‹ Le Christianisme au JaponChapitre 59 sur 108 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

le p. Organtin. « Ce que je puis vous assurer , ajouta-t-il , c'est que j'étais dernièrement chez Tempereur; il déclara qu'il n'avait aucun sujet de plainte des Pères de la compagnie; qu'il n'en voulait qu'aux religieux venus des Philippines. Ainsi vous vous alarmez sans sujet, et ce que Je vous conseille c'est de dejneurer tranquille chez vous : Tayco-Sama n'ignore pas que vous êtes chrétien , et il saura bien vous trouver quand il voudra vous faire mourir. «

Deux (ils du gouverneur Guénifoin tirent aussi paraître pour le martyre une ardeur qui fut long-tenips le sujet de tous les entretiens. Paul Sacaidono ou Sacandono , l'aîné des deux , et déjà reçu en survivance des charges de son père , (|ui était en même temps vice-roi de Méaco et grandmaître de la maison de l'empereur, se trouvait à deux cents lieues de Méaco, lorsqu'il apprit la détention des missionnaires : il partit snr-le-chaujp, voulut congédier ses domestiques , dont la plupart protestèrent qu'ils voulaient mourir avec lui , se déguisa en prêtre pour être plus aisément arrêté , et se rendit en diligence chez le P. Organtin, où il commença à se préparer par une confession générale de toute sa vie à la grâce qu'il souhaitait si ardemment. Constantin , son cadet, qui était dans sa famille , eut à combattre toutes les tendresses de ses parents et les menaces de son père; mais, animé d'en haut, il fil concevoir à son père qu'aucune crainte n'était capable de l'ébranler, et il eut le courage de voir avec des yeux secs couler des larmes dont les plus insensibles étaient attendris. Un de leurs cousins germains, nommé Michel, ne fit pas moins paraître de grandeur d'âme : il vit sans être ému tomber en faiblesse à ses pieds la >ice-reine, sa tante, alarmée des périls où ses cousins et lui s'exposaient ; il tâcha même de lui faire regarder la mort comme quelque chose de plus grand que tous les honneurs auxquels on les destinait , et il dit sur cela des choses si belles et si touchantes , que tous les assistants conçurent une grande idée d'une religion qui élevait l'homme si fort au-dessus de la terre.

Un tono , qui ne faisait que d'être baptisé , lit publier,

«lans ses terres , que , (]iiieonque, étant interrogé par ordre fie TeiD^ereiir si son scigiieui était chrétien , dissimulerait la vérité, serait sévèrement puni. Un antre grand seigneur, appréhendant qn'on n'osât le venir saisir, s'alla piésenter à un des gouverneurs avec son épouse , sans sin'te, le mari conduisant un petit gareon qui n'a\ait (jue dix ans, et la femme portant une tille qui ne pouvait encore marcher, lu parent de Tayco-Sama , a qui ce prince avait donné trois royaumes, s'alla enfermer chez les Pères de la compagnie pour mourir avec eux. On trouva un jour la reine de Tango, qui travaillait elle-même, avec ses tilles d'honneur, à se faire des habits magnifiques pour paraître avec plus d'éclat, le jour de leur triomphe : ainsi appelaient-elles le jour de leur mort. Partout on rencontrait des gens de tous les ordres, uniquement attentifs à ne pas laisser échapper l'occasion de confesser Jésus-Christ devant les officiers de l'empereur. Les femmes de tpialilé s'attroupaient dans les maisons où elles croyaient être plus aisément reeoimues : il y en eut une à Méaco qui pria les autres cpie, si elles la voyaient trembler ou l'ecnler, elles la traînassent par force au lieu du supplice. Les moyens de se procurer l'honneur du martyre , étaient l'um'que occu[)'ition des femmes et des filles chrétiennes, et souvent la seule vue de \i joie et de la tranquillité qu'elles faisaient paraître en se disposant à la mort, inspirait les mêmes sentiments et la même ardeur à ceux eu qui la grâce n'avait pas d'abord agi si puissamment.

J'en rapporterai un exemple qui fera juger en quelles dispositions se trouvait alors toute cette chrétienté. Un gentilhomme bungois , nommé André Ongazavara , après la désolation de sa patrie, s'était arrêté à Ozaca, oii il édifiait merveilleusement les fidèles par une piété énn'uente et toujours soutenue. Lorsqu'il apprit qu'on faisait une liste des chrétiens, il dit publiquement que personne ne lui pouvait disputer le droit d'y être écrit des premiers ; et , quand il eut obtenu ce qu'il souhaitait, il songea à procurer à toute sa famille le bonheur qu'il croyait s'être assuré à lui-mèîue. Il avait un père âgé de quatre-vingts ans, qui n'était baptisé

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que depuis six mois : Ongazavara craignil que ce vieillard , qui , dans un âge si avancé, conseivail loule la vigueur de sa plus verle jeunesse, et qui avait passé toute sa vie pour un des plus détorniinés soldats du Japon , n'eût pas encore bien connu le prix et la véritable grandeur de l'humilité chrétienne, et ne voulût se défendre, si on le faisait prisonnier ; il crut donc que, le plus sûr était de l'engager à se retirer dans une maison de campagne, où Ton ne s'aviserait pas de l'aller chercher. Il le va voir, lui dit qu'on est sur le point de faire n)ourir tous les chrétiens, lui témoigne sa joie de ce qu'il a trouvé U!ie occasion de faire à Dieu le sacritice de sa vie , et lui demande s'il est bien instruit qu'il ne peut rien arriver de plus glorieux à un chrétien , que de înourir ainsi pour son Dieu. « Si c'est un honneur de mourir pour son prince , dit le vieillard , à combien plus forte raison , en est-ce un de donner sa vie pour un Dieu , qui , le preniier , a doimé la sienne pour nous !

— Mais, mon père, ajouta le lils, il y a ici une différence bien grande , et que vous ne savez peut-être pas ; c'est, que quand on meurt pour Dieu , il faut recevoir la mort sans se mettre en défense. — Sans se mettre en défense, reprit le bonhomme tout en colère, et se laisser massacrer comme un lâche ! Mon fils, il faut débiter ces maximes à d'autres. Je prétends bien me défendre et défendre les Pères qui nous ont instruits. » Aussitôt il prend ses annes, et, tenant son cimeterre à la main , « Allons, dit-il , chez les Pères ; si les soldats en approchent, j'en abattrai sept ou huit à mes pieds, et , si je péris dans la mêlée , je serai martyr. — Mais, mon père , répartit Ongazavara, ce n'est point là l'esprit du christianisme; croyez-moi, il n'est pas nécessaire de se présenter à la mort ; il est même quelquefois de la prudence de s'y soustraire. J'ai un tils fort jeune ; retirez-vous avec cet enfant , l'unique espérance de notre race ; on n'ira point vous chercher à la campagne. — Comment, répliqua le père outré de dépit, comment as-tu la hardiesse de me tenir de pareils discours ! 11 ferait beau me voir craindre la mort à mon âge, après l'avoir si souvciil affrontée dans les corn-

bats ! Non , non , je no fuirai point; on me trouvera partout et en bonne eonletiyiicc ; je cassctai la lélc à quiconque entreprendra d'in*uUer ou ]ii^ Pères ou moi ; et, si je miur^ les armes à la main, je le répète, je serai volontiers marlyr,»' Il entra ainsi plein d'émolion chez sa belle-lillc , qu'il trouva fort occupée à se faire des habits; il vit en nïème ten^ps tous les domestiques qui s'empressaient à préparer Pun son reliquaire, l'autre son chapelet, un autre son crucifis ; il demanda la cause de tant de mouvements ; on lui répondit qu'on s'armait poiu' le martyr. « Qiielb'S armes, s'écria-t-il , prenez-vous là ? » Il s'approcha ensuite de sa belle-fille: « Que faites-vous , ma tille ? lui dit-il. — J'ajuste ma robe , répondit la jeune dame , pour être plus décejnment lorsque l'on me inettra en croix , car on assure qu'on y va mettre tous les chrétiens. » Elle dit cela d'un air si doux , si tranquille, si contiMit, qu'elle déconcerta le vieillard. Il demeura quelque temps sans rien dire; puis , comme s'il lïïl revenu d'une profonde léthargie, il quitta ses armes, tira sou chapelet , et le tenant entre les mains , « C'en est fait, dit-il , je veux mourir aussi connue vous ! »

La constance des tidèles ne se borna point à d'inutiles protestations et à de vains préparatifs; le sexe le plus faible eut même la gloire d'entrer le preniier dans la lice. Une femme chrétienne, dont je n'ai pu savoi)' ni le nom ni le pays, avait un mari idolâtre, qu'elle ne cessait d'exhorter à renoncer au culte de ses dieux. Lui de son côté, prévoyant l'orage qui allait fondre sur les fidèles , avait entrepris de faire abjurer le christianisme à sa femme , qu'il aimait avec passion. Après avoir inutilement employé les raisons, les caresses et les menaces , il en vint aux mauvais traitements : un jour qu'il la trouva plus ferme que jamais, il la mena dans un bois fort obscur, avec une esclave aussi chrétienne, et dont la foi était pareillement à toute épreuve; là il tire son sabre et le fait briller aux yeux de ces deux fenmies : comme il vil qu'elles n'en étaient en aucune manière ébranlées , il fit semblant de x'ouloir fendre la tête à son épouse , et d'un revers il abat à ses pieds celle de son esclave. Sa

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