CHAPITRE XI
lin Portugais les présenlail, et Tempereur en parut extraordinairement satisfait.
Dès que cela fut fait, le P. Valéguan , qui était resté au bout de la salle, fut conduit au pied du trône, et salua l'empereur, partie à l'européenne et partie à la japonaise -, ses deux truchements en firent de même; puis les quatre ambassadeurs de Rome et tous les Portugais , cinq à cinq ; après quoi chacun prit la place que le maître des cérémonies lui assigna, ensuite on apporta du thé : la lasse fui d'abord portée à l'empereiu', qui en goûta, et la présenta de sa main au P. Valégnan , à qui il fit donner sur-lechamp cent plaques d'argent et quatre habits de soie. Tons ceux de la suite du Père recurent aussi leurs présents, et l'empereur, s'étant levé de son siège, ordonna à son neveu de faire dîner les ambassadeurs , et de leur tenir compagnie avec tous les princes et seigneurs.
Après le repas, Cambacundono rentra dans la salle où l'on avait servi , s'entretint assez long-temps avec le P. Valégnan , prit plaisir à entendre raconter aux ambassadeurs de Rome les particularités de leur voyage , et encore plus à les entendre chanter, car ils avaient appris la musique pendant leur voyage, et ils chantaient parfaitement bien ; ils jouaient aussi de plusieurs instruments dont on ne connaît point l'usage au Japon, et l'empereur parut charmé d'un petit concert que ces jeunes seigneurs firent en sa présence. Ce prince caressa fort le premier ambassadeur, prince de Fiunga, et lui témoigna qu'il serait bien aise de l'avoir à son service-, mais le jeune prince lui déclara nettement, connue il l'écrivit depuis îui P. Claude Aquaviva , qu'il avait , dès son enfance , été élevé par les Pères de la Compagnie de .lésus , et qu'il était résolu de ne les point quitter.
Après que les choses se fuient ainsi passées, le P. \ al*'-gnan et les ambassadeurs se transportèrent à la cour d'O-mura, et ensuite à celle de Bungo , où les présenis de Sa Sainteté furent reçus en grande pompe et avec de vifs sentiments de piété. Enfin les ambassadeurs, que rien ne retenait dans le siècle , ne différèrent pas un moment à entrer
au noviciat de la Compagnie de Jésus , comme ils s'y étaient engagés même avant de partir de Rome : car on assure que, s'étant jetés un jour anx pieds dn P. Aquaviva, général de la Compagnie, ils le supplièrent avec de grandes inslances de les admettre au nombre de ses enfants, las singèrent qtie, s'ils obtenaient cette grâce , ils se croiraient bien récompensés des fatigues et des dangers qu'ils avaient essuyés pendant leur voyage , et ajoutèrent que toute leur ambition , après avoir été les envoyés des princes v^^rs le vicaire de .lésiis-Christ, serait d'être, selon l'expression de l'Apôtre, les envoyés de Jésus-Cbrist même vers des peuples (jui ne le connaissaient pas, Le Père général leur répondit que son Ordre se trouverait fort bonoré d'avoir des sujets aussi distingués qu'eux |>ar leur naissance, par leur mérite et par leur vertu, mais qu'il pouvait y avoir des raisons (pi'il ne connaissait pas de s'opposer à leur dessein, et qu'il remettait au P. Valégnan à faire ce qui conviendrait, quand ils seraient de retour au Japon. Le P. Valégnan avait trop de preuves de la solidité de leur vocation pour ne pas se rendre à leurs prières, et il les envoya tous quatre à l'île d'Aniacusa, on l'on avait transféré le noviciat d'Arima ; mais avant que ces fervents [)rosélytes fussent en possession de ce qui faisait depuis si long-temps l'objet de leurs vœux , il eu coûta Ac rudes cond)ats aux deux principaux de la pai t de leurs mères : le prince de Fiunga triompba bientôt (ie la sienne , qui était venue exprès avec le prince Juste Ito, son cadet, pour s'oppeser à son dessein. Il y eut plus, car le prince Juste fut si toucbé d'entendre son frère parler du bonbenr qu'on goùle en portant sa croix pour Jésus-Cbrist, qu'il déclara qu'il votdait suivre le môme parti , et qu'il l'exécuta. Ainsi la pauvre princesse , qui n'avait pas voulu faiie à Dieu de bonne grâce le sacrifice d'un de ses fils, fut obligée de le lui faire, comme malgré elle, de tous les deux. Micbel Cingina eut plus de peine à venir à bout de la princesse sa mère, parce que le roi d'Arima se mit de la ' }>artie pour combattre sa constance : ce prince fit à son cousin des efforts qui auraient pu tenter un courage moins
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l'erjiie Ljiie le sien, (•( ijni donnèrent une noiivelle aclivilé îfux oppositions de sa l'aniilU' ; mais rien ne put l'ébranler , et la princesse , (juia\ailde la religion, ronsentit enfin à ce qne le seul llls qu'elle avait, et qui méritait si justement toute sa tendresse , se consacrât tout entier au salut des âmes.
Les chrétiens , cependant , étaient entre la crainte et Tespérance , dans Tattenfe des IVuits que produirait l'ambassade du vice-roi des Indes : les honneurs inouis que Tempereur avait faits au P. Valégnau, donnaient lieu de tout espérer ; mais quand on \it qu'après bien du temps on ne parlait ni de rétablir les missionnaires , ni de permettre le libre exercice du christianisme, on conmiença fort à douter du succès de celle entreprise, qu'on avait regardée connue Tunique ressource de la religion dans l'enqjire.
Bientôt le bruit se répandit de toutes parts qne l'empereui- , irrih' plus (pie jaujais contre les chrétiens , se disposait à les pousser à toute outrance, et comme la renommée giossil toujjius les choses , on publiait déjà que les rois d'Arin)a et de l ingo devaient être bannis , et (pi'on allait mettre tout à feu et à sang dans le Ximo. Les gou- \erneurs de Nanga/aqui , ennemis acharnés des chrétiens, avaient grand soin de faire courir ces bruits; et l'un d'eux , (pii était à la cour, manda à sou lieutenant de faire pré- |>arer beaucoiq» de logenierds pour de>< troupes qu'il devait incessamment mener dans le Ximo. Entin il n'y eut pas jusqu'aux Jésuites de Méaco qui écrivirent de manière à faire juger que tout était perdu , sur quoi le P. Valégnan alla trouver le roi d'Arima et le prince d'Omura, et leur proposa défaire retirer ailleurs tous les religieux qui se trouvaient dans lems états, atin que l'enq^ereur , ipii devait bientôt venir en pcusonne dans le Ximo pour la guerre de la Chine, ne voyant rien qui marquât qu'on résistait à ses ordres , s'adoucît un peu en faveur des missionnaires. Les princes eurent bien de la peine à consentir à cette proposition ; mais le P. Valégnan leur lit si bien coDcevoir qu'on risquait tout, en tenant une autre conduite , qu'ils se rendirent. Le séminaire d'Aiima ne sortit point du royaume; mais on le transit
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fera dans un lieu fort écarté et au milieu des bois ; les autres établissements que les Pères avaient dans le pays et dans la principauté d'Omura , furent transportés en l'île d'Amacusa.
Il y avait toute apparence que les choses n'en demeureraient pas là , et que l'on verrait bientôt répandre le sang des chrétiens. L'empereur avait conçu des soupçons sur l'authenticité de l'ambassade du vice-roi des Indes ; et un jour qu'il se trouva de plus mauvaise humeur qu'à l'ordinaire, il déclara qu'il ne ferait point de réponse. Guénifoin , gouverneur de Méaco, et l'ancien roideBugen, Simon Condéra, n'eurent pas plus tôt connaissance de cette disposition du prince, qu'après avoir épié les moments où ils pouvaient lui parler sans rien craindre, ils lui dirent que sa majesté avait un moyen sûr et bien naturel de savoir si véritablement le vice-roi avait envoyé le P. Valéguan au Japon en qualité d'ambassadeur; c'était de s'en informer sous main des Portugais de Méaco et de Nangazaqui : « D'ailleurs, dirent-ils , où est-ce qu'un simple religieux aurait pris de quoi fournir aux frais d'un si long voyage , acheter de si rares présents et entretenir une si grande suite au hasard d'être découvert dans tous les ports où il lui a fallu passer? » Le P. Rodriguez, qui était présent et que l'empereur voyait assez volontiers, ajouta : « Si votre majesté veut encore s'assurer davantage du fait, elle peut retenir en otage quelques-uns de nous jusqu'à ce qu'elle ait reçu des nouvelles du vice-roi. » Cambacundono goûta ces raisons , parla d'autre chose , et se fit apporter les présents qu'il envoyait au vice-roi : ils furent trouvés magnifiques ; c'était deux armures à la japonaise, une espèce de hallebarde plus longue et mieux armée que les nôtres , et couverte d'un fourreau d'or d'un travail merveilleux, une épée et un poignard, aussi garnis trèsrichement et de la plus tine trempe. Sur quoi quelques seigneurs ayant dit que c'était dommage d'envoyer des pièces si fines à des gens qui n'en connaissaient point le prix : « Je ne regarde point, dit l'empereur, à qui je donne, mais que c'est moi qui donne. »
Quelques jours après, Guénifoin étant chez l'empereur,
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ce prince lui demanda s'il jugeait à propos ([ii'on relinl en effet quelques missionnaires qui répondissent pour le P. Valégnan , Guériifoin répondit qu'il ne trouvait rien do mieux , et que plus on en retiendrait, plus on serait enassu- 1 ance. Vous avez raison , reprit Cambacundono ; ayez soin que cela s'exécute. Ainsi par une disposition admirable de la Providence , qui sait tirej- le bien des plus grands maux . les drliances de ce prince, dont on avait sujet de tout craindre, servirent à augmenter le nombre des ouvriers de l'Evangile, ou du moins à donner occasion à plusieurs d'exercer plus librement leur ministère.
Cambacundono fit donc écrire une lellre au vice-roi : il y marquait que les Pères de la compagnie de Jésus s'étaient toujours comportés au Japon en gens de bien ; (pTil estimait leur vertu, mais que leur religion ne pouvait s'accommoder avec les lois du pays, où , depuis (ju'il n'y avait plus qu'un souverain , il fallait ni'cessairement un cidte uniforme; qu'à cela près , les Portugais le trouveraient toujours disposé à leur faire plaisir, et qu'il soubaitait que le commerce continuât entre les deux nations : qu'à cet effet il permettait à dix Jésuites de demeurer à Nangaza(pii , où ils auraient toute liberté d'exercer leurs fonctions ordinaires, et qu'il les prendrait même sous sa protection , de peur qu'on ne les inquiétât, à condition toutefois qu'ils n'entreprendraient point de faire embrasser leur religion ta ses sujets. Cette lettre fut rendue au P. Valégnan avec les présents de l'empereur, et ce père se disposa à partir par le premier vaisseau qui retournerait aux Indes.
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