‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 10 sur 76 · Ici reprend le Rapport de Malines · texte numérisé non relu

Ici reprend le Rapport de Malines

répondrons mieux que par des principes abstraits, mieux que par des volumes érudits, mieux que par un appel au passé, nous répondrons par le témoignage de faits actuels et vivants.

Mais s'il estbeau, s'il est nécessaire de se livrer aux travaux d'analyse, il faut reconnaître, l'expérience ne Ta que trop démontré, que l'analyse engendre aisément des habitudes d'esprit étroites, une sorte de répugnance instinctive pour tout ce qui dépasse le fait observé, des tendances, sinon des doctrines, positivistes.

Or la science n'est pas une accumulation de faits, c'est un système embrassant les faits et leurs mutuelles relations ; ce n'est pas un agrégat d'atomes, c'est un organisme. Ecoutons à ce sujet le cardinal Newman, qui a si bien compris le rôle de renseignement supérieur aux temps actuels.

« En présence du livre immense que la vérité étale, nous écrit-il, nous avons comme la vue basse ; nous ne pouvons le lire qu'à la condition de regarder de tout près les mots, les syllabes, les lettres dont il est fait; de là la nécessité de sciences particulières. Mais celles-ci ne nous donnent pas la représentation exacte de la réalité. Les sciences particulières abstraient. Or les relations qu'elles isolent par la pensée se tiennent dans la réalité; elles s'enchaînent les unes aux autres, et c'est pour cela que les sciences spéciales appellent une science des sciences, une synthèse générale, en un mot, la philosophie. »

Mais ne semble-t-il pas que nous tournions dans un cercle vicieux et que nous demandions l'impossible?

Nous venons de dire que les œuvres de synthèse sont antipathiques aux hommes d'observation : la philosophie n'est-elle pas, par définition même, une science synthétique?

Et d'ailleurs, comment suffire aujourd'hui à la double tâche de rester au courant des sciences et d'en synthétiser les résultats ?

La difficulté, en effet, est grave et délicate.

Les sciences se sont tellement multipliées que la philosophie a naturellement subi, elle aussi, la loi de la division du travail. Jadis la philosophie embrassait l'universalité des êtres envisagés dans leurs propriétés physiques, mathématiques et métaphysiques ; mais depuis un siècle, cette vaste unité est brisée ; à l'époque de Wolff, la science de la nature et les mathématiques se séparèrent de la métaphysique ; il n'y eut plus dès lors entre elles de langue commune; les équivoques surgirent, les termes qui rendent les notions les plus fondamentales de Tesprit humain, ceux de matière, par exemple, de substance, de mouvement, de cause, de force, d'énergie, furent pris dans^des acceptions différentes selon qu'il s'agissait de science ou de philosophie ; de là des malentendus que l'isolement accentuait, et c'est ainsi quç l'on en vint souvent à considérer la tendance scientifique et celle de la métaphysique comme incompatibles ou même en opposition l'une avec l'autre .

Que Ton ajoute à cela le dédain de Descartes pour les spéculations laborieuses de l'ancienne métaphysique et le scepticisme professé par l'auteur de la Crifique de la raison pure sur tout ce qui dépasse les limites de l'expérience sensible, et l'on

s'expliquera pourquoi la philosophie était tombée daAs le décri et comment il se fait que, le jour où Léon XIII proclama devant le monde, par son Encyclique jEterni Patris, la nécessité et Tobligation de retourner à la philosophie traditionnelle dont saint Thomas d^Aquin est le représentant le plus autorisé, il n^obtint de la plupart des savants chrétiens eux-mêmes qu'un silence à peine respectueux.

Aussi est-ce surtout sur les jeunes générations que le Souverain Pontiîe reporta ses espérances. C'est à elles qu'il voudrait inspirer eh même temps Tamour de la science et l'amour de la philosophie.

Et puisqu'en [présence du champ d'observation qui va s'élargissant tous les jours, les courages individuels se sentent impuissants, il faut que l'association supplée à l'insuffisance du travailleur isolé, et que des hommes d'analyse et de synthèse se réunissent pour réaliser, par leur commerce journalier et par leur action commune, un milieu approprié au développement harmonieux de la science et de la philosophie.

De cette double pensée * est né l'Institut supérieur de philosophie inauguré à TUniversité de Louvain en 1891.

Plus d'une fois, il nous fut demandé d'exposer en quelques pages succinctes ce qu'est la philosophie néo-scolastique, en quoi elle se différencie de la scolastique médiévale, d'une part, de la philosophie "dite moderne, d'autre part.

1 Discours la conscience moderne.

Cet exposé est impossible à faire et ijious manquerions à Tesprit de notre œuvre si nous cédions à la tentation de le proposer.

Il est loisible au professeur de présenter à ses élèves, en vue de la répétition préliminaire à leurs examens, les principaux résultats acquis au savoir et condensés dans son enseignement ; il est utile de les développer, même avec une certaine ampleur à l'intention du public lettré : de fait on s'est employé à cette tâche de son mieux.

Mais l'œuvre essentielle de l'Ecole doit être vivante : elle est méthode, esprit, plutôt que doctrine... Les sciences d'observation ne chôment pas...*

1. L'Institut Supjérieur de Philosophie fait partie intégrante de l'Université de Louvain. C'est à la fois un centre d'enseignement et de recherches. On trouvera sur l'organisation et les travaux de l'Institut de nombreux détails dans le tome III des Annales de l'Institut supérieur de Philosophie (1914, à Louvain, et à Paris chez Alcan). Voir aussi notre brochure Le bilan de l'École de Louvain (Louvain, 1914). On parcourra avec intérêt la collection des Annales, ou encore celle de la Revue Nëo-Scolas' tique (depuis 1894) et de la Revue Sociaie catholique. Beaucoup de travaux des disciples de M«' Mercier ont paru dans la Bibliothèque de l'Institut supérieur de Philosophie. La vie de l'Institut était fort internationale et son influence a inspiré de nombreux travaux en d'autres langues. Citons seulement la Rivista di Filosophia neo-scolastica dirigée à Florence par A. Gemelli.

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