CHAPITRE XllI
Tremblement de terre à Méaco e( à Fucimi. — Intrigues d'un courtisan. — Saisie d'un galion espagnol — Parole imprudente d'un espagnol. — Calomnies contre les Jésuiles.
En 1586 , le :20 de juillet , h Fuciini et à Méaco, il loriiba du ciel quiuililé de ceudi'es, cl cela dura une demi-journée, a Ozaca et à Sacai , il plut du sable rouge , et , peu de temps après, des cheveux gris couiiue d'uue persoutie âgée, avec cette ditlerence qu'ils étaient beaucoup plus doux que les naturels, et qu'étant mis au feu ils ne rendaient point de mauvaise odeur. Toutes les provinces septentrionales parurent aussi couvertes de ces sortes de cheveux. Trois semaines après, les Japonais, déjà intinn'dés par ces phénomènes, le furent bien davantage encore par un événement qui, tout naturel qu'il est, a toujours passé dans l'opinion du peuple pour un présage funeste. On vit au-dessus de Méaco une comète chevelue,, dont l'aspect parut avoir (Quelque chose d'affreux, soil que cela fût elVeclivement ainsi, soit que la frayeur eût produit cette persuasion dans l'esprit tics spectateurs. La position de ce niétéore était de l'occident au septentrion ; et l'on remarqua que , pendant quirize jours qu'il resta sur l'horizon , il fut continuellement environné de vapeurs fort noires. Le 30 août , sur les huit heures du soir, il y eut à Ozaca un tremblement de terre qui causa de furieux ravages; il recommença le 4 septembre, et redoubla (l'une si étrange manière, qu'encore (pril n'eût duré qu'une
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demi-heure, on ne vovail , dans (oute la ville, que ruines de temples, de maisons el de palais, que plus de six ceni? personnes fuient écrasées. Des somptueux édifice? que Tempereur avait fait construire, rien ne resta sur pied , et ce qui augmenta enc(*i"e beaucoup Tliorreur de ce fracas, c'e^t qu'on entendit sous terre des mugissemen!? , des coups semblables a ceux du lomierrc , el» comme le bruit d\me mer extiîiordinairement agitée.
Le lendemain , a. orize heures de la nuit , le ciel étant fort serein , il sur\iul un troisième tremblement, dont les deux premiers travaienl été que comme de légers préludes. 11 lut aussi acconqtagui'' de cris, de hurlements et d'un bruit semblable à des décharges de canons; il s'étendit fort loin, et Sacai fut si horriblement agitée, l'espace de trois heures, qu'on trouva plus de tuille persormes écrasées sous les ruines des maisons. A Ozaca tous les palais de l'empereur furent promptemenl renversés. De celui où il denienrait , il n'y eût que la cuisine d'épargnée : il s'y sauva en chemise avec son hls . (ju'il prit entre s<'s bras; le malin il se retira sur les hauteurs, d'où, considérant les ruines de tant de superbes édifices , il s'écria, dit-on, que Dieu le punissait avec justice d'avoir osé entreprendre ce qui était au-dessus de la condition d'un mortel. Les crevasses qui parurent en plusieurs endroits de la campagne , et les secousses qui se faisaient sentir de temps en temps, obligèienl ce prince à demeurer dans une cabane de joncs cju'il se lit di'esser sur une montagne. A Sacai et à Facta , la mer franchit ses bornes , renversa et entraîna avec elle tout ce qu'elle rencontra , et, ce qui fut remarqué avec étonnemenl, aucun chrétien ne souffrit la moindre perte parmi tant de désastres, leurs maisons ayant été conservées au milieu de quantité d'autres, que l'agitation de la terre ou la violence des eaux avait renversées, j
On s'imaginait qu'après tant de malheurs Tayco-Sama modérerait son faste, car on prétend que la perte qu'il lit en cette occasion montait bien à trois cents millions d'or ; mais ce prince ambitieux ne vit [>as plus tôt la terre tran-
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qiiilli! et la iiuT rûrluite à ses anciennes bonics , qu'il lit rebâtir tout ce qui avait été ruiné; il y employa tant d'ouvriers qu'en moins de rien tout fut rétabli avec luie magniticence qui passa encore tout ce qu'on avait vu. l.es affaires fie la religion n'en allèrent pas mieux , et l'on [icrdit bientôt toute espérance Je la \oir rétal)lie dans son ancien lustre. -Mais, pour bien expliquer ce qui porta ce prince à s'aigrir de plus en plus conire la religion , il me parait nécessaire de leprendre la chose de [dus haut, et ce que je \ais dire diminue beaucoup rélonnemenl où Fou [H>urraitèlre de voir ijue les Pères franciscains ne Noulussent écoidcr ni les Jésuites ni les seigneius jajiouais sur la manière de se conduire dans la {«ublication de ri\vangile.
11 y avait à la cuur un nommé Faranda , liomme d'assez basse extraction , ([ui , pour st; pousser tians les affaires, s'était mêlé de traiter d'accommodement entre l'enqiereur son maître et le goiiNerneur des Philippines : eomnie il n\ avait presque personne a la cour du Japon qui sût le casiillau, ni personne aux Philippines tpii sid le ja|)ouais , excepté lui, il lui fut aisé de tronquer les deux [»uissances ([u'il seujblait Nouloir accounnuder ; et il avait joué les l'ères de saint François en interprétant et ce qu'ils avaient dit à l'enqtereur et ce ipie Temperenr letu' avait ré|)ondudaus un sens fort opposé à I iulenlion des uns et des autres, il exerça ce [lerlide ministère assez long-tem|>s , ayant soin d'écarter tous ceux qui pouvaieid, reconnaître et découvrir sa fourberie. Kutin , dès qu'il vit (pi<' les religieux es[>agnols entendaient suflisamiuenl le japonais pour s'apercevoir qu'on les trahissait , il songea à se défaire d'eux; et, après les avoir entretenus par de magniliques promesses , dans l'espérance de voir réussir tous les bons desseins qu'ils avaient formés pour la gloire de Dieu , il fut un des [uemiers à se déclarer conire eux, et parut, dans la suite, leur plus grand ennemi.
Ce fut aussi dans ce même lem[>s qu'arriva Thisloire de ce Castillan , dont l'extravaganee et l'indiscrétion ont causé tant de maux à la chrétienté du Japon : je n'en ai point trouvé le nom, et il serait à souhaite r (pie ;oii a( lion fut
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avnc lui dans un éternel oubli. Voici comme la ciiose ?p passa. Dom Malhias de Landécho , ayant monté un galion ponr aller des Philippines à la Nouvelle-Espagne, fut jeté par la tempête dans le port d'Urando, an royaume de Tosa : il demanda la permission de radouber son navire , que la tourmente avait fort maltraité , et le roi de Tosa parut s'intéresser à la lui faire ttblenir. Les ofliciers de l'amirauté, aii contraire, prétendirent que le galion devait être confisqué au profit de l'empereiu'. Le Castillan , de l'avis du roi de Tosa , dépêcha en cour dom Antoine Malaver , son sergentmajor, et dom Christophe ^Mercado , son porte-enseigne; il les fit accompagner par deux religienx de saint François, et le roi de Tosa y joignit son secrétaire : tous avaient ordre de ne rien faire que de concert avec le P. Baptiste, connrnssaire ou supérieur général des Pères franciscains, et on leur avait encore plus expressément défendu de rien conmiuniquer ans: Jésuites , ce (pii fut exécuté si fidèlement, que l'évèqne du Japon leur ayant fait des offres de service , ils les refusèrent; mais il ne furent pas long-tenqis sans s'en repentir.
Le roi de Tosa trahissait les (îasiillans ; et, sons prétexte de leur prociUTr une protection à la cour impériale, il les avait adressés à un de ses amis, nonnné Maxila Yeniondono, homme en place et très-bien auprès de l'empereur. Maxila promit aux dé[)utés de Landéclio toutes sortes de bons offices, et cependant il lit entendre à Tempereur que ce galion, qui était richement chargé, venait fort à propos pour aidera remplir ses cofïVes , épuisés par les dépenses qu'il lui avait fallu fairt! à l'occasion de la guerre de C(»rée et du tremblement de terre. Tayco-Sama n'eut pas besoin qu'on le poussât beaiiconp jionr faire ce qu'on lui suggérait; il envoya siu'le-champ Maxita au port d'I'rando, avec ordre de saisir en son nom les effets du galion et le galion même. Malaver , Mercado et le P. Baptiste , qui eurent connaissance de ce qui se passait , et qui ne savaient plus à qui avoir recours , s'adressèrent enfin à Guénifoin , qui d'abord lenr témoigna quelque ressentiment de ce qu'ils ne s'étaient pas adressés À lui en arrivant : il leur dit ensuite qu'il croyait leur affaire
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désespérée, mais (ju'il ne laisserait pas de faire tout ce qui dépendrait de lui pour les tirer du mauvais pas oii ils étaient engagés. L'évoque, le P. Rodriguez et le P. Organlin firent aussi, de leur côté, par leurs amis, bien des efforts pour leur rendre service , mais il était trop tard. Le pilote du navire de Landécho avait gâté l'affaire de son maître , et , par la plus grande exiravagance ([ue puisse commettre un homme qui a encore quelque lueur de bon sens , il avait fait à la religion une plaie qui saigne encore depuis cent vingt ans.
Ce pilote , voyant qu'on procédait à la saisie du navire , crut ([u'il pourrait parer ce coup, s'il intimidait les Japonais, et s'il leur donnait une haute idée de la puissance du roi catholiijue. Vn jour qu'il était avec ÎMaxita chez le roi de Xosa , il fit tomber la conversation sur ce sujet; il commença par dire que le roi son maître possédait tous ces vastes pays que l'on comprend sous le nom d'Indes Orientales, les Philippines, (juantité de places en Afrique , et plus des deux tiers de l'Amérique; ensuile, apercevant une mappemonde dans la salle on il était, il promena les yeux de ceux qui se trouvèrent présents dans l'un et dans l'aidre hémisphère, e' leur montra toutes les provinces (|ui obéissaient an roi catholique. jNIaxila , surpris qu'un seul homme possédât presque la moitié du monde, deman<la de quels nioyens on s'était servi pour former une si vaste monarchie : « liien de plus aisé, reprit le pilote; nos rois connnencent par envoyer des religieux pour instruire lt;s peuples de notre loi, et, quand ils ont fait des progrès considérables, on envoie des troupes qui se joignent aux nouveaux chrétiens, et n'ont pas beaucoup dfî peines de venir à bout du reste. »
On peut bien croire que ni Maxita ni le roi de Tosa ne laissèrent point tomber à terre un discours de cette nature, et il est aisé de juger quel effet il produisit dans l'esprit d'un prince ombrageux et violent au point que l'était Taycc- Sama ; les suites en furent bien lunesles et bien promptes ! Landécho, cependant, ou ignorant ce qui s'était passé , ou croyant que le pilote avait intimidé les Japonais , partit pour Ozaca, oèi était la cour: il s'imaginait qu'il n'avait qu'à pa-
lt;8 i.i; ciir. isTi \M.sMi: ai jaimo.
laîlre j>oiir asoir niaiii-levce de loiis ses effets ; mais il se trouva bien loin de compte lorsque l'empereur lui fil dire qu'il avait tout sujet de le regarder comme un corsaire, et <jue, s'il usait de son droit, il le traiterait comme on traite les écumenrs de mer; qu'il voulait bien néanmoins lui faire t^^race de la \ie . et qu'il eût à s'en retourner au plus fol a Manille. Ce fut quelque cliose de bien déplorable que rélat où se trouva réduit ce capitaine , dès ([u'on lui eut signifie cet ordre , et l'on a su depuis , [)ar le capitaine Diego Garzla de Pedrazas , que, sans les Pères de la Compagnie de Jésus, (jui accoururent à son secours, lapins grande partie de!^ gens de son étpiipage , (pii étai(Mit fort nombreux , seraient morts de misère.
On ne se fût jamais alteiulu qu\q)rès une cliarité si g(''néreuse et si désintéressée , un dut l'aire un crime aux Jésuites du malbeur arrivt'; à Landécbo, et (ju'on eut pris cette occasion pour les faire passer dans l'ancien et dans le nouveau monde pour des gens qui avaient foulé aux pieds non-seulement toute religion , inais encore loid honneur; ce lut cependant ce qui arriva bientôt. On imprima dans la suite une relation de ra\ent(U'e du galion espagnol , qui fut envoyée de Manille à la nouvelle Espagne, courut toute l'Amérique , et de là passa en Europe : elle portait entre autres choses que révoque du Ja()on , dom Pedro Marlinez, et, après lui d'autres jésuites, étaient allés trouver Tayco-Sama pour rengager à faire sortir de ses états les Pères franciscains; que, pour venir (à bout de leur dessein , ils n'avaient épargné' ni accusations, ni prières, ni promesses; mais que Tempereur, étrangement scandalisé, leiu" avait ré[)ondn en colère que ces religieux étaient des saints ; que , bien loin de les chasser de son empire, s'ils n'y eussent pas été , et qu'il les eût connus comme il les connaissait, il les y aurait appelés, et que pour eux il les exhortait de tout son cœur <à imiter la vertu de ceux dont ils se faisaient les accusateurs d'une manière si indigne de leur profession. Un autre article portait i[ue les Jésuites avaient averti les (gouverneurs que le galion h Saint- Philippe c'est aiiisi qu'on nommait celui dont il était