CHAPITRE ni
cesse 011 le voyait avec Barnabe parcourant les bourgs et les villages, et amenant en foule les infidèles à la nouvelle église du Japon.
Cependant Pierre d'Alcaceva , (pie le P. de Torrez avait renvoyé aux Indes pour solliciter un renfort d'ouvriers apostolirpies , était arrivé à (Joa avec un gentilhoninie du roi de Bungo , (pii allait de la paît de son maître appuyer auprès du vice-roi la demande du missionnaire. Don Alphonse de Xorogna , (pii gouvernail alors les Indes, ayant reçu les lettres que Civandono lui avait écrites , fut surpris des avances que ce prince y faisait en faveur de la religion ; et dans le moment le P. Melchior Nugnez , |)rovincial des Jésuites , étant entré dans sa chambre. « Que faites->ous aux Indes , mon père ? lui dit-il : suivant ce que me mande le roi de. Bungo , (piand vous iriez tous au Japon , vous ne seriez pas encore assez pour recueillir Tabondante moisson qui s'y prépare. » Bien ne pouvait èlre plus agréable au P. Nugnez que ce discours du \ice-roi. « Monseigneur, répondit-il, je venais [)Our consulter votre Excellence sur ce voyage , que je lue sens fort porté à entreprendre. » Le P. Niignez , eu elîet , avait reçu des avis directs de la prospérité des missions au Ja|)on. Il partit presque aussitôt ; mais les lettres de ses supérieurs, qui lui parvinrent en route , hâtèrent son retour. Il ne resta (pie très-peu de tenqis au Japon ; mais il rendit à la mission un service essentiel, en lui laissant trois jeunes jésuites qui l'avaient suivi.
Il y avait parmi eu\ im gentilhomme nommé Louis Almeida , (pii, ayant de lionne heure quitté ses études, était passé aux Indes pour réparer , par le négoce , ce qui lui uianquail du c()té de la fortune. Il savait la cî'.irurgie en perfection , et il parut bien dans la suite que ce n'était pas sans un dessein caché de la Providence qu'il avait cultivé cet art. En etlèt , la ré|)ulalion où il était d'y exceller lui donna moyen de faire de grandes conversions , et quoiqu'il eût assez peu de lettres, il fut toujours regardé avec justice comme un des plus illustres ouvriers de l'E-
as LE CHRISTIANISME At JAPON.
glise du Juj)on. Avant que d'entier en religion il employa cinq nulle éciis qu'il avait apportes des Indes, à bâtir dans Funai deux hôpitaux , l'un pour les lépreux , et l'autre pour les eiil'anls q'ie leurs parents ne pouvaient pas nourrir, et cette alîettiou de charité plut tant au lot de Buugo qu'il dota ces mêmes hôpitaux avec une libéralité digue de lui.
On peut juger si , avec tant de secours , le christianisme était llorissant dans c^ rovaume. Il est vrai qu'il ne se pouvait rien ajouter à la ferveur des nouveaux lidèles , aussi méritèrcut-ils que Dieu coidirinàt leur Toi par des nnracles. Je n'en rapporterai <pie dcu\. Un dnétien , voyant sa tille attaquée d'une maladie qiii venait de lui enlever soîi lils , lut insfdré de s'adiesser à Dieu , pour obtenir de sa seule bonté ce qu'il n'espérait plus des remèdes. Il dit à sa lille de mettre toute sa couliance en la divine miséricorde ; il lit ensuite sa prièic , niais avec une foi si vi\e qu'il nsérita d'être exaucé : dés le lendemain la malade fut parfaitement guérie. L'aulre miracle a queliîue chose de plus singulier. Parmi les catéchumènes , il y eu avait un qui était né aveugle ; le sacrement de la régénération, en lui dessillant les yeux de l'àme, lui ouvrit ceux du corps.
( 1o.j7 ] D'un auhe coté le roi de Firando ne cessait point de demander des prédicateurs de TEvangile , et faisait toujours espérer sa conversion : eulin , le P. Cago lui fut envoyé avrc Fernandez et cet illustre Paul , qui , de bonze, était devenu un zélé missionnaire. Il s'eii fallut bien (jue le roi leur parut dans les dispositions oii ils croyaient le lîouver. Ce prince intéressé avait ses vues ; mais ses sujets ne demandaient qu'à être instruits , et eti très-[)eu de temj)s la c'uétienté du Firando l'ut une di-s jdus ferventes et des plus nondjreus»,'S vin Japon. Ce qui contribua le plus à cet heureux succès fut la conversion d'un prince de la maison royale, qui, le premier de tous, embrassa le cljristianisme avec la princesse sa fennne et le prince son frère. Il prit au baplêuie le nom d'Antoine, cl les relations de ce tenq>s-l î nous le représentent comme un apôtre
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tonjour? rempli <l'iin zèle fervent pour la propagation de la foi. (]u'il prêchait Irn-mènie avec une ardeur que rien ne fut jamai« eapable de ralentir. Il possédait deux îles , Taenxima et Irpii/eiiqiii ; il y mena les missionnaires, et il Ifs seconda si hicn en instruisant lui-même ses vassaux, qu'en moins de deux mois on conq)lait dans ces îles jusqu'à quatorze cenis Chrétiens , pour lesquels le prince fit bâtir plusieurs églises à ses frais. Sur ces entrefaites, Paul tomba malade, et jugeant aussitôt que Dieu voidait Tappcler à lui, il manifesta le désir do mourir entre les bras du V. de Torrez. Il n'y avait pas encore de danger à lui faire entreprendre le voyage, et il y aurait eu de la dureté à lui refuser celte consolation; on le mit sur im bâtiment qui allait h Funai , on à peine lut-il rendu , qu'ayant reçu tous les sacrements de ri'^glise , il alla joiu'r dans le ciel de la récompense due a ses travaux et à son émiueule vertu , fjue Dieu avait aulorisé»» par plus (Win événement merveilleux.
Le P. Viléla fut aussitôt envoyé à Firando pour renijdacer ce zélé missionnaire, et le P. Cago , qui dans le même temps élail allé à Facala. Il trouva dans cette nouvelle église une ferveur (pt'il n'avait encore vue nulle part; tous ces Jîéophytes élai-ul catéchisl«'S , el l'on ne pouvait suffire à baptiser ceu\ (pi'ils gagnai<'ut à tous moments à Jésus-Christ. In jmu' le P. \ iiél:*, , passant dans une rue, aperçut im enfant qui accourait pour lui parler; il t'attendit, et IVnfant étant proche, lui tlemauda le baptême. Ce Père lui répondit qu'il le baplistMait dès qu'il serait stdfisaninjcnl insirmt. Ce jtem donc ioiil-à-riioiirc^ reprit l'enfant, car je sais fout ee qu'il faut savoir. Ce Père liulerrogea, et trouva (péil «lisait vrai. 11 le voulait pourtant remettre au lendemaiti ; mais l'iMifanl ayant prolesté qu'il ne s'en ir;iil pas qu'il n'eût été baptisé, il fallut I»' s;tlisf;uie. Quelques jours après U; P. Viléla fut fort étonné de voir son petit néophyte qui lui amenait son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, qu'il avait convertis e! parfaitement in^lruiîs de nos inyslères.
Dieu donna encore dans la chrétienté naissante des marques surnaturelles de sa puissance et de sa bonté. Vn idolâtre
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des proniiers du pays , était malade depuis longtemps , et ne tirait aucun pecoius des médecins. Un chrétien qui i'alla voir lui conseilla de renoncer au culte des dieux du pays, de se faire conduire au lieu où s'assemblaient les fidèles et d'y boire de l'eau bénite. Le malade fit tout tout ce qu'on lui avait suggéré , et fut guéri dans le moment. Fernande/, qui rapporte ce miracle dans ses lettres , ajoute que ces sortes de guérisons , par la vertu de l'eau bénite , étaient tort communes à Firando. Ce même missionnaire fut appelé chez un chrétien qu'il trouva à l'extrémité. Ix marcliand le pria de réciter sur lui les Psaumes de la pénitence : il le fit, et le néophyte recouvra en un moment sa santé et toutes ses forces.
(I.^.jT) Dans le mèuie temps une persécution suscitée par la politique et par les intrigues des bonzes , éclata dans le royaume. Les missionnaires, pour obéir aux ordres de la Cour, se retirèrent à Fimai, et furent contraints d'abandonner les nouveaux chrétiens ; mais ceux-ci demeurèrent inébranlables dans la foi , et leur constance leur mérita la gloire de donnera l'Eglise le premier martyr qui ait arrosé l(^ Japon de son sang.
Leslidèles, n'ayant point d'église, allaient faire leurs prières en commun au pied d'une croix qu'on avait dressée hors de la ville. Une femme , esclave d'un païen , y allait comme les autres; son maître s'en étant aperçu le lui défendit, et il lui ajouta qu'il lui en conterait la vie si elle y retournait. L'esclave répondit généreusement que la mort ne faisait point de peur aux Chrétiens, et dès le lendemain elle se rendit avec les autres à la Croix. L'idolâtre l'ayant appris, sortit en fiuTur de sa maison pour aller chercher son esclave, et l'ayant vue de loin qui s'en revenait, il courut à elle le sabre à la main. La courageuse chrétienne , sans s'émouvoir, se mil à genoux au milieu de la rue , cl le barbare lui trancha la tête.
A Funai, les missionnaires obtinrent des résultats plus consolants que dans le Bimgo. Ce fut là que le P. de Torrez médita une entreprise importante.
11 y avait non loin de là une montagne, appelée Fré-
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noxama , qui ('tail regardée comme le sanctuaire de la religion japonaise; elle a huit lieues de long, et on y comptait alors insqu'à trois mille maisons de bonzes,
Frénoxania est nn lieu délicieux; ce ne sont que vallées entrecoupées de ruisseaux et de fontaines, rpii vont se perdre dans de pelils bois Irès-agréables ; le tout est une espèce d'île que forme un lac appelé Domi , qui fait comme une couronne à la montagne.
Parmi 1(( noml»re inlini de bonzes qui liabilaient ce beau |)ays, il y eut un tunde qui, ayant entendu parler de la religion des l^^uropéens , désira en être instruit. Il écrivit pour cet effet au P. de ïorrez, et lui manda que, sans son grand âge, il eûl été le trouver, mais que ne le pouvant pas, il le suppliait de se transporter à Frénoxama , ou d'y envoyer (pieKju'un des siens. « Vous avez passé bien des pays, lui disait-il en Unissant sa lettre, et traversé bien des mers pour la gloire de votnî Dieu ; ferez-vous difficulté de venir sur celle montagne, où vous avez lant d'intérêt d'établir voire religion?» Le P. de Torrez lui envoya le P. Viléla avec le jeune Laurent.
Les deux missionnaires s'cmbarqiu';rent , au mois de septembre, sur un petit bâtiment qui les porta heureusement jnsipi'aupW'S de Sacai ; mais si la mer et les vents leur furent favorables, ils eurent d'ailleurs de quoi exercer leur patience; tout ré({uij>age du navire était idolâtre, et il n'y eut sorte de mauvais trailemenls fpi'on ne fît souffrir aux serviteurs de Dieu : on les accablait d'injures et d'outrages : on les frappait comme des esclaves ; quelquefois on les laissait plusieurs jours sans leur donner à manger, et on fut sur le point <ie les jeter à la mer. Une vision qu'eut le P. Viléla, et dans laquelle ra|»ôlre des Indes l'anima et lui promit de; l'assister, le fortilia beaucoup, et il eut soin d'animer et de consoler son compagnon. Enfin on les abandonna dans un port 011 l'on avait [)ris terre, et Ton avertit tous les patrons des navires qui s'y trouvèrent, que ces étrangers étaient des ennemis des dieux, et que sans crime on ne pouvait avoir aucun commerce avec eux. Ils se virent
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ainsi réduits à une petite barque, sur laquelle on voulut bien leur donner pas<a.cre; mais le Ciel ne tarda pas à les venger , et récompensa d*iuie manière bien éclatante la charité de celui qui les avait rrçns. Tous les navires qiU avaif3nt refusé de les |>rendre et celui qui les avait amenés jusque-là, ou périrent par la teminMe ou furent la proie des corsaires, tandis que la seule barque où ils étaient continua sa route sans aucun accident fâcheux.
De Sacai, oti la barque g'ari'èta, les missionnaires prirent leur chemin par lerrc, et gagnèrent S;icomolo, bourgade située au pied de Frénoxauja. Le P. Viléla s'y arrêta, el envoya Laurent au bonze poiu' lequel ils avait nt entrepris ce voyage. Le bonze était mort, il y avait peu de jours; mais le supérieur qui lui avait succédé , nommé Daïsembo , cou-" sala le missionnaire affligé de cette mort en Tassuranl que le vieillard avait protesté qu'il mourait dans l.i croyance de Ions les articles que le P. de Torre/ lui avait maripiés. Il ajoula que lui-même el di\ de ses subordonnés souhaitaient entendre un docteur européen , et qu'ils n'étaient pas éloignés des seniimeiits dans lesquels ils avaient vu mourir Irttir supéiieur. Laurent lit .sou rapport au P. Viléla , qui , sur-le-champ, se trauspoila chez les bonzes. Daïsembo el les autres furent merveilleusement satisfaits de la doctrine du Père; mais personne n'osa se déclarer. Ils dirent Ions qu'ils ne pouvaient l'aire cette démarche , que lor.'jque le xaco aurait approuvé la nouvelle loi, el qu'ils conseillaient au Père d'aller voir ce chef de la religion de l'empire. Le Père eût bien souhailé d'avoir eu effet un eulretien avec le xaco; mais il ne fut pas po:-:sible d'eu venir à bout. iS'e voyant donc pins aucune apparence de rien faire à Frénoxama, il résolut d'aller à Méaoo , capitale de; l'empire, dont il n'était éloigné que de quatre lieues. Il se mit aussitôt en chemin, et arriva dans cette grande ville le dernier jour de novembre. H se retira d'abord daris uuc maison (pii touibait en ruine; il y demeura plusieurs joins avec son compagnon, et tous deux se préparèrent par la prière et par la pénitence à la grande œuvre qu'ils allaient entreprendre.