‹ Le Christianisme au JaponChapitre 78 sur 108 · CHAPITRE XXII. 25S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII. 25S

des fidèles triompha d'une manière plus éclatante de la cruauté du tyran. Fascengava s'aperçut bien d'abord qu'il avait affaire à des gens qui n'étaient pas aisés a réduire; il crut qu'il fallait laisser un peu ralentir cette ferveur. Il fit diverses courses de côté et d'autre , et s'imaginant que le temps et l'horreur des supplices, dont le bruit s'était répandu de toutes parts, auraient rendu plus traitables les habitants de Cochinolzu , il s'y transporta de nouveau. Il y arriva le 20 novembre , et le jour suivant on l'avertit que soixante chrétiens, sans être appelés, s'étaient rendus dans une place publique , où ils croyaient que se devaient faire les exécutions , que plusieurs avaient fait provision de cordes dans la crainte que les soldats n'en eussent pas assez pour les lier tous, et qu'ils attendaient fort tranquillement qu'on vînt les tourmenter. A cette nouvelle, le roi, outré de dépit, protesta qu'il n'en aurait pas le démenti, et sur l'heure ordonna qu'on investît la place de trois rangs de soldats arquebusiers, arbalétriers et piquiers. Ces soldats furent bientôt suivis d'une troupe de bourreaux , armés de toutes sortes d'instruments de supplice , et un moment après, un oflicier, nommé Gozaïmon , parut sur une espèce de tribunal fort élevé pour présider à l'exécution.

Elle commença dans l'instant. On faisait venir les chrétiens cinq à cinq; on leur liait les bras derrière le dos, et on les jetait si rudement par terre, que les uns en étaient dangereusement blessés, et que les autres avaient tous les os brisés, et à plusieurs le sang coulait par les yeux , le nez et les oreilles ; d'autres restaient comme morts, et l'on ne concevait pas comment un seul pouvait vivre ; après qu'on leur avait un peu donné le temps de respirer, on les dépouillait et on leur liait de nouveau les bras , les mains et le cou ; on les piquait ensuite avec des aiguillons ; on les jetait encore par terre , et on leur foulait aux pieds le visage. En cet état, les serviteurs de Dieu , rappelant tout ce qui leur restait de forces, baisaient les pieds de ceux qui les traitaient avec tant de cruauté et d'ignominie. Enfin on les releva, et on les présenta à Gozaïmon, l(Mpicl, après avoir inutilement

employé toute son éloquence à leur persuader d'abandonner un Dieu qui les abandonnait , disait-il, au pouvoir de ses ennemis, ordonna qu'on leur fît endurer un nouveau tourment, qui, pour être une des plus horribles inventions de Tesprit de ténèbres, n'en fut pas plus efficace; on les étendit sur le ventre , on leur mit sur les reins de grosses pierres , que trois ou quatre bonunes pouvaienl à peine lever , et par le moyen d'une poulie on les éleva en l'air avec des cordes, qui, leur prenant les pieds et les mains , les repliaient par derrière de telle sorte, qu'ils ne pouvaienl manquer d'avoir en un moment tout le corps fracassé.

U est surprenant (fu'ils n'expirassent pas dans ce supplice; cependant, à peine étaient-ils détachés, qu'on reconunençait à les tourmenter : on lem' fracassait les jambes , comme on avait fait ailleurs, enhe de grandes poutres octogones et armées de pointes qui leur entraient dans la chair ; on leur coupait les doigts des pieds les mis après les autres pour prolonger leurs tourments, luilin , Gozaïmon commanda qu'on leur imprimât sur le front avec un fer tout rouge le signe de la croix : cet ordre sembla les faire revivre , et s'imaginant qu'on les marquait du sceau des élus, ils témoignaient une joie qui mettait les bourreaux hors d'eux-mêmes de rage et de dépit. A mesure qu^on les marquail , on leur demandait s'ils persévéraient dans leur foi , et ils n'avaient pas plus tôt répondu que oui, qu'à grands cou|ts de caillou on leur faisait sauter toutes les dents de la bouche; il yen eut même à qui on creva les yeux , ou qui perdirent la vue par la violence des supplices, on peut juger dans quel état ils étaient après tant de tourments ! Gozaïmon ne voulut pas qu'on les tîl mourir, croyant par là leur ôler la gloire du martyre ; il commanda seulement qu'on leur coupât les jarrets, et qu'on les laissât entre les mains de leurs parents : vingt-deux moururent sur la place; \e^ autres furent emportés chez eux, où il y a apparence (pi'ils ne vécm-ent pas Ion g- temps.

Parmi ces derniers , il y avait un homme de qualité , nommé Thomas Araqui Kiémon. Le président, choqué de

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ce qu'il était venu se présenter lui-même, et avait apporté des cordes pour être lié , s'était appliqué à le faire souffrir plus qu'aucun autre : les yeux lui étaient sortis de la tête tandis qu'il était suspendu de la manière que j'ai dit, et il élait tellement défiguré qu'il Taisait horreur à voir, (iozaïmon , avant ijne de se retirer, entreprit de lui taire abjurer nue religion (ini lui aAait attiré tant de maux : " Seii;ueur , lui dit-il en s'approchaut de lui et témoignant une tendre ((impassion , est-il possible (pi'nn homme de votre njérite , de votre sagesse et de votre naissance , par son obstination a refuser d'adorer les dieux de l'euqjire , m'oblige de le traiter de la soite ! I^'antiqmlé de nos st!ctes et l'autorité de tint de bonzes éminents en doctrine et eu probité, ne doi- >enl-elles pas suftire pour vous convaincre que- vous êtes dans rerieui' ? — Seigneur, reprit Araqui , je ne veux point d'autre argument pour prouver la vérité de ma religion que ceux dont vous vous serve/ ici : vos dieux ont commencé d'être, et, par cousé(pient , le cuitt' que vous leur rendez n'est pas si ancien que nous n'en sachions l'origine; il ne faut pas même remonter bien loin pour la trouver. Le Dieu que j'adore n'a point de commencement , et n'aura pas de tin , et dès le moment que les houunes qui sorit l'ouvrage de ses mains ont paru sur la terre, ils l'ont adoré en esprit ^'\ en vérité : ainsi noire religion est aussi ancienne que le Oionde. Quant à ce qui concerne l'autorité , de bonne foi , y |)ense/-vous, quand vous (Comparez vos bonzes à nos prêtres? In homme de sens , et <pii ne s'est pas entièrement bouché les yeux , doit-il mettre des hypocrites , (pii trompent le peuple , en parallèle avec des gens à qui leurs plus grands nHienns ne p(Hi\ent disj)uter la gloire d'une austérité de >ie qu'on a peine à comprendre, d'une charité qui leur a l'i-it entreprendre des travaux inunenses, et qui les a fait (^xposer à mille sortes de daugvrs , pour nous procurer un bonheur éleriul , d'mi désintéressement qui va jusqu'au prodige? Les a-t-on jamais surpris dans le moindre déguisement ou donnant un mauvais conseil ? A quoi s'apeieoit-on (pi'ils oui l'ait quelque séjour d;ms une

SSS l.E CHRIS'ÎIANISMF, AU JAPON.

ville ou dans une province? iN'y voit-on pas régner la pais et Tinnocence à la place du trouble et des plus houleux désordres? Pour ce qui est de la doctrine et de la sagesse, y a-t-il aujouid'hui dans Feniplre un homme d'esprit qui ne regarde vos bonzes couiuie des ignorants en comparaison des religieux d'Kurope? Que savent vos prêtres, et que ne savent pas les noires? Il y en a un à la Chine qui est Tadmiration de ce grand empire pour sou habileté dans les mathématiques , qui corrige les livres et réforme tous les calculs de ces fameux mathématiciens que nous regardions comiiîe des oracles ; n'en avons-nous pas vu nousmêmes à iMéaco et à Ozaca , qui l'aisaier)t voir à découvert tout ce tpie la nature a de plus caché? fSos philosophes ne sont-ils pas contraints de se taire devant eux? Ei qui d'entre nos plus célèbres doclem's a jamais pu trouver le même faible dans tous les articles de leur théologie ? Enfin , seigneur, il n'y a personne dans les cours d'Ozaca, de Méaco , de Surunga et deJédo, qui ne convienne que le Japon a changé de face depuis (jue ces religieux y ont mis le pied ; qu'on y lernarque et plus de politesse et plus de science ; que les eidants y ont une éducation qu'ils n'avaient point auparavant, et que l'empire perd beaucoup en les perdant.» Fascengava, ayant su l'état déplorable oii ce gentilhomme était réduit, lui tlt dire qu'il avait bien du chagrin de voir qu'un homme de condition comme lui , se fût exposé à tant d'opprobies et de soufïrances , pour' un entêtement si peu raisonnable. Araqui fit au roi une léponse qui ferma la bouche à ce tyran, lequel envoya ordre sur-le-champ à Gozaïmon de le remettre à la torture. Le serviteur de Dieu a depuis avoué (|u'il avait un peu appréhendé de ne pouvoir résister une seconde fois à de si cruels tourments ; mais que s'étant souvenu de quelques chrétiens de Facata qui avaient été deux jours de suite pendus par les pieds à des arbres fort hauts, il s'était dit à lui-même : " Pounjuoi ne pourrais-je pas souflVir aussi bien qu'eux? le secours du Ciel n'est-il pas offert à tous? Entin , je n'ai point d'autre désir que de servir Dieu ; a-t-il jamais mauipié à ceux qui lui oui é!é lidèles ? •>

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