CHAPITRE XXVII
Variété des supplices qu'enduraient les martyrs. — L'eau sulfureuse du Mont- Vugen. — Enfants martyrs. — Yémondono. Zèle et piété de ce seigneur. Son martyre et celui de sa famille.
Les relations des années suivantes ne sont qu'un détail assez ample des cruautés qu'on exerça sur les iidèles : le récit en fait frémir , et le nombre des martyrs dont il est parlé est infini; encore les auteurs assurent-ils le général des Jésuites , à qui ils écrivent, qu'ils ne parlent que du Ximo, et qu'ils en passent beaucoup plus qu'ils n'en disent. Eu effet, Bugondono, seigneur de Ximnbara , et Cavaccidono, gouverneur de Nangazaqui , devenus cruels par habitude et par politique , s'étaient joints au gouverneur d'Arima pour inventer de nouveaux supplices; ni âge, ni sexe, ni condition,rien ne fut épargné. Les Hollandais, qui ontété témoins de ces inhumanités, n'en parlent qu'avec horreur, et leur témoignage ne saurait être suspect, puisque ces hérétiques lurent la principale cause de la ruine du christianisme au japon : « Aux uns, disent-ils, on arrachait les ongles, on perçait aux autres les bras et les jambes avec des vilbrequins, on leur enfonçait des alênes sous les ongles, ce qu'on recommençait plusieurs jours de suite, on en jetait dans des fosses pleines de vipères; on remplissait de soufre et d'autres matières infectes de gros tuyaux, on y mettait le feu; puis on les appliquait au nez des chrétiens, et on y soufflait, afin qu'ils en avalassent toute la fumée, ce qui
leur causait une douleur très-sensible ; quelques-uns étaient piqués par toutes les parties du corps avec des roseaux fort pointus; d'autres étaient brûlés avec des torches ardentes ; ceux-ci étaient fouettés en l'air jusqu'à ce que les os fussent tout décharnés, ceux-là étaient attachés en croix à de grosses poutres qu'on les contraignait de traîner jusqu'à ce que le cœur leur manquât. Pour faire souffrir doublement les mères, les bourreaux leur frappaient la tète avec la tête de leurs enfants , et faisaient paraître plus de fureur, à mesure que ces innocents criaient plus haut.
» Le seigneur de Ximabara découvrit cinquante chrétiens; il les fit promener par toute la ville, dans un état à les couvrir de la plus extrême confusion; ensuite, il commanda qu'on les traînât à une plaine, sur les bords de la mer, pour y souffrir les derniers supplices. Dans ce grand nombre de fidèles, il yen avait sept parmi lesquels était une femme qui se distinguait par un plus grand zèle. Le tyran s'attacha à les faire tourmenter avec une inhumanité qui n'a point d'exemple. ïl fit creuser sept fo«scs à deux brasses l'une de l'autre ; il y fit planter des croix , sur lesquelles on étendit les martyrs ; puis on leur enferma la tête dans des planches qu'on avait percées exprès-, enfin on les scia avec des cannes tranchantes, les uns au bras, les autres au cou : les bourreaux jetaient de temps en temps du sel dans les plaies , et ce cruel supplice dura cinq jours de suite sans relâche ; les bourreaux se relevaient tour à tour, et des médecins qui étaient présents, avaient soin de faire prendre des cordiaux aux martyrs. C'est ainsi que , par une barbarie qu'on n'avait point encore imaginée , on employait à prolonger le supplice des fidèles , un art uniquement destiné à la conservation des hommes. »
Voilà une partie de ce que les Hollandais ont écrit de la manière dont on tourmentait les chrétiens au Japon ; et quoique ces hérétiques n'aient guère su (|ue ce qui se passait à Nangazaqui et aux environs, ils conviennent que, depuis la naissance du christianisme , on n'a jamais vu ni de plus
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longues persécutions , ni de plus horribles supplices, ni d'église plus féconde en martyrs.
yiîïis le tourment dont on se servit plus efficacement pour ébranler la foi des fidèles , fut l'eau sulfureuse du mont Ungen : c'est une montagne située à une lieue ou deux de i\angazaqui , et dont la cime , qui est extrêmement haute, se partage en trois : les entre-deux de ces trois têtes sont des abîmes d'oi^i l'on voit sortir par tourbillons des eaux brûlantes, des flammes et des exhalaisons si infectes, que les animaux n'en peuvent approcher, ni les oiseaux même voler par-dessus, quelque élevés qu'ils soient, sans mourir. Cette infection a fait donner aux ouvertures par où ces feux souterrains se font un passage, le nom de bouche d'enfer , et rien en effet n'est plus capable de jeter l'épouvante que ce composé de flammes , d'eau de boue qui en sort de temps en temps. Ce fut Bungodono qui, le premier, s'avisa de précipiter les chrétiens dans ces abîmes; mais, parce que la fumée et la boue devaient étouffer en un moment ceux qu'on y aurait jetés, il ordonna que d'abord on les y plongeât par parties, puis qu'on les retirât pour voir s'ils ne se rendraient point aux volontés de l'empereur, et qu'on recommençât plusieurs fois, jusqu'à ce qu'ils fussent vaincus, ou qu'on eût perdu Tespérance de les vaincre : quelquefois on se contentait d'élendie un chrétien tout nu sur le bord de"^ ces abîmes-, ensuite on l'arrosait de celte eau ensoufrée , dont la moindre goutte lui faisant un ulcère , il était bientôt dans un état à faire horreur. Souvent ce supplice durait quinze jours, et lorsque le corps du martyr n'était plus qu'une plaie et souffrait des douleurs qu'on ne peut s'imaginer, on l'abandonnait connue un cadavre jeté à la voirie. Dans les commencements tous triomphèrent, mais à la fin il y eut beaucoup de funestes chutes.
Les premiers qui , de (;es bouches d'enfer, parvinrent à la couronne de gloire, furent seize chrétiens , parmi lesquels il y avait une femme nommée Marie et un des principaux habitants de Ximabara, nommé Ucybory.
Un jour on les fit tous venir , et celui qui présidait à
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l'exécution demanda a Ucybory quels doigts il voulait qu^on coupât à ses enfanl? : il lui répondit qu'il était le maître, qu'il ne souhaitait à ses enfants que des souffrances et du courage. On les prît donc les uns après les autres, et on leur coupa à chacun trois doigts de chaque raain : ces pauvres enfants donnaient leurs mains pour être mutilées, et regardaient ensuite couler leur sang avec une espèce d'insensibilité qui tirait les larmes des yeux. Lcybory cependant les embrassait avec tendresse, baisait leurs plaies, et les offrait à Dieu comme d'innocentes victimes, dont il le conjurait d'agréer le sacrifice entier.
Il obtint sur l'heure même ce qu'il souhaitait. Toute la troupe fut menée sur le bord de la mer. Là, on la partagea en deux bandes, Tune de vingt ,011 était Ucybory , et l'autre de seize, parmi lesquels étaient ses trois enfants. Les premiers furent mis dans une grande barque, et les autres dans deux petites : on s'éloigna du rivage, et on commença à plonger les .seize dans la mer : quand ils y avaient été quelque temps , on les retirait pour voir s'ils ne donneraient aucun signe d'apostasie ; ensuite on les replongeait, et, après trois ou quatre tentatives pareilles , on les laissait aller au fond de l'eau. Les trois enfants d'Ucybory moururent de la sorte, à la vue de leiw père , qui , charmé de leur constance , éclatait eu actions de grâces, et s'< stimait le plus heureux père qui fût au monde.
Le P. Adami parcourait toujours le royaume de Déva et celui d'Oxu avec le P. Jean-Baptiste Porro, un des plus illustres missionnaires du Japon , dont il a cultivé presque toutes les églises, et deux autres Jésuites dont je n'ai point trouvé les noms. Mais ce qui faisait le soutien de la religion dans ces régions septentrionales , c'était le saint et zélé seigneur nommé Amagasu Yémondono, fils du tono de Xirouxi, capitaine fort renommé dans Thistoire du pays pour ses beaux faits d'armes, Yémondono n'avait point dégénéré de la vertu de son père, et ce qui illustrait le plus sa famille, était le fruit de sa propre valeur. Après avoir long-temps servi son prince , il se retira dans ses terres, pour ne s'oc-