CHAPITRE XX VIII
rait sur-le-champ; enfin on se sent tirer les nerfs et comme arracher les muscles, avec des douleurs inouïes : malgré cela , on vit jusqu'à neuf ou dix jours. Le saint religieux dont je parle, mourut au quatrième.
Il n'y avait pas encore quinze jours que Nicolas Keyan était mort dans la fosse , lorsqu'on y suspendit le P. Emmanuel Borghèse avec les FF. Joseph Réomut et Ignace Rindo, et, peu de temps après, le P. Jacques-Antoine Giannoni et Jean Kidera , son compagnon.
Ce n'était pas à iNangazaqui seulement que la fosse était en usage contre les chrétiens ; le P' septembre on y suspendit, à Jédn , un ancien jésuile japonais , nommé Jean Yama . lequel, pendant quatre ans qu'il fut en prison dans cette capitale de l'empire, baptisa plusieurs infidèles , et s'était acquis, par ses discours et par ses écrits, une si grande réputation . que sa prison ne désemplissait point de gens même de la plus hante distinction. Vers le même temps, le P. Michel Pénida , jésuite japonais , mourut à Nnngazaqui de misères et de fatigues. Trois autres religieux du même ordre et de la même nation , Thomas Riocan, Louis Cafuçu et Dénis Yainamoto, turent brûlés vifs à C'ocura, au royaume de Bugen. Un quatrième , nommé Jacijues Tacnxima , tinil sa vie par le même siqiplice . dans l'île de Xéqui , le 30 septembre, et . deux jours après, Us PP. Benoît Fernandez et Paul Saïto furent mis dans la fosse à Nangazaqiii.
Le P. Fernandt'z était de Borba en Portugal , et lorsqu'il était encore jeune écolier, un saint religieux de la compagnie de Jésus , nommé le P. Vasco Pirez, lui avait prédit qu'il serait martyr ; le P. Saïto était japonais, du royaume de Tamba : depuis vingt-six ans, ces deux missionnaires ne s'étaient presque point quittés; ils furent pris en.semble , conduits à la sainte montagne, et suspendus dans la fosse. Au bout de vingt-quatre heures , le P. Fernandez tomba en faiblesse, et on le ramena en prison. Le P. Saïto demeura encore sept jours dans sa fos.se , et comme , après un si long temps, les gardes eurent ouvert la porte pourvoir s'il était mort, il lem^ dit qu'il ne mourrait pris avant le P.
Fernandez. Le même jour, le P. Fernandez demanda des nouvelles de son cher compagnon , et on lui répondit qu'il tirait à sa tin : Dieu soit bèrii ! reprit-il; je n'attendais que cela. Aussitôt il leva les yeux au ciel, et il expira. Quelques moments après, on vint pour lui dire que le P. Saïto était mort, et on trouva qu'ils avaient rendu l'esprit tous deux dans le même instant.
A tant de pertes faites presque en même temps , fut ajoutée celle du chef de la mission ; c'était le P. Sébastien Vieyra , qui depuis son retour au Japon , exerçait pour la seconde fois les charges de provincial , de visiteur etd'admitrateur de l'évêché : ce Père, qui fut un des plus grands hommes et des plus phis saints personnages de son siècle, fut arrêté près d'Ozacaca, et mené à Nangazaqui avec cinq de ses religieux. De Nangazaqui les prisonniers furent d'abord transférés à Omura , où ils trouvèrent le P. Louis Gomez, franciscain; et, peu de temps après, il vint un ordre de la cour de les conduire à Jedo. Le Père ne vit point Tempereur , parce que c'est l'usage au Japon que, dès qu'un criminel a eu l'honneur de parler devant sa majesté, il n'est plus permis de le faire mourir: l'homme apostolique fut mis dans une prison , où, à chaque moment, To-Xogun-Sama lui envoyait des courtisans pour savoir des nouvelles de l'Europe : on le cita aussi plusieurs fois devant des juges nommés par la cour, et il parut toujours devant ces tribunaux avec la liberté d'un apôtre. Il rapporte lui - même dans une lettre à dom Vincent Tavarez , son intime ami, que deux commissaires se transportèrent un jour dans sa prison, le firent venir dans une cour, la corde au cou et les maius liées derrière le dos; et après l'avoir fait asseoir à terre, lui montrèrent toutes sortes d'instruments de supplice , et lui déclarèrent qu'il choisît , ou de mourir de la plus cruelle mort , ou d'embrasser la religion de l'empire. Aussitôt on lui délia les mains , et on lui apporta de l'encre et du papier pour avoir sa réponse par écrit : il la fit en peu de mots , et marqua qu'il avait soixante-trois ans, et que , depuis le moment de sa naissance, il avait reçu des biens infinis du
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Dieu qiril adorait ; que les divinités du Japon ne lui pouvaient faire aucune faveur , et qu'il n'avait reçu de l'empereur que du mal; qu'il serait donc bien déraisonnable de quitter le service d'un Dieu si bienfaisant , pour offrir de l'encens à des dieux de. [»ierre , et pour obéir à un bomme mortel; ainsi qu'il souffrirait plutôt mille morts que de commettre une telle infidélité; que les supplices ne l'effrayaient point; que les promesses ne le tentaient point, et que la mort la pUis affreuse ni la plus brillante couronne ne lui feraient jamais oublier ce qu'il devait ta son Créateur.
Deux jours après cet interrogatoire , on chargea le serviteur de Dieu de mettre par écrit les principaux articles de notre sainte foi : il le tit, et l'empereur, à qui on les porta , en fut frappé : « Cet Européen, s'écria-t-il, est un homme de bien qui ne cache point ses sentiments; si ce qu'il dit de l'immortalité de nos âmes est vrai, malheureux que nous sommes, que deviendrons-nous! » En disant ces mots, il fut saisi d'une frayeur si violente qu'on en appréhenda les suites; il parut môme tout changé à l'égard des chrétiens. Mais Oyendono, son oncle, qui le gouvernait absolument , lui représenta d'une manière si vive les grandes raisons qu'avaient eues ses prédécesseurs de proscrire le christianisme, qu'il le tit revenir à ses pr'emiers sentiments. Le prince, craignant ensuite que son neveu ne voulût entretenir secrètement le missionnaire , ne lui donna point de repos qu'il ne lui eût fait signer la condamnation de tous les prisonniers : l'arrêt portait que le P. Vieyra et ses compagnons, parmi lesquels était le P. franciscain , seraient honteusement promenés par les rues de Jédo , et ensuite suspendus dans la fosse. L'exécution suivit de près : le P. Vieyra dit aux soldats qui rattachaient , qu'il ne mourrait que par le feu ; en effet, comme au bout de trois jours on l'eut trouvé aussi frais que le premier, on alluma dans la fosse un grand feu qui le réduisit en cendres le 6 juin.