CHAPITRE H
son terroir et les mines d'argent qii'on trouve en grand nombre dans son voisinage.
Bien que le saint apôtre ne fût venu à Amanguclii qu'en passant, toutefois au récit qu'on lui fit de l'état déplorable où cette ville était réduite, il ne put retenir son zèle: il se montra au peuple le crucitiv en main , et il parla du royauuK! de Dieu avec cette liberté que le Sauveur du monde a tant recommandée à ses disciples. In certain air plus qu'bumain qui paraissait dans toute sa personne, les élonnanles vérités qu'il prècbail, l'autorilé qu'il savait se concilier, tout cela le fil écouler tl'abord ; ou goùla sa doctrine, on la trouva fondée en raison ; on s'informa qui était cet homme si extraordinaire; ou apprit ses travaux, ses voyages , la sainteté de sa vie, sou désintéressement, ses miracles; on l'admira. Mais le jour du salut n'était pas encore venu pour ce peiq)le, la populace même, qui n'examine jamais les choses à fond, et qui juge beaucoup sur l'exléricur, se moqua du docteur étranger , l'oulragea , et alla jusqu'à le |\oin'suivre à coups de pierre, joignant les railleries à ces mauvais traitements. Une audience que le P, Xavier eut d'Oxindono, roi de Naugato, et dans laquelle il confondit un fameux bonze eu présence de toute la cour, calma un peu cette fureur; quelques infidèles même demandèrent le baptême ; mais le nombre de ces élus fut très-petit, et les missionnaires, après un mois de séjour dans Amanguchi, poursuivirent leur route vers IMéaco.
C'était sur la fin de décembre ; les pluies, les vents, les neiges, les ravines rendaient les chemins impraticables; à chaque moment , les (juatre voyageurs s'égaraient et couraient risque de tondjcrdans un précipice, ou de se nover en passant des torrents et des rivières, ou enfin d'être écrasés par des glaçons d'une grosseur énorme qui pendaient aux arbres; avec cela leiu' nourriture n'était (ju'un peu de riz, que Bernard |>ortait <lans un sac. (1551) A seize lieues de Mi'^^co, le P. Xavier tomba malade; il manquait de tout, et néanmoins il guérit en assez peu de temps. A peine la fièvre reiit-elle quille, qu'il, se remit en chemin, fort mal
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vêtu , marchant presque toujours pieds nus comme auparavant , quoique le froid fût intolérable ; mais c'était une nécessité à cause des ruisseaux et des ravines qu'il fallait continuellement passer. Un jour , de grand malin , les voyageurs se trouvant embarrassés pour éviter certains endroits dangereux dont on les avait avertis (quelques auteurs disent qu'ils s'étaient égarés), le P. Xavier aperçut un cavalier qui allait du côté de Méaco ; il courut à lui, le pria de vouloir bien lui servir de guide, et s'offrit à lui porter sa malle; le cavalier y consentit, et ne laissa point d'aller le trot, ce qui dura presque tout le jour. Sitôt que les dangers furent passés, le Père fut contraint de s'arrêter, et ses compagnons, qui à grande peine l'avaient suivi de fort loin, le trouvèrent sur le soir dans un état à faire compassion ; les ronces et les cailloux lui avaient déchiré les pieds, et les jambes lui crevèrent en plusieurs endroits. On ne put toutefois l'obliger à se reposer un seul jour ; il tirait tant de force de son union avec Dieu , qu'il était toujours le premier à encourager les autres. Les bistoriens de ?a vie disent que dans les villes et les bourgades où il passait, il ne manquait jamais de lire à ceux qu'il pouvait attrouper quelque chose de son catéchisme -, mais que pour l'ordinaire il ne retirait d'autre fruit de son zèle que des injures, qu'on le maltraitait même souvent, et qu'il fut deux fois sur le point d'être lapidé , n'ayant été i)régervé de la fureur des infidèles que par des espèces de miracles. Enfin il arriva à Méaco vers la tin de février. Cette ville, dont le nom signifie chose digne (Vêtre vue, n'avait plus rien de grand que ses ruines , et la guerre qui y paraissait plus allumée que jamais la menaçait d'une entière désolation. Méaco en cet état n'était pas propre à recevoir la lumière de l'Evangile; le P. Xavier s'en aperçut bienlôt, et, pour surcroît de disgrâce, il ne put jamais obtenir une audience ni de l'empereur, ni du dairi, ni du xaco ; il se vit donc réduit à faire, dans les quartiers les plus fréquentés, ce qu'il avait fait ailleurs; mais sentant bien qu'il perdait son temps à parler à un peuple tout occupé du fracas dea
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armes, il repiil , quoique avec bien du legrel, la route de Firaiido. 11 se consola dans la pensée (ju'il avait au inoins |)rèclié Jésus -Christ dans la cajiilale du Japon, et qu'il y avait beaucoup soull'ert, ce (jui dans les liomnies apostoliques est un vrai dédonnnagcment lorsque leurs entreprises n'ont point d'ailleurs le succès qu'ils espéraient; il lui fut même dit intérieurement que cette semence de la parole divine , qui semblait avoir été jetée dans une terre ingrate , ne serait pas perdue , mais produirait des fruits qui répondraient aux fatigues qu'il avait essuyées dans une si pénible expédilion.
Le saint homme arriva à Firando en assez bonne santé et sans aucun accident fâcheux ; il n'y resta qu'autant de temps qu'il lui en fallut pour changer son extérieur trop négligé ; il avait eu le loisir de se convaincre que ce changement était nécessaire au Japon , et il savait qu'une des règles d'un prédicateur de l'Evangile est de se faire tout à tous pour gagner tout le monde à Jésus-Christ. Il ne dédaigna pas de se charger aussi de quelques raretés que le vice-roi des Indes et le gouverneur de IMalaca lui avaient données pour faire des présents aux princes japonais , et dont il avait cru d'abord pouvoir se passer , aussi bien que des lettres de recommandation que ces deux seigneurs lui avaient encore mises entre les mains. Après quelques jours de repos il partit pour Amanguchi avec ses mêmes compagnons. La manière dont le serviteur de Dieu avait été reçu la première fois dans cette ville , et le peu de disposition qu'il y avait trouvée à l'écouler , ne devait pas, ce semble, l'engager à y retourner ; mais les Saints ont des lumières que les autres hommes n'ont pas , et la suite lit voir que c'était l'esprit de Dieu qui conduisait le P. Xavier à Amanguchi.
Oxindono, voyant les missionnaires dans un autre équipage qu'ils n'avaient paru d'abord , les reçut bien , agréa les présents que le P. Xavier lui lit, témoigna qu'il avait égard à la recommandation du vice-roi des Indes et du gouvernement de Malaca , et le même jour envoya au Père
une fort grosse soinnie J'argeut : riiouinie apostolique la refusa constamment, et le roi, touché d'une vertu si rare, marqua sa surprise en des termes ([ui ne plurent pas aux bonzes. Dès le lendemain il accorda aux deux prédicateurs la permission de publier la loi du vrai Dieu , et en lit même afficher les patentes à tous les carrefours. Peu de jours après , ayant su que les docteurs étrangers n'avaient point de demeure tixe et étaient même assez embarrassés de se loger , il leur donna une maison de bonzes , qui depuis quelque temps n'était pas occupée : alors tout Amanguchi s'ébranla ; et comme si ce peuple fût sorti d'une profonde léthargie, ce fut chez les serviteurs de Dieu une affluence qu'on aurait peine à imaginer. Le P. Xavier a écrit au P Rodriguez et au P. Ignace que du matin au soir son logis ne désemplissait point , et que les missionnaires qui viendraient au Japon devaient s'attendre à de grandes importunités; qu'on ne leur laisserait souvent pas le temps ni de dire la messe , ni de réciter leur bréviaire , encore moins de reposer et de prendre leur repas. Ce qui faisait la plus grande peine du saint homme , c'est que tous voulant à la fois qu'on éclaircît leurs doutes et qu'on répondît à leurs questions , ce n'était qu'un bruit confus de gens qui parlaient tous ensemble et qui criaient à pleine tête. Dieu tira son serviteur de cet embarras par un prodige inoui jusque-là. Le P. Xavier avait dans les Indes renouvelé le miracle qui surprit si fort Jérusalem dans les Apôtres le jour de la Pentecôte, lorsque prêchant dans leur langue ils se firent entendre à des personnes de tant de diflërentes nations ; ici le Saint étant interrogé sur des matières fort opposées entre elles, on s'aperçut que d'une seule réponse il satisfaisait a tout. Au commencement la confusion empêcha qu'on ne fît réflexion à une chose aussi merveilleuse , et bien des gens même , ne songeant qu'à ce qui les regardait, ne s'avisèrent jamais de penser qu'il y eût rien de miraculeux dans la manière prompte et précise dont on leur répondit. De là vint que , connue les compagnons et les successeurs du Saint mettaient plus de
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temps à eati^liuic ceux ([ui les inlerrogeaient , un disait qu'ils n'avaient [)as tant de savoir ni d'esprit que lui. L'honnne a[»oslolique rerut encore à Amanguclii le don des lanj,^ues , qui lui avait été tant de lois communiqué aux Indes; car outre ([u'il parlait le ja[)onais avec une l'acilité et une élégance qui surprenaient tout le nionde , il prêchait tous les jours en chinois aux marchands de cette nation qui tratitiuaient à Amanguchi , quoique jamais il n'eût étudié leur langage.
Ce n'était jdus seulement le peuple qui voulait entendre les docteurs étrangers , les grands les invitaient à venir chez eux. Ce tut en cette occasion que le P. Xavier , s'apercevant qu'on lui parlait avec trop de hauteur , et un certain air méprisant qui lui parut rejaillir sur son ministère , il monh'a de son côté une grandeur d'àme , et une sainte et nohle fierté qui imprima dans l'àme de ses auditeurs un protond respect pour le Dieu qu'il leur annon* cail. il recommanda la même chose à Fernandez , qui marquait un peu trop de timidité : cela lui réussit. On s'accoutuma à regarder les missionnaires comme des gens qui étaient beaucoup au-dessus du commun , et on les écouta avec une soumission et une docilité qui lit oublier au Saint ses fatigues et sembla lui redonner une nouvelle vigueur : « Je suis tout blanc , écrivit-il alors en Europe ; cependant je suis plus robuste que jamais; aussi t'aut-il convenir que les fatigues qu'on prend pour instruire un peuple raisonnable , qui aime la vérité et ([ui veut sincèrement son salut , causent une joie bien sensible. » Au bout de quelque temps, les missionnaires, se trouvant un peu plus en repos, entreprirent les bonzes, (jui malgré l'aniinosité des sectes s'étaient tous réunis contre l'ennemi commun. Après bien des conférences , oi^i ces prêtres idolâtres furent confondus, cette victoire achevant ce que l'autorité du Saint, la force de ses raisonnements et les miracles qu'il lit en grand nombre avaient connnencé , en moins de deux mois plus de cinq cents personnes, la plupart gens de marque, reçurent le baptême.
On voyait surtout ceux qui dans les disputes avaient paru plus animés contre notre sainte religion témoigner plus d'enipresscnienl à l'embrasser , et travailler ensuite euxmêmes avec plus de zèle à la conversion des infidèles. Ce zèle du salut des âmes fut toujours dans la suite la vertu favorite des Japonais, et Ton aurait dit qu'ils ne se croyaient chrétiens qu'autant qu'ils avaient d'ardeur pour la propagation du christianisme. Le plus grand avantage que le P. Xavier lira de ces premières saillies de ferveur , ce fut d'être instruit à fond des endroits faibles par où l'on pou- \ait attaquer les bonzes , et il en proiita avec un grand succès.
Une belle action de Fernandez contribua beaucoup , dans ces circonstances , à déterminer quantité de gens qui flottaient entre l'erreur et la vérité. Ce Saint religieux prêchant dans une place publique , un homme de la lie du peuple s'approcha comme pour lui dire un mot ; le prédicateur s'étant arrêté , se tourna de son côté , et dans le moment ce malheureux lui couvrit le visage d'un crachat. Il s'éleva aussitôt quelques éclats de rire ; néanmoins presque toute l'assemblée fut indignée ; mais Fernandez s'étant essuyé sans paraître énui, et continuant son discours comme si de rien n'eût été , la sotte joie des uns et l'indignation des autres se tournèrent en admiration, et, le sermon fini, chacun se retira plus persuadé par l'exemple d'une vertu si héroïque que par toutes les raisons dont le prédicateur avait appuyé sa doctrine. Un jeune docteur, qui passait pour le plus habile homme d'Amanguchi , fut si frappé de cette action, que dès le lendemain il demanda le baptême , et sa conversion fut la source d'une infinité d'autres. Entre ces nouveaux prosélytes , il y en eut un dont le changement causa bien du chagrin aux bonzes, parmi lesquels il était sur le point de s'engager; c'était un jeune homme de vingtcinq ans , d'un génie supérieur et d'une naissance trèsdistinguée. Il avait toujours été fort assidu aux instructions du P. Xavier ; son esprit était convaincu , la patience de Fernandez l'avait ébranlé ; mais la conversion du jeune
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docteur dont je viens de [)ailer iul ce ijui le déleniiiiiu. Le P. Xaviei lui donna au baptême le nom de Laurent , et [teu de temps après le rerut dans la compagnie de Jésus. La suite lit voir que le Saint avait fait un bon clioix.
Laurent ne l'ut pas le seul (pii manqua alors aux bonzes; personne ne prenait plus parti parmi eux , et leurs jeunes gens désertaient par troupes. Les missionnaires , instruits par ces transfuges des mystères d'iniquité que ces imposteurs cachaient sous les dehors de la plus austère vertu , les démasquaient aux yeux du peuple, et, montrant en même tenq)s la corruption de leurs mœurs et la faiblesse de leurs raisonnements , ils invitaient les fidèles à entrer en dispute avec eux. Cela eut un tel succès qu'on voyait à tout moment des enfants et des femmes faire tomber en contradiction les plus célèbres bonzes , ce qui est parmi les Japonais le dernier afiVont. Pour se rétablir dans l'esprit du public , ils tentèrent de nouveau la voie de la dispute , et proposèrent d'assez bonnes difticultés ; mais on y avait déjà répondu en plusieurs occasions. Ils réussirent un peu mieux à la cour par une intrigue qu'ils ménagèrent , et l'on s'aperçut qu'ils avaient gagné le roi. Oxindono ne révoqua point ses édits ; mais il dépouilla quelques tidèles de leurs biens , ce qui ne fit qu'augmenter le nombre de ceux qui demandaient le baptême , et exciter la ferveur de ceux qui l'avaient reçu , jusque-là que , le P. Xavier écrivit en Europe que , de trois mille chrétiens qu'on pouvait bien compter dans Amanguchi , il n'y en avait aucun qui ne fût dans la disposition sincère de perdre tout pour conserver sa foi. Il arriva môme que les bonzes ayant écrit de tous cotés i>our décrier le serviteur de Dieu, ces lettres engagèrent les peuples des royaumes circonvoisins à s'informer de ce que c'était que ce docteur étranger qui commençait à faire tant de bruit dans le Xaugato, et qu'apprenant par des voies plus sûres que celles des bonzes les grandes choses qu'il y faisait, son nom devint très-célèbre dans tout l'empire.
Cependant l'homme apostolique, songeant à établir soli-
bO LE CIIDlsriAMSMi: AU JAPON.
dément une iiiission (jiii preiiail un si bon haiii, icsolul de leloiuner aux Indes poui y chercher des ouvriei's tels que Je J;][)un eu deiuaudail; car il avait remarqué (|u'il y lallail des jU'édicaleuis d'un caractère particulier , laborieux, savants, hunjbles sans bassesse, souples mais lermes , irréprochables dajis leur conduite , maîtres d'eux-mêmes jusqu'à ne laisser entrevoir aucun mouvement de passion, eniin d'un esprit très-subtil pour savoir se démêler des sophismes des bonzes. Le Saint apprit en même temps (]u'nn vaisseau portugais, commandé par Edouard de Gama, son ami particulier, venait d'arriver au port de Figen , dans le royaume de Bungo, et qu'il ne tarderait pas à reprendre la roule des Indes, oi^i on lui mandait que sa présence était nécessaire. Sur ces avis , il fit venir le P. de Torrez, l'établit en sa place à Amanguchi, et partit pour Figen , accompagtié de Matthieu et de Bernard, qui ne le quittaient point : il tit ce voyage à pied , quoiqu'il pût le faire presque tout entier par mer. A une lieue de Figen il se trouva si mal , qu'il fut contraint de s'arrêter : ses deux compagnons prirent les devants pour avertir les Portugais de sa venue. Gama à celte nouvelle monte à cheval avec environ trente Portugais , tous oftieiers ou gros négociants , et va au-devant du saint apôtre. Le Père s'était déjà remis en chemin , et les Portugais furent bien surpris de voir un homme si renonuné dans tout l'Orient marchant à pied et portant sa chapelle sur son dos. Ils descendirent de cheval dès qu'ils l'aperçurent , et l'ayant joint , ils le saluèrent de la manière la plus respectueuse : ensuite on lui présenta un cheval qu'on lui avait amené ; mais ils eiu'cut beau le presser de le monter , il ne leur fut jamais possible de l'y faire consentir, ce qui les obligea d'aller à pied et de faire suivre leurs chevaux. Sitôt que l'homme de Dieu parut à la vue du port , le navire orné d'étendards et de banderolles le salua de tpiatre décharges de toute son artillerie, l'équipage paraissant en armes sur le bord. Le bruit du canon qu'on entendit à Funai , capitale du Bungo et qui n'est qu'à une lieue de Figen , Ht craindre au roi que les Portugais ne fussent attaqués par les cor-
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saiies qui couraieul la côte, cl il leur envoya olfiii du secours; mais il lui bien étonné ioisqu'il snt ([ne l'aiiivée d'un seul [irèlie avait causé tout ce IVacas,
Le jeune roi de Bungo , nommé Civandono , avait la iéi)ulation d'être le plus brave cl le plus spirituel des rois du Japon ; les relations historiques le représeulent comme un prince accompli cl digne d'un Irône plus éclatant. Déjà il axait eu occasion de connaître le christianisme par les Portugais ([ui venaient commercer dans ses ports depuis quelque temps. Sa joie fut extrême en apprenant que le P, Xavier était à Figeu ; il lui écrivit sur-le-champ une lettre, la plus aimable et la plus honnête , pour l'engager à se rendie dans sa capitale, et il la lit porter par une ambassade solennelle. Le Saint n'eut pas de peine à se prêter aux vœux du roi.
Lors de la première entrevue , le monanjue était debout sur son tronc-, il lit trois ou quatre ))as dès qu'il vit le serviteur de Dieu ; IVappé de je ne sais quoi de majestueux qui paraissait dans toute sa personne, et, au grand étomiement de tout le monde, il s'inclina par trois fois jusqu'à terre. Le Père, tout confus, se jeta aux pieds du roi, elles voulut toucher du front, selon l'usage du pays; mais le roi ne le lui permit pas , et l'ayant pris par la main , il le lit asseoir au[)rès de lui sur la même estrade , le prince son frère audessous , et vis-à-vis des Portugais , mêlés avec les courtisans.
Le roi dit d'abord au Père tout ce ([ui peut se dire d'honnête, et jamais il ne l'appela ijue son ami. Le Père, après avoir répondu à tant de bontés par toutes les marques de respect qu'il put imaginer, [larla de Jésus-Christ, et le fit avec tant de grâce , d'éloquence et d(! solidité, (jue le roi charmé s'écria : Xus honzes ne patient point comme cela. Il ajouta quantité de choses à l'avantage du christianisme , et retombant sur les bonzes, il parla vivement contre les fables qu'ils débitent avec impudence, et sur les contradictions oîi on les voit souvent tomber pour peu qu'on entre en raisonnement avec eux.
32 LK CIir.lSTIANl.SMi: AU JAPON.
Il y avail [jarmi les couiiisaiis mi de ces [trèties idolâtres, DoiHMié Faxiaiidoiio , liomme vain el capable des [dus grands eiiiporleineiils : il [»ril la liberté d'imposer silence au roi , el dit que c'était uniquement aux bonzes à [)arlei' lorsqu'il s'agissait de religion. Civandono se prit d'abord à rire; njais cette modération du prince n'ayant fait qu'accroîtie l'insolence du bonze, il n'est point d'absurdités qu'il ne dît. Jl s'étendit principalement sur la grande sainteté des bonzes, sur la profondeur de leur doctrine, sur les austérités qu'ils pratiquaient, sur les insignes faveurs dont les dieux les liojioraient, sur les visites célestes qu'ils recevaient très-souvent, enfin sur la prééminence de leur profession , qui les mettait en quelque façon au-dessus des rois et des empereurs mènie ; de là, il s'emporta jusqu'à parler au roi fort insolemment. Civandono , sans s'émouvoir , fit signe au prince son frère de le faire taire et de lui oter son siège ; ensuite il lui ordonna lui-même de se retirer, ajoutant d'un ton un peu railleur : « Vous avez fort bien prouvé la sainteté des bonzes. » Puis prenant un ton plus sérieux : « Allez, ajoutal-il ; des bommes comme vous ont plus de commerce avec les démons qu'avec les dieux. »
Alors le bonze, tout bors de lui-même, s'emporta comme un furieux jusqu'à ce que le roi , lassé de l'entendre, le tit cbasser. Il se retira , mais écumant de rage et disant de si grandes extravagances, que sa folie fit compassion aux plus sages. Civandono fut toujours celui qui fit paraître plus de sang-froid, et, le bonze étant sorti, il continua jusqu'au dîner de s'entretenir familièrement avec le P.Xavier. Dès (|u'on eut servi , le roi se leva, et prenant le saint bomme par la main , il lui dit : « Les souverains du Jaj)on ne peuvent donner une plus grande marque de distinction à ceux qu'ils ont dessein d'honorer , qu'en les faisant manger à leur table ; mais pour vous , mon cher Père , je vous demande en grâce de me faire cet honneur, et je vous en conjure de ne me pas refuser. « Le Père s'inclina et dit qu'il priait Dieu de recoimattre pour lui tant de faveurs , en éclairant un si grand prince de ses plus vives lumières. « Plaise au Sei-
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gneur du ciel et de la terre, reprit Civandono, d'accomplir vos desseins ! ce sont aussi les miens, »
Jamais deux personnes ne mangent au Japon à la même table ; chacun à la sienne : elles soni fort petites , et ou ne les couvre point de nappes ; luais le beau vernis qu'on y a répandu ne prend point la graisse; de plus on les lève et on les change à chaque service. Pendant le repas le Père mangea seid avec le roi , qui fit toujours les honneurs de sa table, tandis que les courtisans et les Portugais étaient à genoux , comme c'est la coutume au Japon. Le repas fini, le Père prit congé du roi, et s'en retourna au logis des Portugais dans le même ordre qu'il était venu au palais. Dès le lendemain il prêcha en public, et toute la ville accourut pour l'entendre : on ne le regardait qu'avec ravissement, et l'on était à demi convaincu avant qu'il eût parlé. I^'homme de Dieu , profilant de cette heureuse disposition , annonça le royaume de Jésiis-Christ avec une autorité qu'il n'avait point encore prise : cela lui réussit, et il ne se passait point de jour qu'il ne se lit quelque conversion d'éclat.
Mais il n'y en eut point qui lit plus d'honneur à la religion que celle d'un bonze nonuiié Sacai Ecran , la meilleiu'e tète et le plus habile homme de sa sect(\ 11 avait enlrepri.^ de dispuler contre le P. Xavier, et s'était fait un point d'honneur de soutenir la cause des dieux : la dispute était à peine commencée , qu'il enirevit la lumière ; il ne se rendit pas pour cela, et voulut faire bonne contenance; mais il ne [)ut tenir long-temps coulre la grâce qui agissait puissamment dans son cœur; on le vit tout-à-coup coninn» un homme inlerdil, sans parole et sans mouvement. In moment après il se jette à genoux , lève les yeux et les mains au ciel , et d'une voix forte s'écrie : « Je me rends h vous , Jésus- Christ, fils unique du Père éternel ; je confesse que vous êtes le Dieu tout-puissant. Mes frères, pardonnez-moi si jusqu'à présent je ne vous ai débité que des mensonges; j'avais été trompé le premier. » 11 est plus aisé d'imaginer que d'exprimer combien une action si surprenante émut toute la ville; plus de cinq cents personnes demandèrent avec ins-
")i LE CHRISTIANISME AU JAPON.
tance d'être baptisées sur-le-champ : mais le P. Xavier n'était pas dans un pays où ce Uû assez d'un bon moment et d'une légère instruction pour faire des chrétiens ; il savait les combats que les bonzes livraient aux néophytes, et pour l'ordinaire , hors d'une grande nécessité , il ne conférait le baptême à aucun adulte, qu'il ne l'eût auparavant bien forlilié contre les chicanes de ces sophistes idolâtres.
Cependant il ne se passait })oint de jour que le Saint n'allât au palais, et il s'appliquait avec soin à profiler des bontés du roi pour la conversion de ce prince: il lui fd aisément concevoir de l'horreur pour ses dérèglements, et s'il ne le rendit pas tout-à-fait chaste , il lui inspira de Teslime pour la chasteté, et lui fit rompre quelques commerces scandaleux qui le déshonoraient. Ensuite il le détrompa de mille fausses opinions que les bonzes suggèrent surtout aux grands , une des plus absurdes, et que l'homme apostolique' combattit plus vivement, c'est que la pauvreté rend les hommes criminels, qu'on pèche en faisant du bien aux pauvres , et qu'il y a de la justice à les maltraiter. Le Saint lit voir sans peine à Civandono le ridicule de cette doctrine , et le fit changer de conduite à l'égard des misérables , pour lesquels il fut toujours depuis plein d'une compassion tendre et efficace. Enfin le serviteur de Dieu trouva pour la réforme de la cour et de la ville des facilités qu'on ne trouve pas toujours dans bien des étals de la chrétienté. Le roi avouait qu'il se sentait ému jusqu'au fond de Tàme dès qu'il le voyait, et que cette émotion ne manquait jamais de produire un sentiment d'horreur pour toutes les abominations de sa \ie.
Les bonzes de leur côté ne s'endormaient pas, et voyant que leur crédit allait être bientôt tout-à-fait ruiné , ils mirent tout en usage pour prévenir ce malheur; ils tâchèrent, mais en vain, de décrier le saint apôtre dans l'esprit du pulilic ; ils ne réussirent pas mieux auprès du roi, tju'ils entreprirent d'intimidei-. Ils crurent qu'il leur serait plus aisé de faire soulever le peuple , et ils se tlaftèrenl que dans la confusion d'une émeide populaire rien