CHAPITRE XXllI
Guerres intestines au Japon. — La persécution recommence avec plus de fureur. — Ma tyre de plusieurs missionnaires. — Martyre du P. Quimura et de quatre autres missionnaires — Onze chrétiens périssent psr l'épée. — Martyrs «ondamné* au bûcher.
Use révolution , qui éclata sur ces entrefaites dans Tempire du Japon, suspendit un moment la fureur de la persécution. Le Cubo-Sama , tuteur de IVmpereur , voyant que ce prince arrivait à sa majorité , entreprit de conserver l'autorité dont il s'était fait une douce habitude. On arma de part et dantre. Vaincu d'abord, l'usurpateur réussit contre sa propre attente ; et , après un horrible carnage de plus de deux cent mille hcnimes, après l'incendie de la capitale dans lequel disparut tout la famille impériale, il fut solennellement reconrm empereur du Japon. Il gouverna avec tant d'adresse, qu'il assura à sa race le pouvoir suprême si longtemps flottant et incertain. Ce sont ses descendants qui lègnent encore aujourd'hui.
Mais à peine la tranquillité fnt-elle rétablie dans l'état, que l'on vit recommencer la guerre la plus funeste que l'enterait encore livrée au troupeau de Jésus-Christ.
Ce qui donna occasion à rempereuf d'éclater fut le zèle un peu précipité de quelques missionnaires qui sortirent toutà-coup de leur retraite, et se montrèrent en public avec l'habit de leurs différents ordres. Le Xogtm-Sama n'en fut pas plus tôt averti (ju'il envoya ordre au prince d'Omura d^
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l'aire arièU'i tout œ iju'il pourrait trouver de prêtres et de religieux dans ses états. Cet ordre rendit les missionnaires plus réservés; et quelque diligence que pût faire le princ»' d'Omura , elle fut san« effet : il en eut d'autant plus de chagrin , qu'étant chrétien, le peu de succès de ses recherches pouvait être mal interprété. Ce n'était plus le prince Sanchez qui gouvernait cet état; il s'était démis du soin des affaires entre les mains du prince Barlliélemi , .<on fds aîné ; et n'ayant pu par son autorité l'engager à sacrifier aux idoles, il lui avait du moins persuadé d'obéir à tous les ordres qu'il recevrait de la cour impériale. Ainsi, l'on voyait ce prince aveugle , p.ir un mélange monstrueux et jusqu'alors sans t xemple , ador(>r eu secret le même, Dieu qu'il persécutait lUibliquemenl dans la pe-rsonne de ses ministres. Ce qui redoubla le chagrin et les inquiétudi^sdu prince d'Omura , c'est que ceux qui avaient reçu la mêmr commission <pie hn' furent plus heureux : eu effet le P. Jean-Baptiste de Machade , jésuite , et le P. Pierre «le rA>censittu , franciscain, furent pris et menés dans les prisons d'Otnura, et «pu-lques jours après décapités dans la plaie publirpie. Le bruit decette exécution lut à peine répandu , «pie le P. Alphonse Navarret, dominicain , et le V. Ferdiuaml de Saint-Joseph , augustin , ne pouvant retenir l'ardeur qu'ils .se sentaient [)our le martyre, se montrèrent en p(d)lic , assemblèrent à Naugazaqui une assez grande midlilude de chrétiens , à (pii ils inspirèrent la même ferveur, et parcoiuMuenl en prêchant une bonne partie du pays d'0;nura : ils fiient plus, car lorsqu'on les eut avertis que le prim'e avait envoyé des soldats pour les pr.ndre , ils se séparèrent de la troupe (pu* les suivait, et s'allèrerjt présenter aux soldats. On les conduisit la nuit dans une île , où ils eurent la tête joupte. l n autre religieux de S. Dominique et le supérieur des PP. de S. François hnvut traités de la même manière- à Arima , où ils étaient allés dans l'espérance d'y être plus tôt dccouveits . ils eurent pour compagnons de leur triomphe quinze ou seize chrétiens de i>angazaqui, qui avaient logé cliezeuxdes nn'ssionuaires, et s'en étaient hautement vant<s. Dairs ces commencements non-seulement on
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jetait à la mer les corps de martyrs, mais on dérobait à la connaissance des fidèles jusqu'au lieu de leur supplice. Ils s'en consolaient en rendant à ce qui avait appartenu à ces glorieux confesseurs le respect dû à de saintes reliques . c'était surtout quelque chose de bien édifiant de voir Tenipressement des femmes et des mères à panser les plaies de leurs maris et de leurs enfants ; on se dispiitait à qui témoignerait le plus de vénération pour ces reliques vivantes; h s parents pauvres de ceux qui étaient morts pour la foi devenaient Tobjet de la charité des fidèles; il y avait même une sainte émulation à qui contribuerait davantage à les soulager, et un martyr dans une famille était un titre qui la rendait illustre et faisait rechercher son alliance.
Le royanme de Chicugen fut un de ceux où la persécution se fit sentir plus vivement , et Ton raconte que, deux ans auparavant , Dieu en a\ait averti les fidèles par un prodige fort extraordinaire. On avait élevé sur le sommet d'une montagne une fort belle croix , et ce lieu était devenu dans la suite un terme de pèlerinage, au commencement de Tannée 1616 la croix fut abattue , et le samedi saint de la même année ou \it siu* la cime de la montagne un grand feu, du milieu duquel s'éleva en l'air une croix toute pareille à celle qui avait été renversée , mais si belle et si éclatante que de plus d'une lieue on lisait sans peine les caractères de l'inscription. Ce miracle dura deux heures, et fut vu des païens aussi bien que des chrétiens. Jécundono , roi de Bugen , commença aussi à faire des martyrs; dans la seule année 1618 on en compta jusqu'à trente-six en difïerents quartiers de ses états.
Mais h fort de la tempête tomba sm* iNangazaqui. Gonzoco, neveu de Fascengava , de iieulenant du roi son oncle dans cette inq^ortante place, était devenu son successeur au gouvernement : il conunença par envoyer dans toutes les maisons de la ville des officiers pour rechercher les chrétiens et surtout les missionnaires. Cn de ces commis en entrant dans une maison se mit à crier qu'on lui donnât une plume pour écrire les noms de ceux qui n'adorai^'nl pas
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les dieux de IVmpiro : anssilôl une petile lîlle de huil ans lui en apporta une , et le pria de rinserire la première. Sa mère , qui Tentendil , vint aussi se présenter pour être inscrite: et lors(]ue le commis sortit, elle courut après lui, portant son fils entre ses bras , et dès qu'elle Teut joint . Seigneur , lui dit-elle , j'oubliais cet enfant ; obligez-moi df le mettre aussi sur votie rôle. Cette recherche remplit en peu de temps toutes les prisons de Nangazaqni et d'Onuira ; mais l'Rglise du Japon fit une perle irréparable par la prise du P. Charles Spinola et de Léonard Quimura, deux des plus illuslres ouvriers qu'elle ail eus depuis sa fondation.
Tout ceci se passait pendant l'absence deGonzoco, qui était en cour : ce gouverneur ne fut pas plus tôt de retour à Nangazaqui , que quatre des compagnons de Quimura , parmi lesquels était Tbôle du P. Spinola, furent avertis qu'ils étaient condamnés au feu : il n'était point [tarlé du missionnaire dans la sentence; néanmoins la nuit qui devait précéder leur moit , tandis que le saint religieux les animait au martyre, oii vint lui dire qu'il y avait cinq bûchers dressés, et que le cinquième était bien plus élevé que les autres. Alors, saisi de joie : u (Tesl pour moi , mes frères, s'écria-t-il , c'est pour moi que ce cinquième bûcher est dressé. Seigneur, Dieu de mon àme , ne permettez pas que mon espérance soil vaine, a En etT(ït, le lendemain de grand matin, on le lit comparaître avec les autres; il y alla en chantant le cantique du saint vieillard Siméon : lorsqu'il fut arrivé devant le juge qui devait leur faire prononcer leur sentence , cet officier lui demanda s'il était Jésuite. <t Vous n'eu devez pas douter, seigneur, répondit-il; vous pouvez vous souvenir que je suis allé plusieurs fois, revêtu de rhabil de mon ordre , vous présenter les respects de mes supérieurs. — Pourquoi doue, reprit le président, êtes-vous demeuré au Japon malgré les édits de l'empereur?— C'est, répartit le missionnaire, pour y aanoncer la loi du vrai Dieu , et je désire ijiie vous sachiez que, taiit qu'il me restera un souffle dévie, je prêcherai Jésus-
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Chrisl. — Eh bien ! dit le président , vous serez donc brûlé vif , comme prédicateur; Tordre en est venu de la cour : quant au crime pour lecpiel on vous avait mis en prison , vous en êtes absolument déchargé. » A ces mois , le serviteur de Dieu fit paraître im visage encore plus serein ; et se tournant du côté de rassemblée: « Seigneurs, dit- il en élevant la voix , vous m'êtes témoins que je ne suis condamné à mort qu'en (jualité de prédicateur d(! la vérité. «Ensuite, il adressa la parole à ses quatre com|»agnons, et leur fit une très-vi\e et très-pathétique exhortation jtour les animer à la constance : puis ayant aperçu parmi les assistants ([uelques renégats, il leiu^ parla d'une manière très-forte et avec une liberté vraiment évangélique de Ténorrnité de leurs crimes. Ou le conduisit sur-le-champ au supplice, dont l'appareil avait (piehpie chose d'alb eux : la joie du Saint redoubla à cette vue , un feu intérieur ipii le consumait , lui fit paraître celui (|ui réduisait son corps en cendres , eomme une douce rost'e , et jusqu'à la fin il protesta qu'il ne sentait aucune doideur. Les liens s't'tant rouqjus , on le vil, à Tesemple de la bienheureuse vierge et maityre Madeleine Mundo, se couronner de charbons ardents , et quelques moments après , il alla recevoir dans le ciel la récompense due à son invincible comage.
L'apostasie d'un jeune prêtre japonais , (pie les uns nomment Thomas Araqiii , et les autres Pierre-Antoine, et celle de deux des plus considérables officiers de Nangazaqui , Antoine Toan et Jean Eei/o , ternirent un peu la gloire ijue tant de généreux martyrs avaient procurée au christianisme . mais cette tâche fut bientôt lavée dans le sang d'une multitude infinie de martyrs.
L'exécution dont je viens de parler hit suivie d'une autre plus considérable |)om* le nombre : onze chréticms furent décapités à Nangazaqui , et parmi ces nouveaux confesseurs, il y eut encore un autre Quimura , de la même famille (jue Léonard. Toutes les autres parties du Ximo fumaient aussi du feu de la persécution ; on ne voyait que des bandes de vingt et de trente chrétiens , conduits au supplice : les pères et
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les mères taisaient avec joie le sacrifice de leurs enfants ; les femmes, comme autant de Nathalies , exhortaient leurs époux à se montrer diurnes du nom ([u'ils portaient, et les personnes les plus délicates , surmontant la faiblesse du sexe et de Tâge , couraient aux échafauds avec la même ardeur qii'on en a d'ordinaire pour éviter la mort. C'était à t-pii , des rois et des gouverneurs, montrerait plus de zèle pour l'empereur par la cruauté des supplices qu'ils inventaient tous les jours ; et ce prince . dans un voyage qu'il fit à Mécao et à Fucimi , leur avait montré par sa conduite de quelle manière ils devaient se comporter dans les déparlements qui leur étaient assignés ; car, ayant su qu'on avait amené dans les prisons de Méaco, un grand nombre de chrétiens , il ordonna que sans distinction ni d'âge, ni de sexe , ni de ( ondition , on les fît tous brûler vifs : ses ordres furent même si précis, qu'on n'osa différer le supplice d'une dame de première qualité qui était prête d'accoucher. Igandono , gouverneur de Méaco , était l'homme du monde le plus modéré : il eût bien souhaité changer au moins le genre de mort qui lui paraissait inhumain , mais il y allait de sa têle , il obéit, quoique a\ec une extrême répugnance : d'ailleurs il procura aux martyrs tous les soulagements (\\n étaient en son pouvoir. C'était au.^si une chose bien touchante, et qui indignait jusciu'aux idolâtres, de voir des personnes, distinguées par leur naissance et par leurs emplois , traînées à un supplice également cruel et infâme; des mères qui portaient entre leurs bras de petits enfants , les serraient ensuite contre leur sein comme pour les y mettre à l'abri des llammes, et leur frottaient le visage pour leur diminuer le sentiment du feu, la compassion et la tendresse maternelles paraissant les rendre insensibles à leur propre douleur : ici , toute une famille attachée à un même poteau ; là , le frère d'un .côté et la sœur de l'autre , les plus forts, uniquementappliipiés à exciter les plus faibles, tous bénissant le Seigneiu^, et s'animant mutuellement à la persévérance.
Le plus considérable de ces martyrs était Jean Faximoto
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Tafioie, seigneur des plus riches de la cour : sa femme , qui était enceinte , fut brûlée en cet état. Ils avaient six enfants: l'aîné des garçons fut sauvé, malgré le père et la mère, qui auraient bien souhaité se présenter devant la cour céleste avec toute leur famille ;. les cinq antres , deux tilles de douze et de trois ans , et trois garçons de onze , de huit et de six ans , suivirent avec joie leurs parents au pied du trône de l'Agneau. Après leur mort, on trouva la plus petite des filles, tellement collée contre le sein de sa mère, qu'il semblait que ces deux corps n'en fissent plus qu'un. Ou raconte encore d'une jeune dame de cette troupe , nommée Monique, que sa sœur l'ayant un jour aperçue prendre entre ses mains un fer tout rouge , et lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit qu'elle se disposait au martyre; qu'elle était déjà venue à bout de combattre la faim , et qu'elle voulait faire de même du feu.
Cette grande exécution avait été précédée, l'année d'auparavant, du martyre d'un religieux de Saint-François, appelé le P. Jean de Sainte-Marie, et elle fut suivie de plusieurs autres. On brûla vif, à Ficimi, un jenue homme de Irenle ans, qui se nommait Ignace Xiquémon. On ne gardait plus nulle part de mesures avec les fidèles, de quelque raug qu'ils fussent , et ce redoublement de persécution réduisit les jnissionnaires à une telle extrémité, qu'ils ne trouvaient presque plus ni où .se retirer, ni de quoi vivre: leurs tètes élaient à prix , et tant de gens étaient continuellement employés à les rechercher, qu'on ne conçoit pas comment , au bout de six mois, il en restait encore un seul dans tout l'empire.