‹ Le Christianisme au JaponChapitre 55 sur 108 · CHAPITRE XIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIl

Calomnies répandues aux lies Philippines et en Espagne contre la chrétienté du Japon. — Franciscains adjoints aux Jésuites pour la prédication évaugélique. — Imprudences de quelques missionnaires. — Le P. Marlinez. jésuite, est nommé évèque du Japon.

Pendant que les chrétiens tlu Japon flottaient ainsi (3nUe la crainte et Tespéiance , un nouvel orage vint fondie sur la chrétienté naissante , et , par un étrange renversement d'idées , ce turent les chrétiens d'Europe , établis aux Indes et aux îles Philippines, qui suscitèrent ces nouveaux troubles. Il fallait sanê doute que la vertu des missionnaires se fortitiàt dans les épreuves, afin qu'ils fussent prêts pour le combat qui les atteiidait ; mais, de toutes les épreuves, la plus sensible est celle qui vient de ses frères.

En 1379 , le P. Valégnan, qui était retourné au Japon en qualité de visiteur , ainsi que nous l'avons dit , ne put voir sans douleur un grand nombre d'églises destituées de pasteurs; il résolut donc de tenter toutes les voies de remédier à un aussi grand mal ; et il proposa à ses religieux d'appth r à leur secours quelques missionnaiies des autres ordres. Les sentiments se trouvèrent partagés , et l'on convint de s'en rapporter à ce que le général de la compagnie , après avoir été suffisanunent instruit de toutes choses , en déterminerait : le général, après avoir examiné les raisons de part et d'autre, crut que le plus sage était de remettre le tout au jugement du cardinal Henri, roi de Portugal , tt à celui du souverain

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pontife qui était alors Grégoire xiii; il le fil, et le roi de Portugal étant mort sur ces entrefaites , Philippe ii , roi d'Espagne , qui lui succéda , mit l'afTaire en délibération dans son conseil. L'afTaire y fut fortement agitée, et tout le conseil conclut que, uon-sculeî7ienl les Jésuitos du Japon ne devaient point appeler d'autres religieux à leur secours, mais qu'on ne devait pas même soullrir qu'il y allât d'autre? prêtres ou religieux que les Jésuites. Le pape fut du même sentiment, et jugea la chose de si grande importance, que le 28 janvier 1585, deux mois avant l'arrivée des ambassadeurs japonais à P»ome, il expédia une bulle expresse à ce sujet.

Philippe ir n'eut pas plus tôt reçu le bref, qu'il l'envoya au vice-roi des Indes, doni Edouard de Ménesez , lui enjoignant très-expressément dt^ tenir la main à l'exécution des ordres de sa sainteté. Le vice-roi , sans perdre de temps, envoya la bulle du pape et les ordres du roi à l'évêque de la Chine , au capitaine major de Macao et aux Philippines . révè(}ue et le capitaine major ne trouvèrent aucune résistance de la part des Portugais, qui ne demandaient pas njieux que de voir les Jésuites seuls au Japon. Mais il n'en fut pas de même dans les Philippines : on ne croirait pas jusqu'à quel point les espiits y furent aigris contre les missionnaires du Japon; il suftit de dire que, sur ces entrefaites , la nouvelle de la premièie persécution ayant été portée à Manille, on vit aussitôt paraître une relation adressée au roi catholique et au conseil d'Espagne , dont voici la substance : elle portail que , de tant de milliers de chrétiens qu'on avait vus au Japon , six seulement avaient été ferines dans la foi ; que , de ces six, on en avait fait passer deux par le tranchant de l'épée , banni deux autres, et qu'ainsi il ne restait plus que deux chrétiens au Japon. On n'épargna pas même les cendres des morts, et l'on ressuscita le saint roi de Bungo , François Civandono , pour lui faire donner à ces nouveaux fidèles l'exemple d'apostasier : on ajouta que toutes les églises avaient été brûlées , et que les missionnaire? s'étaient réfugiés partie aux Indes et partie

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à la Cliinc; que, s'il en était resté quelques-uns au Japon , ils étaient si bien tra\estis et si bien eaelies , qu'il valait autant qu'ils n'y lussent |>as demeurés. Toutes ces choses se •lébitaient conitne des yérités que personne ne s'avisait de révoquer en doute, et cela, sur le seul témoignage d'tm Canarien, le(picl avait été catéchiste au Japon, et en avait été chassé pour quelque faute; et il est bon de savoir (jue les Canariens sont natm'eliemenl si enclins au mensonge, que, par une loi, il était défendu aux hides de les faire jurer, et qu'ils ne pouvaient être reçus à témoigner en justice, lorsque la chose contestée excédait la valeur de trois écus.

Les affaires demeurèrent sur ce pied-là aux Philippines plusieurs années, pendant lesquelles il se passa bien des choses qui ne sont pas de mon histoire : entin, en 1593, le gouverneur don (jome/ Ferez de iMarinas,se mit en tète d'établir le commerce entre les Japoiiais et les Es[)agnols ; il crut que, pour venir à bout de son entreprise, il fallait introduire dans le Japon de nouveaux missionnaires, qui y fussent uniquement attachés aux Espagnols, comme il s'imaginait que les Jésuites l'étaient entièrement aux Portugais : d'ailleurs, bien qu'on eût été détrompé sur la prétendue fuite des Jésuites du Ja[)on , on était toujours fort convaincu aux Philippines que cette mission était dans un état déplorable , et avait besoin d'un prompt secoiu's. Don Gomez nonmia donc pour son envoyé Pieiie (Jonzalez, et lui donna pour adjoints quatre Pères franciscains de la réforme ; le plus considérable de ces religieux était le P. Pierre-Baptiste, honniie de beaucoup d'esprit, d'une sainteté consommée , et d'une fort grande érudition : de ses trois compagnons, il n'y en avait qu'un prêtre; d'autres devaient bientôt les suivre. Gonzalez n'eut pas plus tôt reçu ces ordres, qu'il s'embarqua pour iMacao, d'où il se rendit à Nangazaqui au mois de juin : il y demeura un mois avec les religieux qui l'accompagnaient, et ils furent tous assez surpris du grand accueil que les Jésuites du collège de ?N^angazaqui leur firent. Après s'être un peu reposés, ils prirent la loutc

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de Nangoya, où était la cour. Tayco-Sama, à qui ils oiïrirent de ioil beaux présents, les reçut bien; mais il leur déclara qu'il prétendait que désormais on ne reconnut point aux Philippines d'autre souverain que lui. On ne sait ce qui lui avait encore fait changer de sentiment ; quoi qu'il en soit, le P. Baptiste prit la parole et dit à l'empereur que le gouverneur des Philippines ne pouvait faire une telle démarche sans en avoir auparavant écrit au roi d'Espagne son maître; que si, en attendant la réponse de ce prince, sa majesté voulnit bien permettre aux Espagnols de trafiquer au Japon, elle n'aurait pas lieu de se plaindre de leur conduite, et qu'il s'offrait lui et ses religieux à demeurer comme en otage à Méaco ou à Ozaca. L'empereur, qui croyait avoir déjà obtenu ce qu'il souhaitait , accorda tout ce que lui demandait le P. Baptiste, à condition toutefois que ni lui ni les siens ne parleraient point de religion aux .Japonais.

Cependant on vit alors lenaîire quelque nouvelle lueur d'espérance que la religion chrétienne allait reprendre sa première splendeur. Ec P. Valégnan, à la tin de son ambassade, avait laissé auprès de l'empereur, et par l'ordre même de ce prince, le P. Rodrigue/, en qualité d'interprète de sa majesté : ce Père s'était si sagement conduit à la cour, que Tayco-Sama paraissait avoir de lui une estime toute particulière. Guénifoin, et l'ancien roi de Bugen , Simon Condéra, profitèrent de cette disposition du prince, et, le trouvant un jour de bonne humeur, ils lui représentèrent qu'il y avait près de Méaco un religieux fort cassé de vieillesse et d'une humeur si douce et si paisible , qu'il n'y avait pas lieu de craindre qu'il donnât jamais à sa majesté le moindre sujet de se plaindre de lui; ils parlaient du P. Organtin. Tayco-Sama avait toujours eu beaucoup de considération pour ce missionnaire; il dit au roi et au gouverneur que le P. Organtin pouvait demeurer où il était ; dès lors ce père commença ses fonctions en toute liberté , et les ménagements dont il usa pour ne point choquer la cour, tirent tant d'impression sur l'esprit de l'empereur, qu'on voyait ce prince revenir tous les jours de ses préventions contre les chré-

liens. Le 7e\e peiif-élre un pen liop ardent des Pères de Saint-François, qui inèchaieiit pultliquemenl a Mtcico et à Ozaca , et qni ti'élai(>nl établis sans la [K'rnnVsion du prince a .Nangazaqui , où ils ne gardaient pas pins de mesures dans la publication de l'Fvangile , fit appréhender nn nouvel éclat; mais heureusement, Taveo-Sania , occupe d'autre^ affaires, ne fit alors aucune altrntion à leur conduite.

Mais, quelque temps après, des tsoubles intérieurs et des chagrins de famille qui amenèrent de sanglantes exécution?, rendirent Fempeieur plus ombrageux et plus laronche ; et , si jamais on eut besoin de le ménager, ce l'ut dans ces conjonctures; mais il l'aut convenir (pi'on ne le fit pas assez. Les anciens missionnaires , continnant d'avoir pour les ordres du monarque , toute la soumission qu'ils croyaient que l'Evangile leur prescrivait, voyaient avec vnie sensible consolation le royaume de Jésus-Christ s'étendre tous les jours dans de nouvelles contrées, sons la protection de Guénifoin, gouverneur de Méaco , et de Térazaba, gouverneur de Nangazaqni. Ces deux seignenrs avaient beaucoup de crédit à la cour impériale : le premier, quoique infidèle , protégeait par estime et en laveur de ses enfants qui étaient chrétiens, une religion que, par politique, il n'osait embrasser, et le second était fidèle, jnais en secret. Eu Corée , tout ce qui obéissait à l'empereur du Japoti , reconnaissait le Dieu des chrétiens : les rois de Fingo et de Bugen , qui y commandaient alors seuls, avaient fait \enir le P. de Cespédez avec un autre jésuite , et ces deux ouvriers cultivaient avec succès cette chrétienté transplantée et composée de ce que l'Eglise du Japon avait de plus illustre; ils em-ent même la joie de conférer le baptême à quantité de naturels du pays, à qui le bon exemple des soldats japonais avait donné de l'estime pour le christianisme.

Ce fut alors qu'on put voir combien étaient sages et fondées les raisons du souverain pontile . quand il ne voulait confier les nu'ssions du Japon qu'au seul ordre des Jésuites, pour prévenir toute différence dans le mode d'action. Tant d'heureux succès ne furent pas capaldes d'engager les Pères

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de Sain.t-Frnn!;ois à iniiîcr unt' <on'!iii!'j i\\]v Dieu l>énissiiil ?i vi;:ii)lcnient ; f l , bien (jue la réceplion qu'on leur avail fait»' au collège de .Naii!iazn(|ui , des serviecs assez cppentielr: ']iie les .lésuites leuf aviiient leudus , el r(Hal llorissani où il.^ avaient fiomé le elitisliaiiisme , Ii'S eussent entièienieiit désabusés des ealoniuies airores qu'on publiait au\ Pbili|»|>inrs eontre les n;issinnnaiies du .bq-un , loufeluis ils ne purent se résoudre à se régler sur eux. Ils s'y étaient assez bien pris pour gagner les bonnes grâces de renipereiu' : ils ne manquaient aucune occasion de l'aire de grands compliments à ce prince naturellement Nain . ils louaient sans cesse sa magniticence ; ils lui demandaient sou\ent la permission d'aller admirer ses beaux palais de iMéaco , de Fucini el d'Ozaca ; el, par ce moyen, ils avaient obtenu des lettres patentes pour s'établir dans la prenn'ère el dans la deinière de ces villes royales. D'ailleurs le silence que Tayco-Sama gardait siu- b.'ur manière d'agir , .)'»int à la IViponnerie d'un scélérat qui les jouait, et dont je parlerai bientôt, leur paraissait une démonstration (|u'il n'y avail pas tant de mesures à garder dans la publication de l'Evangile : on eut beau leur signifier la bulle du pape Grégoire xmj, ils répondirent qu'elle ne les regardait point ; qu'ils étaient venus au Japon avec le titre d'ambassadeurs, el non pas en qualité de missionnaires ; que (>ersonne n'était en droit de les empêcher d'exercer en toute iibeité les l'onctions de leur ministère , et que ce n'avait jamais été là rinlentidu de Sa Sainteté. Ce qu'il y eut de plus sur|>renant , c'e.-l qu'ils ne purent être engages à modérer tant suit peu leur zèle , même après l'arrivée de dom Pedro .^dartiiiez , é\êque du .la|>(tn , (pii , sur ces enlrel'ailes , prit terre a >tangazai[ui.

Dès l'an 1566, le |>ape Pie v, pressé par le coi de Portugal de donner un é\êque aux tidèles du Japon , el apprenant que le saint patriarelie d'Kthiopie , André Oviédo , jésuite , soulVrait, de la part des Abyssins , les traitements les plus indignes, sans espérance d'aucun changement, écrivit à ce prélat de passer aux îles du Japon, et d'y prendre le gouverneuienl de cette l'glise. Uviédo , qui ne pouvait se

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résoudre à abandonner son épouse, fil réponse au pape que les choses pourraient s'arranger en Ethiopie, et que, toute sa vie, il se reprocherait d'en avoir manqué l'occasion , s'il s'éloig'nail de son troupeau. Le souverain Pontife admira une si grande vertu , et ne crut pas devoir passer outre; il nomma successivement deux antres jésuites évêqnes du Japon , savoir : doni Melchior Carnéro , évoque de Nicée , et le P. Sébastien JVloralez. Tous deux moururent en chemin, le premier à Macao , et le second au Mozaïubic. Enfin le Saint- Père nomma en même temps le P. Pierre Martinez , provincial de la Conqjagnie de Jésus dans les Indes , et le Père Louis Gerqueyra, qui professait la théologie au collège d'Ehora , et régla que le P. Martinez prendrait la qualité d'évéque du Japon, et le P. de Cerqiieyra celle de coadjuteur. Le provincial fut sacré à Goa , en 1585, et prit terre au Japon, le L? août de l'année suivante. Lonune il était chargé de fort beaux présents pour l'empereur, de la part du viceioi des Indes, il eut pernussion d'aller à la cour; et, par l'entremise du roi de Fingo, il fut reçu avec toute la dis tinclion possible.

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