‹ Le Christianisme au JaponChapitre 42 sur 108 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

au milieu de ses conquêtes, après avoir réduit plus de trente royaumes sous t^on obéissance.

Aquéchi ne protîta pas de .son crime. Il péril malheureusement , et un grand seigneur de Tempire, nommé Fraxima , monta sur le trône. Les premières années du règne de ce nouveau monarque furent assez paisibles; il n'était pas de son intérêt qu'on armât, le pbis l'aible ennemi pouvant devenir considérable dans un temps oi^i |)lusieurs n'attendaient peut-être (pi'une occasion poui' se soulever. La religion cbrélienrie , que ce prince favorisa fort dans ces commencrnients , prit pendant un si long calme tant d'accroissement qu'elle devint , même à la cour inq^ériale , la religion dominante.

Le P. Oigantin , avec ce qu'il avait d«! missioimaires sous sa conduite, ne pouvant suffire à «-ontenter tous ceux qui voulaient être iusirnits, fut ojjligi; de demander un renfort, qu'on lui envoya. Rien n'est plus beau (pie le détail que ce Père fait, dans ses lettres à son général, des succès que Dieu accordait à ses travaux ; et j'avoue (pie j'ai quebpie regiel de ne pas écrire des >ném()ir(!S, pour avoir la liberté de m'étendi'e sur quantité de choses inliniment édifiantes, dont le lécit ne convient pas bieri à une hi.'^toire. Je ne finis cependant passer sous silence la conv(.'rsion d'un célèbre médecin, dont on peut dire que le changement contribua extrêmement aux grands progrès que fit alors le christianisme; l'occasion dont Dieu se servit pour le convertir fut assez singulière.

Ce médecin s'appelait Dosam; il avait parcouru toutes les plus fameuses nuiversiiés de la Chine et du Japon , et il ne s'était pas borné à la seule cormaissance de la nature et du corps humain , qu'il possédait dans un degré éminent; mais, le désir qu'il avait de savoir embrassant généralement toutes les sciences dont il avait pu rencontrer des maîtres, il était devenu l'oracle du Japon, et il n'y avait point de sortes de savants dont les plus célèbres eussent honte d'être ses disciples. Il arriva qu'étant survenu au P. de Figuérédo une incommodité fort extraordinaire, et à laquelle tous les mé-

(Jeciiis (ju'il consulta ne purent trouver de remède , on eouseilla au missionnaire de se transporter à Méaco pour y consulter Dosam ; il le fit. Dosam l'ut surpris de voir uti vénérable vieillard avec un air de santé qui semblait lui promettre encore bien des années de vie; il lui demanda ce qu'il avait fait pour vivre si long-temps parmi tant de fatigues. Le Père répondit qu'il s'était dès son enfance privé de tous les plaisirs de la chair, qu'il s'était nourri sobrement , et s'était en tout contenté du nécessaire ; qu'il avait exercé son corps par les veilles et par les travaux , et qu'avec cela il avait trouvé le secret de vivre content; (|ue l'iuconnnodilé môme (jui l'amenait à Méaco, ne l'inquiétait point, parce (pie si elle abrégeait ses jours, elle le mettrait plutôt en possession d'une autre vie , incomparablement plus excellente que celle qu'il perdrait, et qui aurait encore l'inestimable avantage de ne finir jamais.

Oosam , qui n'admettait point l'innnorlalité de l'àme , parut surpris de ce discours, et après avoir un peu réfléclii en lui-même : « Nous êtes donc , dit-il au Père, du sentiment de ceux qui croient l'àme immortelle? Mais m'expliqueriez-vous bien connnent il se peut faire qu'une })artie de l'homme meure et (|ue l'autre demeure vivante , et par quel secret deux choses aussi opposées que le doivent être une pure intelligence et nue matière vile et grossière, peuvent contracter entre elles une union si étroite que toutes leurs opérations deviennent en ([uelque façon communes? enfin oîi va l'àme, tandis que le corps est réduit en poussière, et pourquoi l'on n'eu entend plus parler après cette séparation ? « Le Père répondit à toutes ces (jueslions d'une manière qui donna bien à penser à Dosam , et qui lui fil estimer les religieux d'Europe. Il fut enfin persuadé que notre âme est purement spirituelle , par la raison qu'elle a des opérations purement spirituelles , telles que sont nos pensées; que , si elles est spirlituelle , elle est immortelle , puisqu'elle n'a en soi aucun principe de corruption; que, si elle est immortelle , elle est créée pour une fin à laquelle la vie présente n'est qu'une disposition et un passage j qu'il faut

CHAPIÏl'.b: IX. 151

donc prendre ses mesures pour acquérir celle iin dernière. De là , le V. de Figuérédo le conduisil par degrés jusqu'à la connaissance d'un Dieu ciéaleur et sauveur des hommes , rémunérateur de la vertu et vengeur du crime. Alors Dosani entrevit la nécessité qu'il y avait d'embrasser le culte de ce Dieu, seul digne d'clre adoré; mais il l'ut effrayé des conséquences d'un tel engagement et de la dilticulté d'une telleentreprise, qui, à son âge, lui semblait même inq)Ossible. K Comment , se disait-il , arriver à la pureté du christianisme avec des habitudes vicieuses de loule la vie? quel moyen de se réduire à redevenir disciple après avoir été si long-temps regardé comme le maître des docteurs mêmes? » D'ailleurs les préjugés de l'entance, les entêtements dont les savants ne se préservent guère, la crainte des discours des hommes , la perte d'une réputation si bien établie, tout cela parut d'abord au docte niédecin un obstacle invincible; mais il ne se l'aidit point contre la grâce; son impuissance l'humilia, et Dieu, que l'humiliation du cœur n'a jamais manqué de toucher, éclaira et t'ortitia tellement cet homme, qui aimait sincèrement la vérité , que , sans examiner davantage les suites de son changement , il se mit à s'instruire sérieusement des mystères de la religion chrétienne. Le P. Organtin se chargea de son instruction, et, dès qu'il le vit suflisamnient disposé , il le baptisa et le nomma Melchior. L'étonnement où cette nouvelle mil tout le monde ne peut s'exprimer. Huit cents jeunes gens, qui tous les jours allaient prendre des leçons de Dosam , suivirent tous son exemple , et furent imités d'un si grand nombre de personnes de toutes conditions, que les éghses ne les pouvaiejit plus contenir. On entendait dire partout : Le sajje a embrassé le christianisme ; il faut que ce soit la véritable religion. L'empereur et toute sa cour ne s'entretinrent pendant plusieurs jours que de cet événement, et les bonzes au désespoir, ne sachant de quelle manière réparer une perte aussi considérable , voulurent engager le dairi à contraindre Dosani de retourner au culte des idoles; mais Dosam aurait plutôt converti le dairi lui-même, que le dairi n'eût pu venir à bout de le pervertir.

132 LE CHRIS ri ANISME AU JAPON.

La clirélienlé du Japon lit alors une perle à lai]nelle toutes les églises particulières qui la composaient prirent beaucoup de part : le P. Alineida mourut dans Pile d'Amacusa , trois ans après avoir leeu les ordres sacrés à Macao ; il n'avait pas encore cinquante-neul' ans accomplis, mais il était cassé , comme s'il en eût eu qualre-vingts , et plusieui s années avant sa moit son corps n'était plus qu'un sipielette vivant ; car il n'y avait guère de contrées au Japon que ce zélé missiomiaire n'eût parcourtu;s dans l'espace de vingthuit ans, avec des travaux inconcevables. Il pouvait faire un dénombrement des dangers qu'il avait courus, assez semblable à celui que l'Apôtre des nations a fait des périls où il s'est trouvé , et l'on ne conçoit pas connncut il a pu vivre si long-temps sans un miracle continuel. J'ai dit jusqu'à quel point l'hiver est jude au Japon. Le P. Almeida lut obligé d'en passer plusieurs, logé dans unecabane, tantôt sur le rivage de la mer, tantôt sur le sommet d'une montagne , vêtu d'une sitnple soutane tout usée. Les bonzes mirent sa tète à prix, et les lidèles furent souvent contraints de lui donner des gardes ; il en coûta môme la vie à uu gentilhomme du royaume de Saxuma , pour s'être l'ait le gardien du serviteur de Dieu. Au milieu de tant de risques et ^ de fatigues , le saint homme jouissait intérieurement d'un repos inaltérable, et nageait dans un torrent de délices. Le Ciel, dans plusieurs occasions, lui donna des marques évidentes d'une protection particulière. Un jour, il fut pris par des pirates , dépouillé et laissé tout nu et seul dans une barque sans voiles, sans rames et sans gouvernail; il demeuia ainsi vingt-quatre heures, exposé à un vent de terre extrêmement froid , toujours entre la vie et la mort , les vagues le menaçant à toute heure de l'engloutir; enfin, comme si un ange eût conduit son bâtiment à terre , il aborda avec la même facilité que s'il eût eu les plus habiles rameurs de la côte. Parmi les vertus qu'on admira dans cet incomparable ouvrier, une des plus remarquables fut une douceur mêlée de grandeur d'àme, qui en même temps lui gagnait les cœurs et lui conciliait le respect. Il savait surtout s'at-

Page 1