‹ Le Christianisme au JaponChapitre 5 sur 108 · CHAPITRE I. tî · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. tî

gences qui lui avaient été recommandées , et rapporta à son maître qu'ayant vu entrer les deux IVères dans une maison , il s'en était approché , et leur avait entendu raconter à leur mère tout ce que je viens de dire ; que la pauvre femme , à celte nouvelle , avait jeté des cris lamentables , qu'elle avait dit à ses enfants qu'ils pouvaient reporter l'argent qu'on leur avait donné , et qu'elle aimait mieux mourir de faim que de conserver la vie aux dépens de celle de son fils. Le juge , fort surpris de ce récit , fait venir le prisonnier , l'interroge de nouveau sur ses prétendus vols, lui fait diverses questions pour voir s'il ne se couperait point; enfin, voyant que toutes ses réponses s'accordaient parfaitement , et qu'il ne pouvait en rien tirer par adresse, il lui déclara ce qu'il savait , et l'obligea ainsi d'avouer tout. Il alla ensuite faire son rapport au cubo-sama , et ce prince , frappé d'une action si héroïque, voulut voir les trois frères, les combla de caresses, assigna au plus jeune quinze cents écus de rente et cinq cents à chacun des deux autres.

Mais la principale source du bon ordre qu'on admire au Japon , c'est la religion , qui peut certainement plus sur l'esprit de ce peuple que sur celui de presque tous les autres. Tous les Japonais , à la réserve de quelques athées qui croient les âmes mortelles , sont idolâtres et reconnaissent une infinité de dieux. Les plus anciens sont les Camis , qu'on prétend être descendus du soleil; ce sont tous les empereurs du Japon , depuis la fondation de cet empire jusqu'à nos jours ; leur race subsiste encore , du moins on ne nous a point appris qu'elle fût éteinte. Les Fotoques de la Chine sont aussi adorés au Japon ; mais outre ces deux espèces de divinités, il y en a quatre principales qu'on peut regarder comme les dieux du premier ordre : le plus considérable de tous est Amida , une des plus anciennes idoles de la Chine ; les Japonais l'adorent TOUS différentes formes, toutes mystérieuses, mais ridicules ; ils en racontent aussi bien des fables dont on amuse le petit peuple, et que je crois pouvoir me dispenser de rapporter.

Xaca est après Amida le dieu le plus révéré au Japon. Il naquit, disent les bonzes, d'une mère vierge qu'il fit mourir en naissant ; il se retira tout jeune dans les déserts de Siam , et il y vécut plusieurs années dans les exercices de la plus austère pénitence. De là étant passé à la Chine , il y prêcha Amida , et publia une espèce de théologie , qui n'a pas moins de cours dans cet empire que la morale de Confucius. Le terme de toutes ses courses fut le Japon , dont il a été le premier législateur : il y fit connaître Amida et les Fotoques ; car les Japonais n'adoraient alors que les Camis , auxquels même ils ne demandaient que des biens temporels, et les démons, à qui ils faisaient des sacrifices uniquement pour se garantir de leur fureur. Dans la vérité ^aca était un grand philosophe : les Japonais tiennent de lui la métempsycose et la théologie des Chinois. Le nombre des livres qu'il a composés est prodigieux; le dernier de tous, qu'il intitula Foquequium , et dont il rendit ce témoignage à sa mort qu'il ne contenait rien de vrai non plus que les autres , est d'ailleurs si obscur , qu'apparemment Fauteur n'y entendait rien lui-même. Cette obscurité n'a pourtant servi qu'à rendre l'ouvrage plus respectable , et il a parmi ces insulaires , la même autorité qu'ont parmi nous les livres saints.

Les deux autres divinités qui tiennent le premier rang avec Amida et Xaca sont Canon et Gizon , dont il n'y a rien à dire de fort particulier ; je n'ai même trouvé nulle part quelle est leur origine. Les bonzes prétendent que le dieu Canon vivait il y a deux mille ans , et qu'en ce temps-là il créa le soleil et la lune. On lui a élevé à Ozaca un temple qui est un des plus beaux du Japon. On s'étonnera sans doute , après ce que j'ai dit de l'esprit et du bon sens des Japonais , qu'ils aient donné dans de si étranges absurdités en matière de religion ; mais n'y a-t-il pas encore plus lieu d'être surpris que les Romains, dans un siècle aussi éclairé que celui d'Auguste , aient dressé des autels à tous les monstres de l'Egypte , et offert

CHAPITUK I. 17

de l'encens à loules les bizarres divinités des nations qu'ils avaient subjuguées? C'est que de tout temps on a reconnu (jue les pins grands esprits sont ceux dont l'égarement va plus loin , quand une fois ils se sont écartés du droit cbemin , et que parmi les idolâtres, les nations policées sont celles dont la religion renferme plus d'extravagances.

Pour ce qui est du culte que les Japonais rendent à leurs idoles , il est vrai de dire que rien n'est plus semblable à celui que nous rendons au vrai Dieu. Mais il faut se rappeler ce que dit Tertullien , « qu'un des moyens les plus ordinaires dont le père des mensonges se serve pour séduire les peuples , est de leur faire illusion en contrefaisant la vérité. » Je ne sais môme si la conduite qu'il. a tenue à l'égard des Japonais , ne pourrait point passer pour une assez bonne preuve de la sainteté de nos [)ratiqucs de religion , puisqu'il semble qu'il n'a pu entraîner dans l'erreur la nation du monde dont la raison s'est trouvée la plus naturellement chrétienne , selon l'expression du même Tertullien , qu'en déguisant ses mensonges sous l'extérieur de notre culte religieux.

Les bonzes du Japon composent une espèce de hiérarchie fort semblable à celle de l'Eglise catholique. Ils ont un grand-prêtre qu'on nomme Xaco , apparemment parce qu'il est le successeur du grand Xaca ; ce premier prêtre a au-dessous de lui des liindcs , qui répondent à nos évoques ; ce sont eux qui font les prêtres en leur donnant pouvoir d'offrir des sacrifices. Ces tundcs sont tous les supérieurs des maisons des bonzes ; car tout le clergé du Japon , s'il est permis de se servir de nos termes , est régulier , et peut être considéré comme un ordre religieux , divisé en plusieurs congrégations , mais sous un même général. En effet , les bonzes sont partagés en plusieurs sectes, toutes, quoique reconnaissant un même chef, irréconciliablement ennemies les unes des autres: on les distingue par la couleur des habits , car , pour la forme , elle est partout la même , et approche assez de

18 LE CIiniSTIAMSME AU JAPON.

celle de nos ermites. La môme diversité de sentiments qui règne parmi les bonzes s'étend sur tous les ordres de l'étal , chacun étant en droit de faire à sa fantaisie le cfioix de la secte qui lui plaît davantage, d'où il arrive que non -seulement les provinces et les villes, mais les maisons même particulières sont souvent partagées sur le culte des dieux j mais, comme l'animosité des bonzes ne passe point à leurs disciples avec leurs sentiments , cette variété sur la doctrine ne trouble en aucune manière le repos des familles, et ne fait aucun tort à la société civile. Je ne crois pas qu'il soit à propos de m'étendre beaucoup sur les différentes sectes du Japon ; je dirai seulement deux mots des principales. La première est celle des grands; elle croit l'àme mortelle , et les bonzes qui la professent se nomment xenxus. La seconde, qui est la plus suivie de ceux qui se piquent de probité, enseigne l'immortalité des âmes, et rend un culte spécial à Amida : on appelle xodoxins les bonzes qui en sont les docteurs, La troisième est celle des adorateurs de Xaca : on y donne à ce faux prophète le premier rang parmi les dieux; leurs prêtres sont les plus réglés du Japon; ils se lèvent à minuit pour chanter les louanges de leurs dieux , et pour méditer sur quelques points de morale, que le supérieur explique auparavant. Saint François Xavier, qui a assisté à ces explications, dit qu'elles se font d'une manière très-touchante et très-pathétique. Ces bonzes ont pris le nom de foqucxus. La quatrième n'est pas tant une secte particulière qu'un corps de bonzes qui font la guerre ; on lésa nommis negores , et l'orient n'a point de soldats ni mieux disciplinés, ni plus aguerris; aussi les empereurs japonais, dans les ditTérentes révolutions de l'empire, ont-ils toujours eu grand soin de se les attacher, ou du moins de les engager, par des avantages considérables , à demeurer dans une exacte neutralité. Ces quatre sortes de bonzes sont les plus considérables. Il y en a d'autres qui usent de sortilèges ; ce sont les icoxus. D'autres sont des espèces de pénitents et de contemplatifs, qui demeurent dans les forets et n'ont point d'autres maisons que le creux des arbres. Les mission-

CIlAriTRE I. 19

naires leur ont doniio le nom iyarhori-bonzes. Enfin , il s'en trouve dans les montagnes septentrionales, que l'on connaît sous le nom de jenguis et de guoguis. Ces derniers n'ont point d'autre occupation que de conduire et de diriger ceux qui entreprennent de certains pèlerinages , dont le récit a quelque chose de si ridicule et de si fabuleux , ({u'encore que tous les historiens s'accordent à en parler , je n'ai pu me résoudre à leur donner place dans cette histoire. On voit aussi au Japon des filles régulières qui font, comme autrefois les vestales de Rome, profession de garder la continence; elles vivent en communauté, et sont sous la direction des bonzes, dont elles ont adopté la secte: elles se distinguent, ainsi que les bonzes, par la couleur des habits, et d'ailleurs elles sont presque vêtues comme nos religieuses.

A l'extérieur, rien n'est plus dur que la vie des bonzes : on les voit presque toujours avec un visage déterré, et ils ont quelque chose d'affreux dans leur extérieur; mais il s'en faut bien que la réalité réponde à ces apparences. Ce qui est étrange , c'est que malgré la persuasion oi^i l'on est de leurs dérèglements , ils sont dans une vénération qui n'est pas concevable : on se dépouille de ce qu'on a de plus précieux pour le donner à ces imposteurs , qui ne vivent que d'aun)ônes, et sont cependant formidables aux princes même par leur puissance ; il n'y a pas jusqu'à l'empereur qui ne se trouve honoré d'avoir un (ils bonze; en un mol, le rcsjiect qu'on a pour eux passe tout ce qu'on peut en dire.

L'instruction de la jeunesse est une des plus sérieuses occupations des bonzes ; ils enseignent la poésie, l'éloquence, la philosQphie et ce qui regarde le culte des dieux. Les académies, dont le nombre égale celui des bonnes villes, sont remplies d'une multitude intinie d'écoliers. Saint François Xavier en nomme quatre auprès de Meaco , l'ancienne capitale de l'empire , dont il assure que chacune a bien trois mille cinq cents écoliers; et ce n'est rien , ajoute le saint, en comparaison de ce qu'il y a dans l'université de Bandoue, la plus considérable du Japon. Les bonzes prêchent aussi assez souvent dans les temples , et c'est toujours en grand

appareil : le docteur , rcvêlu de magnifiques habits , monte sur une estrade couverte ordinairement de riches tapis de la Chine ; sur une table (ju'il a devant lui est un exeni[>ldire du Foquequiunt ; il ouvre ce livre , en lit ([ucbiues lignes , le referme , et après une courte explication , aussi énigmalique que le texte même, il tombe tantôt sur la morale et tantôt sur les fins dernières de l'homme. Quelques missionnaires qui ont assisté à ces prédications assurent dans leurs lettres qu'ils n'ont rien entendu de plus éloquent , de plus beau, de plus fini, de plus touchant, et que pour l'ordinaire tout l'auditoire fond en larmes. La dernière conclusion que le prédicateur lire de ce qu'il a exposé avec tant d'énergie, c'est qu'on ne peut assurer son bonheur pour l'autre vie sans faire de grandes libéralités aux bonzes.

Je n'entrerai pas dans le détail des pratiques de religion oii les Japonais semblent nous avoir voulu copier; je dirai seulement que ces infidèles ont leurs apôtres et leurs docteurs, dont ils ont canonisé la mémoire, si j'ose parler ainsi, et leurs martyrs , à qui ils rendent des honneurs presque divins. Ces derniers sont des malheureux qui se l'ont écraser sous les roues des chariots sur lesquels on promène de temps en temps les idoles dans les rues, ou qui se laissent fouler aux pieds et étoufîer dans la presse lorsqu'aux jours de grandes solennités le peuple va offrir des sacrifices dans les tenqjles , ou enfin qui de gaieté de cœur s'en vont pesamment chargés se précipiter au fond des eaux pour arriver plus tôt, disentils, au paradis du dieu Canon.

Avant de terminer ce qui regarde la religion des Japonais , il faut dire deux mots de la manière dont ils^en usent à la mort de leurs proches. Les obsèques se font toujours avec une pompe extraordinaire. On conduit en grande cérémonie le corps du défunt hors de la ville , on le pose sur un bûcher fort élevé, et après bien des prières et des grimaces , on met le feu au bois ; quand le feu est éteint on recueille ce qui reste des ossements, et on les enterre avec les cendres. Le deuil dure deux ans, et pendant un si long temps on s'abstient de toutes sortes déplaisirs; les habits même

Page 1