qu'il a fait aux autres rois.^

» Plusieurs siècles après , les monarques de l'Orient se se servent encore des mêmes expressions. Lorsque Salomon fut élevé sur le trône , le roi de Tyr rendit grâces au Seigneur du ciel et de la terre de ce qu'il avait donné à David un successeur digne de lui.^ La reine de Saba , étonnée de la sagesse et de la magnificence de Salomon , rend à Dieu le même hommage.^ Cyrus, dans ses édits, publie que ses victoires sont un don du Dieu du cielJ Darius ordonne aux Juifs de faire pour lui des vœux au Dieu du del^ Assuérus le nomme ainsi dans un décret adressé à tout son empire.® Nabuchodonosor , puni de son orgueil, s'humilie devant Dieu.*^ Les habitants de Ninive le connaissaient sans

(1} Eiod. 8. < 9. - 9. 27. — < 4. 25. (2) Ibid. 5. «. — 8. 26.

(8)Jô8. 2. 44. (4jJud.4.7.

(5) Iir. Reg. 6. 7. (6) Ibid. 40.9.

(7)l.Esd. 4.2. - (8) ibid. 6. 9.

(9) Eslber. 46. 46. (40) Dan. 4. 34.

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doQte, puisqu'ils firent pénilence à la prédication de Jonas, qui leur parlait de sa part.^ Achior , chef des Ammonites , rend témoignage du culte que les Israélites ont toujours rendu au seul Dieu du ciel, et des prodiges qu'il a opérés en leur faveur.* »

Les monuments de la religion des Indes , de la Perse , de TEgypte, de la Grèce, de la Chine, sont d'accord avec TEcriture pour nous convaincre que le polythéisme n'est qu'une altération du monothéisme, que les hommes et les peuples infidèles à la tradition et au culte primitif, n'ont fait que le corrompre de plus en plus , et que chaque tentative de réforme n'a été, comme nous l'avons dit, qu'une tentative de retour aux premières croyances.

Les Védas , livres sacrés des Indiens , révélés selon eux par Brahma lui-même dès Torigine du monde , mais rédigés ou mis en ordre par Vyasa (c'est-à-dire le Collecteur ou le Compilateur), peuvent remonter, ditCuvier, à l'époque de Moïse, si l'on en juge par le calendrier qui s'y trouve annexé et par la position des colures que ce calendrier indique.^ Cuvier dit qu'ils peuvent remonter à cette époque , parce que cette antiquité des Védas lui semble trèsdouteuse, les époques des tables astronomiques des Indiens ayant été calculées après coup et mal calculées , et leurs traités d'astronomie antidatés. Quoi qu'il en soit, les Védas sont incontestablement le plus vieux monument de la religion des Indiens. Or, à l'époque où on les suppose écrits,

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