CHAPITRE XXIV
déguisés, et Ton iravait aucune preuve de ce qu'avaient avancé les Hollandais. L'expédient dont on s'avisa pour en être éclairci , l'ut de l'aire venir des prisonniers d'Omura pour les conl'ronter avec ceuv-ci; sur-le-champ (ionzoco , qui était venu àFiratido pour examiner cette atï'aire, écrivit à Omura qu'on lui envoyât trois religieux de différents ordres. Le choix tomba sur le P. Charles Spiuola , jésuite; le P. François .Morales, dominicain, et le P. Pierre d'Avila, franciscain, à qui on joignit le prêtre apostat Thomas Araqui ou Pierre- Antoine : on les mit , chargés de chaînes , dans une banjue découverte , et il n'est pas possible d'exprimer ce qu'ils eurent à souffrir dans tout le cours de ce pénible voyage. Gonzocodit un jour au P. Spinola qu'on soupçonnait l'apostat d'être encore chrétien : mais quelques lettres que le saint houime reçut pt'es({ue en même temps, donnent lieu de croire que ce malheureux était l'espion du gouverneur; en efl'et , à peine fut-il arrivé à Firando , qu'il idolâtra publiquement. Il soutint ensuite devant les commissaires de l'empereur, qui étaient le roi de Firando et (jonzoco , que le P. de Zugnica était prêtre et religieux, et qu'il le savait de (juelques prisonniers d'Omura , ce qui était vrai. Après ce coup d'éclat, Pierre-Antoine fut mis en liberté, et par l'ardeur qu'il témoigna dans la recherche des chrétiens, il ne justifia que trop les justes soupçons que les missionnaires a\ aient conçus de sa perfidie.
Cependant les trois religieux soutinrent toute leur dignité de^antles tribunaux, et par leur prudence, ils éludèrent tous les artifices dont on usa pour les obliger à parler; sur quoi l'apostat Jean Feizo , qui était présent à l'interrogatoire , en qualité de lieutenant du gouverneur de Nangazaqui , s'étant avisé de dire qu'il ne concevait pas comment des chrétiens et des religieux pouvaient se résoudre à feindre et à se déguiser de la sorte, un Anglais répliqua qu'en Angleterre c'était assez la manière des prêtres. Le P. Spinola ne put soulTrir cette calomnie ; il prit la parole, et répondit à Feizo , qu'il y avait bien de la dilférence entre nier sa foi et cacher sa profession; et, confessant ([ue le premier était loujour.s
une inHdélité condumnable , il le (il convenir que 1h socond !i'élait défendu par aucune loi. Il soutint ensuite que les piètres et les religii ux en Ang^lelei'fe ne niaient pas nicme qu'ils lussent piètres et religi<!u\ ; que lui-inème v avait été, et s'était déclai'é préti'e et jé'suite; (pi'on savait assez que plusieurs de ses fièresen axaient lait autant, et qu'il leur en avait coûté la vie. Puis s'adressant au roi de Firando : « Seigneur, lui dit-il, rendez-nous justice; avons-nous accoutumé de Teindre en pareille rencontre, et avons-nous appris aux Japonais à le l'aire? »
Le discours du père contenta Tort tout le monde; mais l'état où il était tonclia de compassion jusqu'aux ennemis de sa religion. Ce fut surtout pour les hérétiques un spectacle bien surprenant que la vue d'un honnne de ce nom, le fils unique d'un des premieis officiels de remp'iiv, et le sang de tant de héros , dans un état à faire horreur; une peau livide collée sur les os, chargé de fers, couveit d'une soutane toute percée , et logé dans une prison dont on n'aurait pas voulu faire une écurie pour des chevaux, Gonzoco ne put lui- même se dispenser de donner ordre que le père et ses compagnon? fussent mieux traités, ce qui n'empêcha point que le P. Spinola , qui , depuis son départ d'Omura , avait presque toujours été la tète nue, exposé à toutes les injures de l'air, ne reportât àsa prison, où il fct renvoyé après l'interrogatoire, un catarrhe , dont il pensa être étouffé : mais augmenter le nombre des maux du serviteur de Dieu , c'était accroître la joie de son cu'ur , et animer sa reconnaissance en\ers Die;n Avant de partir, il entreprit deux choses qui ne lui réussirent pas également. Il trouva un jour l'occasion de parler en particulier à Feizo , et il n'omit rien de tout ce que son zèle lui put inspirer pom- remplir le cœur de ce malheureux renégat de la frayeur des jugements de Dieu : mais ce fut en vain; Feizoétait parvenu à cet aveuglement et à cet endurcissement qui sont la manpie la [dus infailliblf , et, en quekpie façon . le commencement de la réprobation. On assure même que Gonzoco ayant permis à quelques Portugais de soulager les religieux prisonniers, ce nialheiireux apostat rendit cette
CIIAPITHK XNiV. 273
permission presque iiiulile, (juoiqiie LuiiisMurliiiezde Figiiérédo se fnl. mis à genoux cle^iml lui pour le fléchir; ce qui fait voir qu'un inlidèle peut avoir d^. la probité , niais (pU; rarement un apostat est un honnèlc lioinnie.
Le P. Spinola l'ut plus luMueux lorsqu'il voulut peisuaHer <iux deux religieux , qui axaient élé la cause on Toccusion de son voyage, de se déclarer, puisipfil n'y avait nulle apparence qu'ils pussent ni être élargis , ni sauver la vie à ceux qui les avaient amenés, et qu'une plus longue dissimulation pouvait causer du scandale : il n'en l'allait pas tant pour déterminer des gens (pii n'as[)iraient qu'a signer leur loi de leur sang, et qui n'avaient eu guère que cela en vue, lorsqu'ils s'étaient embarqués pour le Japon ; ils avouèrent donc nettement qui ils étaient. Sur celte conlession, on les envoya en prison , et l'on commença d'instruire leur procès, celui du capitaine Joachini Firaïama et tous ceux (pu s'étaient trouvés sur son navire.
L'arrêt lut que ces deux religii^ux , pour être venus prêcher l'Lvangile an Japon contre les défenses de Sa Majesté , et le capitaine Firaïama, pour les y avoir amenés, seraient brûlés vifs. L'équipage, qui ne se montait qu'a douze personnes, était condamné à avoir la tète tranchée. I^'exécution suivit de près, ei se lit à Nangazaqui , qn<î Gonzoco trouvait tout en rumeur i>ar le désir et l'espéi-ance qu'avaierit conçus les tideles , d'elre bientôt confesseurs de Jésus-Lhrist.
Dès le lendemain , il cita a son tribunal trente persomie? choisies dans toutes les prisons de Nangazaqui , honnnes , femmes et enfants; et connue il les trouva inébranlables dans la foi , il les condanma tous a avoir la tète tranchée. Au sortir de chez le gouxerneur, on crut qu'ils avaient été renvoyés absous, à voir l'allégresse (ju'ils faisaient paraître. Les femmes, dont la plupart portaient des petits enfants audessous de quatre aiis , s'élant séparées des hommes, une d'entre elles prit un crucifix en main , se mit à la tète de la trou[te et entonna un cantique s[>irituel : toutes les autres Y répondirent, et formèrent un concert qui ravit tout le monde en admiration. L'on eût dit une troupe d'amazones
274 LK CHRI.'.TiAMSME Al" JAPON.
qui sortaient victorieuses du combat , ou (jui se disposaient à y entrer. Les trente prisonniers retournèrent ainsi à leur prison, où ils (lenieurèrenl jusqu'à ce que Irenle-deux religieux, qui devaient être biùlés vifs le même jour ([ue ceux-ci de- ^aienl être décapités , i'ussent arrivés des prisons d'Oniura. Avant de sortir de la prison , le P. S[>inoia , qui fut averti que soîi catéchiste l'attendait au passage, écrivit plusieurs letti'es à ses amis et même à sa i'anjillc ; il les signa : Charles, rondamné à mort pour le itoin. de Jrsus-Chrisf. Il send)le que ce soit rKsprit-Saint (jui les lui ail dictées, et l'on ne peut les lire sans se sentir pénétré du même feu qui le consuuiait. Les prisonniers fureni end)ar([ués sur un bâtiment qui, en peu d'hem'es , les porta à Nangoia, où on les lit monter à cheval : un olticier marchait devant avec ses gatdes bien ar- Uiés ; les })risonniers, au milieu d'une compagnie de soldats, suivaient, la corde au cou ; chacun avait son l)0urrcau qui tenait le bout de la corde. <bi ne permettait à personne de les approcher, et il en coûta la vie à un gentilhomme, qui , malgré les gardes, s'était avancé vers le P. Quimura, dont il était ami, sous prétexte d'ajuster ses étriers , mais bien pour se recommander à ses prières et pour couper un morceau de ses habits. La nuit surprit les prisonniers à un lieu nommé Voracam ; ils s'y arrêtèrent, et ce fut là que le P. Spinola sut de son catéchiste qu'il serait brûlé \if. Le Père chargea cet homme , à qui il avait prédit long-temps auparavant qu'il ne lui arriverait aucun mal , de faire parvenir toutes les lettres qu'il avait écrites. On les fil remonter à cheval de grand matin, et ils commencèrent à trouver les chemins bordés d'une multitude infniie de chrétiens qui se mettaient à genoux pour recevoir leur bénédiction. Enfin ils arrivèrent au lieu du supplice. On ne laissa point entrer les prisonniers d'Omura dans Nangazaqui , mais on les fil attendre sur la montagne jusqu'à ce que ceux de la ville fussent venus; on posta des corps-de-garde de distance en distance pour contenir la multitude , car on prétend qu'il se trouva là au moins trente mille chrétiens , sans compter les idolâtres. l-,ulin un olticier du gouveriieur de Nangazaipù, nouimé