CHAPITRE XXVII
cuper plus qu'à étendre le royaume de Jésus-Christ : il ne croyait pas qu'il fût au-dessus de lui de prêcher lui-même à ses vassaux ; et il le faisait avec tant de ferveur , que les prédications dulono Yémondono avaient passé en proverbe, quand on voulait parler de sermons pathétiques. Le succès répondait à un zèle si ardent, et il \ eut plusieurs bonzes qui, demandant le baptême, se confessèrent vaincus parles raisons, et plus encore par les bons exemples du prédicateur. Yémondono avait deux tils imitateurs de ses vertus, et qui secondaient merveilleusement leur père dans ses travaux pour la gloire de Dieu : Tahié , âgé de vingt-trois ans , se nommait Michel Amagasu Tayémon; il avait gagné à Jésus- Christ un jeune gentilhomme appelé Paul iNikifori Xiquibu, dont nous rapporterons bientôt les combats; le second, nommé Vincent Curayono Ichibioie, était dans sa dix -septième année , et semblait chercher les occasions de se déclarer chrétien en présence de ceux qui pouvaient profiter de celte déclaration pour le perdre. Ces deux jeunes seigneurs avaientépousé deux demoiselles d'une noblesse fort ancienne, mais d'une vertu encore plus distinguée ; la femme de l'aîné portait le nom de Dominique ; l'épouse du second se nomm.ait Thècle : toutes deux étaient à peu près du même âge que leurs maris, et elles avaient l'une et l'autre une fille au berceau qui avaient reçu les noms de Juste et de Luce. Telle était la famille de Louis Yémondono , qui , après avoir montré aux chrétiens de ces provinces septentrionales à vivre selon les maximes de l'Evangile , leur apprit à mourir pour la défense des vérités évangéliques.
Yémondono était vassal de Viésuqui , prince de Jonézava , vieux capitaine qu'une grande réputation acquise par d'éclatantes conquêtes avait mis au rang des plus puissants princes de l'empire : il estimait la religion chrétienne , et ne put jamais se résoudre à la persécuter. L'empereur, de son côté, ne jugea pas à propos de l'inquiéter sur cela, de sorte que , tandis que tous les états voisins étaient en trouble par la persécution que soufTraient les fidèles , les terres soumises à l'obéissance du prince de Jonézava jouissaient d'une parfaite
paix. Enfin, Viésiiqiii mourut, et Dangin, son lils el son successeur, qui avait un peu plus besoin de ménager la cour impériale, n'eut pas plus tôt pris en main le gouvernement, qu'on s'aperçut qu'il serait pour le moins aussi conli'aire au christianisme , (pie son prédécesseur lui avait été favorable : en effet, après qu'il eut marqué en plusieurs occasions son niéconlenlement contre Yémondono et ses enr;ints,surce qu'ils n'avaient pu être engagés à embrasser la religion de rem|)ire, ni parla crainte d'encourir son in dignation , ni par l'espérance d'avoir part à ses faveurs , il donna à Xuridono, gouverneur de Jonézava, un billet signé de sa main, par lequel il lui était enjoint de faire mourir quelques criminels et tous les chrétiens. Xuridono était ami intime d'Vémondono, et il avait été plus ardent que pert^onne à exhorter ce seigneur de prévenir l'orage; l'ordre du prince lui fit la même peine que s'il l'eût regardé personnellement, et il n'est rien qu'il ne mît en usage pour le faii'e révoquer. Il s'avisa un jour die mettre par écrit tout ce qu'il savait des maximes de la loi chrétienne, et présentant cet écrit au prince : o Seigneur, lui dit-il, pourriez-vous bien vous résoudre à faire mourir des gens qui pratiquent une morale si pure! » Le prince ne dit rien , et le bruit courut qu'il avait changé de pensée. La joie fut grande parmi les amisd'Yémondono ; mais elle fut de peu de durée. Un gentilhomme , ami particulier de Tayémon , tils aîné d'Yémondono, étant un jour à la cour , eut avis que l'on parlait sérieusement de faire mourir Yémondono avec toute sa famille: il partit sur-le-champ pour en avertir Tayémon , afin qu'il prît ses mesures. Tayémon était malade au lit . dès qu'il eut entendu son ami , il se lève tout joyeux , s'écrie qu'il est guéri, et monte à cheval au grand étonnement de tout le monde : il arriva en parfaite santé chez son père, à qui il fit part de la bonne nouvelle qu'il venait d'apprendre.
Enfin, le 11 janvier, deux officiers du prince allèrent trouver Yémondono pour lui déclarer que, s'il persistait à ne vouloir point sacrifier aux dieux du pays, il se préparât à mourir le lendemain avec ses deux fils. Yémondono ré-
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pondit à ces députés qu'il était pièt à iiiouiir, et que quand on voudrait exécuter les ordres du prince , on le trouverait lui et ses entants dans l'impatience de verser leur sang pour une si belle cause. En eCTet , dès le jour même , toute la famille, jusqu'aux deux petites filles, fut réunie chez Yémondono, lequel ne put voir cette ardeur pour le martyre, sans verser des larmes de joie. Plusieurs jours auparavant , il avait voulu congédier ses domestiques ; mais ils lui avaient témoigné un si grand désir de le suivre à la mort , qu'il s'était vu en quelque façon dans la nécessité de demander pour eux la grâce de l'accompagner au supplice, et l'on ne songea plus , dans cette maison , qu'à se disposer, par la prière, à se rendre digne de la couronne.
Tandis que ces choses se passaient chez Yémondono, plusieurs gentilshommes et beaucoup de chrétiens de tout sexe et de toutes conditions avaient à soutenir les mêmes assauts. Mais celui dont la constance fit plus d'honneur à la religion l'ut Paul Xiquibu , celui-là même que Michel Tayémon avait converti à la foi. Xiquibu était aimé du prince, qui le voulait sauver : après y avoir inutilement employé toute son industrie , il fit appeler le beau-père de Xiquibu , et lui dit de voir s'il pourrait plus que lui sur l'esprit de son gendre. Celui-ci alla sur l'heure trouver Xiquibu , et , après l'avoir entretenu quelque temps , retourna chez le prince , à qui il dit que Xiquibu était résolu de perdre plutôt ses biens , sa femme, sa vie même, que de renoncer à sa religion. « il mourra donc, répartit le prince. » Et quelques jours après, Xiquibu apprit qu'il devait avoir la tète tranchée le même jour que la famille d'Yémondono. Ils étaient en tout vingtneuf, contre lesquels la même sentence avait été portée : le prince ordonna qu'on les partageât en différentes troupes , et qu'on les exécutât hors de la ville , apparemment de peur de quelque émeute.
Le 12 janvier, deux heures avant le jour, les ministres delà justice se transportèrent chez Yémondono, et trouvèrent, qu'à l'exception du chef, toute la famille avait la corde au cou et les mains liées derrière le dos. Plusieurs
chrétiens s'étaient rassemblés chez lui pour épargner aux soldats la peine de les aller chercher; et en comptant Yémondono, ses deux fils, ses deux belles-filles, ses deux petites-filles, ils étaient quatorze personnes, nommément condamnées à mourir : parmi ceux qui n'étaient point sur la liste et qui ne pouvaient se résoudre à quitter leurs maîtres, il y avait deux entants d'environ douze ans, dont l'un était page du second fils d'Yémondono. Ce seigneur, pour les consoler, et peut-être même pour procurer à ces pauvres enfants le bonheur au(|uel ils aspiraient, leur dit de prendre, l'un , une espèce de bannière où était l'image de la Mère de Dieu , et l'autre un cierge bénit, et de marcher à leur tête. Il suivait ensuite le premier, et tous les autres venaient après lui : ils traversèrent ainsi toute la ville , et passant devant la porte de Xiquibu, Yémondono lui dit qu'il allait mourir au champ d'honneur, et qu'il l'y attendait avec impatience. Xiquibu répondit qu'il ne tarderait pas à le suivre. Il y avait encore avec ce gentilhomme une troupe de confesseurs, qui n'attendaient que le moment qu'on vînt les conduire au supplice : un bon laboureur, nommé Joachim , fort riche , et baptisé depuis treize mois seulement , était de cette bande; mais, voyant passer la première en si bel ordre , il sortit sans rien dire du logis de Xiquibu , et suivit Yémondono, avec lequel il obtint la palme du martyre, il était grand jour quand les martyrs arrivèrent au lieu de l'exécution , ce qui fut cause qu'on se pressa : les femmes furent d'abord décapitées, et l'on finit par Yémondono, qui eut ainsi , avant de mourir la joie d'otîrir a Dieu toute sa famille. Ce saint martyr étant mort, les deux enfants dont j'ai parlé, et trois autres chrétiens , se vinrent mettre à genoux auprès des bourreaux dans l'espérance qu'on leur couperait aussi la tête ; mais celui qui présidait leur fit dire de se lever; alors ils se mirent à pleurer inconsolablement et a crier : « Quoi donc ! ne sommes-nous pas chrétiens comme les autres? et pourquoi donc ne mourrons-nous pas comme eux ? Souvenez-vous, seigneur, ajoutèrent-ils eu adressant lu parole au président , souvenez-vous qu'hier on nous pro-