‹ Le Christianisme au JaponChapitre 39 sur 108 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

dire à l'empereur que le P. Organtiu et Laurent demandaient à saluer sa majesté. Ce prince, montrant un visage fort gai , fît ouvrir les deux battants de sa chambre , et adressant la parole aux courtisans : « Seigneurs, leur dit-il, si vous ne vous mettez de mon côté , je serai obligé de me rendre et d'embrasser le christianisme; ces docteurs étrangers me poussent à bout, et je ne sais plus que leur répondre. » Sur cela , les deux missionnaires entrèrent, et présentèrent leurs respects à l'empereur, qui les reçut avec une distinction qu'il ne marquait pas aux plus grands seigneurs de sa cour ; il leur dit ensuite : « Voici , mes Pères , une belle occasion de faire d'un seul coup bien des conquêtes ; redites-nous ce que vous m'exposâtes dernièrement de l'unité de Dieu, de ses perfections infinies, de sa providence, et surtout de sa justice à récompenser les bons et à punir les méchants, et je vous réponds que vous allez faire autant de chrétiens qu'il y a ici de personnes sensées. « Comme Laurent , ainsi que je l'ai déjà remarqué plusieurs fois, parlait le japonais avec une grâce toute particulière , le P. Organtiu le chargea de faire ce que souhaitait l'empereur; il obéit, paria fort long-temps et fut écouté avec une attention merveilleuse. Quand il eut fini , chacun se regarda et parut charmé ; on avoua que rien n'étail plus solide ni mieux prouvé; on donna de grandes louanges au missionnaire ; mais ce fut tout le fruit qu'il remporta de son discours. Un moment après, l'empereur prenant en particulier le P. Organtiu et son compagnon : «Il faut, leur dit-il , que vous me juriez que vous me parlerez avec toute la sincérité dont vous êtes capables. « Quoique le P. Organtiu ne vît pas encore où tendait une telle proposition , il n'eut pas de peine à donner au prince l'assurance qu'il exigeait. Alors, Nobunanga reprenant la parole : « De bonne foi, dit-il, croyez-vous tout ce que vous nous enseignez? car je vous dirai qu'après avoir promis le secret à des bonzes, comme je vous le promets, il m'ont avoué que tous leurs mystères étaient de pures fables inventées pour amuser et contenir la multitude. » Le P. Organtiu , qui ne

s'attendait à rien moins qu'à ce discours, prit sans dire mot un globe terrestre qu'il trouva sous sa main , et, montrant à l'empereur les pays immenses qu'il avait traversés pour se rendre au Japon : « Sire, lui dit-il, Votre majesté paraît avoir quelque estime pour nous ; mais si , pour vous débiter des fables , nous avions entrepris de si longs voyages , essuyé tant de travaux, couru tant de dangers, traversé les mers les plus orageuses, abandonné nos parents, nos amis, notre patrie, y aurait-il folie pareille à la nôtre? Que les bonzes parlent contre leur pensée , quand ils vous disent des choses qu'ils n'entendent pas et dont ils connaissent même la fausseté, il n'y a pas lieu de s'en étonner; qui ne voit que leur fortune est attachée à faire passer leurs chimères pour des vérités constantes? Mais que nous revient-il à nous de notre pénible ministère et de notre constante exactitude à nous abstenir de toutes les douceurs de la vie? En un mot, la manière dont nous vivons ici ne suffit-elle pas pour convaincre les plus incrédules qu'il faut que nous ayons des preuves bien incontestables des vérités que nous prêchons?»

Tandis qu'il parlait, l'empereur avait les yeux baissés et fixes comme un homme qui pense profondément; après quoi, reprenant tout-à-coup son air gai, il combla les deux religieux de mille nouveaux témoignages d'estime et de bonté, et remarqua en les congédiant beaucoup de regret de ne les pouvoir entretenir plus souvent. A l'exemple du maître, les courtisans paraissaient se disputer à qui ferait plus d'amitié aux docteurs étrangers, et les trois fils de l'empereur leur donnaient, en toutes rencontres, tant de marques d'une singulière bienveillance, qu'il n'y avait rien qu'on ne put se promettre de ces princes , lorsqu'un jour ils occuperaient les premiers trônes du Japon, auxquels ils avaient droit d'aspirer.

Il y avait en ce moment au Japon plus de cinquante Jésuites européens et japonais , sans compter les catéchistes, dont le nombre était considérable; mais ils ne suffisaient pas pour administrer les sacrements aux fidèles , et pour instruire les idolâtres, dont plusieurs ne mouraient dans

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