CHAPITRE XVIII
Lcis Hollandais commencent à trafiquer avec le Japon. — le roi d'Arima persécute les hdèles. — Traits de courage.
Il y avait Innpj-lenips (jiie Ip.s Hollandais regardaient d'un œil dVnvie U's immenses richesses que les Portugms reliraient du commerce dn Japon, el cherchaient les moyens de les supplanter ; leurs premières lentalives , bien loin de leur réussir, n'avaient servi qu'à obliger les Japonais à rechercher les Portugais. D'un autre cùlé , les Espagnols des M;»uilles continuaient toujours d'envoyer des vaisseaux au Japon ; et , bien que leiu' commerce ne fût pas autorise , on ne les iutptiétait |ioint. (À' l'ut l'action dim de leurs pilotes ipii lit eniin trouver au.\ Hollandais l'occasion qu'ils cherchaient depuis long-temps de faire interdire aux calholiiUjes les ports du Japon.
Lu vaisseau de Hollande, commandé par un Anglais, s'était brisé contre la côte orientale de ces îles : l'/'quipage , qui avait eu le temps de gagner la terre , campait sur le rivage , où l'on avait dressé des cabanes; il fallait, poiu' st^ remettre eu mer , obt<;nir la permission de couritruire un navire , et 1<^ capitaine prit le parti d'aller avec quebjuesims de S!"S officiers faire la demande au tutour. Tandis qu'ils étaient à la cour de Surunga , ils reçurent de leurs gens des nouvelles dont ils surent bien profiler. Voici de quoi il s'agissait.
Les Es[>agnols perdaient .souvent des navires sur celte
mètnc cote , contre laquelle les Hollandais avaient échoué , et cela faute de connaître les bons mouillages. Lassés de tant de pertes, ils s'avisèrent de sonder toute la côte , et un de leurs vaisseaux fut aperçu en plein midi jetant la «onde. Les Japonais ou n'y prirent pas garde , ou crurent, ce (pii était vrai , que les Espagnols agissaient de bonne foi ; mais l<s Hollandais comprirent que cette action, expliquée d'une certaine manière , pourrait leur être fort utile. Ils en informèrent leurs officiers , et ceux-ci ne manquèrent pas d'en l'aire leur cour au régent. Ils firent entendre à ce prince qu'on regardait en Europe comme nn acte d'hostilité de sonder ainsi les ports, et qu'il .se pourrait bien faire que les Castillans eussent quelques desseins sur le Japon; cpie c'était umnation ambitieuse qui voulait dominer partout -, ([ue les religieux cj^n'ils envoyaient de toutes parts en si grand nomltre étaient leurs émissaires et leurs espions , qui, sous couleur de zèle pour l'accroissement de leur religion , détournaient les peuples de l'obéissance due aux puissances légitimes ; que , pouv cette raison, la plupart des princes d'Allemagne , les rois d'Angleterre , de Danemarck et de Suède , et la république de Hollande les avaient chassés d(! leurs étals. Us ajoutèrent (pie , Us Espagnols et les Portugais étant sujot;^ du même prince , il fallait également se délier des uns et des autres. Ce discours fit sur l'esprit du prince du Ciibo-Sama tout IV.tTel que pouvaient souhaiter les Hollandais. Le régent prit enfin la résolution , qu'il ne changea jamais depuis, de chasser du Japon tous les missionnaires, et d'y d'abolir le christiani.'^me.
Voilà dh' quelle manière la plu|)art des historiens laconlent ce fait; d'autres , en gardant la substance de ce récit, en changent toutes les circonstances ; ils disent que le viceroi du Mexique avait envoyé un ambassadeur au Japon pour établir le comuierce entre le Quanto et la nouvelle Espagne; que l'ambassadeur, étant arrivé à Jédo, et ayant eu audience du roi de Quanto , après avoir expo.^é h ce prince les ordres de son maître , lui avnit demandé la permi.^sion de sonder la côie, parce <pie le mouillage n'y était pas aisi', qiw l'ayard
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obtenue , les pilotes castillans avaient été vus la sonde à la main aller de rade en rade , ce qui avait fort étonné ceu\ ijui ne savaient pas la permission que le roi de Quanto leur en avait donnée-, que le bruit en étant venu jusqu'aux oreilles ilu régent, père du roi, ce prince, à la coin' duquel se trouva l'Anglais dont j'ai parlé , demanda à ce capitaine si en Europe c'était l'usage que les marcbands sondassent ainsi les ports; que. l'Anglais lui répondit que cela était regardé comme un acte d'hostilité, et prit occasion de dire contre les Espagnols et l(^s missioimaires tout ce que nous venons de rapporter.
Quoi qu'il en soit, le roi de (juanto n'eut pas plus tôt appris la disposition où était le Cubo-Sama , son père, à l'égard des chrétiens, qu'il perdit en un moment tout ce qu'il avait ou jusque-là d'estime et d'affection pour le christianisme : il voulait même dès lors commencer à maltraiter les lidèles ; mais on lui représenta que les choses pouvaient changer, et que l'on avait peut-être à la cour de Surunga de bonnes raisons pour Jie pas éclater si tôt; qu'eu dilTérant il ne risquait rien, et qu'il trouverait toujours les chrétiens, tjuand Userait temps de les contraindre par la force des lois a obéir. En etîet, le Cubo-Sama appréhendait un soulèvement général des chrétiens en faveur de l'empereur , lequel, ayant depuis long-tenqjs atteint l'âge de majorité, était manifestement r(3tenu dans une espèce d'esclavage par son tuteur : il prenait donc ses mesures; mais l'alfaire du roi d'Arima , qui arriva peu de temps après , l'ayant irrité, et les fidèles se trouvant presque sans chef par la mort de ce prince, il leva enfin le mas([iie, et tit publier un édit qui proscrivait pour toujours la religion chrétienne dans toute l'étendue du Japon. Il est vrai que d'abord il se contenta d'exiler quelques-ims des principaux: seigneurs de la cour, et qu'il lit répandre peu de sang; mais .Suchendouo , roi d'Arima, voulant lui faire sa coui' , ne hit pas plus tôt sur le Irùne, d'où il avait chassé <on père , (pi'on vil dansions s<'s états des bûchers et des croix dressés. On rend à ce prince la justice de croire qu'il ne trouvai! [)oiut dans son propre fonds lonl ce qu'il fit
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paraître d'inhuinanilé , soit pour acquérir sa couronne, soit pour la conserver; mais le plus dangereux défaut d'un souverain cV'st d'être gouverné par une méchante femme. Le roi d'Arima était idolâtre de sa nouvelle épouse, et celle princesse avait conçu contre noire sainte loi loule la haine dont une femme est capahle. D'un autre côté , Suchendono croyait devoir sa fortune a Fascengava Salioïe, gouverneur de Nangazaqui , et lieulenanl-géuéral du Ximo; et ce seigneur, qui n'avait cherché à se rendre nécessaire au roi d'Arima que pour le perdre plus aisément par de mauvais conseils, n'oublia rien pour le portera des extrémités qui ruinassent ses affaires.
Mais avant de raconter ce qui se passa dans ce royaume, il est à propos de voir de quelle manière fut reçu à la cour de Surunga l'édit qui y avait été publié. Jamais surprise ne fut égale à celle du Cubo-Sama , lorscpi'ayant déclaré qu'il ne voulait plus souffrir à son service aucun officier chrétien, tous protestèrent qu'ils étaient prêts à perdre leurs emplois et la vie même, plutôt que de renoncer à Jésus-Chrisl. Il espéra en vain que cetlt; première ardeur se relantirail ; personne ne se démentit , et ce qui l'élonna davantage fut d'apprendre que deux jeunes seigneurs, ([ui ne s'élaient point trouvés à la cour lorsqu'il y intima ses ordres, s'y étaient rendus en diligence de fort loin pour avoir part aux souffrances des autres. Le sexe le plus faible triompha en cette rencontre de la haine du prince contie le christianisme, d'ime manière qui lui fit concevoir plus que toute autre chose qu'il n'avait pas bien connu les chrétiens.
Jamais l'ambition ni les autres passions dominantes parmi les courtisans n'excitèrent plus d'intrigues, que les dames de cette cour firent jouer de lessorts pour être martyres de Jt'^sus-Chrisl : non contentes de paraître en public avec toutes l(^s marf|ucs <;xlérieures de leur religion , chacune appréheu- »lant d'être oubliée, elles s'assemblaient dans les maisons les plus fréqueidées et les plus connues : il arriva même que le régent s'étant attaché à trois des plus considérables du palais, mais (pi'il s'était fialté de réduire plus aisément , il
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eul le chagrin de les voir louf quillor et (ont perdre avec joie, el préférer Texil le pins atlreux aux <iélices de la conr. nies ?e noinnj.iienl Lncie , (il.'iire el Jnlie (Ma : Julie élait (Coréenne , d'une naissance illnslre, l'or! chérie du prince , tjui s'était t'ait un poinld'honneur de la rendre le plus considérahle parti de l'empire ; car elle n'était point encore mariée. Cette courageuse nile donna à toute ri"]glise du Japon un grand exemple; elle ne vit pas (dus tôt l'orage prêta tondre, que pour attirer sur elle toutes les grâces du Seigneur, elle Ht vœu de chasteté perpétuelle : devenue par ce ■^acré lien l'épouse de Jésus-(ïhrist, rien ne l'ut capable de rébranler, l.e Gubo-Sama, qui regardait comme une honte d'être vaincu par une femme, lui livra les plus rudes assauts : ils ne servir<'nt ipj'à augmenter le nombre de ses victoires. ïiniïn , ou la mil entre les mains des soldais , qui la menèrent d'île en ile avec ses deux compagnes , desquelles ils la si'qtarèrent ensuite; puis la laissèrent dans une île où il n'v avait (|ue (pielques pauvies pécheurs logés dans des cabanes: elle vécut ainsi dans la misère , sans aucune consolation de la pari des hommes pendant plus de quarante ans ; mais elle i-n fut bien dédonnnagée par les faveurs du Ciel , qui lui tirent trouver un [)aradis dans son exil.
Après ce premier éclat, le tuteiu' parut tout occupé de toute autre chose (pie ce qui regardait les chrétiens; mais la fureur du nouveau roi d'Arima ne se ralentit pas si promptement : ce prince lit d'abord publier un édit par le(piel il ordonnait à tousses sujets, de (pielque condition qu'ils fussent , de lui rendre hommage cojnme au légitime souverain, el de jurer sur les dieux tut.élaires de l'empire de ne se départir jamais de son obéissance. Il n'est pas aisé de dire l'effet (pie produisit une telle déclaration dans un pays où la piété de deux rois n'aviùl pas laissé un seul idolâtre. Les missionnaires avaient été contraints d'abandonner leurs maisons; on avait abattu leurs églises; mais, pour être déguisés, ils n'en faisaient pas moins de fruit , et la coiu" s'apercevait assez (ju'ils n'étaient pas liors du royaume ; toutefois les menaces terribles dont îe roi accompagna son édit
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intimidèrent qnelqiips fi^lMes, e( co rnmmencfmfnl do .«nccèsfit prendre à Suchendono le dessein de ne rien précipiter: celte condnilt' , bien loin d'angmenter le nombre des inlldèles, donna à cenx qni étaient lombes le temps de reconnaître leur faute, cl ils l'expièrent par la plus rigoureuse pénitence : la cour en fut surprise , et Ton crut arrêter ce progrès par la mort de quelques-uns des principaux ; mais le sang de ces illustres confesseurs inspira à tous les antres une ferveur qui , dans la suite, alla toujours en croissant.
A ces premières exécutions succédèrent les bannissements et les vexations : on s'altaqua à tous ceux dont le mérite et la vertu donnaient de l'ombrage; la princess(^ Lucie , que Suchendono avait répudiée , fut C(dle (jui eut le plus à souffrir , et sa religion ne fui guère (pie le prétexte qui couvrit les véritables motifs de la conduite (pi'on tint à son égard : elle était belle et jeune; son mérite, qui était rare, sa vertu . sa constance, tout reprochait au roi son divorce, et inspirait à la reine une jalousie qui troublait ses plaisirs. Pour se défaire d'un objet si inconunode, on voulut d'abord engager cette princesse à se remarier ; et comme elle le refusa, on la condamna en qualité de chrétienne au bannissement; elle y passa le reste de ses jours, réduite à une cabane de paille , et manquant de tout, mais dans une satisfaction qu'elle n'avait pas éprouvée dans sa plus llorissante fortune.
On se disposait à la cour à pousser les choses plus loin , et les fidèles de leur côté se préparaient au combat avec ime joie et une assurance qni tenaient du prodige. Un garde du gouverneur d'Arima rencontra un jour dans la rue un enfant qui portait au cou soji chapelet; il s'approcha pour le prendre , et l'enfant se défendant de son mieux, le garde le menaça de le tuer. Volontiers, reprit l'enfant \ je serai martyr, et aussitôt il se mit en état de recevoir le coup delà mort. Le garde, touché juscpi'aux larmes, l'embrassa . et se retira. Vne. pelile tille d'environ huit ans ne témoigna pas moins de ferveur: son père, ayant trouvé ime croix (jui venait d'être abattue par ordre du gouverneur, la fil emporter chez lui , en protestant qu'elle n'en sortirait pas, tant qu'il ain-ail
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un souffle (\o vie : il drrlara sa résolution à sa fi^mmo, et lui dit qu'il se proinf liait bien qu'elle n'aurait pas moins de fermeté que lui ; puis jelant les yeux siu' sa petite fille. « Il n'y a, ajouta-t-il , (pie cet enfant (jui m'inquiète. Il ne faut point, mon cher |)èie, reprit reniant, que vous soyez en peine de moi; j'espère bien être aussi martyre, et, pour vous tirer d'inquiétude, je ferai en sorte, quand on viendra pour nous faire mourir , que l'on commence par moi. » Tout semblait suspendu dans ce royaume-, honorer sa religion et la défendre au prix de son sang , était l'imique affaire dont on paraissait occupé : tant de milliers de chrétiens, comme une seide famille, prenaient les mêmes mesures pour conserver letnfoi; on ne voyait partout qu'associations qui tendaient à cette fin : les enfants entre eux avaient fait une espèce de société , s'étaient prescrit des règles, et s'assujettissaient à des pratiques de piété avec une exactitude merveilleuse.