‹ Le Christianisme au JaponChapitre 33 sur 108 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

parul-il en elle quelque lueur de raison , qu'on découvrit (jue Dieu l'avait douée de grands trésors de grâces. Comme la nature ne lui avait rien épargné, elle fut bientôt recherchée par tous ceux que leur naissance ou leurs richesses mettaient en droit d'aspirer à l'avoir pour épouse. Ses parents, quoique chrétiens et fort vertueux, la voyant en âge d'être mariée, commencèrent à la produire dans le monde , et lui destinèrent même un parti très-avantageux. Cependant la vertueuse tille passait sa vie en œuvres de piété et dy charité , faisant régulièrement six ou sept heures d'oraison par jour, jeûnant, veillant, pratiquant des austérités, et surtout se dépouillant en faveur des pauvres de tout ce qui était à son usage , jusqu'à changer ses habits précieux contre leurs méchants haillons : « Mon Seigneur a vécu jtauvre, disait-elle, et il est mort tout nu; quel honneur pour moi de pouvoir lui ressembler ! » Kniin elle sut que les articles de son mariage étaient dressés j alors, comme elle était résolue à n'avoir jamais d'autre époux que Jésus- Christ , elle s'adressa à ce divin Sauveur, pour le prier de détourner le malheur dont on la menaçait, et de l'attirer plutôt à lui que de permettre que son cœur fût partagé. Sa jirière fut exaucée; elle tomba malade, et trois jours après elle mourut de la mort des Saints , dans des sentiments dignes de sa vertu.

La révolution nouvelle , bien loin d'apporter aucun changement aux affaires de la religion, la mit donc plus que jamais en état de s'étendre par tout l'empire; mais ce qui arriva vers ce temps dans le Ximo faillit faire perdre au christianisme un de ses plus fermes appuis. Le seigneur d'Isafay , prince voisin d'Omura et beau-frère de Sumitanda, après avoir l'ait bien d'inutiles efforts pour engager ce prince à retourner au culte des idoles, se ligua secrètement avec le roi de Firando et quelfjues autres enncFiiis de la religion pour l'y obliger par la force. Le P. Bartholi met parmi les alliés le roi d'Arima ; mais il ne paraît guère vraisemblable qu'un prince si bien disposé de tout temps en faveur des chrétiens^ en si bonne intelligence avec son frère, et qui

reçut le baptême si peu de temps après , fût entré dans une ligue qui n'allait rien moins qu'à abolir la loi dans tontes ces contrées et à ruiner une partie de sa famille ; quoiqu'il en soit, les confédérés , ne se croyant pas encore assez forts, malgré leur union, contre un prince accoutumé à marcher sur le ventre aux plus grosses armées avec une troupe de soldats, s'assurèrent de quelques seigneurs de la cour d'Omura, (jui tenaient de fort bonnes citadelles, dont ils mirent les ennemis en possession , et tout cela fut si secrètement tramé , que Sumitanda n'en eut pas le moindre soupçon. Le seigneur d'Isafay alla de nuit insulter Omura , qui fut aisément forcé. Le prince n'y était pas-, il faisait alors sa résidence dans un château fortifié sur le bord de la mer; l'ennemi, sans s'amus(;r à piller la capitale, dont le roi de Firando s'était assuré avec sa tlotte, et croyant surprendre le prince d'Omura , marcha avec toutes ses* troupes pour l'enlever.

Sumitanda n'apprit ce qui se passait que lorsqu'il vit approcher les troupes ennemies ; il n'avait avec lui que quinze hommes. Pour cacher à son beau-frère l'extrémité où il était réduit , il lit ai nier toutes les femmes et les tilles de la princesse. Un moment après, trente cavaliers chrétiens forcèrent un quartier de l'armée des alliés , et \inrent augmenter sa troupe. Il sut en même temps que les églises d'Omura avaient été profanées; alors, plein de confiance : Nous les vaincrons, s'écria-t-il d'un Ion qui rassura les plus timides ; ils font la guerre à Dieu. Efl'eclivemeut la justice divine avait déjà conuneucé à se faire sentir d'une manièie qui avait également frapi)é les fidèles et les infidèles, lu bonze entra dans une église, et y trouva un surplis; il s'en revêtit en dérision de nos cérémonies, et parut à la- porte de l'église pour inviter les infidèles à imiter son impiété ; c'était dans le preun'er tumulte qu'avait excité dans la ville l'arrivée des ennemis. Un soldat d'Isafay aperçut le bonze de loin, le prit pour un missionnaire, lira dessus et le tua.

Cependant le seigneur d'Isafay se disposait à donner l'assaut au fort, que le prince d'Omura était résolu de bien

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défendre. Dès que les troupes commencèrent à se ranger pour l'attaque , Suniitanda s'approcha de la porte du château , garnit la muraille , comme il l'avait fait d'abord , de femmes et même d'enfants, à qui il avait donné de grandes piques, se mit à la tête de sa petite troupe, et se tint prêt pour donner, sitôt qu'il en verrait le moment favorable. La forteresse était bâtie sur une émincnce assez escarpée , et l'on n'y pouvait monter que par un chemin fort étroit et bordé de précipices; le prince s'attendait bien que son beaufrère viendrait s'engager dans celte avenue, et celui-ci n'y manqua pas. Sumitanda l'y laissa avancer le plus qu'il put; puis, tout d'un coup, il fait ouvrir la porte, et tandis que les femmes et les enfants invoquent à haute voix les saints noms de Jésus et de Marie, il se jette si brusquement, le cimeterre en main, sur les premiers rangs, qu'après avoir de sa main renversé à ses pieds celui qui y commandait, il met en un moment toute l'armée en déroute.

Le général ennemi ne laissait pas de se rallier, le prince n'étant pas en état de l'en empêcher, lorsque les habitants d'Omura l'ayant pris en queue, il se trouva dans un désordre dont il ne lui fut pas possible de se tirer. Sumitanda, que deux mille des siens joignirent fort à propos dans ce moment, profita si bien de ce renfort et de l'embarras où se trouvait son ennemi, ({u'après plusieurs charges réitérées, il écrasa eniin toute celte armée , qui paraissait comme frappée d'aveuglement, et rentra triomphant dans sa capitale. Pour comble de joie , il apprit que la tlotte firandaise avait été fort maltraitée par la tempête et ne paraissait plus. Entin le peu qui resta des soldats d'isafay assurèrent que ce qui avait le pins contribué à leur entière déroute, c'est que dans le même temps que la petite troupe du prince les attaquait , une prodigieuse multitude de cavaliers était tombée sur eux , et avait taillé en pièces tout ce qui s'était rencontré sur son passage. On eut beau leur demander quelle était celte cavalerie, et d'où ils croyaient qu'elle pouvait venir, ni eux ni les gens du prince n'en purent jamais rendre aucune raison , ce qui persuada les uns et les autres que

c'élaient des légions d'anges que le Dieu des armées avait envoyées au secours des chrétiens.

Quant au seigneur d'Isafay , il fut long-temps sans paraître ; il avait eu bien de la peine à se sauver , et l'on assure qu'il fut quelques jours à courir de côté et d'autre, l.i peur l'ayant saisi à un point qu'il en était hors de luimême. Enlîn il se déguisa et gagna ses châteaux, où il ne se crut pas trop en sûreté; en effet, Sumitanda, après avoir recouvré tout son état, mis les rebelles à la raison et dissipé le reste de l'armée confédérée, porta la guerre chez ses ennemis, leur enleva plusieurs places très-considérables, lit partout un incroyable butin, et retourna chez lui ayant considérablement accru son domaine, et étendu fort loin la réputation de ses armes.

Un succès si peu attendu, et tant de marques sensibles d'une protection particulière du Ciel enil;unmèrent tellement le zèle de ce grand prince , que dès lois il entreprit de bannir entièrement l'idolâtrie des terres de son obéissance. Il le déclara au conniiencement de l'année, lorsque tous les grands de sa cour et les plus considérables d'entre les bonzes allèrent suivant la coutume lui rendre leurs hommages. Il leur parla en cette occasion d'une manière si palhétiipie et si touchante, leur remit si vivement devant les yeux de quelle manière le Dieu des chrétiens l'avait fait tant de fois triompher de ses ennemis, et leur témoigna un si grand zèle pour le salut de leurs unies que tous promirent de se faire instruire, et ils tinrent parole. Le prince lit venir les PP. Gaspard Cuëglio et àlclchior de Figuérédo , Ions deux accompagnés d'une troupe de catéchistes. Ces Pères Irouvèrent les peuples parfaitement disposés, et en moins de deuX' ans, ils baptisèrent soixante mille personnes, bâtirent quarante églises, renversèrent tous les temples, brisèrent toutes les idoles , et eurent bientôt la consolation de ne laisser aucun idolâtre dans tout le pays, les bonzes même, à la réserve de quelques-uns qui se retirèrent ailleurs, ayant pris le parti de se rendre à la vérité.

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