CHAPITRE I
que l'on porte n'inspirent que la tristesse. Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'alors les hommes et les femmes sont habillés à peu près de la même manière : les uns et les autres portent une coiffure qui consiste en une espèce de bandeau carré auquel est cousu un grand linge qui flotte par derrière en manière de crêpe j la robe de dessus est d'une largeur extraordinaire, et se ferme sur l'estomac; elle doit être tout unie et sans doublure ; la ceinture , qui est fort large et en réseau, fait ordinairement deux tours, et il faut que le tout soit fait de toile écrue. Cette simplicité est accompagnée d'une admirable modestie : on marche lentement, les yeux baissés et les mains dans les manches. Je passe sous silence les fêtes ridicules qu'on célèbre au Japon en l'honneur des morts , aussi bien que toutes les folles superstitions dont le culte des dieux est rempli , et où je ne trouve rien qui puisse intéresser.
Le gouvernement du Japon a de tout temps été monarchique, et toutes choses y ont toujours été réglées par la volonté absolue du souverain : il n'y a point de cour de justice ; mais le prince a dans chaque ville un officier ou magistrat dont la juridiction ne s'élend guère qu'au criminel. La croix et le feu sont le supplice des petites gens; celui des personnes de condition est d'avoir la tête tranchée. Parmi ceux-ci lorsqu'on veut faire quelque grâce au coupable on permet à son plus proche parent d'être son exécuteur, et cette mort, qui n'a rien d'infâme pour celui qui la fait souffrir , déshonore aussi bien moins celui qui la souffre. Mais le grand nombre des gentilshommes qui meurent par l'ordre du prince , se fend le ventre avec une espèce de couteau : quelques-uns attendent que l'arrêt en soit porté ; la plupart le préviennent, et c'est le parti que prennent tous ceux qui se piquent d'avoir du cœur. Lorsque quelqu'un est condamné à mort ou envoyé en exil, tous ses proches et tous ses domestiques, en quelque lieu qu'ils soient, doivent subir la même peine ; il y a cependant apparence que cette loi ne .«^'observe pas toujours à la rigueur.
Les différents qui naissent sur le bien entre les particu-
liers, se terminent souvent par arbitrage, et plus souvent encore par la volonté absolue du souverain, du maître ou dn seigneur : ainsi les procès ne traînent point ; car comme il n'y a point d'appel de ces sortes de jugements, on s'y soumet sans réplique. Il n'en est pas de même des sentences de mort ; il n'est pas aisé de se saisir d'un homme de qualité pour le faire monter sur un échafaud; souvent il faut livrer im combat, où il y a du sang répandu : mais parce qu'on a attaché à cela quelque sorte d'ignominie , ceux qui veulent passer pour gens de cœur n'attendent pas que hnir arrêt soit prononcé, et se fendent le ventre, ainsi que je l'ai dit , dès qu'ils se sentent coupables et qu'ils saveut qu'on les recherche.
On n'a encore pu rien découvrir sur les commencements de la monarchie japonaise ; elle n'est pas ancienn^j, et ses annales ne lui donnent qu'environ treize cents ans ; néanmoins on n'a que de très-faibles conjectures sur son origine. Il y a des auteurs qui prétendent que quelques familles chinoises des plus considérables de cette nation , ayant conspiré contre l'empereur, et la conspiration ayant été découverte, les coupables furent exilés, et allèrent peupler les îles du Japon qui étaient désertes ; d'autres veulent , avec plus de vraisemblance , que les premiers habitants de ces îles aient été une colonie de la Tartarie occidentale ; en effet, le naturel des Japonais et celui des Tartares ont tant de conformité, qu'un japonais pour être bien défini doit être appelé un tartarc poli et civilisé.
On ne peut guère douter que les premiers habitants du Japon n'aient eu un chef qui fonda la monarchie, et dont les descendants ont été Daos ou Dairis , qui ont régné jusqu'au seizième siècle; leur trône semblait d'autant mieux affermi qu'outre une si longue et si paisible possession , ils avaient eu le secret de se faire croire enfants du soleil, et que tous aussitôt après leur mort étaient placés au rang des dieux Camis. Cela toiilefois n'a point empêché que les Dairis n'aient été détrônés. Voici ce qu'on sait de celte révolution , qui a donné lieu à tant d'autres. La première dignité de