CHAPITRE .XXVll
mit que, si nous venions ici liés, on nous ferait mourir , qu'avons-nons fait pour mériter qu'on nous prive ainsi de la seule chose que nous désirons ? » Ils eurent beau dire , on s'obstina à les renvoyer , et , comme ils ne voulaient point se lever, on usa de violence, et on les éloigna.
Cette piemière troupe ayant achevé son sacrifice , on en vit paraître une seconde de sept, tous de la même lamille ; après eux , vint un gentilhomme, nommé Simon Tacafaxi Xuzayémon , accompagné seulement d'une petite tille de treize ans, laquelle s'échappa des mains de quelques gentils qui la voulaient retenir de force, et vint mourir avec son père. Enfin, Paul Xiquibu arriva : la veille, comme on l'avertit qu'il devait mourir le lendemain, il envoya son cimeterre et son poignard au gouverneur, selon la coutume du pays, et mit ordre à ses affaires. Vers minuit, il reçut une confirmation de sa sentence , et , après avoir bien régalé celui qui la lui avait apportée, il se jeta sur un lit, et dormit assez long-temps d'un sonmieil fort tranquille. Il dormait encore , quand Yémondono passa devant son logis : on l'éveilla , et il se fit apporter ce qu'il avait d'habits précieux. Madeleine, son épouse, en fit autant, et à peine étaient-ils en état de partir, qu'on entra chez eux de la part du gouverneur : on avertit Xiquibu qu'il fallait partir, et on déclara a sa femme que le prince lui donnait la vie à la sollicitation de son père : « Je suis chrétienne, s'écria aussitôt la vertueuse dame ; je suis chrétienne ; pourquoi aurais-je la liberté de vivre chrétienne plutôt que les femmes qu'on vient de faire mourir ? Mais peut-être qu'on a trompé le prince, et qu'on lui a dit que je n'étais pas chrétienne ; je vais le détromper. — !Non , tnadame , répondit le député; le prince est fort instruit de votre religion. — Et pourquoi donc, reprit Xiquibu. met-il cette iliPlerence entre elle et les autres femmes qui sont mortes avec leurs maris? — Il est le maître, répartit le député, et nous ne pouvons passer ses ordres. « Cependant la jeune dame versait des torrents de larmes, et poussait vers le ciel des soupirs qui attendrissaient tout le monde, k Ah , Seigneur I disait-elle
d'une voix entrecoupée de sanglots , je vois bien que la multitude de mes péchés et ma négligence dans votre service, m'ont rendue indigne de la grâce du martyre. Uh , mon père ! vous m'ôtez aujourd'hui bien plus ([ue vous ne m'avez donné en me mettant au monde ! Cruelle tendresse qui me ravit le ciel pour me prolonger une vie malheureuse ! » La douleur de cette fervente chrétienne alla si loin, que le député lui promit de représenter au prince ses justes plaintes , et de l'aire instance pour qu'il lui lût permis de la décapiter dans sa chambre.
Tout étant disposé , Xiquibu sortit avec les soldais pour aller au supplice. Sa l'emme voulut s'échapper et le suivre; mais on la retint de force , avec une jeune servante , qui excita une très-grande rumeur, en criant de toute sa force qu'elle était chrétienne et qu'elle devait mourir avec son maître. Xiquibu marcha donc seul , suivi d'un fort grand peuple, qui ne pouvait se lasser de louer le Dieu des chrétiens , en voyant aller si gaiement à la mort un jeune seigneur, l'espérance d'une grande maison. A peine le serviteur de Dieu fut-il arrivé au lieu de l'exécution, qu'il se mit en oraison devant une image de la Vierge, qu'il avait fait porter devant lui : il lit ensuite quelques legs pieux en faveur dos pauvres, et présenta ensuite sa tète au soldat, qui la lui trancha d'un seul coup.
Cependant Madeleine , femme du saint martyr , avait perdu toute espérance de mourir martyre , et s'abandonnait à sa douleur. Son père, à qui on dit qu'elle était continuellement noyée dans les larmes, l'alla voir; et, connue il s'imaginait qu'elle pleurait la mort de son époux , il lui dit : c( Je prends part à votre douleur, ma fille; mais vous l'avez bien mérité ! Si vous aviez conseillé à votre mari de retourner au culte de nos dieux , vous vous seriez épargné tout le chagrin qui vous accable. — Ah , mon père ! reprit la sainte veuve , que vous me connaissez mal ! Ce n'est pas mon mari que je pleure; mais ce qui fera jusqu'à la mort l'unique sujet de mes larmes, c'est de ne pas avoir été jugée digne de mourir avec lui. llélas! si le Ciel s'apaisait en ma faveur,