‹ Le Christianisme au JaponChapitre 62 sur 108 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

loin qu'ils aperçurent leurs croix , ils coururent embrasser chacun la sienne, ce qu'ils firent avec une ardeur qui causa un nouvel étonuemeut aux infidèles.

Les croix du Japon ont v(^rs le bas une pièce de bois en travers, sur laquelle les patients ont les pieds posés, et une espèce de billot au milieu, sur lequel ils sont assis; on les attache par les bras , les cuisses et le milieu du corps avec des bandes : on ajouta à ceux-ci un collier de fer, qui leur tenait le cou fort raide. Dès qu'on a placé la croix dans son trou , un boinreau perce celui qui y est attaché d'une lance qui , entrant par le côté, sort par l'épaule ; quelquefois cela se fait en même temps des deux côtés, et si le patient respire encore , on redouble sur-le-champ , de sorte qu'un homme ne languit pas. On allait commencer l'exécution , lorsque Jean de Gotto aperçut son père, qui était venu pour lui dire le dernier adieu, a Vous voyez, mon père, lui dit le saint jeune homme, qu'il n'y a rien qu'il ne faille sacrifier pour assurer son salut. — Mon fils, reprit le père, vous dites vrai ; je remercie le Seigneur de la grâce qu'il vous a faite , et je le prie de vous continuer jusqu'au bout ces sentiments si dignes de s'otre état : soyez persuadé que votre mère et moi sommes disposés à vous suivre au combat si l'occasion s'en présente. » On attacha ensuite le martyr à sa croix, et on l'éleva. Son père eut le courage de demeurer à ses pieds, et ne le quitta point qu'il ne l'eût vu expirer; on ajoute même qu'il voulut être arrosé du sang de son tils, et qu'en étant tout couvert il se retira, bénissant le Seigneur , et lui rendant mille actions de grâces de ce qu'il avait donné un martyr à sa famille.

Presque tous étaient attachés à leurs croix, et l'on commençait à les élever, lorsque le P. Baptiste, qui se trouva placé au milieu de la troupe avec ses religieux, entonna le cantique de Zacharie , que tous les autres achevèrent, ce qui forma un concert ravissant. Quand ils eurent fini , le petit Antoine, qui était à côté du père commissaire, l'invita à chanter avec lui le psixnme Laudate pueri Dominum : le saint religieux, qui était absorbe dans une profonde contemplation,

188 LE ClIRiSTIANlSM!': AU JAPON.

ne lui répondit rien; l'enfant le commença seul, et, comme il était prêt de finir, ayant reçu le coup de la mort, il alla l'achever dans le ciel avec les anges. Le premier qni mourut fut Pliilippe de Jésus, et le P. Baptiste fut le dernier. Miki prêctia de sa croix avec une éloquence toute divine, et finit par une fervente prière pour ses bourreaux. Tous les aulres firent éclater leur piété et leur joie en plusieurs manières différentes, et ces grands exemples allumèrent dans le.^ cœurs de ceux qui en furent les témoins, une merveilleuse ardeur pour le martyre.

L'exécution finie , les gardes ne furent plus maîtres; et, quoiqu'à grands coups de bâton ils se fussent d'abord mis en devoir d'écarter la foule , ils furent contraints de céder; ils laissèrent donc les chrétiens contenter leur dévotion , et recueillir tout ce qu'ils purent du sang qui était tombé à terre. Dès qu'on eut commencé à percer les martyrs, on dit que Fazembure se retira les larmes aux yeux. Sur le soir l'évêque du Japon , qui n'avait pu obtenir la permission d'assister à la mort des serviteurs de Jésus-Christ , et qui de sa fenêlre avait été témoin de tout , vint avec tous les Jésuites de Nangazaqui se prosterner au pied des croix , et donner à ces sacrées reliques les marques de vénération qu'il croyait leur devoir. Un apostat, (jui avait contribué à la mort de ces illustres confesseurs, ne put les voir mourir avec tant de joie sans se reprocher son infidélité ; la grâce fut même si pressante que ce malheureux , apercevant un Portugais , couru! à lui , l'embrassa en pleurant amèrement , lui avoua son crime, et prit avec lui les mesures pour rentrer dans le sein de rKglise. Enfin le Ciel fit connaître par quantité de signes sensibles la gloire dont il avait récompensé le courage de ces invincibles soldats de Jésus-Christ.

On remarqua d'al>ord que leurs corps conservèrent pendant quarante jours au moins toute leur fraîcheur; (fue les oiseaux de proie n'en approchèrent point ; qu'ils ne rendaient aticune mauvaise odeur, et que les yeux, ou élevés vers le ciel ou tournés vers la terre, inspiraient de la dévotion à tous ceux qui les regardaient. On assure même (pie le troi-

CllAPlTUE XIV. 189

sième jour apièb leur mort, quelqu'un ayant coupé un doigt du pied du P. Baptiste, il en sortit du sang; que deux tnois après, le coips du niènie saint , étant détaché de la croix , fut trouvé aussi blanc ipie s'il n'eût l'ait que d'expirer ; qu'on le vil trembler jusqu'à trois fois, et qu'il sortit de la plaie de son côté une si grande abondance de sang qu'on en trempa plusieurs mouchoirs. On ajoute qu'un soldat italien , qui était allé au Japon sur un vaisseau portugais, avait reçu dans son cliapeau du sang des PP. Baptiste et de l'Ascension , de Paul Miki et d'un autre (jui n'est pas nommé, et l'avait conservé dans une porcelaine; qu'au bout de neuf mois le vicaii'e général de la (bine et du Japon , à qui le soldat montra ce vase , le lit rompre en présence de six religieux franciscains , d'un dominicain , de deux jésuites, d'un médecin et de plusieurs témoins , et que le sang se trouva liquide , sans odeur, et comme s'il eût été tout frais. Le vendredi qui suivit le triomphe des martyrs, on aperçut au-dessus de la Sainte-iMontagne , connue trois colonnes de feu qui brillaient en l'air, et rendaient la nuit presque aussi claire que le jour ; ce phénomène dura deux heures; ensuite la colonne du milieu s'avança vers l'église du collège , et disparut. Plusieurs vendredis suivants on vit encore au-dessus des croix quantité de lumières. Je passe d'autres merveilles qu'on pourra trouver dans BoUandus , qui les rapporte sur les témoignages juridiques d'après lesquels le pape Urbain Vill, (rente ans après, décerna aux vingt -six confesseurs de Jésus- Christ , les honneurs des saints martyrs , permettant d'en dire la messe et d'en faire Toftice dans toutes les églises de la compagnie de Jésus, pour les trois Jésuites , par quiconque y voudra aller honorer leur mémoire ; et pour les vingt-trois autres dans tout l'ordre de Saint-François , et par ceux qui au jour du triomphe des susdits martyrs fréquenteront les églises du même ordre dans le diocèse de Manille , le tout par provision jusqu'à ce qu'on ait procédé à une canonisation plus solennelle , ce qui n'empêche point que le souverain pontife ne donne aux martyrs le nom de saints.

Page 1