‹ Le Christianisme au JaponChapitre 65 sur 108 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Arrivée au Japon du P. Charles Spino'a , du P. Jérôme des Anges et d'un grand nombre d'autres missionnaires. — Persécutions dans le Fingo, martyre de deux chrétiens. — La nouvelle Séphora. — Trois femmes nobles et un enfant sont mis en croix. — Conversions. — Exécution de plusieurs martyrs.

Ce fui dans ces circonstances que prit teire an Japon une troupe d'illuï^tres missionnaires , à la tôle desquels étaient le P. Charles Spinola , Génois, et le P. Jérôme des Anges , Sicilien : ils trouvèrent la situation du christianisme plus brillante qu'elle eut peut-être jamais été , et ils étaient surpris qu'à cliaque pas qu'ils faisaient , ils n'entendaient parler que de grandes conversions , (|ue d'artions héroïques, que de laveurs du ciel , que de grâces extraordinaires dont Dieu récompensait la foi des fidèles, et le désir ardent qu'ils avaient de soutTrir pour Jésus-Christ. Au milieu d'une paix si favorable à l'accroissement du royaume de Dieu , le seul royaume de Fingo était dans les troubles : on y comptait cent mille chrétiens que le nouveau roi, Canzugédono, s'était t'ait un point d'honneur de ramener au culte descamiset des foloques. Il est vrai que les menaces terribles qu'il lit d'abord en ébranlèrent quelques-uns , mais ils rentrèrent bientôt dans le devoir , et réparèrent publiquement leur infidélité. Ce changement irrita si fort le roi , que sur-lechamp il confisqua les biens de plusieurs , qui furent même obligés de sortir du royaume : ils se réfugièrent à Nangazaqui , où ils reirouvèreni dans la charité des chrétiens de

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quoi oublier les pertes qu'ils avaient faites. Après ce premier éclat , Canzugédono cessa quelque temps de molester les fidèles, et celle dirétienfé jouit, Tespaoe de plus d'une année, de la même tranquillité dont on jouissait partout ailleurs.

Au bout de ce temps-là, Canzugédono voulut oblij^er tous les nobles de Jateuxiro, ime des principales villes de son domaine, à l'aire profession de la secte de Foqiiexus , que lui-même suivait ; et, comme il trouva une résistance à laquelle il ne s'était point attendu , il ne voulut point eu avoir tout-à-l'ail le démenti, et condamna à la mort deux des principaux liahitants de Jateuxiro, dont il crut que l'exemple et le crédit contribuaient beaucoup au peu d'elïét qu'avaient eu ses édits : l'un se nonnnail Jean Minami Gorosa'imon , et l'autre Sinion Gilio'ic Taquenda. Il n'est rien (pie les amis de ces deux chrétiens ne missent en usage pour les engager à donner au moins (pielque légère marque , quelque signe équivoque <le somnission aux volontés du roi : ce (pu* les déconcertait le plus, c'était que la femme de Minauîi, qui s'appelait Madeleine, la mère et la femme de Taquenda, qui se nonimaient Jeanne et Agnès, étaient les |>ie!nières à exhorter, les unes leur mari, et l'autre son lils , à tenir fernse dans la foi qu'ils avaient eu.ibrassée. Enfin, le roi donna ordre qu'on les conduisît à Cmnamalo pour y avoir la tète lianchée, et iju'on mît en croix les trois lémmes dont nous avons parlé. Minami ne l'eut pas plus lot appris, qu'il partit sur-le-chanq» pour Cumatuato : il alla droit chez le gouverneur, qui fit encore des clï'orts poiu' ébranler sa constance. Le trouvant toujours également ferme, il l'invita à dîner; après le repas, il lui montra l'arrêt de sa condamnation , signé de la main du roi même. Minami répondit qu'il ne souhaitait rien tant que de n)ourir pour le Dieu qu'il adorait; sur quoi on le mena dans une chambre, où il fut décapité le 8 décend^re , dans sa trente-cinquième année.

Le même jour le gouverneur pai lit potu' Jateuxiio , après avoir fait savoir à Taquenda, dont il était ami intime , qu'il était bien aise de lui parler en présence de sa mère et de sa

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femme; il se rendit eu elî'et chez son ami, et, dès qu'il l'aperçut, il londil eu larmes. Taqueuda, attendri, ne put retenir les siennes, et ils demeurèrent ([uelque temps sans pouvoir se parler. Sur cela, la mère de Taquenda étant survenue, « Madatne, lui dit le gouverneur , je dois aller trouver le roi et lui rendre compte de la dis[)osilion où j'aurai laissé votre tils : je compte assez sur votre prudence pour m'assurer que vous donnerez les avis salutaires dont il a besoin. — Seigneur, reprit la vertueuse dame, je n'ai point d'autre chose à dii'e à mon lils, sinon qu'il ne saurait acheter trop cher un bonheur éternel. — Mais , répartit le gouverneur, s'il n'obéit au roi, vous aurez le chagrin de lui voir trancher la tète sous vos yeux. — Plaise à Dieu, ré[)liqua la courageuse mère, que je mêle n)on sang avec le sien! Si vous voulez , seigneur, me procurer cet avantage, vous me rendrez le plus grand service (|ue je puisse recevoir d'un ami. »

l^e gouverneur , Tort surpris de celle ré[)onse , s'imagina qu'il viendrait plus aisément à bout de réduire son ami , s'il le séparait d'avec cette femme; il le lit conduire chez un païen , où on lui livra de violents combats , mais sans eHet. Entin le gouverneur, qui avait ses ordres , envoya sur le soir à Taquenda , un de ses parents pour lui porter l'arrêt de sa mort, et en être lui-même l'exécuteur. Taquenda reçut sa sentence en homme qui soupirait après la mort : il se relira im monient pour prier; il passa ensuite dans l'appartement de sa mère et dans celui de sa femme pour leur l'aire part de l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir. Ces deux héroïnes, sans paraître étonnées, se levèrent aussitôt et se mirent à préparer toutes choses pour l'exécution. Taquenda de sou côté mil ordre à ses allai res : tout étant prêt , Agnès s'approcha de son mari, se jeta à ses pieds et le pria instamment de lui couper les cheveux, parce que , disait-elle, sa résolution était prise de renoncer au monde si on ne la faisait point mourir. Taquenda en lit quehjue dil'ticulté; mais sa mère lui dit de donner cette satisfaction à son épouse , et il le lit.

Quelque lemi»s après, un gentilhomme, nommé Figi-

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(la, qui avait <](^|)iiis peu renoncé an clnislianisnie, enira chez Taqnenda sur le brnit rie sa condamnation, et ne put voir sans être ému jusqu'au fond de l'àme des femmes en prière, des domestiques en pleines, un oratoire orné, des chrétiens fervents et dévoués, dans une sainte impatience d'obtenir eux-mêmes le martyre, occupés à consoler les uns, h encourager les autres, et Taquenda se disposant à la mort comme à un véritable triomphe. Figida courut en)brasser ce généreux confesseur , le félicita de son bonheur , se reprocha son infidélité, et promit de la réparer au plus lot. Taquenda remercia le Seigneur de lui avoir encore donné cette consolation avant sa mort; et , après avoir achevé ses prières , embrassé sa mère et sa femme , congédié ses domestiques, et fait un peu d'oraison mentale, prosterné aux pieds d'un crucifix , il présenta sa tête à l'exécuteur qui la lui trancha d'un seul coup, le 9 décembre, deux heures avant le jour, f^es deux femmes, qui avaient eu le courage d'être spectatrices de cette mort, eurent encore la force de demeurer auprès du corps , et de prendre entre leurs mains la tête du martyre, de l'embrasser, et, en la présentant à Dieu, de le conjurer, par lesmériles d'une mort si précieuse, d'agréer aussi le sacrilice de leur vie. I^lles [)assèrent ensuite dans im cabinet , où ellesemployèrent tout le jour en prières pour obtenir la grâce du martyre. Sur le soir, elles furent agréablement surprises de voir entrer chez elles Madeleine , veuve de Minami , qui menait un enfant de sept à huit ans, nommé Louis , lils de son frère, et qu'elle et son mari avaient adopté, parce qu'ils n'avaient point d'hériliers ni aucune espérance d'en avoir jamais. Madeleine , en abordant les deux autres dames, leiu' apprit ([u'elles devaient être toutes crucifiées cette nuit-là même , ce qui jeta celles-ci dans des transports de joie si extraordinaires, qu'elles furent quelque temps comme hors d'elles-mêmes : revenues île cette espèce de ravissemenl , elles éclatèrent en actions de grâces; c'était à qui relèverait plus haut la gloire du martyre. Louis était dans mi contentement qui rejaillissait sur son vi'^age , et, la evACC suppléant à la raison , cet enfant pai biil iVuuo uKUiière

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ravissanlt* sur le hoiihcnr de ceux qui répandent letu' sang pour Jésus-Christ.

On attendit pour les mener au supplice que le jour fût entièrennenl baissé , et alors on les mit dans des palanquins pour leur épargner la peine du voyage et la confusion d'être exposées aux insultes de la populace ; c'était la première fois qu'on punissait de ce supplice des personnes de cette qualité. Les servantes de Jésus-Christ trouvèrent encore qu'on les ménageait trop , et la mère de Taqueuda demanda en grâce qu'on la clouât à sa croix; mais les bourreaux, qui n'en avaient pas l'ordre , se contentèrent de la lier comme les autres : ils relevèrent ensuite, et cette généreuse femme , voyant devant elle un concours nombreuA de spectateurs, qui, malgré l'obscurité de la nuit, étaient accourus à ce spectacle , parla avec beaucoup de force sur la fausseté d<^s sectes du Japon. Elle n'avait pas encore fini , lorsqu'on lui porta un coup de lance qui la blessa, mais légèrement : le bourreau redoubla sur-le-champ, et lui perça le cœur. Louis et sa mère furent ensuite liés à leur croix et élevés vis-à-vis l'un de l'autre : taU'îis que la mère exhortait son tils, qui de son côté faisait paraître une piété angélique et un courage plus qu'humain, mi bourreau le manqua aussi, le fer n'ayant fait que glisser; mais on peut dire que , si l'enfant fut épargné, le contrecoup se fit sentir violemment sur la mère. Dans l'appréhension oii fiU cette généreuse femme que son fils ne s'efîrayât, elle lui cria d'invoquer Jésus et Marie : Louis , aussi tranquille que si rien ne fût arrivé, fit ce que sa mère lui suggéra ; aussitôt il reçut un second coup, don! il expira sur-le-champ; elle soldat n'eut pas plus tôt retiré le fer tout fumant de la plaie du fils, qu'il l'alla plonger dans le sein de sa mère. La veuve de Taquenda restait s( ule : sa jeunesse, sa beauté qui était ravissante , sa douceur et son innocence attendrirent jusqu'aux bourreaux : elle était à genoux en orai«:on au pied de sa croix , et personne ne se présentait pour l'y attacher; il fallut qu'elle s'y ajustât elle-même le mieux qu'il lui fut possible. Elle attendit encore quelque temps in c(^tte posture sans qu'aucun

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soldat eùlle courage (U' la lier, (Milin .[tu'liues inaliituireuv , poussés par Tespéraiice du gain , lui servirent de bourreaux, et, comme ils ne savaient pas manier la lance , ils lui portèrent quantité de coups avant de la blesser à mort : elle souffrit tout cela avec une tranquillité qu'on ne se lassait point d'admirer , elle ne cessa de prononcer les saints noms de Jésus et de Mari<\ (jue quand elle cessa de vivre.

Canzugédono s'était imaginé que de si sanglantes exécutions auraient disposé les chrétiens à déférer à ses édits; il s'aperçut bientôt qu'elles avaient eu im effet toul contraire : mais ce qui le chagrina davantage , ce fut que le parent de Taquenda , qui avait décapité ce généreux martyr, ayant fait de sérieuses réflexions sur tout ce qui s'était passé à ses yeux , dcmarida le baptême , et porta à Tévèque du Japon, le sabre dont il avait tiaiicbé la tète à son parent. On demanda au roi la permission d'enterrer les quatre corps qui étaieni demeurés siu- b's croix ; il la refusa , ei on fut obligé de recueillir les ossements à mesure qu'ils tombèrent ; on les mit dans des caisses séparées, et on Ivs porta à Xangazaqui, où l'évêque leur fit rendre les honneurs qui leur étaient dus -y il fit en même temps dresser des actes jiuidiques de ce martyre , et les envoya à Rome.

Cette persécution ne paraissait pas devoir s'étendre dans lesrojaumes voisins, parce que les princes qui y régnaient étaient tous déclarés eu faveur du christianisme, et que les missionnaires passaient pour être fort bien dans l'esprit du tuteur. D'un autre côté , Jécundono, roi de Bugen , continuait à faire aus chrétiens toutes les caresses dont il se pouvait aviser : tous les ans il ne manquait pas , au jour de l'anniversaire de la mort de la reine son épouse, de faire faire un service pour Tàme de celte princesse , et d'ordinaire ce jour-là il mangeait avec les missionnaires; il prenait les intérêts de la religion chrétienne dans toutes les rencontres, et l'on rapporte qu'un jour il mit l'épée à la main contre le roi de Fingo , Canzugédono , sur ce que ce prince , après après avoir reçu de justes reproches sm^ sa conduite envers les chrétiens, avait fort mal parlé du christianisme.

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Les missionnaires voyaient assez souvent le tuteur à cette époque, et en étaient toujours bien reçus. Ce prince apprit qu'un navire portugais , où étaient toutes les provisions des Pères , avait été enlevé par les Hollandais près de iMacao, et que ces religieux se trouvaient dans une grande disette: aussitôt il leur fit toucher de fort grosses aumônes, et la manière dont il leur rendit ce service les charma encore plus que le bienfait même. La conversion d'une fille de Nobunanga et celle d'un neveu de Tayco-Sama furent regardées comme un effet de cette faveur. Cependant le ('uho- Sama conçut bientôt contre les chrétiens de violents soupçons , qui n'éclatèrent pas d'abord , mais dont il ne se délit jamais. Ce fut l'imprudence d'un Castillan venu des Philippines qui y donna la première occasion : cet Espagnol était allé offrir quelques présents au tuteur, et, lorsque ce prince lui eut demandé combien de vaisseaux avaient mouillé celle année-là aux Philippines, et de quoi ils étaient chargés, il répondit qu'il n'en savait pas le nombre , mais qu'il en était arrivé beaucoup , et qu'il y avait dessus toutes sortes de munitions de guerre. « Kt pour quelle expédition , reprit le Cabo-Sama, fait-on tant de préparatifs? — C'est , reprit le Castillan , pour la conquête des Moluques. » Le tuteur en demeura là ; mais il jugea qu'il fallait se défier de voisins si puissants et si entreprenants.

La persécution continuait dans le Fingo ; les prisons étaient remplies , et le sang des fidèles coulait de toutes parts. Térazaba, devenu seigneur de l'île d'Amacusa, voulut aussi inquiéter ses sujets chrétiens. Le roi de Saxtuna entreprit de ramener au culte des idoles un jiMuie seigneur de (piatorze ans, nommé Jacques Sacojama , dont le mérite personnel le portait à lui faire épouser une princesse de sa maison; mais ces deux princes se désistèrent de leur entreprise, ayant trouvé une résistance qu'ils ne purent espér'^r de vaincre. Le roi de Naugato poussa les choses ))lus loin, et donna des martyrs à l'Rglise. Le premier qui signala sa foi dans ce royaume fut Mrlehior Bugendono , le plus puissant et le plus brave seigniMU' de la cour : sa constance fut mise

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aux épreuves les |>Uis rudes ; mais elle triompha de tout. Enfin, Morindono le condamna à mourir; on lui en porta la nouvelle chez lui, et il pria instamment ceux qui la lui annoncèrent qu'on le traînât par toutes les rues d'Amanguchi, afin , disait-il , qu'il eût le honheur de participer aux ignominies de la passion du Sauveur: il ne l'obtint pas; le roi lui envoya des soldats qui lui tranchèrent la tête. Sa femme , ses enfants, son gendre et ses neveux , imitateurs de sa vertu , en reçurent la même récompense. Ce martyre fut suivi de celui d'un homme de basse extraction , qui ne fit pas moins d'honneur à la religion ; c'était un aveugle , nommé Damien , qui ne subsistait que des aumônes qu'il allait mendier de porte en porte, mais que Dieu avait rempli de son esprit , et qui , dans l'absence des missionnaires , devenu l'apôtre de cette Eglise , faisaient dès conversions admirables; il confondit même plus d'une fois It's bonzes dans des disputes réglées , et ce fut principalement à l'instigation de .ces faux prêtres que Morindono condamna le fervent catéchiste à avoir la tête tranchée. Après sa mort on coupa son corps en pièces et on le jeta dans la rivière ; mais sa tête et son bras gauche furent trouvés par des chrétiens : on les porta à Nangazaqui , et on les présenta à l'évêque , qui dressa et envoya à Rome des actes juridiques de ces martyres, ce que l'on continua <le faire dans la suite , autant que la persécution le permit.

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