CHAPITRE I. M
trois qui sont plus grandes que les autres , et dont les autres paraissent en quelque façon des dépendances : la plus petite , qu'on appelle Xicoco ou Sikokf, est à l'orient ; elle ne comprend que quatre royaumes; le Ximo ou Kiusjiu, qui est au midi , en a neuf, sans compter les îles adjacentes de Gotlo, qui font un royaume particulier; enfin le Niphon, qui s'étend de l'occident au septentrion , contient près de soixante provinces , qui portent aussi presque toutes le nom de royaume. Plusieurs historiens donnent à cette grande île le nom de Japon , et disent que c'est d'elle qu'il s'est communiqué à tout le pays.
Si la situation du Japon l'expose à de grandes chaleurs, les montagnes dont il est couvert, principalement vers le nord , y causent de grands froids; aussi convient-on que le froid et le chaud y sont excessifs ; l'hiver surtout y est trèslong , et la neige y tomhe en si grande ahondance , qu'en hien des villes on n'a de communication que par des galeries couvertes. Cependant on assure que les terres y portent deux fois Tannée: premièrement du blé , ([ue l'on moisonne au mois de mai ; ensuite du riz , dont la récolte se fait en septembre. A la vérité , il n'est peut-être point de pays au monde plus arrosé que celui-ci ; car ce n'est de tous côtés que lacs, fontaines, rivières et canaux formés par la mer.
Les grandes richesses du Japon consistent en mines d'or et d'argent ; celles-ci sont en bien plus grand nombre et hien plus abondantes ; l'argent en est estimé le plus beau du monde , et à la Chine on le change pour de l'or au même poids. Les Japonais font encore un commerce assez considérable de leurs perles , qui pour la plupart sont rouges , et de leurs magnifiques étoffes de soie rehaussée d'or, d'un travail exquis.
On serait surpris si un peuple inconnu au reste du monde pendant un si grand nombre de siècles, et avec qui nous ne saurions avoir de commerce qu'en traversant huit mille lieues de mer, n'avait pas hien des manières différentes des nôtres : ils en ont effectivement beaucoup; cela paraît sur-
tout dans leurs habillements et dans plusieurs coutumes , où l'on dirait qu'ils ont affecté de prendre le contre-pied des Européens. Les grands seigneurs, et avec quelque proportion tous les gentilshommes , portent de grandes robes de soie traînantes , où les fleurs d'or ou d'argent , ménagées avec art, produisent le plus bel effet; de petites écharpes , qu'ils portent au cou, leur servent de cravates; leurs manches sont fort larges, et pendent à peu près comme celles de nos habits à la romaine ; mais la parure dont ils sont plus curieux est un sabre dont la poignée et souvent même le fourreau sont enricliis de perles et de diamants. Ils relèvent tout cela par une taille avantageuse et un fort grand air qui leur est naturel ; pour la couleur du visage , ils l'ont moins olivâtre que les autres Asiatiques.
Les femmes japonaises sont en réputation de grande beauté. Avec cela, elles sont encore plus superbement et plus richement vêtues que les hommes: leurs cheveux , négligés avec art, tombent sur le derrière de la tête, où ils sont noués en touffe pendante ; au-dessus de l'oreille gauche elles ont un poinçon à un bout duquel pend une perle ou quelque pierre de prix ; elles ont encore à chaque oreille un petit rond de perles qui fait un très-bel effet ; leur ceinture est fort large et semée de fleurs et de figures dont la beauté ne cède en rien au reste de l'ajustement ; sur plusieurs longues vestes , elles ont une robe flottante qui traîne de quelques pieds; je dis sur plusieurs longues vestes ; car au Japon c'est par le nombre de ces vestes qu'on juge de la qualité de celles qui les portent; on dit que les dames japonaises en ont quelquefois jusqu'à cent, ce qui passerait le vraisemblable , si l'on n'ajoutait que ces vestes sont d'une soie si fine et si déliée qu'on en peut mettre plusieurs dans la poche. Quand les dames de la première qualité vont par la ville (ce qui est rare en général pour toutes les fenmies) c'est toujours en grand cortège : une troupe de filles les suivent, portant l'une des mules très-précieuses , l'autre des mouchoirs , d'autres des dragées et toutes sortes de confitures dans de grands bassins. Ces filles sont précédées des femmes de chambre,
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qui environnent leurs maîtresses , les unes avec des éventails et d'autres avec un parasol en forme de dais, dont le tour est d'une fort belle élotTe de soie. Les bourgeois , qui sont presque tous marchands, artisans et soldats, ont des habits fort courts ou fort simples , mais tous portent des armes , et se [)iquent d'avoir un beau sabre et un beau poignard ; ils passent l'un et l'autre dans une ceinture fort large et en forme d'échiquier. Ils diffèrent encore des gens de qualité en ce qu'ils ont le derrière de la tcte rasé ; les nobles se font raser au contraire le haut du front, et laissent pendre le reste de leurs cheveux par derrière : ils croient par là se donner une physionomie agréable , et ils en sont si jaloux qu'ils ont presque toujours la tête découverte.
Chez les Japonais , le blanc est la couleur de deuil. Ils se couvrent lorsqu'ils saluent; ils prennent leurs habits de cérémonie quand ils sont chez eux, et se mettent à leur aise quand ils vont dehors ; ils montent à cheval du côté droit ; nos mets les plus délicieux leur paraissent insipides; ils ont horreur de ce qui fait notre nourriture la plus ordinaire et la plus naturelle. Voilà à peu près ce qui a fait dire que les Japonais étaient encore plus éloignés de nous par l'opposition de leurs usages aux nôtres que par la distance des pays , et ce qui les a fait appeler par quelques-uns nos antipodes moraux. Pour moi , je ne sais si je me trompe , mais je regarde cette diversité de costumes et de manières comme un pur effet du caprice , et je ne vois rien d'ailleurs dans le caractère d'esprit de ce peuple de fort étrange par rapport à nous; il semble môme que c'est aux Chinois, leurs voisins et leurs uniques alliés pendant plus de mille ans , qu'il fallait les opposer, si on voulait les faire connaître par opposition ; effectivement , en lisant les lettres que saint François Xavier a écrites du Japon et les mémoires de la Chine , on est surpris de voir que les Chinois et les Japonais diffèrent tellement entre eux , qu'on peut dire que les uns ont presque toutes les qualités bonnes ou mauvaises opposées à celles des autres , de sorte que la Providence , en les bornant à eux seuls l'espace de tant de siècles , semble avoir
voulu qu'ils connussent par leur propre expérience tout ce qu'il peut y avoir de bon et de mauvais dans les mœurs et les coutumes des peuples civilisés.
Les relations de Tannée 1604 racontent une chose qui fait bien connaître le beau naturel des Japonais. Je crois qu'on me saura bon gré de l'avoir rapportée , et je la mets ici parce qu'elle n'a aucune liaison avec l'histoire de ce temps-là. Une femme était restée veuve avec trois garçons, et ne subsistait que de leur travail; ils étaient tous idolâtres. Or , comme ces jeunes gens , ou faute d'être employés , ou peut-être pour n'avoir pas été élevés à ce genre de vie , ne gagnaient pas suftisamment , ils prirent une étrange résolution. On avait depuis peu publié que quiconque saisirait un voleur et l'amènerait au magistrat , toucherait une somme fort considérable ; les trois frères , que la pauvreté de leur mère touchait encore plus que leur propre indigence , conviennent entre eux qu'un des trois passera pour voleur et que les deux autres le mèneront au juge ; ils tirent au sort pour voir qui sera la victime de l'amour filial, et le sort tombe sur le plus jeune, qui se laisse lier et conduire comme un criminel. Il subit l'interrogatoire : il déclare qu'il a volé ; sur quoi on l'envoie en prison, et ses frères touchent la somme promise. Ceux-ci, avant de s'en retourner chez eux , trouvèrent moyen d'entrer dans la prison : là , croyant n'être vus de personne , ils se mirent à embrasser tendrement le prisonnier , et les trois frères ne purent se séparer sans verser beaucoup de larmes. Le magistrat, qui , par hasard , était en lieu d'oi^i il pouvait les apercevoir , fut extrêmement surpris de voir un criminel de si bonne amitié avec ceux qui l'avaient livré à la justice ; il appela un de ses gens , lui donna ordre de suivre les deux délateurs jusqu'au logis oi^i ils se retireraient, et lui enjoignit expressément de ne les point perdre de vue , qu'il ne fût bien instruit de tout ce qui pouvait le mettre au fait d'une chose aussi étonnante que celle dont il venait d'être témoin. Le domestique obéit , fit toutes les dili-