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caractère do ceux qu'ils avaient devant les yeux , et dont il ne se lassait point d'admirer la pénétration d'esprit et le bon sens. Tons l'assurèrent qu'il n'était pas possible de trouver un peuple qui eût plus de raison ni qui lût plus ingénieux , et qu'ils ne doutaient point que le christianisme ne s'établît solidement et en peu de temps dans ces îles. Paul de Sainte- Foi , qui parlait fort aisément le latin et le portugais, lui confirma la même chose , et en écrivit même au fondateur de la compagnie de Jésus ; sur quoi l'homme apostolique prit enlin sa dernière résolution, que ni les instances de ses amis, ni les dangers d'une si longue et si périllense navigation ne purent jamais lui faire changer, « La crainte du naufrage , disait-il à ceux qui exagéraient le péril auquel il allait s'exposer, ni toute la fureur d'une mer toujours agitée ne sauraient vous retenir un jour. 11 n'est rien que vous ne fassiez, point de risques que vous ne soyez prêts, de courir pour aller chercher un peu d'or et d'argent : et moi, qui sais qu'une infinité d'àmes rachetées du sang de mon Dieu périssent faute d'instruction et de secours , je serais assez lâche pour craindre nne tempête. Je n'ai qu'un regret, ajoutait-il, et il le répéta souvent depuis dans ses lettres : c'est que vous m'ayez prévenu. Quelle honte pour un ministre de Jésus- Christ , d'avoir été moins ardent et moins diligent à lui procurer de nouveaux adorateurs , que des négociants ne l'ont été pour un petit gain et pour un intérêt temporel ! «
Mais comme le temps n'était pas propre pour la navigation, le saint apôtre, qui se trouva un peu de loisir, remploya aux exercices de la vie intérieure. On peut dire que tout ce tenqjs fut pour lui une contemplation continuelle, où les extases et les ravissements le tenaient tellement uni à Dieu qu'il était plus au ciel que sur la terre. Ce fut alors que , ne pouvant plus soutenir l'abondance des consolations célestes dont son âme était incessamment inondée, on l'entendit si souvent s'écrier : Cest assez , Seigneur ^ c'est assez , ou faites cesser des faveurs qu'une créature mortelle n'est pas en état de supporter, ou bien mettez-moi dans le séjour de votre fjloire. En disant ces paroles il ouvrait sa soutane , comme
pour faire un passage libre aux flammes du divin amour qui embrasaient son cœur : par là Dieu lui faisait connaître à quels travaux et à quelle entreprise il le préparait.
Enfin 5 le temps du départ approchant, le serviteur de Dieu nomma pour l'accompagner le P. Corne de Torrez et le frère Jean Fernandez , à qui Paul de Sainte-Foi et ses deux serviteurs avaient appris un peu de japonais. Fernandez était un saint religieux , dont l'éminente et solide vertu causait de Félonnementau P. Xavier. A Tàge de vingt-deux ans il avait quitté une fortune très-bien établie pour embrasser la pauvreté de la croix. Le P. Simon Rodriguez, un des premiers compagnons de saint Ignace , Tavait reçu dans la compagnie de Jésus, à Lisbonne, et au bout de quelques mois l'avait envoyé aux Indes. Quoiqu'il n'eût pas étudié , il était parfaitement instruit de sa religion, ce qui , joint à un grand sens, une éloquence naturelle et beaucoup de facilité pour les langues , le rendit très-utile à la mission du Japon.
Le P. Xavier, ayant mis les derniers mois de cette année et le commencement de la suivante à régler ses affaires (13 41)), s'embarqua au mois d'avril, et arriva à Malaca le dernier jour de mai. Mais à peine y fut-il arrivé , qu'il se trouva dans un dégoût par rapport à son voyage , et dans un découragement qui tenait quelque chose de l'agonie du Sauveur au jardin des Olives. Il n'y a que ceux qui ont éprouvé ce pénible état qui sachent ce que souffre une âme dans ces combats intérieurs : un cœur fidèle à la grâce y est l'objet des complaisances du Seigneur; mais il s'en faut bien que lui-même se rende le témoignage que Dieu lui rend sans le lui faire connaître; le Ciel semble être de fer; la foi paraît s'éteindre et la confiance s'évanouir. Le serviteur de Dieu , qui eut besoin d'une grâce spéciale et de toute sa vertu pour sortir victorieux de ce combat, et qui prévit sans doute que peu d'ouvriers évangéliques seraient exempts de cette épreuve, a voulu y préparer ses frères en leur faisant une peinture très-naïve de la triste situation où il se trouva alors; et j'aurais cru manquer à un devoir essentiel, si j'avais
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omis une circonstance qui peut être pour les ministres de rEvangile un fonds inépuisable d'instruction et de consolation.
Ce fut dans la prière que Thomme apostolique retrouva, à l'exemple de J«3sus-(;iuist, cette grandeur d'àme dont l'etlet sensible lui avait été soustrait pour quelque temps; et, vainqueur de lui-même et du démon , plein d'impatience d'arriver dans un pays où il comprenait par ce qu'il venait de soulTrir que la moison était mûre et abondante , il ne songea plus qu'à se remettre en mer.
Plusieurs marchands portugais se préparaient à faire le même voyage, et tous marquaient beaucoup d'empressement pour avoir le Saint sur leurs bords ; mais par la seule raison qu'ils n'allaient pas en droiture, le P. Xavier lui préféra un petit bâtiment chinois, de ceux qu'on appelle jonques. Le capitaine qui le commandait , nommé Nécéda, était le pirate le plus fameux de ces mers, et si décrié par ses brigandages , que son navire n'avait point d'autre nom que celui de jonque du voleur. Ce ne fut pas sans peine qu'on vit le serviteur de Dieu se livrer amsi entre les mains du corsaire; on n'omit rien pour l'en dissuader, mais ce fut en vain; d'ailleurs, on savait que le Tout-Puissant le favorisait d'une protection particulière; on le laissa donc faire. Toutefois le gouverneur don Pedro de Sylva prit une précaution à laquelle vraisemblablement Dieu attacha la conservation de ses serviteurs; il fit jurer Nécéda qu'il mènerait les Pères droit au Japon, et, pour s'assurer encore plus de sa fidélité, il l'obligea de lui donner en otage quelques-uns de ses enfants.
Le quatrième de juin , le P. Xavier s'embarqua avec ses deux compagnons, les trois Japonais qu'il avait amenés de Goa, et quelques Chrétiens apparemment du séminaire de Sainte-Foi; le même jour, le vent se trouvant favorable, on appareilla et l'on perdit bientôt les terres de vue. Après avoir fait environ cent lieues, il fallut songer à se fortifier contre les typhons. On appelle typhons un composé de vents qui viennent en même temps de tous côtés, et qui dominent fort sur les mers de la Chine; lorsqu'ils inves-
lissent un navire de toutes parts, il est étonnant avec quelle violence ils le font pirouetter quand on n'est pas sur ses gardes, et avec quelle rapidité ils le coulent à fond. Ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que ces tourmentes durent deux ou trois jours, de sorte qu'il faut qu'un vaisseau soit bon et bien gouverné pour résister jusqu'au bout. On ne laisse pas d'avoir quelques moyens de se précautionner contre ces tempêtes, car lorsqu'il y a quelque chose de semblable à craindre, on ne manque jamais d'en être averti par un phénomène fort singulier : on voit un peu auparavant vers le nord trois arcs-en-ciel de couleur de pourpre, dont le premier borde l'horizon, et dont le dernier est le plus grand.
Nécéda, s'étant prémuni contre les typhons , leva l'ancre : il avait encore sept cents lieues à faire ; néanmoins on s'aperçut qu'il n'allait point en route ; il s'arrêtait même à toutes les îles , tantôt sous un prétexte , tantôt sous mi autre ; le plus souvent cela dépendait des réponses d'une idole qu'on avait exposée sur la poupe du vaisseau , et qu'on consultait à chaque instant : ainsi les missionnaires avaient la douleur de se voir à la discrétion de ces mêmes puissances infernales dont ils allaient ruiner l'empire au Japon ; outre cela on leur faisait tous les jours mille avanies , et ils coururent plus d'une fois risque de la vie.
Enfin , après bien des détours , Nécéda tourna vers la Chine , et entra dans le port de Canton , résolu d'y passer l'hiver; mais à peine avait-il mouillé qu'il changea de pensée , remit à la voile et fit dessein d'aller hiverner dans une autre rade : il n'en était pas loin lorsqu'il reçut avis, par un bâtiment chinois, que toute cette côte était infestée de forbans. Les corsaires ne se cherchent pas et s'évitent même le plus qu'ils peuvent. INécéda eût bien voulu retourner à Canton , mais le vent était contraire ; le seul parti qu'il eut à prendre fut d'entrer, comme il fit , dans la mer du Japon , à la faveur d'un bon vent , qui en peu de jours le conduisit au port de Cangoxima.
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Ce fut le quinzième d'août que les serviteurs de Dieu entrèrent dans ce port après sept semaines de navigation sur la mer la plus orageuse du monde , ayant eu pourtant beaucoup moins à souffrir de la fureur de cet clément que de la férocité de leurs conducteurs et de la nialice du prince des ténèbres.
Ce ne fut pas un léger sujet de joie pour la famille de Paul de Sainte-Foi que de le voir après une si longue absence et lorsqu'on le croyait absolument perdu ; mais ce qui combla les missionnaires de consolations , ce fut de voir que, dès les premiers entretiens, ce fervent néophyte eût fait de sa femme , de sa fille et de la plupart de ses parents autant de catéchumènes. Le P. Xavier les baptisa , et un si beau commencement lui faisant tout espérer , il s'appliqua sérieusement avec ses deux compagnons , à l'étude de la langue. Les caractères du Japon , aussi bjen que ceux de la Chine , sont assez semblables aux hiéroglyphes des Egyptiens : les Japonais pour les tracer se servent d'un poinçon et font leurs lignes perpendiculaires. On prétend que les langues que nous connaissons les plus abondantes sont stériles en comparaison de celle-ci : d'ailleurs elle est tellement variée qu'il semble que chaque province ait la sienne propre ; ce qui augmente l'embarras des étrangers , c'est (jue les mots et les phrases ont des significations différentes , selon la diversité des personnes à qui on parle , des sujets que l'on traite , de la dignité des matières et du ton de la voix ; enfin , cette langue n'a aucune analogie avec les nôtres ; chaque mot est une proposition entière , et les noms propres y ont , comme chez les Hébreux et chez beaucoup d'autres nations de l'Asie et de l'Amérique, des significations figurées.
Cependant Paul de Sainte-Foi fut obligé d'aller rendre ses respects au roi de Saxuma , son souverain , et lui demander sa grâce pour le meurtre qui l'avait obligé à disparaître. 11 fut bien reçu , et il obtint aisément ce (ju'il demandait. Le roi lui fit mille tpiestions sur les
aventures' de sou voyage , sur le commerce et la puissauce des Portugais dans les Indes et sur la religion qu'ils y avaient établie. Paul de Sainte-Foi satistit le prince sur tous ces articles , et s'étendit beaucoup sur le dernier : se voyant écouté avec plaisir , et apercevant qu'on était touché , il lira un tableau qu'il tenait caché sous sa robe , et le montra à l'assemblée ; c'était une Vierge très-bien peinte , ayant entre ses bras l'enfant Jésus. Le roi fut si frappé à cette vue , que dans le moment il mit les deux genoux en terre pour rendre hommage au fils et à la mère , dont les visages lui parurent respirer quelque chose de divin, La reine sa mère , à qui il voulait qu'on portât cette image , se trouva saisie du môme sentiment de religion dont il avait été pénétré , et se prosterna pareillement avec toutes ses Illlés pour adorer le Dieu des Chrétiens. Il fallut encore expliquer à celte princesse les principaux mystères de notre sainte foi ; elle en parut charmée , et le P. Xavier , ayant appris ce qui s'était passé à cette audience , en fit demander une pour lui-même.
Il n'eut pas de peine à l'obtenir ; Paul de Sainte-Foi avait donné à la cour de Saxuma une grande envie de le voir. Le Père se prépara h cette action par de ferventes prières , et se rendit à Saxuma le ^^O de septembre , après avoir recommandé son entreprise à saint Michel , et mis tout le Japon sous la protection de ce chef de la milice céleste , auquel ce jour est consacré dans l'Eglise. Le roi et la reine mère reçurent le saint comme nu homme extraordinaire ; le jour ne parut pas sufiisanl pour l'entretenir, et on le retint jusque bien avant dans la nuit ; on ne se lassait point de l'entendre parler de la religion, parce qu'il en parlait d'une manière qui ravissait, et l'on ne revenait point de la surprise où jetait la vue d'un homme qui avec tant de mérite avait renoncé à tout , et entrepris de si pénibles voyages pour donner à des inconnus et à des étrangers la connaissance du vrai Dieu.